CHAPITRE DOUZIÈME
mètres. A l’est encore de ce jardin, s’étendait un verger beaucoup plus grand, qui n’en était séparé que par l’un de ces murs et qu’entouraient, sur les trois autres côtés, des baies très-élevées , mêlées d’arbres et généralement trèsfourrées, en arrière desquelles était creusé un fossé de quelque profondeur.
Un bois taillis (f) sous une futaie très-claire, long de trois cents mètres au plus et un peu moins large, couvrait, au sud, le verger, le jardin et le château, s’en approchant à une trentaine de mètres. Planté sur une pente doucement inclinée vers la ligne française, ce bois allait aboutir au fond du vallon de Merbe-Braine, qui, là, n’est encore qu’un pli de terrain. Il était limité à l’est, par une prairie bordée de haies; à l’ouest, par un verger pourvu d’une bordure pareille et s’allongeant dans le vallon même, jusqu’à la chaussée de Nivelles.
Tous ces abords étaient occupés par un bataillon de Nassau détaché de la division Perponcher, et fort d’environ sept cents hommes, et deux compagnies hanovriennes,dont une armée de carabines.
Quatre compagnies de gardes anglaises (division Cooke) tenaient le château, le jardin et le verger qui l’avoisine.
Tous les murs avaient été crénelés; et contre ceux du jardin, on avait élevé un échafaudage pour tirer par-dessus.
Guilleminot porta, d’abord, contre le bois, les cinq bataillons de la brigade Bauduin, en échelons, la gauche en avant, précédés par une forte chaîne de tirailleurs, et protégés par le feu de sa batterie et de celle de Piré. Ils s’avancèrent avec le plus grand élan, et malgré le fourré, malgré une résistance opiniâtre et la mort du brave Bauduin, tué dès le commencement de l’action, ils gagnèrent du terrain. Bientôt,
(î) Ce bois a élé défriché.
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cependant, il fallut les renforcer. Guilleminot fit entrer en ligne son autre brigade, à droite de celle de Bauduin; et Napoléon envoya l’ordre à Kellermann de détacher ses deux batteries pour augmenter le feu sur Gouraont. Une assez vive canonnade s’engagea alors entre notre artillerie et celle du centre droit ennemi.
L’attaque prit, dès ce moment, un ascendant marqué sur la défense.
Wellington, à cheval, près de la chaussée de Nivelles, sur le plateau, en suivait la marcbc. Voyant les progrès de Guilleminot, le bois sur le point d’être enlevé aux siens, il y fit diriger un bataillon de Brunswick. Mais, avant que ce secours fût arrivé, les soldats de Guilleminot avaient balayé le terrain. Déjà ils atteignaient la limite nord du bois et se croyaient maîtres de la position, quand un feu épouvantable éclata sur eux et renversa les plus avancés.
Abritées par les haies, les murs crénelés et garnis d’échafaudages, les gardes anglaises révélaient ainsi leur présence et les difficultés nouvelles qui attendaient les assaillants.
Les murs et les haies avaient plus de deux mètres de haut; on ne s’était pourvu d’aucun moyen d’escalade; l’artillerie ne pouvait être amenée à travers le bois pour ouvrir une brèche ; on n’av,ait pas même un pétard, quelques sacs de poudre pour renverser un pan de mur ; la porte méridionale du château était dans un rentrant flanqué à bout portant par un coin du jardin. L’as, saut, de ce côté, était donc impossible. Officiers et soldats ne voulurent pourtant pas reculer. Ils se mirent et s’acharnèrent à se fusiller avec les défenseurs du verger, du jardin et du château.
Dans leur héro’ique et stérile courage, ils restaient en butte à des coups assurés et n’y pouvaient répondre que par des coups incertains. Les plus intrépides, les plus audacieux pénétrèrent, par quelques ouvertures des haies, dans le
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verger, allèrent même, s’aidant les uns les autres pour l’escalade, jusqu’à franchir le mur du Jardin. Mais la mort fut le seul prix de leur tentative. Jamais hommes si braves ne furent si vainement sacrifiés.
C’était la brigade Soye qui était venue se heurter à ce puissant obstacle.
Celle de Bauduin avait appuyé à gauche, tournant le bois, enlevé le petit verger, qui est dans le vallon de Merbc- Braine, atteint le côté ouest du château, s’était trouvée aussi ai’i êtée par des murs, et restait en prise au feu des créneaux et de l’artillerie du plateau, qui avait libre jeu sur elle.
De ce côté, les murs étaient à découvert ; une demi-batterie de 12, amenée là, les aurait renversés en quelques instanis, aurait fait la voie à l’assaut. L’idée n’en vint, paraît-il, à personne. Guilleminot, Jérôme Bonaparte, Reille lui-même laissèrent décimer, en vain, leurs bataillons par d’invisibles ennemis.
Quelques compagnies du léger et une poignée de sapeurs du génie avaient poussé jusqu’à la porte nord du château; et, malgré la mitraille, la fusillade du plateau, ils l’avaient enfoncée. Mais celte audacieuse tentative avait échoué. Quelques braves en tête desquels marchait, une hache à la main, le sous-lieutenant Legros, avaient pénétré dans la cour. Tous y avaient trouvé la mort; et l’ouverture qu’ils venaient de pratiquer avaient été barricardée sur-lechamp par leurs adversaires.
La division Guilleminot, ne pouvant avancer, ne voulant pas battre en retraite, était déjà bien ébranlée quand le bataillon de Brunswick, appelé par Wellington, accourut. Il était précédé de quatre compagnies de gardes anglaises.
Appuyées par cette réserve, les troupes qui avaient été chassées du bois, et s’étaient réfugiées dans le vallon en arrière du jardin et du grand verger adjacent, sortirent de leur I. 24.
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retraite, rentrèrent en ligne; et Guilleminot fut repoussé jusqu’au milieu dubois.
11 était une heure.
Les tirailleurs étaient engagés sur toute la ligne jusque vis-à-vis de Papelotte. Ceux de l’ennemi avaient été repliés et se tenaient, maintenant, sur la pente du plateau.
L’artillerie tonnait à l’aile droite de l’armée française. Elle préparait l’attaque ordonnée, de ce côté.
Mais une bien grave nouvelle était parvenue, depuis quelques instants, à Napoléon.
L’attaque de Goumont venait de commencer. 11 l’observait avec distraction, promenant sa lunette sur l’horizon en avant des hauteurs de Rossomme, lorsqu’il aperçut, sur Cliapelle-Saint-Lambert, un corps de troupes. Chapelle- Saint-Lambert est un village à sept kilomètres, en ligne droite, parle nord-est de la ferme de Rossomme. Placé sur la direction môme de Wavre à Smohain, il est séparé de ce dernier point par moins de quatre kilomètres et demi.
A son pied, coule le ruisseau de Lasne dans un vallon étroit et d’abords très-difTicilcs, qui limite, à l’ouest, le plateau de la Dyle.
Il était de la plus haute importance de savoir prompte- , ment quel était ce corps qui se montrait si proche des deux ; armées en présence. Les divisions de Subervie ctdeDomon | reçurent immédiatement l’ordre d’aller le reconnaître; et le 1 général Bernard, aide de camp de Napoléon, fut expédié en j avant avec quelques cavaliers afin d’avoir encore plus vite des nouvelles précises. *
Napoléon a dit qu’il eut l’espoir que les troupes qui paraissaient sur Chapelle-Saint-Lambert étaient un détachement de Grouchy. Cela est possible, mais fort peu probable. ;
Depuis le moment où il s’était séparé de ce maréchal, il en avait reçu deux dépêches, datées toutes les deux de Gem-
CIIAPITUE DOUZIÈME.
bloux, runc de dix heures du soir, le 17; Tautre de deux heures du malin, le 18.
On a lu la première (1).
Grouchy y exposait ses incertitudes sur la direction prise par l’armée prussienne : il ne savait si elle se retirait par Wavre ou parPerwez(village tout près de la voie romaine) ; et il disait qu’il marcherait sur l’un ou Tautre de ces points, suivant les rapports qui lui parviendraient.
Dans sa seconde dépêche, il annonçait qu'il se porterait sur Sart-lez-Walhain, sans ajouter quelle direction il prcn> drait quand il y serait arrivé.
Sart-lez-Walhain se trouve à une lieue à l’est du chemin direct de Gembloux à Wavre, et à une demi-lieue au nord de la voie romaine. Le choix de ce point intermédiaire indiquait que les incertitudes du maréchal n’avaient pas cessé.
Ces deux dépêches étaient parvenues au quartier général impérial à deux heures, et à cinq ou six heures du matin.
Napoléon n’y avait répondu qu’à dix heures, par cette lettre signée du major général Soult :
({ L’empereur a reçu votre dernier rapport daté do Gembloux. Tous ne parlez à Sa Majesté que de deux colonnes prussiennes qui ont passé à Sauvenière et à Sart-lez-Walhain; cependant, des rapports disent qu’une troisième colonne, qui était assez forte, a passé à Gery et à Gentinnes, se dirigeant sur Wavre.
)) L’empereur me charge de vous dire qu’en ce moment Sa Majesté va faire attaquer l’armée anglaise, qui a pris position à Waterloo, près de la foret de Soignes ; ainsi. Sa Majesté désire que vous dirigiez vos mouvements sur Wavre, afin de vous rapprocher de nous, vous mettre en rapport
(1) Voir page Vti.
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d'opérations, poussant devant vous tes corps de Larmée prussienne qui ont pris cette direction, et qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver te plus tôt possibte. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur votre droite par quelques corps légers, afin d’observer leurs mouvements et de ramasser leurs traînards... Ne négligez pas de lier vos communications avec nous (1). )>
Écrite à dix heures, cette lettre, contenant le premier ordre donné à Grouchy de marcher sur Wavre, n’avait pu avoir encore aucune influence sur ses mouvements (2). D’autre part, sa dépêche de deux heures du matin, appi*enant qu’il se porterait de Gembloux sur Sart-lez-Walhain, ne donnait pas à croire qu’à onze heures et demie ou midi, un de ses détachements pût être arrivé à Chapelle-Saint- • Lambert. Il y a, en effet, de Gembloux à Sart-lez-Walhain, . une lieue et demie en ligne droite, et, de ce dernier point à ; Chapelle-Saint-Lambert, trois fois autant en ligne droite i aussi, ce qui donne près de huit lieues par toutes les traverses à suivre; et la pluie avait défoncé les chemins; et tout le i terrain est très-difficile, très-coupé, rempli de défilés. Napo • ■ léon ne l’ignorait certainement pas. ;
L’espoir qu’il a dit avoir conçu, en apercevant un corps de , troupes sur Chapelle-Saint-Lambert, est donc, nous le répé- | \ons, fort peu probable. (
Mais, si cet espoir exista, il ne dura pas longtemps. |
(1) Cette lettre porte sur l’adresse : A Son Excellence M. le maréchal ’i Gi’oucliy, à Gembloux ou eu avant.
(2) Les deux relations de Sainte-Hélène alTirmcnt que d’aulres ordres furent, expédiés, dans la nuit, prescrivant au maréchal de marcher sur Wavre, et même de faire occuper Chapelle-Saint-Lambert. Ces ordres sont de pure invention; nous le prouverons plus tard. La lettre que nous venons de citer est déjà une preuve de ce que nous disons; car elle ne rappelle aucun ordre qui l’aurait précédée, n’y fait pas même la plus lointaine allusion.