CHAPITRE XXVIII
Caricatures de Gillray sur la vie sociale. — Thomas Rowlandson. — Sa jeunesse. — Il devient caricaturiste. — Son genre et ses œuvres. — Ses dessins. — Les Cruikshank.
Gillray fut, par excellence, le grand caricaturiste politique de son siècle. Son œuvre forme une histoire complète de la plus notable partie du règne de Georges IT. Il paraît avoir eu moins de goût pour faire des caricatures générales sur la société, et celles qu’il fit, moins nombreuses et moins importantes, sont des satires sur des individualités ; elles portent l'empreinte du même crayon. On peut dire de quelques-unes de ses charges sur le costume extravagant de son temps, ainsi que sur ses vices dominants, tels que la fureur du jeu, qu’elles sont, quoique belles, inférieures à ses autres œuvres.
Il n'en fut pas de même de son contemporain, Thomas Rowlandson, qui, sans contredit, prend rang immédiatement après lui et peut, sous plus d’un rapport, être considéré comme son égal. Rowlandson naquit à Londres, dans le quartier d'Old Jewry, au mois de juillet 1756, un an avant la naissance de Gillray. Son père, marchand de la Cité, aurait pu lui faire donner une bonne éducation ; mais, s'étant lancé imprudemment dans des spéculations malheureuses, il avait vu sa position de fortune s’amoindrir, au point d'être obligé de recourir aux libéralités d’un parent. Son oncle, Thomas Rowlandson, auquel il dut probablement son prénom, avait épousé une Française, M!'e Chatellier, qui, devenue veuve, se relira à Paris avec ce qu’on regardait dans cette capitale comme une belle fortune. Cetle dame avait, paraît-il, de l'attachement pour son 1eveu anglais, et fournissait assez généreusement à ses dépenses. Le jeune Rowlandson avait de bonne heure montré beaucoup de goût pour le dessin, avec un penchant particulier pour la satire. Tout jeune écolier, il couvrait les marges de ses li-
vres de caricatures sur son maître et sur ses camarades ; à l'âge de seize ans, il fut admis, en qualité d'élève, à l’Académie royale de Londres, alors à ses débuts. Toutefois, il ne profita pas immédiatement de cette admission, car sa tante l’appela à Paris, où il commença et poursuivit avec grand succès ses études d'artiste. Il s’y fit remarquer surtout par son habileté à dessiner le corps humain d’après nature.
Îl ne se fit pas faute d'exercer son goût pour le genre satirique ; c'était un de ses plus grands amusements d’y sacrifier tousles individus qui pouvaient paraître ridicules aux yeux d’un Anglais d'humeur plaisante.
Cependant sa tante mourut, lui laissant toute sa fortnne, qui consistait en 7,000 livres sterling (175,000 francs) environ en argent, plus une valeur considérable de vaisselle plate et autres objets précieux. Cet héritage fut un malheur pour le jeune Rowlandson. Ilavait de longue date le goût des plaisirs. Îl céda alors à toutes les tentätions qu'offrait la capitale de la France, et surtout à la passion du jeu; aussi eut-il bientôt dissipé son avoir.
Toutefois, avant que tout füt dévoré, Rowlandson, après avoir demeuré à Paris deux ans environ, retourna à Londres, et continua ses études à l’Académie royale. Mais il se livra pendant quelques années, paraît-il, à ses habitudes de dissipation, ne travaillant que par intervalles, quand il y était forcé par le manque d'argent. Un de ses amis intimes raconte que, quandil en était réduit là, il avait coutume de s'écrier, en levant son crayon : « J'ai fait des folies, mais voici ma ressource ! » et alors il composait — avec une rapidité extraordinaire — des caricatures en nombre suffisant pour subvenir à ses besoins du moinent. La plupart des premières œuvres de Rowlandson furent publiées sous le voile de l’anonyme; mais parmi des collections volumineuses on rencontre çà ct là des planches qui, rapprochées de ses premières productions signées, ne peuvent ètre attribuées à d’autres qu'à lui. D'après ces planches, Al semblerait qu’il avait commencé par des caricatures politiques, et cela sans doute parce que, à cette époque de grande agitation, celles-ci étaient les plus recherchées etrapportaient par conséquent le plus.
Trois des plus anciennes caricatures politiques ainsi attribuées à Rowlandson appartiennent à l’année 1784, époque à laquelle l’artiste était âgé de vingt-huit ans; elles ont trait à la dissolution du
Parlement, qui eut lieu la même année et dont le résultat fut l’'avénement de William Pitt au pouvoir. La première, publiée le 41 mars, intitulée : le Champion du peuple, représente Fox armé du glaive de la Justice et du bouclier de la Vérité, combattant l'hydre à plusieurs têtes, dont les gueules vomissent respectivement la Tyrannie, la Prérogative usurpée, le Despotisme, l’Oppression, l’Influence secrète, la Politique écossaise, la Duplicité et la Corruption. Quelques-unes de ces têtes sont déjà tranchées. On voit dans le fond le Hollanüais, le Français, et d’autres ennemis du dehors, danser autour de l’étendard de la Sédition. Fox est soutenu par des corps nombreux d’Anglais et d’Irlandais ; les Anglais s'écrient : « Tant qu'il nous protégera, nous le soutiendrons; » et les frlandais: « Ïl nous a donné le libre échange et tout ce que nous demandions, il aura notre ferme appui. » Des indigènes de l’Inde, par allusion à son projet de loi échoué relativement à l'Inde, sont agenouillés à ses côtés et prient pour son succès.
La seconde de ces caricatures fut publiée le 26 mars ; elle est intitulée : les Enchères de l'État. Pitt, en commissaire-priscur, est représenté au moment où il adjuge, en frappant avec le marteau de la « prérogative », tous les articles importants de la Constitution. Le commis est son collègue, Henry Dundas; il tient un lot de marchandises, d'un grand poids, intitulé : « Lot 1. Les Droits du Peuple. » Pitt dit en s'adressant à lui : « Montrez le lot parici, Harry, — une fois, deux fois, — parlez vite, ou j’adjuge. Faites voir le lot, Dund-ass (âne de Dund), levez-le. » Le commis répond avec l'accent écossais: « Je ne puis pas le tenir plus haut, monsieur. » Les membres whigs, sous le titre de « représentants choisis, » quittent la salle des enchères tout découragés, et avec des réflexions du genre de celle-ci : « Adieu la liberté ! » « Ne désespérez pas ! » « Maiutenant ou jamais! » Pendant cetemps, Fox tient bon ets’écrie: « Je suis déterminé à enchérir vivement sur le lot À : il le payera cher celui qui mettra plus haut que moi ! » Les partisans tories de Pitt son rangés au-dessous du commissaire-priseur. [ls sont désignés sous le nom de virtuoses héréditaires, et -leur chef, qui paraît être le lord chancelier, s'adresse à eux en ces termes : « Ne vous inquiétez pas des enchères insensées de ces gens vulgaires. » Dundas fait cette remarque: « Nous aurons les subsides grâce à cette vente. »
La troisième caricature en question est datée du 31 mars, jour
où les élections avaient commencé; elle est intitulée : le Cheval de Hanovre et le Lion britannique, scène d'une nouvelle comédie, jouée récemment à Westminster avec un succès remarquable. Acte second, scène dernière. Au fond du tableau est le trône vide, avec ces mots : « Nous reprendrons notre place ici quand il nous plaira. Leo Rex. » Sur le devant, le cheval de Hanovre, sans bride et sans selle, hennit le mot pré-ro-ro-ro-ro-rogalive, et foule d'un pied la sauvegarde de la constitution, tandis que de l’autre il frappe violemment les « fidèles communes » (allusion à la dissolution du Parlement, décrétée peu de temps auparavant). Pitt, monté sur le cheval, s’écrie : « Bravo ! Recommence! J'aime à monter un coursier fougueux ; envoic les vagabonds faire leurs paquets ! » Vis-àvis apparaît Fox, monté sur le lion britannique, et tenant à la main une cravache et une bride. Il dit à Pitt: « Voyons, mon petit William, descends avant d'être jeté à bas, et laisse un écuyer plus habile prendre ta place. » Et le lion, d’un ton indigné, mais grave, ajoute en forince d'avis: « Si ce cheval n’est pas dompté, il sera bientôt roi absolu de notre forêt. »
Si l’attribution de ces estampes à Rowlandson est exacte, nous voyons ici cet artiste lancé dans l'arène de la caricature politique et arborant la bannière de Fox et des whigs. Îl montre à attaquer le roi et ses ministres la même hardiesse qu'avait déployée Gillray, hardiesse qui, à une épnque où la caricature était une arme très-puissante, contribua probablement beaucoup à mettre les libertés du pays en garde contre ce qui était, à n'en pas douter, une tentative décidée de les fouler aux pieds. Avant cette époque, toutefois, le crayon de Rowlandson s'élait exercé avec succès à ces peintures burlesques de la vie sociale qui lui acquirent plus tard une si grande célébrité. Il parait avoir publié ses dessins sous des pseudonymes. L'un d’eux, que j'ai sous les yeux en ce moment et qui a pour titre : le Cochon de la dime, porte la date de 1786; il est signé du nom d'emprunt de Wigstead, qu'on retrouve sur quelques autres de ses premières estampes. Il représente le pasteur de campagne, dans son salon, recevant le tribut du cochon de la dîme, que lui amène la jeune épouse d’un fermier. |
Le nom de Rowlandson, avec la date de 1792, est inscrit sur une gravure à l’eau-forte, très-bien faite, très-spirituelle et trèsgaie, que j'ai devant moi, et qui est intitulée : Bouillon froid et
Malheur. Elle représente un groupe de patineurs tombés en tas sur la glace qui se brise sous leur poids. Cette gravure porte le nom de Fores comme éditeur.
À partir de cette époque, et notamment sur la fin du siècle, les caricatures de Rowlandson sur la vie sociale devinrent très-nombreuses; elles sont si connues qu'il est inutile, alors même que cela serait facile, de choisir des exemples propres à faire ressortir les éminentes qualités qui caractérisent cet artiste. Sur les estampes publiées par Fores au commencement de 1794, l'adresse de l'éditeur est suivie des mots : « où l’on peut se procurer tous les ouvrages de Rowlandson. » Ce qui prouve combien était grande la réputation du caricaturiste à cette époque. On peut dire en peu de mots qu'il se distinguait par une remarquable souplesse de talent, une grande fécondité d'imagination, une habileté à composer ses groupes lout à fait égale à celle de Gillray, et une facilité singulière pour y faire entrer un grand nombre de personnages. Parmi ceux de ses contemporains qui ont parlé de lui avec le plus d'éloges, il faut citer sir Joshua Reynolds et Benjamin West. On a remarqué aussi qu'aucun artiste ne posséda jamais au même degré le don qu'avait Rowlandson d'exprimer tant de choses avec si peu d'efforts.
Une grande différence de manière se remarque entre les premières et les dernières œuvres de Rowlandson, bien qu'elles porteut toutes un cachet caractéristique sur lequel on ne saurait se méprendre. Dans celles-ci, la grâce, l’élégance, sont plusrares; ses femmes avaient primitivement une délicatesse de traits qu’il paraît avoir mis totalement de côté plus tard.
La jolie fermière, dans l’estampe du Cochon de la Dîme, dont je viens de parler, nous fournit un échantillon de sa première manière de rendre les visages de femme ; ct j’en puis mentionner comme un autre
spécimen une gravure à l’eau-forte, publiée le 1* janvier 1793 sous le titre de : Curiosité anglaise, ou l'Etranger décontenancé à force d'être regardé. Un individu, en costume étranger, est assis aux premières loges d’un théâtre, probablement l'Opéra, où il devient l’objet de la curiosité de toute la salle. Les visages des hommes sont quelque peu vulgaires et grotesques ; mais ceux des dames, ainsi qu’on en peut juger par les deux spectatrices que reproduit notre figure n° 231, possèdent un très-grand degré de finesse. Cependant, il paraît que Rowlandson n'était pas, de sa nature, un homme de mœurs bien raffinées; il se laissait aisément aller à des goûts vulgaires, et à mesure que ses Caricatures devin= 1,25 — = rent plus exagérées, ses |: | femmes devinrent de moins en moins gracieuses., et son type de la beauté féminine semble avoir dégénéré en quelque chose d'assez semblable à ce que nous représente une grosse écaillère.
Notre gravure 232, tirée d’une estampe en la possession de M. Fairhoit, intitulée : Trompette el Basson, présente un exemple de la grosse farce de Rowlandson et de ses types favoris du visage humain. On s’imaginerait presque entendre les tons différents de ce couple de ronfleurs.
Un excellent spécimen de la manière grotesque dont Rowlandson rendait ses personnages nous est fourni par une estampe (voir notre figure 233) publiée le 1° janvier 1796, sous le titre de: Tout est bon pour faire un officier. On se plaignait de la chétive apparence des officiers des armées britanniques, qui obtenaient leurs grades, prétendait-on, par la faveur et à prix d’argent plutôt que par le mérite. La caricature en question est accompagnée d’un commentaire qui nous apprend comment « quelques écoliers qui jouaient aux soldats trouvèrent un de leurs camarades si mal fait
et d’une taille tellement au-dessous de l'ordonnance, que dans les rangs il aurait défiguré le corps tout entier. « Qu'en ferons-nous ? demanda l’un. — Qu'en faire ? dit l’autre : mais un officier. » Cette gravure est signée du nom de Rowlandson, Rowlandson fecit.
À cette époque, Rowlandson continua encore à travailler pour
Fores ; mais avant la fin du siècle, nous le voyons travailler pour Ackerman, du Strand, qui fut son ami et l’employa tout le reste de sa vie, et qui, plus d’unc fois, dit-on, l’aida généreusement dans les difficultés sans cesse renaissantes où le plongeaient sa dissipation et son insouciance. Ackerman lui fit non-seulement graver à l’eau-forte les dessins d’autres caricaturistes, mais encore illustrer des livres, tels que les séries du docteur Syntaxe, La Nouvelle Danse de la Mort, et autres. Les illustrations dont Rowlandson a orné des éditions des vieux romans anglais, tels que Tom Jones, sont faites avec un talent remarquable. En transportant sur le cuivre les œuvres d'autres Caricaturistes, Rowlandson leur imprimait toujours quelque chose de sa manière, si bien que personne ne se fût douté qu’elles n'étaient pas de lui si le nom du dessinateur n’y eût pas été apposé. J'ai déjà cité un exemple de cette particularité; j'en trouve un autre très-curieux dans une estampe que j'ai sous les yeux ; elle est intitulée : Pécheurs à la ligne en 1811, et porte seulement l'inscription : H. Bunbury del.; mais sous tous les rapports, c’est un spécimen parfait du genre de Rowlandson.
Vers la fin de sa vie, Rowlandson s'amusa à faire un nombre considérable de dessins qui ne furent jamais gravés, mais dont plusieurs ont été conservés et se trouvent encore disséminés dans
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les portefeuilles des collectionneurs. Ces dessins, en général plus finis que ses gravures à l’eau-forte, sont tous plus ou moins burlesques. Notre figure 234 est la reproduction de l’un d'eux, que possède M. Fairholt; elle représente un groupe d'antiquaires occupés à des fouilles importantes. Sans aucun doute, les personnages étaient la charge d'archéologues en renom de l’époque. Thomas Rowlandson mourut dans la pauvreté, le 22 avril 1827. Parmi les caricaturistes les plus actifs du commencement du siècle actuel, il ne faut pas oublier Isaac Cruikshank, ne serait-ce
que parce que le nom a été illustré par un fils qui a plus de talent que son père. Les caricatures d'Isaac valurent toutes celles de ses contemporains, après Gillray et Rowlandson. Un des plus anciens échantillons que j'en aie vus, portant les initiales bien connues L. C., fut publié le 40 mars 1794, année de la naissance de Georges Cruikshank, et, par conséquent, à une époque où Isaac était encore un homme jeune. Cette estampe est intitulée : Une Beauté républicaine; c'est évidemment une imitation de Gillray. Dans une autre, datée du 1* novembre 1795, Pitt est représenté remplissant les fonctions « d’éteigneur royal, » et éteignant la flamme de la sédition. Isaac Cruikshank a publié beaucoup d’estampes sans les signer, et parmi les nombreuses caricatures de Ja fin du siècle dernier, on en rencontre beaucoup qui, bien que ne portant pas
son nom, ont si évidemment son cachet qu'on ne peut guère hésiter à les lui attribuer. Je ferai remarquer que, dans ses dessins signés, il caricature l'opposition ; mais peut-être, comme d’autres caricaturistes de son temps, il travaillait en particulier pour quiconque le payaïit et faisait marcher son crayon aussi volontiers contre que pour le gouvernement. La plupart, en effet, des estampes qui trahissent leur auteur seulement par la manière dont elles sont exécutées, sontdes caricatures contre Pitt et ses mesures. Tel est le groupe reproduit par notre figure 235 ; il parut le 15 août 1797, à un moment où l'on se plaignait hautement du fardeau des impôts. Il porte le titre de : Spectacle en plein vent de Billy, ou John Bull éclairé (en-lighten’d, mot qui,
écrit ainsi, peut signi-
Ce À fier également allégé), et représente Pitt en saltimbanque, montrant des perspectives à John Bull dont il vide la poche, pendant que l'attention de celui-ci est absorbée par le spectacle. Pitt, cn vrai langage de foire, dit à sa victime :
« Maintenant, prêtez votre attention à Ja vue cnchanteresse que vous avez devant vous; — c'est la perspective de la paix. — Remar- Fig. 235. quez quelle scène d’ac-
tivité s'offre à vos re-
gards : les ports sont remplis de navires, les quais chargés de mar- Chandises, les richesses affluent de toutes parts. — Cette vue seule vaut tout l'argent que vous avez sur vous. » Aussi, plein de cette conviction, le saltimbanque enlève ce même argent de la poche de John Bull, qui, ignorant le vol dont il est victime, s’écrie avec surprise : « C’est possible, maître saltimbanque ; mais je ne vois absolument rien de ce que vousdites; je ne vois qu'une vaste plaine avec des
montagnes et des taupinières; bien sûr, tout cela doit être derrière ces hauteurs! » Sur le drapeau qui flotte au-dessus du petit théâtre, on lit : « Avec permission de l'autorité, grande exhibition, par Billy Hum, de mécanique, ou déception des sens. »
Une caricature qui porte les initiales [. C., publiée le 20 juin 1797, représente Fox dans le rôle de « Sentinelle de l’État, » par ironie, naturellement, car il trahit le poste de confiance qu’il a ostensiblement accepté, et s'absente au moment où ses agents mettent le feu à la traînée de poudre qu'ils ont préparée pour faire sauter la Constitution.
Cependant les caricatures de Cruikshank sur l'union de l'Irlande à l'Angleterre étaient plutôt contraires aux ministres. Une d'elles,
publiée le 20 juin 1800, est pleine de verve plaisante; elle est intitulée : Le Saut de l'étang aux harengs. L’Angleterre et l'Irlande sont séparées par une mer houleuse, que franchissent d’un bond une foule de patriotes irlandais, alléchés par la perspective des honneurs et des récompenses. Sur la rive irlandaise, quelques indigènes déguenillés, avec un petit enfant et un chien, se tiennent dans l’attitude de la prière, et s'adressant aux fuyards : « Au nom du ciel, leur disent-ils, ne nous abandonnez pas! — Voyez notre vieille maison, elle va avoir l’air d'une grosse coquille de noix dépouillée de son amande. » Sur la rive anglaise, Pitt tient ouvert
le sac impérial, et leur souhaitant la bienvenue, s’écrie : « Venez, mes petits amis; il y a beaucoup de place pour vous tous. — Le budget n’est pas à moitié plein. » Dans l’intérieur du sac on aperçoit une multitude de personnages couverts d'honneurs et de dignités, l’un d’eux dit à celui des Irlandais ambitieux qui se trouve en tête : « C'est très-gentil et très-confortable, mon frère, je vous assure. » Derrière Pitt, Dundas, assis sur une pile d'emplois publics, réunis en sa personne, s'écrie en appelant les émigrants : « Si vous avez à disposer d’un peu de conscience, il ya ici de quoi vous satisfaire tous. » Notre figure 236 reproduit une partie de cette remarquable caricature.
Îl existe, au sujet de l’union de l'Irlande, une caricature rare qui a quelque chose de la manière d’Isaac Cruikshank. M. Fairhoit en possède un exemplaire, dont j'ai tiré simplement le groupe qui forme notre figure 237. C’est une estampe en long, datée du 4° janvier 1800, et intitulée : Entrée triomphale de l'Union dans Londres. Pitt, ayant en poche un rouleau portant : Liberté Irlandaise, eulève de vive force la jeune femme (l'Irlande) avec son accessoire naturel, un baril de whisky. Le lord chancelier d'Irlande (lord Clare), assis sur le cheval, joue du violon. En avant de ce groupe marche une longue kyrielle de radicaux, d'Irlandais, etc., tandis que derrière le véhicule, Grattan, en chaise à porteurs, suit e cortége en criant à la dame : « lerne! lerne ! ma douce fille, ne
l'écoutez pas; c’est un fourbe, un flatteur, un trompeur! » Plus loin vient saint Patrick, à cheval sur un taureau, ayant un sac de pommes de terre pour selle, et pinçant de la harpe irlandaise. Un Irlandais récrimine en ces termes : « Vive la mémoire de Votre Sainte Révérence ! Mais pourquoi voulez-vous quitter votre joli petit royaume pour aller dans un autre, où l’on ne pensera pas plus à vous qu’à une vieille chaussure ? Assurément, de tous les saints du calendrier à lettres rouges, nous vous donnons la préférence, 6 ami! Ô ami! » Un autre Irlandais tire le taureau par la queue en poussant cette lamentation : « O maître! 6 doux maître!
qu'allez-vous devenir après nous avoir quittés? Que deviendra le pauvre Shelagh, et que deviendrons-nous tous quand vous serez parti ? » C’est un véritable enlèvement irlandais.
Le dernier exemple que nous donnerons des caricatures d'Isaac Cruikshank est la copie d’une estampe intitulée : la Chandelle d'un liard (fig. 238), laquelle, est-il besoin de le dire? est la parodie crayonnée d’une chanson bien connue. La chandelle, c’est le pauvre vieux roi Georges, que le prince de Galles et ses associés whigs, Fox, Sheridan et autres, s’efforcent en vain d’éteindre.
La caricature de la date la plus rapprochée de nous que je possède, portant les initiales d’Isaac Cruikshank, fut publiée par Fores le 49 avril 4840; elle est intitulée : la dernière grande Expédi-
tion ministérielle (dans la rue Piccadilly). Elle a pour sujet l'émeutc qui eut lieu à l’occasion de l'arrestation de Francis Burdett; ce qui prouve qu'à cette époque Cruikshank faisait des caricatures politiques sur le parti radical.
Isaac Cruikshank laissa deux fils qui se sont distingués comme caricaturistes : Georges, déjà cité, et Robert. Georges Cruikshank a élevé la caricature au plus haut degré de perfection peutêtre qu’elle ait encore atteint dans l’art, Îl débuta comme caricaturiste politique, à l’imitation de son père [saac (on sait, en effet, que les deux frères ont travaillé ensemble avec leur père avant de graver pour leur propre compte). J'ai en ma possession deux de ses premières œuvres de ce genre, publiées par Fores, de Piccadilly, et datées l’une du 3 et l’autre du 19 mars 1815. Georges n’avait pas encore vingt et un ans. La première de ces estampes est une caricature sur les restrictions mises au commerce des céréales; elle est intitulée : les Bienfaits de la paix, ou les Calamités du projet de loi sur les céréales (« The corn bill »). Un bateau étranger est arrivé chargé de blé à bas prix. Un des marchands étrangers montre un échantillon de son grain en disant : « Voici le meilleur pour 50 shillings. » Un groupe d’aristocrates et de propriétraires bouffis se tiennent sur la rive, le dos tourné à un magasin fermé rempli de blé; celui qui est en avant des autres, faisant de la main signe au bateau de séloigner, répond au marchand : « Nous n’en voulons à aucun prix; nous sommes déterminés à maintenir le nôtre à 80 shillings ; et si les pauvres ne peuvent l'acheter à ce prix-là, eh bien! qu’ils meurent de faim! Nous aimons trop l'argent pour réduire encore nos fermages ; l'impôt sur le revenu est aboli. » Un de ses compagnons s'écrie: « Non, non, nous n’en voulons pas du tout. » Un troisième ajoute : « Oui, oui, qu'ils crèvent de faim, et que le diable les emporte! » Là-dessus, un autre marchand étranger s'écrie : « Par Dieu! s'ils n'en veulent pas du tout, nous n'avons plus qu'à le jeter par-dessus bord! »et c'est ce que commence à faire déjà un matelot en vidant un sac dans la mer. Un autre groupe est près du magasin fermé : il se compose d’un pauvre Anglais, de sa femme portant un poupon sur les bras, et de deux enfants en haillons, un garçon et une petite fille. On fait dire au père : « Non, non, mes maitres, je ne mourrai pas de faim, mais je quitterai mon pays natal, où les pauvres sont écrasés par ceux qu ils enrichissent par leur travail ;
je me retirerai dans une contrée plus hospitalière, où les artifices des riches ne viennent pas faire obstacle aux lois de la Providence! » Le bill des céréales passa au printemps de 1815; il fut la cause d'une grande agitation populaire et de graves désordres.
La seconde de ces caricatures, sur le même sujet, est intitulée : la Balance de la Justice renversée; elle représente les riches se réjouissant de la disparition de l'impôt sur les propriétés, tandis que les pauvres sont écrasés sous le poids d’impôts qui ne pèsent que sur eux. Ces deux caricatures présentent des traces incontestables, mais non encore pleinement accusées, de la manitie caractéristique de Georges Cruikshank.
Georges Cruikshaunk s’acquit une grande réputation et une immense popularité comine caricaturiste politique, par les illustrations dont il orna les pamphlets de William Hone, tels que la Maison politique que Jack a bâtie; le Saltimbanque politique chez lui, et autres satires sur le procès dela reine Caroline. Mais si les œuvres de ce genre étaient dans le goût du public d'alors, elles n’étaicnt pas dans celui de l'artiste : Georges Cruikshank tendait vers une autre direction. Son ambition élait de dessiner ce que Hogarth appelait des comédies morales, des peintures de la société, déroulées dans une série d’actes et de scènes, toujours assaisonnées de quelque bonne moralité; et il faut avouer qu'il a, dans le cours de sa longue carrière, réussi admirablenent. fl s’est approprié le génie de Hogarth plus qu'aucun autre artiste depuis le temps du maître, avec un dessin plus correct. Il possède, à un plus haut degré encore que Hogarth lui-même, ce talent d'introduire dans ses compositions ur nombre immense de personnages dont chacun joue son rôle dans l'action qu'il veut peindre ; rôle sans lequel, si peu important qu'il soit, l’ensemble nous paraîtrait incomplet. Le Camp à Vinegar-Hill, et une ou deux illustrations de l'Histoire de la rébellion irlandaise de 1798, par Maxwell, égalent, s'ils ne surpassent pas, tout ce qu’a jamais produit Hogarth ou Callot.
Le nom de Georges Cruikshank clôt dignement, en Angleterre, l'histoire de la caricature et du grotesque. Il est le dernier représentant de la grande école de caricaturistes formée sous le rèxne de Georges III. Bien qu’à vrai dire il n’y ait guère aujourd'hui d'école proprement dite, on ne peut cependant pas s'empêcher de reconnaître que les caricaturistes anglais contemporains se sont
tous plus ou moins formés sous son influence; et il ne faut pas oublier que c'est en grande partie à cette influence que cette branche de l’art a dù de se débarrasser des caractères répréhensibles dont j'ai été, en plus d’une occasion, obligé de parler. Puisse Georz Cruikshank vivre de longues années au milieu des amis qui nonseulement l’admirent pour son talent, mais encore l’aiment pour sa nature affectueuse et sympathique, et dont aucun ne lui a voué une amitié et une admiration plus sincères que l'auteur du présent ouvrage.
NOTICE . . . . . . . D DOS MS ed, RP f PRÉFACE DE L'AUTEUR. ee