S8 HISTOIRE
Me trompé-je dans mes conjectures? Je suis tout prêt à l'avouer, l'application presque constante des pattes sur le ventre et sur le nez des singes se remarquant dans la plupart de ces figurines.
Comme aussi, maintenant que j'ai analysé et comparé les statuettes corinthiennes et gauloises, il se peut qu'elles représentent des choses dont le sens nous échappe.
Tout ce que je sais, cest que je ne sais rien, le mot favori de Socrale, pourrait servir d'épigraphe aux ouvrages d'érudition. A peine cinquante ans ont passé, déjà mille détails nous sont inconnus qui étaient familiers à nos grand'mères; que sera-ce quand il s'agit d'étudier les mœurs et les monuments des Gallo-Romains? Et quelle seconde vue, quelle science induclive, quelle érudition, quel scepticisme, quels soubresauts d'intelligence, quelle agilité dans les idées sont indispensables pour laisser de côté l'opinion d'hier, accepter celle d'aujourd'hui et flairer celle que les découvertes de demain apporteront!
Il est pourtant de ces figurines trouvées dans divers pays, à Lyon, en Auvergne, en Bourgogne et dans l'Allier, qui semblent offrir un rapport plus direct avec la satire.
Encapuchonné et couvert d'un camail dont les sculpteurs du moyen âge affublaient les figures de
F I G U Kl N E GAULOISE
du Miisc'c de Dijon.
moines des cathédrales, le singe semble la caricature de quelque personnage dont il a emprunté le vêtement*; cet encapuchonnement exceptionnel, on le retrouve au musée de Moulins, affecté presque toujours à une figurine malicieuse qui demande quelques explications.
Parmi les nombreuses sculptures gauloises en aruile trouvées en différents endroits de la France, on remarque des figures épanouies et souriantes, représentées en buste et dont la bonne humeur constitue la principale analogie; car, du côté de l'ajustement ainsi que de la chevelure, des variantes très-singulières existent : tantôt le crâne est nu comme un ver, tantôt il est orné d'une chevelure olympienne semblable à la perruque du grand siècle; d'autres têtes encapuchonnées font penser à ces gais enfants de chœur gardant avec peine aux offices la gravité sous leur camail.
Le premier potier qui modela ces figures crut ne pouvoir mieux exprimer la gaieté que par la physionomie d'un jeune garçon, alors que ni la maladie, ni les soucis des affaires, ni fambition
1. M. Df-rtrand, le savant directeur du musée de Saint-Germain, cherche la raison d'être de ces représentations; ily reconnaît « l'esprit iiaLilois aux premiers temps de notre ère. » (Voir Revue archéologique, 1861.) Même opinion sur u le ridicule et le grotesijue « de ces liguriues étudiées par M. Roach Smith dans le Genlletnan's Magasine.
n'ont défloré ces jolies bouches roses sur lesquelles seules peut s'étaler un franc rire.
Suivant M. Tudot, ces bustes ne sont autres que ceux du dieu Risiis. L'archéologue, trop tôt enlevé à la science, vovait dans ces fisures « une allégorie provoquant Thilarité et répondant très-bien à l'esprit fin et railleur des Gaulois. »
On remarque au musée de Moulins deux de ces bustes, l'un trouvé à Vichy, l'autre à Xéris. Le corps de la figure découverte à Vichy est vêtu d'une draperie de couleur brune, et un filet tracé au pinceau règne tout autour du dé de la base, « enluminures qui caractérisent un atelier céramique de Vichy », dit M. Tudot; en effet, de nombreuses figurines et coupes d'argile trouvées dans le pays démontrent que déjà les anciens avaient adopté ces eaux thermales d'un effet si puissant.
Des malades rappelés à la santé consacrèrent peut-être le souvenir de leur heureuse guérison par un hommage au dieu Risus, qu'à Vichy plus qu'ailleurs on est tenté d'invoquer. Les anciens connaissaient parfaitement la vertu des eaux : ce ne sont pas les modernes seulement qui souffrent du foie, des reins, des calculs biliaires, des gastralgies, de la goutte. Or, une partie de ces maladies, Vichy les guérit; et quelle joie de la part des malades qui s'en reviennent, les uns avec un vif appé-
tit, les autres nettoyés de cette bile qui fait voir si triste riiumanité, ceux-ci sans traces des pierres obstruant leurs organes !
Là plus qu'ailleurs on peut admettre qu'on ait honoré le dieu Risus, des malades guéris venant tous les ans faire un pèlerinage à Vichy en mémoire des cures merveilleuses obtenues par les eaux du pays.
Sans doute on a trouvé ailleurs des figurines du dieu Risus : dans le Lyonnais fut déterré le moule d'un buste semblable à ceux de Vichy, moule signé QviMiLivs'. Mais chez les Grecs, les Romains et les Gaulois, un commerce semblable à celui de nos jours se faisait vraisemblement des figurines en terre cuite. Les marchands traversaient des pays éloignés pour y porter les arts plastiques des différents peuples , comme les Italiens transportent sur tous les points de la France leurs' plâtres vulgaires.
A supposer que les ateliers céramiques de Moulins n'aient pas fourni de modèles du dieu Risus, des colporteurs se rendaient à Vichy, lors de la saison des eaux, certains d'y placer ce dieu jovial qui corres-
1. Au cliamp Larv, près Je Moulins, un moule du dieu Risus portant sur le piédouclie le sigle stabilis, sortit de terre; et si un buste du dieu Risus fut découvert en Bourgogne, on trouva également aux portes de Moulins, à Saint-Ronnet, un moule de la figurine du même dieu.
pondait aux sentiments des malades en voie de guérison.
Depuis la publication du livre de M. Tudot, une