‹ Histoire de la caricature moderneChapitre 32 sur 42 · HENRY MONNIER · texte numérisé non relu

HENRY MONNIER

Vers la lin de la Re.sLauralioii, Balzac rencontra un jeune artiste plein d'esprit qui tenait tète à Romieu dans l'art particulier de la mystification. Le peintre était passé de l'atelier de Girodet à celui du baron Gros, et ses focéties quelquefois irrespectueuses ne donnaient pas grande espérance au maître, déjà morose.

Balzac, qui avait tant à observer, aimait naturellement les observateurs, surtout ceux curieux de la vie, qui creusent, Ibuillent, sèment dans tous les

sens et oublienl qiiehiuet'ois de recueillir le fruit (le leurs semailles.

Henry Monnier était de ces êtres infatigables qui prennent des croquis de côté et d'autre, scrutent la jhysiononiie humaine en lous sens, ne font pas de

choix dans la nature, trouvent tout bien, le laid et le beau, entassent des notes excellentes et sont embarrassés un jour de les mettre en œuvre.

lié fait .

! un dé^ lêcheni

DE LA CARICATURE MODERNE 2i:i

Il manque à ces artistes l'induction, le regard intérieur. Ce n'est pas pour eux que se dessinent les horizons lointains; mais une suprême qualité fait que ce qu'ils voient est juste et précis comme calque. Si leurs yeux de courte portée les empêchei de se rendre compte de l'ensemble d'un arbre, ils en distinguent jusqu'aux plus minces brindilles, et c'est ainsi qu'ils appliquent leurs facultés à l'étude de l'homme.

Qu'on juge de la joie qu'éprouva Balzac ù la découverte de cette mine de comique, un placpr nouveau à exploiter en môme temps que ceux des Lassailly, des Ourliac, des Laurent Jan, tous aussi riches en conceptions que rebelles à l'exécution.

Balzac connaissait à fond ces natures, savait en tirer parti, et comme il se sentait fort, il ne cachait pas, ainsi que l'eût fait un esprit de second ordre, les noms des hommes qu'il avait trouvés en friche non plus que les cerveaux dont il faisait sortir de précieuses observations.

Henry Monnier, jeune, avait voyagé en Angleterre : répandu dans le monde parisien où son rôle de conteur lui ouvrait les portes, il était devenu l'illustrateur à la mode. S'il abandonna plus tard le sceptre du frontispice aux frères Johannot, à Louis Boulanger, aux Dévéria et à Célestin Nanteuil, c'est qu'il se sentait impropre à traduire les scènes violentes des imaginations romantiques; mais un livre du librair(^ Ladvocal ne pouvait alors paraîtr(^ sans

iino vifïiioUo do Monnior : il était Ynuo des gloires de la maison Gihaiit, et tout ce qui le frappait en voyage, dans la rue, dans un salon, se traduisait en croquis rapides, relevés d'une pointe d'ironie. A en juger par les œuvres qui furent la joie de la

fin de la Uestauration, on a une singulière idée des plaisirs do ce monde qui s'intéressa particulièremont aux scènes du faubourg, et fit de la descente de la Courlille le pendant du défilé de Longcliamps. D'un côté Bérangor, Chariot, et leurs vieux soldats do l'Empire, sont l'expression directe des sentiments d'opposition d'alors; de l'autre. Carie Vernet, Boilly, Pigal, au milieu desquels Henry Monnier devait

DE LA CARICATTRE MODERNE 2ir,

s'élovor, par la précision avec laquelle son crayon représenta des scènes de mœurs bourgeoises; mais

ir'mS:.

on senlail dans riionmic une oljsiM'valinn p.irlicu lit^^re qui nous a valu une page de maître.

Henry Monnier, dit Balzac', a tous les di'savantages d'un homme supérieur, et il doit les accepter parce qu'il en a tous les mérites. Nul dessinateur ne sait mieux que lui saisir un ridicule et l'exprimer; mais il le formule toujours d'une manière profondément ironique. Monnier c'est l'ironie, l'ironie anglaise, bien calculée, froide, mais perçante comme l'acier du poignard. Il sait mettre toute une vie politique dans une perruque, toute une

1. Ce fut dans la Caricature (31 mai 1832) que parut ce morceau, signé a comte Alex, de B... », un des nombreux pseudonyme de Balzac dans sa jeunesse.

satire, digue de Juvénal, dans uu gros honiaie vu par le dos

SoQ observation est toujours amère; et son dessin, tout voltairien, a quelque chose de diabolique. Il n'aime pas les vieillards, il n'aime pas les plumitifs, il abhorre l'épicier; il fait rire de tout, même de la femme, et il ne vous console de rien.

Ici Balzac, plaidant pour Henry Monnier, plaido pour lui-même.

Il s'adresse donc à tous les hommes assez forts et assez pénétrants pour voir plus loin que ne voient les autres, pour n'être jamais bourgeois, entîn à tous ceux qui trouvent en eux quelque chose après le désenchantement, car il désenchanté. Or, ces hommes sont rares, et plus Monnier s'élève, moins il est populaire. Il a les approbations les plus flatteuses, celles de ceux qui font l'opinion; mais l'opinion est un enfant, dont l'éducation est longue et qui coûte beaucoup en nourrice. Si Monnier n'atteint pas aujourd'hui au succès de vente de ses rivaux, un jour les gens

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d'esprit, et il y en a beaucoup en France, l'auront loué, apprécié, recommandé; et il deviendra un préjugé comme beaucoup de gens dont on vante les œuvres sur parole. Il est à regretter qu'un artiste aussi étonnant de profondeur n'ait pas embrassé la carrière politique du pamphlétaire à coups de crayon : il eût été une puissance.

L'œuvre que nous annonçons (liéorations, six feuilles coloriées, Paulin et Aubert) est un ouvrage fort distingué, dans lequel il ne s'est point répété. Peut-être sa plaisanterie est-elle un peu tourmentée; mais, si elle veut de l'étude, elle consolide ainsi le rire qu'elle excite.

Ces Récréations, je les ai sous les yeux : ce sont des croquis clairs, agréablement coloriés, sans la « profondeur » comique qu'annonçait un contemporain trop enthousiaste, et il fallait le regard de l'auteur de la Comédie humaine pour deviner que de ce sol froid naîtrait un jour une des figures typiques de la caricature moderne.

li^^

La génération qui suivit celle de 1880 voulut sonder la portée des hommes de l'époque, et il y a bientôt vingt ans que je me Irouvais en compagnie d'un poêle un peu taquin qui adressait un singulier compliment à riiivcnleur de Mo/is/rt/r Pnidliommf.

— Monsieur, dit le poète en saluant le caricaturiste à qui on le présentait, il y a longtemps que je désire vous faire compliment de vos excellents dictionnaires.

— Dictionna'n'('! s'écria Henry Monnier étonné.

Mentalement le mystificateur de 1828 se demandait quel était le genre de charge imaginé par un romantique de IS'jT.

— Vous VOUS méprcuez sans (l(jut(\ uidusicur, ropril-il, je m'appelle Henry Moniiier.

— Je le sais, continua le poète s'inclinaut, etcVst pourquoi je me permets de vous complimenter sur vos utiles dictionnaires.

l'n moment, je crus que lecomé(li(Mi perdi'ait son

flegme habituel; mais avec un ton aigre-doux de réception académique, le poète expliqua que les Scènes popitlaircs n'étaient pas de l'art. Il manquait à la plupart de ces sténographies un reflet de la personnalité du créateur; tout était traité sans idéalisation, par menus détails, jamais par masse, et par là les types restaient à l'état de croquis d'après nature.

Henry Monnier écoutait, visiblement surpris, pou préparé à ce discours désagréable, à savoir que les Scènes popidah'rs étant seulement un dictionnaire, les créateurs et les poètes s'empareraient de ce fonds commun pour y puiser des mots.

Dans une autre circonstance, je fus témoin de l'effet que produisait l'artiste chez un riche industriel, qui tenait table une fois par semaine et se plaisait dans la société des gens d'esprit, quoiqu'il comprît médiocrement leur langue. Le maître du logis réunissait ensemble des poètes, des journalistes, des musiciens, des avocats, des médecins, et se donnait, dans sa maison et dans son fauteuil, le spectacle de Henry Monnier.

Après le dessert, le caricaturiste conta une scène de nuit de la rue Basse-du-Rempart, dialogue sinistre entre des filles et des voleurs, avec un ciel neigeux pour décor. L'hôte ouvrait de grandes oreilles et s'étonnait de ne pas trouver un mot pour rire dans ces conversations nocturnes; suivant Ini de telles peintures étaient d'un effet désastreux pour la digestion. Le langage de ces misérables le faisait frissonner; les bougies de la table prenaient à ses yeux la sourde lueur du réverbère qui éclairait les acteurs du drame de la rue Basse-du-Rempart, et à cette heure, il eût donné vingt louis à Levassor pour etTacer par quelque parodie anglaise une si lugubre impression. Le conteur s'arrêta. Ce ne furent pas (\("^ a])ii1;nuliss(Mnents qui le payèrent de son r(''cit.

mais un silence embarrassé que l'indiislriel rompit par un : Et puis?...

— J'ai lini, dit le comédien.

— Voilà bien le réalisme, me dit d'un Ion de reproche le maître de la maison, comme si moi-même j'avais eu quelque part à l'invention sinistre de la scène de la rue Oasse-du-Remparl.

Par là le bourgeois se rapprochait du seiiliment du poète dont je parlais tout à l'heure. Ce dialogue sans conclnsion ne lui semblait pas complet, et l'endroit oîi l'arlisle s'arrétail était l'instant jnsle où l'intérêt commençait à se dessiner.

Henry Monnier comprit sans doute un peu tard l'importance de cadres plus réguliers, et un jour le philosophe Ghenavard convoqua dans son atelier des peintres et des journalistes, pour leur faire entendre une comédie de llem^y MonniiM*, qui, renonçant aux croquis rapides, s'était recueilli et avait conçu une œuvre importante.

Chacun l'ut exact au rendez-vous, le caricaturiste ayant annoncé qu'il lirait lui-môme trois actes inédits; mais dès le début, l'avertissement que l'ouvrage était en vers causa iuk» sorte detl'roi. Henry Monnier jioète ne prédisposait pas l'assistance en faveur du drame.

Lui, sans sourciller, lut une certaine « École des bourgeois », qui, dès les premières scènes, annonçait un rival de Casimir Bonjour. Les auditeurs regardaient, effrayés d'être constitués en membres d'exa-

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mon du cuniUc de lecLure de lOdéon, eL le caricaluri.slo conliimait à l'aire tomber sur la tôle de ses amis de pauvres vers qui coulaient de son gosier comme, tristement après la pluie, un maigre lilet d'eau sort d'une gouttière.

Inquiet, Chenavard craignait que ses invites ne l'accusassent de leur avoir infligé un supplice oublié par le Dante. L'acte était long, bourré de discours entre un père médisant de la peinture et un fils défendant l'art en rimes glabres, et l'exposition n'annonçait rien de particulièrement dramatique. Une heure se passa de la sorte, glaciale, troublée seulement par les changements de position sur leurs sièges des assistants, qui intérieurement maudissaient le poète, sa comédie et l'école raisonneuse du premier Empire. L'une des victimes, douce comme le chien qui lèche la main qui l'a battu, eut encore la force d'applaudir, alors que l'auteur, gravement, s'apprêtait à lire le second acte.

Le maître de la maison, profitant de cette interruption, alla vers le lecteur, le complimenta de Ycxcellentc charfje qu'il venait de réciter, faisant observer toutefois qu'elle avait duré suffisamment pour être comprise de tous; il ajoutait que ces mystifications, quand elles étaient prolongées, perdaient le plus piquant de leur sel, que rclîet était obtenu, et qu'il remerciait l'auteur de sa peine.

Henry Monnier ne saisit pas le sens de l'avertissement. La comédie fut jouée plus tard, naturelle-

DE LA CAKR'ATLUE MoDEKNE

CROQfIS D AI'RKS NATURE

l'ar lleuiv Mnmiier.

CUOyt'I.S D APRES NATLKE

Par Henry Moiiiiier.

moni à rOdéon, où sont conservés d.ins le c.iliincL aux accessoires quelques auditeurs de 1849, et ce lut une fête pour les enthousiastes de Picard de suivre en 1855 une action « modérée » soutenue pendant Irois nctes pnr des vers « bien fV;ipp(''s * ».

Ainsi, à trois époques difl'érentes et dans des milieux tout à fait contraires, Henry Monnier choquait un poète, un bourgeois et ses cainaividcs d'atelier.

C'est en effet une nature complexe que celle de ce caricaturiste inconscient qui, d'essais en essais, coula un véritable type dans le moule de la satire, et ne parut pas soupçonner la grandeur de sa création, car il la rapetissa plus tard par sa propre volonté, traînant M. PrufJhommr au théâtre des Variétés, pour lui l'aire jouer lui rôle cocasse de cJirf 'le hr'Kjauih.

Henry Monnier passa de la sorle sa vie dans des sentiers bizarres, où tout autre que lui se fût égaré 2.

Sans doute, à cette époque, certains comédiens se posèrent en réformateurs, car le propre des révolutions est de faire jaillir des diables bleus de toutes les cervelles; mais un osprit sarcaslique qui connaît

1. Peintres et Bourgeois, comédie en trois actes et en vers, représentée sur le théâtre de l'Odéon le 29 décembre 1805.

2. C'est ce qui explique les erreurs dans lesquelles sont tombés à son propos biographes et bibliographes, Vapereau et les continuateurs de la Fronce littéraire, qui lui attribuent une brochure politique de 1848 : Quelques mots sur la situation actuelle.

lo néani dos discuiirs ddiuiols, les ;iy,iiU étudiés pour los coudouscr en di.ilogues raillcius, est par sa ]il)ro humr'ui' Iclloiiiciil au-dessus dos hommes poliliqiies, (|n"()ii (•(Uiipi-ciid diUicilemeiil (|u"il se hasardr sur le lerraiu des l'aljricauls de l)roehures. Les seusalious que les cnrumoiions soeiales fV»nt resseulir à

tout eitoyeu, le satirique les jette dans le creuset de la raillerie, et, des discussions en usage dans les assemblées parlementaires, voilà ce qu'il en retire:

— I^ourqur)i, monsieur, pas de r(''i)id)li(|nc en France?

— l^arce que la Ki'.iix'c csl Ipdp gran(l(\

— El en l}('lgi(jii('?

— Parce qu'elle esl lr(q) ])eli(c.

DE LA CAlMCATrrvK MoDKUXE 2o'

— C('|)(Mi(l;nil l.i lldlLiiido <i ou des iiislihitioiis n'piildicaiiu's.

— (Test (lifféronl, c'est nu pays do maréoap:os.

— l^ourtaiit la Suisso?...

— I^a Suisso osl un pays do nionlaguos.

— Mais les États-Unis?

— r/est un pays maritime. Vous voyez doue que la république est impossible.

Ainsi fait parler ses personnages l'homme à qui les bibliographes attribuent une grave brochure politique I Il faut les excuser, car ils se sont trouvés vis-à-vis d'une organisation compliquée, résumée par trois arts différents : ceux de l'écrivain, du caï'icaturiste et du crmédion.

Le véritable rôle de Henry Moiiiiier fut celui de caricaturiste, nettement accusé pendant les dernières années de la Restauration : déjà ses dessins sont instructifs comme ceux de Debucourt. Là se trouvent représentés, sans trop de parodie, les calicots qui livraient de si fameux combats aux poètes ordinaires des Variétés ; les Qrisettes de Monnier sont d'accord avec les petits poèmes de yBéranger; elles habitent des mansardes, vont le dimanche à Montmorency, en compagnie des commis de magasin, et mademoiselle Déjazet étudiait certainement les lithographies de l'artiste avant de transporter au théâtre ce type si loin do nous déjà.

Avec les g:risetlos los auplof/és jouent un grand rôle dans l'œuvre du peintre de mœurs; Henry Monnier avnit occupé lui-môme une fonction dans les bureaux, et Balzac lui a réservé une place dans la Comédie humaine, sous le nom de Bixiou, égratignant de ses railleries dessinées ses camarades du ministère.

Employés et grisettes sant donc les premiers su- / jets favoris de l'artiste dont plus d'une fois j'ai feuil-/ leté l'œuvre, y trouvant plus de trace de peinlur/ de mœurs que de caricature.

Ses scènes gravées, qu'elles se passent en France ou en Angleterre, sont des tableaux fidèles, et, sauf dans la préoccupation ci-dessus de Cruikshank, l'esprit satirique, qui Iransfurme physionomies, gestes

2i)() HISTOTRE

et mouvcmonls, osl absout do compusiliuns linos et froides à la Ibis d'un artiste, (]oiU M. Yitet disait avec quelque justesse, en 1821) * : « 11. Monnier envisage en général ses personnages sous un point de vue anguleux, et son coup de (•ra}()n est presque toujours brusque et haché. >-

Comment les Scènes popiilairrs prirent pied en plein romantisme, c'est ce qui m'a toujours émerveillé. Le Roman citez la portière paraissant en même temps que le Crapaud , Y Intérieur (Fane diliijence à la même heure que la Danse macabre, le Diner Boarf/eois faisant concurrence aux Coûtes fin Ifjcanthrope Petrus Borel, sont des alternances (|ui feront Iravaillcr ]'iiiia,i;iiiati(iii de la critique \\\\\\vc.(\;\v Monsicar Pradhninna- ol ciiHtcjnporaiu d'^l/^/oy///, el si l'cxpcrl en «'crilurcs jugea les orgies du roman, les ])ois(ins du Ihéàlre, les charognes de la piM'sie.les jxini'pninls {W> ])eiiilres. a vec une ])r<ifonde dissimulalidii il liid (•acli('e> ses (ibservatioiis sur ces « d('leslable> ■■ doctrines.

l'ne flanuiie bi/.M're >"('lail eiii|t;ii'(''e de lous les es])rils : iiKMiie Sinicon (Ihaiiniier el (iiistave Drouineaii |>assaient ]>onr de^ |»oèles, el Henry Monnier ]j(Mivail \i\re an milieu de l(d> exeeidriques sans rpie sa hMe l'ùl iiii<e ;i prix !

Que sont devenu> Anton;/ et .l;^y^V^? Dans quelle Sair,le-I*ériiie de la liliéralure Iraînent-ils leurs

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