CHAPITRE QUATRIEME
la malveillance l'avait grossi; l'inquiétude du soldat l'avait exagéré encore; aussi était-ce une croyance commune dans l'armée que la cour de Gand y comptait des dévouements tout prêts à éclater au premier moment d'une occasion favorable.
Sous l'empire de ces funestes convictions, tout insuccès, on ne pouvait en douter, serait imputé à trahison, toute défaite serait grosse d'un désastre.
Dès que les troupes furent établies au bivac, elles entendirent la parole de Napoléon. Comme dans toutes les grandes circonstances, il leur parlait par l'ordre du jour.
Jamais il n'avait trouvé des accents plus éloquents pour exciter l'ardeur et l'enthousiasme de ses bandes intrépides. Il leur rappelait, en termes passionnés, dans la langue merveilleuse d'Arcole et de Rivoli, les jours de gloire et de triomphe. Il exaltait leur vaillance et leur force; il rabaissait leur ennemi; il l'injuriait.
« Contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants, soldats, disait-il, à Iéna, vous étiez un contre deux; à Montmirail, un contre trois... » Des soldats anglais, il ne disait rien et ne pouvait rien dire, après nos longs revers dans la guerre de la Péninsule; mais il jetait en excitation à des haines ardentes et trop légitimes, ces mots d'un sanglant laconisme, qui atteignaient toute la nation anglaise : « Que ceux d'entre vous qui ont été les prisonniers des Anglais vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils ont soufferts ! »
Sur la coalition tout entière, il frappait par cette accusation, bien étrange de la part de celui qui avait fait de tant de peuples les sujets de son empire, la proie de son ambition, de la cupidité de sa famille : « Cette coalition est insatiable. Après avoir dévoré douze millions de Polonais, un million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dévorer les États de deuxième ordre de l'Allemagne.... » Et il ajoutait : « Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la confédération du Rhin gémissent de devoir prêter leurs bras à la cause de princes
a WATERLOO.
ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. » La justice, les droits des peuples inscrits avec respect, invoqués dans une proclamation impériale! Quel audacieux oubli du passé! Napoléon terminait par cette phrase, sombre avertissement, exhortation solennelle, qui révélait tout le péril de la situation et qu'il aurait dû faire retentir dans toute la France depuis trois mois : « Le moment est venu, pour tout Français qui a du cœur, de vaincre ou de mourir. »
A cette allocution brûlante, l'armée répondit par de frénétiques acclamations.