CHAPITRE QUATRIÈME
illustrées par la victoire; il était convaincu, dans le fanatisme de son orgueil, que, pour le vaincre naguère, il avait fallu à la puissance du nombre l'aide indispensable de la trahison.
C'était une belle et vaillante armée. Mais, quoi qu'en aient dit les écrivains étrangers, elle ne valait pas, elle ne pouvait valoir ses devancières des temps heureux de la guerre.
La formation de ses brigades, de ses divisions, de ses corps d'armée datait de deux mois seulement.
Les régiments n'avaient pas la force de cohésion, l'unité que seule peut donner aux troupes la communauté prolongée des travaux de la paix, ou mieux encore des périls de la guerre. Au mois de juin de l'année précédente, ils avaient subi une réorganisation complète; en décembre, on leur avait amalgamé une masse d'hommes rappelés de congé, revenus des prisons de l'ennemi ; en avril et mai, un nouvel amalgame avait eu lieu ; et les mutations avaient été très-nombreuses aussi dans les cadres.
Chefs, officiers, sous -officiers, soldats, n'avaient pas encore pu acquérir, les uns des autres, une connaissance complète.
C'était une cause d'affaiblissement. Mais ce n'était pas la seule.
Enrichis, systématiquement corrompus par les prodigalités de l'Empire; énervés par le luxe, les jouissances; fatigués par vingt années de guerre, plusieurs, parmi les généraux, auraient préféré le tranquille séjour de leurs hôtels et de leurs châteaux 'aux labeurs des marches, aux intempéries des bivacs. Ils avaient goûté de la paix pendant une année; ils la regrettaient. Quelques-uns avaient éprouvé de rudes défaites dans des commandements isolés et en gardaient la mémoire. D'autres, ébranlés par les cruels souvenirs de 1815 et 1814, désespéraient de l'issue de la guerre à la vue des masses armées de la coalition et de la faiblesse des moyens de défense. Tous étaient restés braves, intrépides; mais tous n'avaient pas gardé
l'activité, la résolution, l'audace des premiers jours. Il en était dont le moral n'était plus à l'épreuve d'un revers.
Le soldat avait une confiance sans bornes dans Napoléon ; mais il se défiait de plusieurs de «es chefs. Ces hommes qu'il avait vus, tour à tour, en moins d'une année, passer avec un égal enthousiasme de l'empereur aux Bourbons et des Bourbons à l'empereur; ces courtisans de la fortune qu'il avait entendus, dans des adresses, des proclamations, des ordres du jour sans nombre, injurier le maître déchu, adorer le maître debout, il ne pouvait croire à leur fidélité au drapeau impérial. Il les soupçonnait de méditer quelque grande trahison; et ces soupçons vagues mais persévérants, irrités, planaient sur les hautes régions de l'état-major, comme sur les rangs inférieurs où servaient d'obscurs officiers, les uns sortis de la maison militaire de Louis XVIII, les autres devenus l'objet, naguère, de la plus mince faveur royale.
Les fameuses proclamations du golfe Juan avaient grandement contribué à ces dispositions. Elles avaient fait retentir le mot de trahison. La trahison était la cause de nos derniers désastres : en 1814, on n'avait pas été vaincu; on avait été trahi. Napoléon l'affirmait, et le soldat avait saisi avidement cette explication de la défaite, qui flattait son amour-propre, tout en exonérant son chef d'une terrible responsabilité.
Cette éclatante contre-vérité avait eu pour but de rendre à celui-ci tout son prestige, à celui-là toute confiance dans la force de ses armes ; mais elle était dangereuse, car l'impression en avait été si grande, que, seule, elle aurait suffi à exciter d'extrêmes défiances.
Des maréchaux, des généraux, d'autres officiers encore avaient suivi les Bourbons dans leur fuite. Plusieurs étaient en Belgique, près du roi de France, signataire au traité de coalition contre la France; et, de là, partaient d'incessants appels à la désertion, qui malheureusement n'avaient pas été infructueux. Le nombre des déserteurs était insignifiant en soi ; mais