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LI-; GLOUTON D'après une caricature anglaise

DE LA CARICATURE MoDERNE

appartionnciil au duiuaiiK' du grotesque; mais déjà Tinclinalion puur un bossu déshérite des dons de la'' nature est la preuve d'iuie ironie coiicentrce.

Dans l'œuvre de Traviès se voient une plainte, une soutTrance, une révolte, qu'il représente un pauvre grelottant de froid, une leninie abandonnant son

■enfant au coin d'un carrefoiu', un malade isolé dans sa chambre, un misérable caché derrière un pan de mur, serrant convulsivemant dans ses mains un bâton noueux, ou des personnages politiques abusant de leur pouvoir.

Si Traviès peint un homme qui mange, l'homme mange sans faim, dans quelque restaurant à trentedeux sols, et pique dédaigneusement du bout de sa fourchette un morceau qui lui semble amer.

Quelle différence avec le glouton traditionnel des

Anglais qui avale d'ônoriuos morceaux, en roulant de gros yeux inquiets, de peur qu'un pique-assiette ne vienne s'asseoir à sa laLle 1

Quelquefois Traviès a dessiné un bonhomme jouant avec son chai, une portière en extase devant son

serin, célibataires sans l'amille, pauvres gens qui dépensent la somme d'affection qu'ils ont en eux pour des animaux; mais à ces tableaux de la vie domestique l'artiste préfère toujours quelque maladif balayeur de rues.

Les premiers croquis de Traviès sont de nature particulière, offrant quelque chose de na'if et de

I)K LA CARICATURE MoDKRNK

suisse-alloiiiaiid qui lorait croiro que l'iioiiiiiic était d'origiiip gcrmaiiiquo ' .

Gotto manière est d'aulaiiL plus sif^nilicalivc en rogard des élégants rt robusios (to(|ius do (îavann'

'Vjr —

et de Daumier qui travaillaient dans les mêmes feuilles satiriques. D'un tracé mince et sec, si la naïveté ne s'en môlail, le crayon de Traviès va droit au contour et néglige tout artifice pour le-.

1. En effet, ^I. Philippe Burty, dans une courte notice de la Gazette des Beaux-Arts, dit que Traviès de Villers (l'artiste cacha soigneusement sa particule nobiliaire) était né à Winterthuren, dans le canton de Zurich, de parents français émigrés.

toiïer. Son dessin grêle est d'accord avec les héros qu'il représente; si le trait devient insuffisant pour certaines scènes d'orgie auxquelles le pauvre Traviès dut être rarement initié, il est d'accord avec les froides rafales de la faim, de la misère et de la débauche.

Traviès arrivait trt)p tard!

11 fallut à Henry Monnier toute sa puissance d'observation pour franchir l'énorme fossé qui séparait la Restauration de la révolution de Juillet : un abîme entre les modes, les coutumes, les mœurs, les physionomies. Traviès n'y parvint pas et se donna tout entier aux entreprises politiques de Philipon, y apportant ses amertumes intérieures, car la souffrance physique ou morale forme une bonne partie du lot des satiriques.

Ils sont méconnus, ils s'imposent par de cruelles égratignures. Ils sont incompris, leur dépit se traduit en traits acerbes. Ils sentent la débilité de leurs organes, ils médiront de la santé. Laids, ils s'acharneront après la beauté.

Si on excepte quelques natures noblement douées, un Rabelais dont la puissante raillerie est doublée d'une constante bonne humeur, combien de peintres et de poètes sarcastiques accusent un tempérament malingre par leurs railleries contre l'humanité! Un grain d'envie se mêle à leurs récriminations; et, malgré la douceur du caractère de l'homme dont je fais le portrait, de ses plaintes navrantes que plus

tard il mo ronfia, on infrrail (jn"il no so seiitail pas compris : en effet, il ne 1 était pas.

Pauvre, isolé, atteint d'une maladie qui devait l'emporter jeune encore, que de rêves de gloire étaient refoulés dans cet allongé personnage qui recherchait la société des jeunes gens, les hommes de sa génération ne lui ayant pas prêté assistance! Et pourtant combien il en aurait eu besoin pour ses grandes machines picturales, le malheureux Traviès, effrayé des obstacles insurmontables que chaque matin l'art dressait devant lui ! ^

Aussi ses caricatures politiques offrent-elles une amertume, un aigrissement, une rancune expressive. Avec ceux de Grandville, les dessins de Traviès sont haineux et provocateurs; leurs allusions semblent aiguës comme la lame d'un poignard.

Ces dessins sont souvent pleins de sang et de fureur, dit Baudelaire. Massacres, emprisonnements, arrestations, perquisitions, procès, assommades de la police, tous ces épisodes des premiers temps du gouvernement de 183l) reparaissent à chaque instant. Qu'on en juge : la Liberté, jeune et belle, assoupie dans un dangereux sommeil, coiffée de son bonnet phrygien, ue pense guère au danger qui la menace. Un hoinviic s'avance vers elle avec précaution, plein d'un mauvais dessein. Il a l'encolure épaisse des hommes de la halle. La tète pyriforme et surmontée d'un toupet très proéminent est flanquée de larges favoris. Le monstre est vu de dos, et le plaisir de deviner son nom n'ajoutait pas peu de prix à l'estampe. Il s'avance vers la jeune personne. Il s'apprête à la violer ! — Avez-vous fait vos prières ce soir, inadatne? — C'est Othello-Philippe qui étouffe l'innocente Liberté malgré ses cris et sa résistance.

23i HISTOIRE

Le long d'une maison plus que suspecte passe une toute jeune fille, coiffée de son petit bonnet phrygien ; elle le porte avec l'innocente coquetterie d'une grisette démocrate. Messieurs un tel et un tel (visages connus, — des ministres à coup sur des plus honorables) font ici un singulier métier. Ils circonviennent la pauvre enfant, lui disent à l'oreille des câlineries et des saletés, et la poussent doucement vers l'étroit corridor. Derrière une porte, rhoiinttc se devine. Son profil est perdu, mais c'est bien lui ! Voilà le toupet et les favoris. 11 attend, il est impatient I

Voici la Liberté amenée dans la chambre des tourmenteurs. On va lui broyer ses chairs délicates, on va lui ballonner le ventre avec des torrents d'eau, on accomplit sur elle toute autre abomination. Ces athlètes aux bras nus, aux formes robustes, affamés de tortures, sont faciles à reconnaître,

Daiimier, lui aussi, faisait de semblables dessins contre la royauté; « mais, ajoute le poète, ici l'art domine, l'art purificateur comme le feu. »

Le crayon chétif de Traviès ne saurait innocenter ses compositions politiques. C'était déjà sa seconde manière. Les lois de septembre parurent qui mirent un terme à de telles agressions contre le pouvoir.

C'est à l'issue de semblables luttes que se révèlent les hommes vaillants. Il faut se transformer ou mourir. Quelque accablantes que soient les causes qui entravent l'art du caricaturiste, il n'est pas moins forcé d'en subir les effets. Alors l'artiste est obligé de laire peau neuve et de retourner ses aspirations comme un gant.

Traviès s'aperçut un jour que les émeutes étant passées, il n'y avait plus d'assommeurs à peindre; il tenta une troisième manière vers 18 'lU; mais alors

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deux natures bien distincles avaient imposé leur sentiment, Daumier et Gavarni. L'un et l'autre représentaient deux faces de l'art humorislique. Tra-

viès essaya de se glisser entre les deux; et comme la représentation des chiffonniers et des ivrognes ne répondait plus au goût changeant de la foule, il essaya de se forger une personnalité nouvelle, forte et élégante. Entreprise impossible !

L'homme y perdit l'essence germanique de ses premiers crayons sans acquérir aucune des qualités des deux maîtres qu'il entreprenait de fondre en un.

C'est un fait (jiii m'a souvent frappé dans les lettres et les arts que l'individualité, au début, des êtres ignorants ou faiblement organisés. Ils produisent d'abord sans inquiétude et donnent tout de suilc dos produits originaux. Qu'une difficullé les

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arrêlo, qu'ils veuillont coiiiiiKMU'cr à IVif^i^ mûr les études qui leur oui manqué dans ]a jeunesse, voilà des êtres enlacés par les mêmes herbes ([ui noiiMd, un mauvais naj^^eui'. La réflexion eidève leur liberté native sans apporter la robuste maturité que seules ont préparée des études profondes. (l(\s artistes alors, aux prises avec le rude labeur de la création, perdent confiance , s'aigrissent dans l'isolement , deviennent mécontents d'eux-mêmes ainsi que des autres et ne peuvent ou n'osent plus produire.

Qu'on juge de ces tortures si on y ajoute la misère et les embarras de la famille! Traviès aurait tiré des larmes des cœurs les plus durs. Cette intelligence ayant conscience de sa débilité, la maladie empreinte sur les traits de l'homme fiiisait pitié, et je ne peux penser sans émotion aux confidences que me fit un soir le caricaturiste, dans un endroit, où plus d'une célébrité passa, attirée par le bruit qui se faisait autour d'une doctrine littéraire, le réalisme, qui lui-même, je peux le dire aujourd'hui/ n'était pas sans rapport avec une religion '.

1. M. Edouard Fournier a publié le 27 août 18r>9, peu de jours après la mort de Tiaviè'^, quelques détails sur la triste fin du caricaturiste. « Traviès est mort dans une mansarde du quartier latin, sur un grabat, n'ajant pour garde-malade qu'un bon professeur d'allemand, son voisin, à qui ses j)lainles ('touffées avaient révélé son agonie. Cet excellent homme le soigna du mieux qu'il put : il courut chez les amis que Traviès put lui nommer, et dont beaucoup restèrent sourds, ou bornèrent leui-s dons à quelques

HISTOIRE DE LA rARICATIJRE MODERNE

promesses. Une rapporta doue que fort peu de chose de ces visites suppliantes; mais le mourant ne s'en aperçut pas, l'ami nouveau des derniers instants suppléant de sa bourse à ce que n'avaient pas fait les compagnons des jours meilleurs. Traviès ne fut pas porté à l'hôpital qui l'attendait, et mourut en murmurant avec le bon professeur quelques mots de cette langue allemande qu'il avait apprise au berceau. »

MONSIEUR PRUDJIOMME

HENHY MONMEK

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