C. J. TR/VVIES
Rechercher aujourd'hui les origines de Mayeii.r est déjà plus complique que le puhlic ne se l'im;)gine : pourtant Mayeux a tout droit d'entrer dans l'histoire, entre Robert Macaire et Monsieur Prudhomme, quoiqu'il n'ait pas la portée de ces types satiriques.
Toutes les fois que des figures semhlahles prennent corps et relief, qu'elles s'imposent pendant des années et qu'elles ne sont pas seulement issues de caprices parisiens éphémères, il est utile d'en chercher le sens, car leur durée est une preuve que, sorties du sein de la foule, acclamées par la foule.
elles sont l'expression direcle de la nature d'esprit d'un peuple à de certaines époques.
Il existe une Académie des inscriptions qui dépense beaucoup de science à étudier des questions moins importantes. C'est une Académie des humo-^ ristes qu'il faudrait fonder pour rechercher les groj tesques qui ont existé chez tous les peuples, dani l'antiquité comme dans le moderne, à Rome et à Athènes, à Yeddo et à Pékin, à Paris et à Londres, à Venise et à Madrid, ù Amsterdam et à Berlin, toutes figures utiles en ce sens qu'elles ont arraché lin sourire à plus d'une lèvre plissée.
Quelle place Mayeux occupe-t-il dans l'échelle des ('•Ires?
Marche-t-il côte à côte avec Ihomme ou avec l'orang-outang?
Mayeux est-il une conception iantasque ou im personnage réel ?
Qui le premier a tenu Mayeux sur les fonts baptismaux de la publicité?
Que représente Mayeux?
Quelle fut sa vie et quel gradin lui est ri'-servé dans le Panthéon de la caricature?
Sa mémoire restera-t-elle parmi les générations lutures?
Questions que j'essaye de résoudre à l'aide de l'érudition, des récits des contemporains et de mes propres souvenirs.
11 en est de Mayeux comme du Karagueuz orien-
tal, issu de Priiipe qui semble l;i niùre Gigogne de tous ces bizarres personnages. Pulcinella, Polichinelle, Punch, sont peut-être les fds de deux pores : Maccus et Priape; de cette génération difforme, facétieuse et cynique me paraît descendre Mayeux, dont jusqu'ici Traviès avait été regardé comme le père.
Il le fut en effet matériellement; mais l'enRint reçut des grotesques, ses aïeux, cette part de ressemblance singulière qui, dans l'ordre artistique comme dans Tordre physiologique, s'altère, disparaît, revient tout à coup et reste encore un problème mystérieux pour les esprits philosophiques qui étudient les phénomènes de l'hérédité.
Tout d'abord, dans le masque, dans la lèvre supérieure développée à la Talleyrand, comme aussi dans les longues mains animales du bossu, je retrouve l'influence d'un autre Traviès, dessinateur au Jardin des Plantes et frère du caricaturiste. G. J. Traviès, dans sa jeunesse, fut frapi^é du développement des lignes animales et du profit qu'eu peut tirer le peintre en les adaptant à la silhouette humaine. En effet, il ne dota pas seulement Mayeux du masque simiesque, mais encore d'une lubricité considérable, car le bossu n'apportait guère plus de pudeur dans le langage que le singe dans ses actes publics.
On regarde ces estampes en souriant, on n'analyse les discours de Mayeux qu'avec d'infinies pré-
cautions. Quelle langue pourrait donner l'idée de ce luxurieux Cantique des cantiques?
Tout dans Mayeux est de l'ancienne France et d(» l'ancienne caricature : les jurons, les apostrophes à la père Duchêne, car Mayeux parle d'amour comme Hébert parlait politique.
-^^^ CJZ
Et trente ans à peine nous séparent d'une époque qui s'amusait de pareilles crudités!
Traviès, quoique son rôle ne s'affirme guère qu'en 1830, était un enfent de la Restauration. Il avait vu les succès de Boilly et de Pigal; on en retrouve trace dans ses premières œuvres.
Traviès donna un corps et un esprit à un personnage qu'il appela Mayeux, et il le rendit populaire
surtout à cause de sa bosse (la bosse a toujour amusé les enl\uits et les caricaturistes, qui sont d trrands cnlants).
L'ancienne caricature faisait de la bosse un moyen de succès aussi certain que l'avalanche de soufflets des Funambules. Boilly, diKiiu'l procède Traviès par certains côtés, a dessin(' des groupes de bossus qu'il intitule Études d'après hi bosse.
Vers 1828, la représentation d'un bossu avait de grandes chances de succès à la devanture de Martinet.
Plaisanteries qui ne sont ])lii> du courant moderne, car tout se transfunnc. le comique connue la mode, l'esprit comme la crinoline.
Peut-être Traviès rencontra-t-il un bossu vertgalant, aussi plein de vanité que de fatuité amoureuse, qui oubliait sa taille et sa difformité pour suivre les grisettes de la rue Yivienne et leur conter fleurette.
Mon ami, le poète Baudelaire. préoccupé des qucs-/ tions relatives au comique, a domié l'explicalioi/ suivante de l'origine de Mayeux :
Il y avait à Paris uae espèce de bouffon physionomane, nommé Léclaire, qui courait les guinguettes, les caveaux et les petits théâtres. Il faisait des tètes d'e.vpression, et, entre deux bougies, il illuminait successivement sa figure de toutes les passions. C'était le cahier des Caractères des passions de M. Lebrun, peintre du roi. Cet homme, accident bouffon plus commun qu'on ne le suppose dans les castes excentriques, était très mélancolique et possédé de la rage de l'amitié. En dehors de ses études et de ses
représentations grotesques, il passait son temps à chercher un ami, et quand il avait bu, ses yeux pleuraient abondamment les larmes de la solitude. Cet infortuné possédait une telle puissance objective et une si grande aptitude à la grimace, qu'il imitait à s'y méprendre la bosse, le front plissé d'un bossu, ses grandes pattes si maigi-es et son parler criard et baveux. Traviès le vit. On était encore en plein dans la grande ardeur patriotique de Juillet; une idée lumineuse s'abattit dans son cerveau : Mayeux fut créé, et pendant longtemps le turbulent Mayeux parla, cria, pérora, gesticula dans la mémoire du peuple parisien '.
Celle cxplicalion, puisée sans doule à de bonnes sources, paraît plausible, par cerlains points, mais elle en laisse d'autres dans l'ombre; déjà les étymologisles se demandent comment fut formé le nom de Mayeux, d'une construction si heureuse qu'Eugène Sue le reprit pour en doter une des plus touchantes figures de femme du Juif Errant. Ce nom devait exister, car romanciers et peintres sont incapables de créer un nom si bizarre et si voyant.
Mayeux, procédant du singe, fut condamné aux penchants luxurieux. Que de discours séducteurs a-t-il tenus aux femmes! Que de rougeurs il a appelées sur les joues des « tendrons! » Combien ce « polisson » faisait baisser de paupières par ses propos croustilleux! Pas une femme n'y échappe, car Mayeux, tour à tour confiseur, charcutier, bou- ^ langer, cordonnier (pour dames nécessairement;,
i. Ch. Baudelaire, Quelques caricaturistes français, .Le Présent, revue européenne, octobre 1857. Ce morceau est classé actuellement dans les u?uvres complètes du poète.)
offre les produits de son comptoir et en tire des équivoques gaillardes que la langue latine voilerait à peine.
Aussi le bossu s'ccrie-t-il avec un sourire de Priape : Nom de D...I May eux, en fais-tu des eaprices !
i^dZ
On voit fréquemment Mayeux introduire dans les cabinets particuliers de restaurants à la mode, quelque jeunesse qui baisse hypocritement les yeux; mais le « scélérat » qui la conduit ne cache pas son jeu, et c'est d'une voix de triomphateur qu'il commande en entrant :
— Des truffes, nom de />.../ des truffes, (jareonl des truffes eomme s'U en plnivait!
Ces désordres coûtaient cher au bossu, il est vrai;
et un juste châtiment lui a été réservé dans la planche oii le dessinateur a conduit Mayeux chez le docteur Giraudeau de Saint-Gervais :
— Ah! si ma femme le savait! s'écrie Mayeux se
repentant alors des malheurs qui manquent rarement aux coureurs de bonnes fortunes.
La passion pour les belles n'a pu tuer l'ambition chez Mayeux; dans cet ordre d'idées Traviès précède Henry Monnier, sans atteindre toutefois à l'épique
crc.ilioli (le Monsieur Prudlionnur. M.iyoux, vors 1830, fui surtout la représentation du boutiquier/ garde national pendant les premières années d'un gouvernement qui permettait à tant de gens d'ambitionner le pouvoir. Alors on vit Mayeux en grenadier, la tête couverte d'un important bonnet à poils, moins gros que sa bosse, plus haut que toute sa personne. Mayeux représente déjà le vaniteux bonnet à poils, puni si cruellement aux premier; jours de la révolution de 1848. En tant que grem dier, Mayeux s'inquiète du trône belge, de la défense de la Pologne, des barricades et de la pairie.
Mayeux, invité à la cour citoyenne, recommande à son tailleur que son habit « ne fasse pas un pli dans le dos, » et c'est de pair qu'il marche avec les nouveaux dignitaires. Rencontrant larchevêque : « Gomment se porte Votre Éminence? — Très bien, monsieur Mayeux; et la vôtre? » répond spirituellement le chef de l'épiscopat.
Le bossu ne s'arrête pas en si beau chemin; il envie les honneurs, les rubans, les dignités; on le voit grimper au mât de Cocagne de l'ambition, à la cime duquel pendent des décorations et des portefeuilles de ministres, les caricaturistes donnant raison, par leurs dessins, à l'aveu de Montaigne : « Puisque nous ne pouvons aveindre la grandeur, vengeons-nojus à en mesdire. »
Mayeux, produit d'une révolution, devait un jour céder la place à un conquérant qui régna dix-huit
.ms en France, observa attentivement ses sujets pendant cette période et les traduisit plus tard dans une comédie à laquelle peu de chose a manqué pour rester une œuvre vraiment aristophanesque, Monfiieiir Priidhommr.
Pourtant Mayeux, quoique sa personnalité ne se soit guère imposée plus de quelques années, reste une figure acquise à la postérité. Et c'est à juste titre que les rédacteurs, chargés de classer les richesses de la Bibliothèque impériale, l'ont fait entrer dans les volumes consacrés à YHistoirc * ; mais si cette mention consacre la valeur historique du bouffon, elle atteste en même temps sa décadence.
L<' bossu, criblé de quolibets, disparut tout à coup, liissanl si peu de traces qu'un érurtit, M. Bazin, le «M'ul niurt.
Celui [Mayeux] qui pendant si longtemps occupa toute la France de ses exploits, de ses aventures, de ses infortunes, cet homme bruyant, malencontreux et railleur, qui nous fournissait une épigramme pour chaque sottise, une moquerie pour chaque déception, un trait malin pour chaque douleur; celui qui a le mieux jugé les événements de notre époque, qui semblait avoir personnifié en lui nos colères, nos enthousiasmes, nos crédulités, le type de 1830 et de 18j1, le masque dans lequel, tous tant que nous sommes, nous pouvions sans chagrin nous reconnaître, parce que nous placions sur son compte, je dirais mieux sur son dos, toutes nos folies, toutes nos bévues; Thomme populaire, enfin, à qui nous devons d'avoir ri pendant dix-sept mois, a passe de vie à tréjias le 25 décembre 1831, joiirde sainte Victoire.
1. Cat'dogae de l'Histoire d: France. Didot, 18r)r)-18()i, 8 vol. u-i". Mwe douzaine de numéros sont consacrés au bossu.
Il est mort d'enuui, de tristesse, de consomption, d'une maladie dévorante et indéterminée à laquelle les médecins, toujours savants pour qualifier ce qu'ils ne peuvent guérir, ont donné le nom de <. révolution rentrée '. »
Kl l'historien ajoute : « Dans sa fosse, on a jeté (]o> milliers de pamphlets, caricatures, protestations,
CJt^
pruchimations, programmes, ordres dn jour, tous faits par lui, sur lui ou pour lui, tous ayant quelque rapport à son existence, à ses affections, à ses méprises, à ses tribulations, et qui bientôt ne se trouveront plus que là. ')
\. L'Époque suiis iiom, esquisses de Paris. 1S50-1833. 2 vol. in-8o, Paris, 1833. 11 est bon de noter que M. Bazin, l'historien de Louis XIII, n"a pas cru déroger en s'occupant de Mayeux.
M. Bazin se trompait. Mayeux n'était pas mort; dégoûte de l'humanité, ayant renoncé à la galanterie comme à l'ambition, le bossu vivait dans une obscure retraite d'où le tirèrent de graves événements politiques.
Du nouveau... Attention, nom de D...! Mayeux! tel est le titre d'un journal hebdomadaire que le bossu publie du 12 juillet 1831 au 30 mai 1832.
Vers cette époque, Mayeux sentant la popularité l'abandonner, rassemble en un volume ses productions éparses pour laisser à la France un monument digne de son nom :
Œuvres de feu M. Mayeux, de son vivant chasseur de la garde nationale parisienne, membre de sept académies, aspirant à l'ordre royal de la Légion d'honneur, et l'un des braves des trois journées. Épisode de l'histoire de France, 183 2.
Plus tard, Mayeux, n'ayant pas obtenu les faveurs qu'il sollicitait du pouvoir, fait cause commune avec la révolution : Mayeux à la Société des droits de riiomme; alors il est d'accord avec la jeunesse démocratique, et, dans une séance mémorable de l'année 1833, il pousse le fameux cri : « A chaque crime, élevons un poteau, nom de D...1 >•
Une effrayante épidémie ravage la France. Mayeux essaye de la conjurer en vers et en prose : La France, M. Mayeux et le choléra^ .