‹ Histoire de la caricature moderneChapitre 26 sur 42 · THÉÂTRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE

Histoire ancienne. — Physionomies tragico-classiques. — Tragédie. — Physionomies tragiques. — Croquis de théâtre. — Croquis dramatiques.

LA rROVIiXCE

Les étrangers à Paris. — Provinciaux à Paris. Sci>nes de la vie do province ' .

II manque trois classes importantes à cette comédie humaine : le clergé, l'armée, la noblesse; mais Daumier fut le peintre satirique ordinaire du

1. J'ai donné depuis un Catalogue complet de l'œuvre de Dau- |i mier, Paris, Heymann, 1879, in-i». Ce catalogue est épuisé depuis longtemps.

gouvernement conslitutionnel, et condamné par l;ï à ne peindre que des bourgeois.

Certainement Daumier n'a pas tenu un crayon pour le plaisir des esprits dits poétiques : c'est une des raisons pour lesquelles l'homme a été longtemps méconnu. Peu d'hypocrisies et de vices échappant à la pénétration d'un satirique pendant une période si longue, toutes les vanités blessées font corp.s et forment une vaste conspiration du silence que seul renverse le temps.

Honoré Daumier eut tout droit à la rancune d'une époque marquée de ses terribles initiales H. D. qui entraient si profondément dans les chairs. Un forçat évadé ne se vante pas de la marque qu'il porte à l'épaule.

11 existe un livre bien connu, l'Histoire de dix ans. A ce livre je préfère l'histoire de vingt ans crayonnée par le maître avec toute la flamme contenue d'un grand cœur froissé par les bassesses de la civilisation; mais la bourgeoisie, se reconnaissant dans un tel miroir, fit de vifs efforts pour le voiler et l'empêcher de refléter son image grimaçante, quoique chaque trait témoignât du génie du peintre.

Ce titre d'homme de génie, prodigué si souvent, Daumier est un des rares artistes qui aient le droit de le porter. Il a résumé en lui les forces comiques des nombreux caricaturistes qui l'avaient précédé, et il a apporté dans l'exercice de son art un senti-

mont de la couleur qui fait de chacun de ses croquis une œuvre puissante.

A quelle race artistique se rattache l'homme, c'est ce qui m'a longtemps préoccupé : sa facture forte et robuste n'en fait-elle pas l'émule et presque l'égal d'un maître dont s'honore la Provence : Pierre Puget?

Une planche de Daumier peut être mise en regard des plus hardies conceptions de l'art moderne. Pour la flamme, Delacroix seul pouvait lutter avec le caricaturiste.

C'est ce titre qui jusqu'alors a empêché Daumier d'être reconnu grand. Il avait la fécondité ainsi que tous les hommes doués exceptionnellement. On feignit de ne pas remarquer quelle richesse de tempérament se cachait sous ce gros rire.

J'imagine qu'à la naissance de Daumier, l'esprit du grand et du juste le dota d'éminentes qualités, tandis qu'à ses côtés se tenait une méchante fée qui, d'une voix aiguë, s'écriait :

■ — Tu seras le roi de la raillerie; mais je te condamne à ne pas montrer au public la noblesse de tes aspirations.

C'est ce qui cause la mélancolie des railleurs de l'humanité. Ils sentent en eux l'instinct du beau, sans pouvoir échapper à la mission qui les pousse à châtier les misères sociales.

Le pujjlic reconnaît ces belles quiilités plus tard, trop tard 1

Alors sont étudiées les facultés de l'homme, et les esprits en avant font toucher du doigt sur ces feuilles semées avec tant de profusion, les vibrations d'une âme délicate blessée par le spectacle des satisfaits et des ventrus.

Alors les générations suivantes constatent que dans un coin se tenait à Técart une nature honnête, sensible et robuste, qui étudiait les vices des hommes de son temps et les traduisait par des masques puissants comme ceux du théâtre antique.

On voit au musée du Gapitole, à Rome, la statue d'un faune. D'une main il tient un chalumeau; à travers la chevelure percent deux cornes; le buste enveloppé de draperies se termine par des pieds de bouc. Les yeux sont mélancoliques, le masque est à la fois doux et réfléchi. Sans les cornes, le chalumeau et les pieds de bouc, la statue pourrait représenter un philosophe de l'antiquité.

J'ai souvent pensé à Daumier en regardant ce marbre : chez lui aussi percent les cornes satiriques, et, quoique croyant à l'art élevé, partout il porte le chalumeau dans les trous duquel il siffle les vices et les laideurs de la civilisation.

STATUE DE FAfNE AU MUSEE DU CAPITULE, a'rOME

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