‹ Histoire de la campagne de 1815, WaterlooChapitre 200 sur 261 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

faut du caractère, de l'énergie, de la fermeté de la part des officiers, du gouvernement, des chambres, de la nation tout entière (1). »

Cet exposé n'était malheureusement pas fidèle : il admettait l'existence des corps aux ordres de Grouchy, dont le sort était encore ignoré ; il exagérait les moyens réels, immédiats de la défense, diminuait étrangement ceux de l'attaque, comptait inexactement avec le temps, avec l'urgence ; mais ce qui était vrai, en dehors de ces calculs, c'était que, si tous, dans la nation, faisaient leur devoir, toutes chances de salut n'étaient pas perdues. Or, de ces chances, n'en resterait-il qu'une seule, un grand peuple doit la courir résolument. Être vaincu dans la lutte, c'est un malheur immense sans doute; mais la défaite alors est environnée de gloire ; elle force le respect du vainqueur; l'esprit national persiste, vivace, ardent; et le jour de la revendication, du triomphe n'est pas éloigné de celui de la chute. Mais déposer les armes, se laisser subjuguer avant d'avoir poussé la résistance jusqu'à l'extrême, brûlé la dernière cartouche, c'est une honte; et la honte, quand elle ne perd pas la nationalité, l'énervé, la diminue pour longtemps.

Après un moment de silence, d'hésitation, scrutant d'un œil inquiet la physionomie de ses ministres, Napoléon reprit :

<s Pour sauver la patrie, j'ai besoin d'une dictature temporaire; je pourrais m'en saisir; mais il serait plus utile, plus national, qu'elle me fût donnée par les chambres ; si l'on se divise, tout est perdu. »

La dictature! il s'en était emparé; il l'avait gardée quinze ans; et il en avait fait un si détestable usage, qu'il avait soulevé l'Europe entière, peuples et rois, contre lui-même et contre la France asservie à sa folle ambition. La dictature! il l'avait encore en absolue possession, l'année précédente; et, en trois

(1) Campagne de 1815, par Gourgaud. — Mémoires de Napoléon , t. IX.

mois, la patrie, envahie, désarmée, impuissante par les fautes mêmes du dictateur, avait subi une paix honteuse et perdu les frontières acquises par la République. L'épreuve était faite; il avait donné sa mesure : il n'était pas l'homme des grandes crises nationales, des moments suprêmes. Il fallait qu'il fût frappé de vertige pour espérer, maintenant, qu'on lui remettrait volontairement ce pouvoir illimité qui, une fois déjà, avait causé notre ruine.

A cette révélation soudaine de sa pensée, les ministres restèrent silencieux. Il fallut une interpellation directe à chacun pour les décider à rompre ce silence, qui était déjà en soi une expressive réponse. Attendre du parlement qu'il consentirait à se courber sous la dictature de Napoléon, c'était une chimère; tous le déclarèrent, ajoutant que rien, d'ailleurs, n'était possible sans le concours des chambres ; et, ce concours, on le gagnerait « en leur montrant confiance et bonne foi, j> dit l'un d'eux, celui qui était le mieux persuadé du contraire. Mais un autre, ancien adulateur de l'Empire, poussé à la franchise par le découragement, écarta le voile derrière lequel son collègue cachait l'état réel des choses.

« Le concours des représentants aux vues de l'empereur n'est plus probable, répliqua-t-il; ils semblent ne plus croire que ce soit sa main qui doit sauver la patrie; et, dans cet état des esprits , il est à craindre qu'un grand sacrifice ne soit nécessaire. — Parlez net, Regnauld, dit brusquement Napoléon; c'est mon abdication qu'ils veulent, n'est-il pas vrai ! » Regnauld s'inclina en signe d'assentiment; et, poussant jusqu'au bout la sincérité : « Je pense même, continua-t-il , qu'il serait possible, si Votre Majesté ne se déterminait pas à offrir son abdication, que la chambre osât la demander. »

A ces mots, Lucien Bonaparte éclata. Il ne croyait pas une telle audace aux représentants; mais, si on la craignait, on devait la prévenir, oser aussi.

« L'empereur devait se déclarer, sur-le-champ, dictateur,

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