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CARICATURES GAULOISES

On découvrit, il y a une vingtaine d'annés, aux environs de Moulins, un atelier de céramiques gauloises. Sous les riches pâturages où paissent en paix les bœufs, étaient enfouis des fours, et non loin de ces fours, des statuettes, des figurines, des bustes en abondance. C'était une précieuse découverte, car il ne s'agissait plus de tessons de verre, de fragments de briques, de monuments douteux sur lesquels certains archéologues de province exercent trop volontiers leur imagination.

Instruments à l'usage des potiers, moules, pièces signées témoignaient de l'importance de la fabrication de ces céramiques qu'un homme intelligent, M. Edmond Tudot, recueillit et groupa au musée de Moulins.

Alors l'art gaulois put être étudié sous différentes formes, un art barbare qui, à travers ses bégayements, offre pourtant un ressouvenir des figures antiques.

Au milieu des moules grossiers des Vénus, des Minerves, des déesses de la liénération, des édicules au fond desquels sont posés les dieux d'argile, on remarque des figurines de singes que M. Tudot n'hésita pas à donner comme des caricatures.

C'est surtout dans les caricatures que se révèle le sentiment du pittoresque des céramistes gaulois; ce sont principalement des singes qu'ils mettent en action. Les singes étaient, aux yeux des Gaulois, l'emblème de la laideur; or, sous cette forme, l'imitation la plus simple d'un individu suffisait pour le ridiculiser, et on ne saurait refuser aux artistes gaulois d'avoir fait preuve, dans ces images satiriques, de beaucoup d'habileté et d'esprit ' .

Montés sur des piédouclies grossiers, ces singes sont habituellement assis, les bras croisés, avec la

gravité d'un personnage qui pose, ou se cachent la figure avec leurs pattes.

Et d'abord, avant de savoir si les singes gaulois

1. Collection de figurines en arcjile, œuvres premières de l'art (jaulois, recueillies et dessinées nar Edmond Tudot. Paris, Rollin. 1 vol. in-4% 18G0.

appartiennent à la caricature, je cherche pourquoi ces animaux furent représentés si pleins de calme, quand leurs membres agiles sont d'habitude à la recherche de quelque objet qui attire leur curiosité ou leur gourmandise.

Les bras appliqués le long du corps, ils semblent des penseurs, des êtres réfléchis qui creusent un problème, ce qui va contre la nature simiesque. Ces animaux, agités dans la vie, la sculpture gauloise en a fait des bètes presque timides, embarrassées de leurs bras, n'en sachant que faire.

L'immobilité est un des signes de l'art barbare. Toute sculpture d'un peuple dont la civilisation est dans les langes, à quelque partie du globe qu'il appartienne, offre des exemples de la même simplicité de lignes et d'une égale torpeur dans les mouvements.

On voit rarement sur les sculptures primitives, des membres alertes, des bras écartés du corps, des jambes actives. Brandir la lance, courir, lancer des javelots, lutter, sont des actes mouvementés que l'art n'arrive à traduire qu'en pleine possession de ses moyens.

Qu'on montre une figurine gauloise à un ouvrier mouleur, et il en donnera immédiatement l'explication.

Les moules de figures nallo-romaines de singes

trouvés dans l'Allier témoignent que ces argiles n'étaient pas modelées à un seul exemplaire.

Or, tout étant primitif chez ces peuples, le moule était primitif; par la pauvreté de l'outillage du mouleur, l'animal était condamné à une certaine immobilité. Deux pièces, procédé déjà compliqué, suffisaient : une pour la face de devant, l'autre pour celle de derrière.

Des bras et des jambes en action eussent exigé le moulage de nombreuses pièces d'un raccord difficile. Une statuette, représentant un homme qui court, demande parfois cinquante pièces qui s'adaptent les unes aux autres. Il ne fallait pas que les figurines de singes offrissent de ces repères qui constituent Tart des mouleurs modernes : d'où la tranquillité forcée de la plupart des figurines gauloises, femmes, hommes, dieux et animaux '.

— Que ferai-je des bras du singe? se demandait le potier gaulois.

Il les croisait. Quand il était fatigué de croiser les bras des singes, il s'appliquait à combiner des mouvements simples qui n'allassent point contre

1. On peut objoctor ccrtnines figures du musée do Moulins dont les bras, montés à part, s'ajustaient au corps après couji; mais ces figures sont raros. M. Tudot n'en donne qu'une seule reproduction dans un album de soixante -troi/n planches, et cette exception même, appliiiuée à une déesse, fend à faire croire qu'un céramiste chercha un moyen extraordinaire pour tirer de ce moule à deux pièces une figure consacrée.

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les lois de ses moules naïfs. Tant bien que mal, l'ouvrier ajustait un des bras du singe sur le cœur comme un orateur parlant de « son pays » à la Chambre ; ou il appuyait le menton de l'animal dans le creux de sa patte , en faisant un philosophe grave; ou, la main sur les yeux, il donnait l'image d'un prédicateur qui se recueille.

Et déjà ce singe qui se recueille offrait, rien que par le renversement de sa nature, quelque chose de plaisant, à supposer que le comique fût poursuivi par le modeleur.

Entre autres figurines trouvées dans les tombeaux gallo-romains, on remarque des colombes, des lions, des chevaux, des chiens, des coqs, des sauterelles, des rats qui, grâce à des circonstances accidentelles, prirent place au rang des dieux : ainsi un loup, ayant sauté à la gorge d'un voleur qui voulait s'emparer des trésors du temple d'Éphèse, fut fondu en or et placé dès lors dans le monument comme une divinité protectrice.

Ne se peut-il que le singe, par un événement particulier, ait participé aux honneurs rendus aux animaux par les Romains et les Gaulois? Faut-il voir dans le masque du singe et dans sa parenté avec l'homme une cause d'exclusion d'un Panthéon ouvert à presque toute l'échelle des êtres?

Question que je m'adresse sans pouvoir la résoudre.

Un autre fait curieux est l'analogie entre les figurines gauloises de singes et celles des mêmes animaux, dues sans doute aux sculpteurs corinthiens.

On voit au musée du Louvre, dans les galerie*! Campana, une vitrine consacrée à la représentation des animaux. Au milieu de la gravité de ces bêles éclate la malice simiesque.

Les uns portent leurs petits sur les bras; d'autres font un abat-jour de leurs pattes, et il est à remarquer que la plupart de ces figurines sont mouchetées, signe d'antiquité absolue, les céramistes primitifs s'étant naïvement imaginés que ce mouchetage rendait à merveille le pelage ou les plumes des animaux.

Ces animaux, qu'on suppose de fabrication corinthienne, semblent les modèles dont se sont inspirés les céramistes gaulois; il ne serait pas impossible qu'ils aient connu des monuments qui, de la Grèce passés chez les Romains, et conservés comme

objets de curiosité, inspirèrent peut-être par leurs lignes calmes les artistes italiens, quoique la décadence de l'art ne s'accommodât pas de la rigidité barbare de monuments primitifs.

Une figurine de singe, la plus curieuse de celles qu'il m'a été donné d'examiner attentivement, faisait partie du cabinet de M. Eugène Piot, avant sa dispersion aux enchères (1864). L'animal, accroupi, appuie assez fortement une patte sur son ventre et de l'autre se bouche les narines.

Cette figurine, digne de servir de frontispice à un ouvrage sur la stercologie, fait penser à VApO' holohijnthose , ou apothéose burlesque du César Claude par Sénèque. qui dit : « Après un son plus bruyant émis par l'organe dont il parlait avec le moins de peine... » On pourrait encore, pour l'explication du geste de ce singe, renvoyer au chapitre de la Force de V imaginât ion, de Montaigne, qui, rendant compte des singulières « dilatations et compressions des outils qui servent à descharger le ventre, >-> cite un passage de Suétone relatif au bizarre édit qu'avait rendu l'empereur Claude : Dicitur eliam meditatus edictum quo veniam daret flatum crepitumque ventris in convivio émitlendi, édit dont se sont préoccupés médiocrement à toutes les époques les animaux et le singe en question.

5INGE EN TEIir,E CUITE D'ATTHiniTIO.N COKINTHIENNE

Dessin (te la grandeur du modèle.

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