CHAPITRE NEUVIEME
de Bruxelles, pour prendre à droite, et, après une grande perte de temps, il s'était trouvé à moins d'une lieue de l'aile gauche de Napoléon, à hauteur de Saint-Amand. D'Erlon, son chef, avait laissé là une de ses divisions d'infanterie sous Durutte, trois régiments de la cavalerie de Jacquinot; et, avec tout le reste de ses troupes, il avait exécuté une contre-marche qui le ramenait maintenant sur Frasnes.
L'ordre donné, le matin, par le maréchal Ney prescrivait qu'une division d'infanterie et une division de cavalerie fussent portées sur Marnais. D'Erlon avait cru, sans doute, s'y conformer en laissant celles de Durutte et de Jacquinot vis-àvis et à une lieue de ce village.
Durutte, commandant ce détachement par ancienneté de grade, s'était dirigé, après longues hésitations, paraît-il, vers la chaussée de Namur à Nivelles, en se maintenant à certaine distance de Wagnelée, et se faisant précéder par la cavalerie de Jacquinot. Arrivé à portée de canon de la chaussée, celui-ci avait donné sur des escadrons prussiens qui éclairaient le terrain de ce côté ; et il s'était canonné avec eux. Mais, Durutte l'ayant appuyée avec de l'infanterie, les Prussiens s'étaient retirés; et les deux généraux s'étaient rabattus sur Wagnelée, où ils avaient pénétré, nous l'avons dit dans le précédent chapitre, vers la chute du jour, quand l'armée de Blùcher battait en retraite (1).
Pendant ces mouvements, le chef d'état-major et l'un des aides de camp de Durutte : le colonel Gordon et le chef d'escadron
(1) Ces détails sont empruntés à une note du général Durutte, publiée dans les Documents inédits et peu bienveillante à l'égard de d'Erlon.
Pour le dire en passant, elle prouve l'inexactitude des récits qui représentent le 4e corps en arrière de Brye, à portée de canon des réserves prussiennes et d'Erlon le ramenant de là sur Frasnes par l'ordre de Ney.
D'Erlon n'est même pas arrivé jusqu'à hauteur de Wagnelée; et Durutte n'a pas atteint la chaussée de Nivelles; cela ressort, d'ailleurs, de la position même des troupes prussiennes dans la soirée.
Gaugler, imitant le crime de Bourmont, avaient déserté (\). Durutte, abandonné à lui-même, n'avait pris ainsi aucune part à la bataille de Ligny; et la masse du 1er corps, qui arrivait à Frasnes, avec d'Erlon, n'y avait pas figuré non plus. Vingt mille hommes et quarante-six bouches à feu s'étaient promenés, de midi à neuf heures du soir, entre deux champs de bataille, distants de deux lieues l'un de l'autre, sans agir sur aucun. Cependant, engagés directement sur la Haye et Wagnelée, ils auraient assuré la perte de l'armée prussienne; et, portés à temps sur les Quatre-Bras, ils l'auraient assurée encore ; car Ney se serait trouvé assez fort pour repousser les Anglo-Hollandais, et faire l'opération demandée par Napoléon dans les deux ordres expédiés de Fleurus.
(1) Ce Gordon était à Gaud, le 20 juin, et écrivait, pour Clarke, le ministre de Louis XVIII, une note détaillée sur les forces et l'état moral de l'armée française. Les archives du dépôt de la guerre, à Paris, possédaient cette note, en 1839. Nous y avons copié ces phrases :
« L'esprit des soldats est affreux ; ils sont forcenés ; et je suis bien persuadé que la première conséquence de leur déroute actuelle (celle de Waterloo) sera une horrible indiscipline et mille excès. Encore en France, ils pillaient déjà et parlaient hautement de brûler les propriétés si l'armée était obligée de se retirer. Cette armée est perdue et doit être perdue pour la France...
» La plupart des officiers généraux sont indécis et n'aiment ni le roi ni Bonaparte. »
A quelques jours de là, Gordon trouva une mort tragique sur les glacis de la place de Condé, qu'il était allé sommer de se rendre.