CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Dès le surlendemain de la bataille, Reille et d'Erlon avaient réuni une douzaine, de mille hommes de leurs corps sous Avesnes; et cinq ou six mille hommes de la garde, du corps de Lobau,de la cavalerie de re'serve y étaient parvenus aussi. On avait remis un peu d'ordre dans tous ces débris ; et on les avait acheminés, marchant à peu près militairement, par Vervins sur Laon, où ils étaient arrivés le 22. Le même jour, une colonne de cinq ou six mille hommes de toutes armes, de tous corps, prenait également position devant cette place; elle venait de Philippeville, où le maréchal Soult l'avait formée. Soult lui-même l'avait précédée de vingt-quatre heures à Laon. Il était chargé, nous l'avons dit, du commandement provisoire de l'armée, depuis le départ de l'empereur pour Paris.
Le 22 juin, l'effectif des troupes massées au point de concentration fixé par Napoléon s'élevait donc à vingt ou vingtcinq mille hommes; mais le tiers de ce nombre avait perdu ses armes, et, de toute l'artillerie, il ne restait pas trente pièces et pareil nombre de caissons.
Il fallait quelque temps, maintenant, pour rendre une organisation suffisante aux régiments , aux divisions, aux corps d'armée, affreusement diminués, mêlés, confondus ensemble, et pour y rappeler la discipline, oubliée dans le désastre.
On y travailla activement.
La plus grande partie des soldats, des officiers inférieurs, était animée de la meilleure volonté. Us cherchaient leurs drapeaux et s'y. ralliaient d'eux-mêmes.
De ces signes vénérés, plusieurs ne reparurent que sous les murs de Laon, au front des régiments mutilés. On les avait crus perdus; ils étaient sauvés. Des cris enthousiastes en saluèrent le retour ; et des larmes de joie mouillèrent les yeux de ces hommes endurcis , dès longtemps, aux horreurs de la guerre. Un régiment, entre autres, le 85e, revit alors son drapeau. Il était aux mains du chef de bataillon Rullière, venu
avec la colonne de Phillppeville. A la dernière heure de la funeste journée, ce soldat intrépide l'avait arraché aux Prussiens victorieux; et, soutenu par quelques braves ralliés à sa voix, l'avait préservé de tout outrage pendant la longue déroute.
Mais, si la masse des vaincus se serrait spontanément autour de ses étendards, ardente à se préparer pour de nouveaux combats; d'autres, en trop grand nombre, étaient loin de suivre ce généreux exemple. Une lettre du colonel de Bussy, aide de camp de Napoléon, des lettres de Soult, d'autres lettres encore en donnent le triste témoignage.
Bussy écrivait à l'empereur : « Nombre de soldats désertent, forçant les postes de garde nationale, courant dans les villages qu'ils épouvantent , regagnant leurs foyers par les traverses, vendant leurs chevaux et ceux qu'ils ont volés , quelquefois pour la modique somme de douze à quinze francs, etc.. L'autorité, ajoutait Bussy, estime que le cinquième seulement des réquisitions demandées sera obtenu; car le paysan cache ses voitures et ses chevaux, de crainte qu'on ne les lui vole (1). »
Soult faisait à l'empereur et au ministre de la guerre un tableau trop assombri sans doute, de la situation, mais vrai sur plusieurs points. Une grande fermentation régnait, disaitil, dans l'armée , surtout parmi les chefs et les généraux ; les généraux Pire, Kellermann (2), Rogniat, Tromelin, d'autres encore étaient partis pour Paris sans autorisation; et il était probable que des chefs de corps, des officiers particuliers les imiteraient; les troupes se croyaient trahies, tenaient les plus mauvais propos ; la discipline était perdue, l'infanterie démoralisée, etc., etc. (5).
(i) Lettre inédite (Archives du dépôt de la guerre).
(2) Kellermann ne tarda pas à revenir. Il était, le 24 juin, à la tête de son corps; une lettre signée de lui et adressée au maréchal Soult en fournit la preuve.
(3) Lettres inédites des 21 et 22 juin, datées deLaon. {Archives du dépôt de la guerre.)