CHAPITRE XII
De t42U A 1431. — Couronnement de Charles VH. — H renouvelle les privilèges de rÉglise. — Testament de Simon de Cramaud. — Sa sépulture. — Sa statue et son épitaphe. — Chanoines hebdomadiers.
Un grand événement se préparait et allait préluder à bien d'autres dont Poitiers se forait devant la postérité autant de titres à une illustre réputation. L'Anglais n^étail plus en Poitou depuis longtemps ; mais il occupait Paris et presque toute la France. La seule haine de la noblesse poitevine avait pu déblayer le sol de notre province, dont la capitale était- devenue celle du royaume. Ce fut donc là qu'aussitôt après la mort de Charles VI , sur la tombe duquel un héraut anglais venait de proclamer le duc de Lancaslre roi de France et d'Angleterre , Charles VII , soa fils , voulut prendre solennellement le sceptre qu'il devaiL conquérir. Il reçut au château d'Espally, chez l'évêque du Puy, Guillaume de Chalançon, le courrier qui lui annonça, le 27 octobre 1 422, la triste fin du roi de France ' •
' M. de Barente , iTtjf . des ducs de Bourgogne, t. y, p. \^9, dit que le Dauphin était alors à Mchun-sur-Yèvre, en Berry. — Chateaubriand, Études historiques, t. lY, p. 206 , cite Espally, et ajoute : « d*autres diseut à Mehun-sur-Yèvre. »— M. de Ségur, Hist. de Franc*, t. vni, p. 512, tient pour ce dernier lieu , et Mézeray, dont il cite la narration , ne pafle pas de cette circonstance. Nous préférons Espally, d'après le plus grand nombre des historiens. ( V. Gall. christ.. Ecoles, aniciensisj au no^i de Guillelmus, TT^'évéque, etDu Tems, le Clergé de France, i. ni, f.ZlS.) Et nous croyons que l'équivoque de quelques-uns d'entre eux vient de Monstrelet (ad ana. 4402), qui cite Mehun-sur-Yévre comme le Heu oh mourut Charles VU , immédiatement après avoir parlé de son avénemcat à la couronne. Un copiste inattentif aura ainsi ét6 copié par d'autres , comme il arrive trop souvent*
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{\m.} DE i>omti:us. W6
Aussitôt il est proclamé roi par le petit nombre de seigneurs et d'officiers qui rcntouraienl. Nais ce témoignage de fidélité et de patriotisme ne pouvait suffire en de si liraves circonstances; il fallait que la France entière devint témoin, dans une solennité mémorable, de cette prise de possession d'un trône qu'on osait disputer, et c'est vers Poitiers que le Dauphin s'achemina en toute hâte. Là étaient un grand nombre de gentilshommes attachés à leur prince légitime, une cour souveraine formée en 1408, des magistrats échappés en partie au carnage qu'avait fait du parlement de Paris la faction de Jean Sans-Peiir et d'Isabeau ; là s'était réfugiée la patrie. Le prince y arriva dans les derniers jours d'octobre , el prit son logement au château bâti alors sur le confluent du Clain et de la Boivre. C'est de ce palais, à peine terminé depuis quelques années , el dont nos derniers aïeux ont vu les ruines disparues, que dès le lendemain il se rendit à la cathédrale '. La simple chapelle des évoques du Puy avait entendu les premiers vœux formés par le roi de France; mais la basilique des évèques de Poitiers devait retentir des chants sacrés du couronnement, des acclamations du peuple, des prières du pontife. Celui-ci était encore Simon de Cramaud,. revenu sur le siège de Poitiers en 1 41 3 , et consacrant à sa chère église les derniers jours d'une vieillesse octogénaire. Témoin des douloureuses épreuves de l'infortuné monarque dont il avait éclairé les conseils, sa main dut soulever avec peine la couronne de France pour en charger le front du prince
* H est clair par cette seule date que le couronnement ne peut pas s^trc fait le 43 août , fôle de sainte Radégonde, comme l'a cru notre koDorabIc collègue M. de Fleury ( flisl. Ce sainte Radégonde , p. 5H ),
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exilé qui lui succédait. Et cependant sa vieille expérience des affaires , sa connaissance des hommes , ce qu'il savait en particulier de ceux qui entouraient en ce jour providentiel le nouvel héritier de tant de rois, pouvaient adoucir la tristesse de ses pçnsées. En effet , autour de Tau tel, au milieu des hauts personnages qu'un patriotisme sincère venait d'arracher au parti des Anglais , brillaient de tout l'éclat d'une vieille fidélité restée inébranlable en face de tous les revers, des héros dont le nom seul est une immortelle auréole. A côté des princes de Clermont et d'Alençon, on voyait Arthur, comte de Richement, frère du duc de Bretagne, qui devait être bientôt connétable, et refuser le duché de Touraine pourne l'avoir encore mérité; Dunois, qui à 22 ans avait déjà fait huit campagnes; La Hire, qui allait illustrer bientôt la seigneurie de Hontmorillon ; Guillaume de Barbazan , honoré du nom de chevalier sans reproche; puis d'autres braves capitaines ou hardis aventuriers , les Tannegui du Ghâtel , les Jacques et Jean de Harcourt , les Gulan , les Gaucour^ les Lafayette , et avec eux encore les de Rieux, les Sévérac, lesBoussac, les Xaintrailles; et, non moins remarquables, ces nobles vainqueurs d'Azincourt qui, prisonniers à Londres, avaient obtenu des tuteurs du jeune roi d'Angleterre Henri VI la permission de venir saluer leur nouveau maître, sur leur simple promesse de retourner prendre leurs fers.
Avec la magistrature parlementaire figurait aussi dans cette imposante assemblée les membres de l'université de Paris , qui bientôt allaient jeter à Poitiers les fondements d'une université nouvelle....; enfin Herbert de Taunay , maire de la ville, les échevins, les bourgeois, tous saluant, avec le prince qu'ils avaient juré de ne
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(\m.) DE POITIERS. <37
jamais méconnatlre, le jour où la France , émue el se reconnaissant elle-même, voyait comme eux dans Toriflamme relevée un gage reconquis de ses prochaines ^ grandeurs. A ce cortège digne de Charlemagne el de Philippe-Auguste étaient venus se joindre les flots de ce peuple ébahi pour qui le roi était une ineffaçable empreinte de la majesté divine. Tels furent les témoins de ce spectacle, qui emprunta de leurs acclamations, du chant des saints cantiques et des magniflcences de la religion, son double caractère de noblesse et de simplicité. Ce ne fut point encore un sacre, cérémonie exclusivement réservée à la basilique de Saint-Remis, et qui se liait pour les rois de France à la légitimité du pouvoir; c'était une protestation éclatante contre Tinsolente usurpation de rélranger, un appel au Dieu de Clovis en faveur d'une cause sacrée , un dernier défi jeté du haut de nos clochers et de nos murailles à ceux qui , dans la plaine voisine , avaient inscrit en caractères de sang la fatale journée de ïaapertuis.
L'histoire, en enregistrant cette fête mémorable, en parle coQune d'un fait presque inaperçu ; avare des détails qui nous intéresseraient éminemment, elle les a dédaignés comme indignes de son grand cadre. Nous interrogeons même inutilement les fastes du Poitou , s'enveloppant à cet égard dans un silence absolu sur le cortège royal , sur le prélat qui lui donna là couronne en lui rappelant ses devoirs envers son peuple, sur les proclamations réitérées des hérauts de la foule , échos bénis que les provinces fidèles accueillirent aux cris sympathiques de Vive Chwrle^I et de Noél! C'est en combinant les traits épars des premiers jours de cette royauté réparatrice , en épiant les furtives indications englouties dans les livres des vieux
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historiens^ que nous avons pu reconstituer une scène bien décolorée encorp , et sur laquelle nous pourrions reprocher aux historiens du pays de n*avoir pas jeté le moindre rayon de lumière '.
Les Poitevins eux-mêmes semblent avoir ignoré un de leurs titres les plus considérables aux honneurs que les gouvernements nouveaux voulurent leur octroyer. Lorsque, au commencement du règne de Louis XVIII, le ministre de l'intérieur demanda à l'administration départementale de la Vienne s'il existait dans son ressort quelque localité ayant eu le titre de bonne ville ^ on répondit par une énuméralion détaillée des souvenirs que Poitiers devait 'à Charles VII; on parla du siège dé son gouvernement fixé quatorze ans dans ses murs , de son parlement, de son université; on oublia se^Uement de citer le couronnement de ce prince. C'eût été pourtant alors de quelque importance : il s'agissait du sacre de Louis XVIII, qui resta en projet, ilest vrai ; mais eût-on pu hésiter, le cas advenant, à ranger parmi les assistants à cette cérémonie toute française le maire d'une ville toujours si . fidèle autrefois, et pour qui ses traditions resteront à jamais les plus magnifiques lettres dç noblesse?
Le roi , à l'occasion de cet événement , renouvela les privilèges que ses prédécesseurs avaient accordés à l'église de Poitiers. Le Chapitre, d'ailleurs, n'eût pas manqué, selon sa coutume, et comme nous le verrons pra-
« r. Villaret, Hist, de France, t. xi? , p. 265 ; — Jrt de f)énfierles dates, t. XII , p. 504 , et vi , p. 77 ; — MM. de Barente , Chateaubriand , de Ségiir , loc. cil. ; — Anquetil , t. v , p. 2; — Daniel , t. vi , in-4*, p. 6; — Biographie universelle , \« Charles VU , t. Viii , p. -H 8 , 4 4 9 ; — Mézeray, in-f;, t. ii , p. 526 ; — M. de la Fontenelle , JRevue anglo-française ^ t. i,p.25.
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tiquer dans toute la suite de notre histoire diocésaine , d'obtenir la même faveur à raison du joyeux avènement. On conçoit celte précaution, qui prévenait les chicanes de tous les antagonistes futurs , lesquels ne manquaient presque jamais de réclamer contre des droits et exemptions qu'un renouvellement formel n'avait pas consacrés de nouveau, et proGtaient de ce silence pour arguer contre des usages qu'ils prétendaient tombés par c^a même en désuétude. Charles VII , non content de consolider les prérogatives des chanoines en cette circonstance, y ajouta le privilège « de pouvoir plaider en première instance au parlement en toute scauses. » C'était alors le parlement de Poitiers ; mais quand le corps fut réinstallé avec tous les autres dans la ville de Paris , le privilège l'y suivit, et ce fut toujours à ce tribunal que furent jugés depuis lors tous les différends judiciaires que l'église de Poitiers eut à soutenir. Il est remarquable encore que, selon l'antique formule, on eut grand soin de glisser dans le protocole des lettres royales que ces grâces singulières étaient faites , outre les autres bonnes raisons , « en considération de ce que l'église de Poitiers, qui. était des plus anciennes du royaume, avait été, la première de toutes , fondée dans le sang des saints apôtres Pierre et Paul, et consacrée à leur honneur '. » Ce style, qu'on trouve dans les actes les plus reculés, constate du moins l'antiquité de cette prétention '.
Simon de Cramaud ne vécut que peu de jours après le
* Cam, sicut accepimus, Ëcclesia Pictavensis q\m de antiqaioribus regtd nostri maxime fertur esse , prrma in sanguine et honore apostoli Petri et Paoli consecrata.
' D. Font., t. H, adam. 4422.
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couronnement de Charles VII : Vexa/adiat de la mondrchie ressuscitée était le dernier chant du vieillard, qui expira le 15 décembre 1422 avec la réputation d'un saint. Le mercredi 2 juillet 1421^ il avait fait son testament, qui fut conservé par le Chapitre comme un monument de piété , mais aussi comme preuve d'une générosité dont l'église de Poitiers s'est montrée longtemps reconnaissante. En fondant la psalette , vingt ans auparavant , il avait choisi le lieu de sa sépulture dans le chœur, près du grand autel, et, en rappelant dans l'acte de ses dernières volontés qu'il n'avait pas changé d'intention à ce sujet, il réglait une fondation de prières pour son âme et celles de ses parents, et donnait à la cathédrale, sous cette condition, sa terre deNouzillé, dont nous avons vu les dtmes accordées aux enfants de chœur, et plusieurs rentes en blé et en argent. L'évêque de Poitiers était chargé de tenir à l'accomplissement de ces clauses et aux distributions journalières qui en résultaient; faute de quoi , après une interruption de douze jours , la rente de blé passait aux hebdomadiers , qui se trouvaient par là tenus de maintenir l'usage des prières quotidiennes.
Son tombeau paraît avoir été élevé , d'après l'inscription qui devait conserver sa mémoire , par son ordre et à ses frais, dès le temps où il fonda la psalette. C'était le plus beau monument de ce genre que possédât l'église. Un cercueil de plomb élevé au-dessus du sol , sous une arcade pratiquée dans le mur septentrional du chœur , et à gauche du grand autel , contenait le corps tout entier , et se recouvrait d'une doublure de marbre noir longue de sept pieds et large de trois. Sur la table horizontale qui fermait le sépulcre s'étendait, couchée et revêtue des habits pontificaux, la statue de Vévèquo en pierre d'albdlre
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luisante^ les mains jointes, la mitre en tèle. Tout à côté et adossée au cinquième pilier, et par conséquent à gauche du tombeau , s'élevait encore une autre statue posée à genoux sur un $oubassement , faite enpricmty le$ maim jointes^ en habit de cardinal ayant le chapeau rouge sur la tête, le visage et les mains bien estoffés au vif. C'était donc un autre portrait de grandeur naturelle, et d'une ressemblance que la peinture devait rendre plus sensible. Visà-vis de cette seconde yniage fut placé, au côté droit du chœur, un petit autel adossé au 5* pilier parallèle; une messe fondée par Cramaud dut s'y dire tous les jours pour le repos de son âme. Les enfants de chœur furent obligés d'y assister : de là le nom d'autel des Enfants ^ qu'on trouve souvent par la suite dans les actes capitulaires '.
Un autre usage, qui se perpétua presque jusqu'à nous, était que les mêmes enfants allassent chaque jour s'agenouiller sur le tombeau de leur bienfaiteur, et y prier pour lui depuis le Pater jusqu'à la fin de la messe canoniale. Ils avaient coutume aussi après leur repas d'ajouter à la prière ; « Dieu fasse grâce à M. de Cramaud. » Enfin , après la messe quotidienne du Chapitre, l'officiant, avant de quitter le sanctuaire, s'arrêtait devant le tombeau pour y réciter avec les diacre et sous-<liacre le De profundis et l'oraison qui le suit. Hais celte dernière particularité ne s'observait plus depuis longtemps que les dimanches et fêles'. ,
Au-dessus du tombeau , une épilaphe en belles lettres gothiques , de 3 pieds et demi de large sur deux et demi
' D. Font., t. LIT, p. 48^
' Ihid. , p. 30, et t. ixxiii , Beg. de Vhâtel de ville , p. 23.