CHAPITRE DOUZIÈME
Au signal de Ney, alors à cheval sur la chaussée, elles se mirent en marche et descendirent, aux cris redoublés de « Vive l’empereur ! » dans le vallon qui séparait les deux armées. Rendus inutiles le jour de Ligny et des Quatre-Bras, soldats et officiers brûlaient d’impatience, voulaient se signaler par quelque action éclatante.
La brigade de Quiot, dirigée contre la Haie-Sainte, fut la première qui en vint aux mains. Elle était déjà engagée, que les colonnes à sa droite gravissaient encore la pente du plateau sous le feu plongeant de l’artillerie ennemie.
L’aile gauche anglo-hollandaise, commandée par le lieutenant général Picton, s’étendait, on l’a vu, depuis la chaussée de Bruxelles jusqu’à hauteur de la Haie.
Elle se composait des deux brigades anglaises de Kempt et de Pack, des deux brigades hanovriennes de Vincke et de Best, et de la division liollando-belge Perponcher, comprenant les brigades de Bylandt et du prince de Saxe-Weimar. Les brigades de cavalerie anglaise Vandeleur et Vivian flanquaient la ligne à gauche.
Kempt, Pack, Vincke, Best, le prince de Saxe-Weimar avaient, chacun, quatre bataillons (1) ; Bylandten avait cinq.
Kempt avait sa droite à la chaussée de Bruxelles ; un ba-
quMci, d'une manière inexacte par les liistoriens français et étrangers. Nous devons à la bienveillante amitié d’un général qui était officier supérieur dans le corps de d’Erlon les détails qu’on vient de lire. Dans la note remarquable qu’il nous a envoyée, nous lisons que le chef du dernier bataillon de la division Durutte avait rompu sa troupe par division, prêt à former le carré, et que Durutte, s’en étant aperçu, lui ordonna de la faire marcher en bataille, parce que tel était l’ordre.
M. Thiers expose comme nous, et sans doute d’après nous, la formation du corps de d’Erlon. Mais il termine ainsi le récit qu’il en fait ; « ces quatre divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses cl profondes, s’avançaient à la mètne hauteur, laissant de l’une à l’autre un intervalle de trois cents pas. D’Erlon était à la tête de ses quatre échelons. » Des échelons à égale hauteur !
(1) Un des bataillons du prince de Saxe-Weimar était détaché à Goumont.
WATERLOO
taillon (95®, armé de carabines) déployé, partie derrière les haies du chemin d’Ohain, partie dans une petite carrière qni est en avant ; les trois autres bataillons formés en autant de colonnes à intervalles de déploiement, en arrière et à une centaine de mètres de la crête du plateau.
Bylandt avait quatre bataillons déployés en avant de cette crête et un bataillon en arrière.
Pack était en colonnes par bataillon à intervalles de déploiement, à deux cents mètres en arrière de la crête. Best avait trois bataillons déployés, un peu en saillie sur l’alignement de Pack, et un bataillon en réserve. Vincke se trouvait à la même hauteur et dans le même ordre que Pack.
Trois batteries d’artillerie (vingt pièces) étaient en action sur la crête.
Sur toute la ligne occupée par Picton, cette crête se confond avec le chemin d’Ohain jusqu’à une centaine de mètres de la chaussée de Bruxelles. Le chemin d’Ohain est bordé, nous l’avons dit antérieurement, de haies fortes mais discontinues. En quelques points, on les avait taillées pour former comme des embrasures à l’artillerie.
Le prince de Saxe-Weimar occupait le château de Frichemont par un bataillon, Smohain, la Haie, Papelotte par un autre, et tenait le reste de sa brigade en réserve. Il disposait de trois bouches à feu, restes d’une batterie désorganisée par notre cavalerie, aux Quatre-Bras.
La disposition donnée aux troupes établies sur le plateau les avait préservées, en grande partie, des atteintes de la canonnade de Ney ; car la crête a très-peu de largeur et le terrain immédiatement en arrière tombe dans un large pli où ne venaient frapper que les éclats d’obus et très-peu de boulets.
Les colonnes françaises s’avançaient assez lentement, en dépit de leur ardeur, dans les terres fangeuses, à travers les hautes moissons.
CMAI-ITRE DOUZIEME.
Celle de gauche, gênée par le feu de carabiniers embusqués de l’autre côté de la chaussée, au-dessus de la Haie- Sainte, obliqua insensiblement à droite. La seconde colonne laissa perdre sa distance ; et toutes les deux se trouvaient à même hauteur, quand elles reçurent la mitraille de deux batteries et bientôt la fusillade de 93o anglais et de Bylandt. D’Erlon, alors, fait battre la charge. Nos soldats précipitent le pas, chassent devant eux le 95®, abordent les bataillons de Bylandt, les culbutent, les dispersent sous un choc impétueux, franchissent le chemin d’Ohain par les intervalles des haies, par les embrasures qui y sont ouvertes, et mettent la main sur les pièces.
Le passage de l’obstacle, le choc même a désuni les colonnes; on en a arrêté la tête pour les reformer un peu lorsque, de gauche et de droite, une grêle épaisse de balles vient les assaillir ; les bataillons de Kempt et ceux de la droite de Pack ont déployé, et les fusillent à quelques pas.
Surprises par cette attaque aussi violente que soudaine, elles essayent d’y répondre, de déployer aussi. Malheureusement, l’ordre vicieux de leur formation, le trouble causé par le passage des haies, embarrassent, ralentissent leur mouvement; et, pendant qu’il s’opère, Kempt et Pack les abordent à la baïonnette et les jettent dans la plus grande confusion. Les braves soldats de d’Erlon résistent pourtant au milieu d’un effroyable pêle-mêle ; le désordre se met aussi dans les rangs de leurs adversaires; l’intrépide Picton, un des plus renommés parmi les généraux de la guerre d’Espagne, tombe frappé à mort, la tête traversée d’une balle (1). Cette rencontre furieuse ne reste pas longtemps indécise.
Wellington, reconnaissant les apprêts de l’attaque de
(1) Le buîlelîn de Wellington dît : « Picton est mort glorieusement en conduisant sa division à une charge à la baïonnette, par laquelle une des plus sérieuses alloqnes faites par Tennemi sur notre position a été repoussée. »
WATEKLOO.
d’Eiion, s’était, tc:ut de suite, porté à son aile gauche et y avait appelé, de sa réserve, la brigade de gros dragons de Ponsonby, forte de douze cents chevaux.
Placé prés de la chaussée, dans un pli de terrain, en arriére de Kempt, Ponsonby attendait le moment de prendre la charge. Il saisit l’occasion. A la tête de deux de ses régiments, de huit cents cavaliers d’élite, il passe dans les intervalles de Kempt et se précipite sur le flanc gauche des colonnes françaises, les sabre à outrance, les repousse sur les haies, les éparpille et descend parmi elles la pente du plateau. Le drapeau du 105« de ligne est pris.
Presque simultanément, la troisième colonne, celle de Marcognet, éprouvait le même sort que les deux premières.
Trés-maltraitée déjà par une batterie qui la battait d’écharpe à courte portée, elle avait dépassé les haies et descendait le revers de la crête, quand les bataillons de la gauche de Pack et ceux de la droite de Best, qui se tenaient à moitié couchés dans les blés, se relevèrent et ouvrirent sur elle un feu des plus meurtriers, suivi bientôt d’une charge exécutée à fond par le troisième régiment de la brigade de Ponsonby. Ainsi surprise, n’ayant pas le temps de se former en carrés à cause de sa vicieuse ordonnance, la division Marcognet s’émeut, tourbillonne et regagne précipitamment le vallon, tous rangs confondus, perdant le drapeau du 45® de ligne, sabrée par les dragons qui galopent, ivres d’ardeur, au milieu de la déroute. |
Du moment que nos colonnes avaient été près d’atteindre la crête du plateau, la grande canonnade de Ney avait dû cesser. Deux batteries divisionnaires s’étaient avancées alors pour les rejoindre ; mais, en traversant le vallon, elles | s’étaient à moitié embourbées. La cavalerie qui pour- j suivait nos fuyards les rencontra sur sa route, et coucha j