CHAPITRE PREMIER
DS 1162 A 1109. — Reconstruction entreprise par le Chapitre. — Logeurs du bon Dieu, — Causes des lenteurs subies par notre édifice. — Henri II n*y prend que peu d'intérêt. — Zèle d^Éléonore.-*A quel point le/Uhapitre de Poitiers s'y associe.— L'église appauvrie par des subsides et contributions; ioterruptions fréquentes des travaux. — Traces certaines de l'époque de Transition. — L'enceinte nouvelle s'élève autour de l'ancienne. — Lieu de l'office capitulaire pendant la construction. — Dédicace du grand auteL — — La mitre de saint Hilaire portée au concile de Tours. —Nouvel impôt sur l'église en faveur du roi d'Angleterre. —Les reliques transportées au château d'Angles. — Croix de Saint-Martial pleurant à la mort des évéques. — Que Richard n'a point eu de sépulture dans la cathédrale.
En 1162, quand le bel édifice que nous venons de décrire vit poser ses premières pierres , l'Eglise de Poitiers était veuve de son premier pasteur '. L'évêque Laurent, cet Sincien doyen du Chapitre qu i nous a laissé dans l'éloge funèbre de Gilbert de la Porée une si intéressante notice sur la cathédrale antérieure , élait mort le 28 mars H 61 .
• GaUiachristiana , t. ii , col. 4479.
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L'œuvre fui donc commencée sous les auspices de Tadministratioa capitulaire. C'était Tépoque où , depuis'vingl ans, les grandes églises s'élaboraient à la plus grande gloire de Dieu par les populations empressées; les peuples , mus de la foi fervente que les croisades venaient de renouveler, transportaient les montagnes , dans la véritable acception du mot, et, des abrupts rochers qui ceignaient les grandes villes ou qui dominaient les vallées, ils construisaient à force de bras et de courage les abbayes solitaires des campagnes, ou les vastes collégiales des cités. Raoul de Dicet , qui , en 11 44 , parlait de cette ferveur laborieuse comme d'un fait nouveau et inouï jusqu'alors , s'extasiait sur le zèle avec lequel les habitants du pays chartrain concouraient par des transports de pierres , de bois et de toute sorte de matériaux , à la construction de leur cathédrale'. La chronique du Mont-Saint- Michel et celle de Rouen mentionnent , l'une pour le célèbre monastère, Fautre pour toute la Normandie , cette admirable dévotion du temps qui portait les peuples , sans aucune différence d'âge ni de sexe, à l'œuvre de régénération monumentale *. Le chroniqueur de Rouen est remarquable surtout en ce qu'il atteste qu'une telle ardeur ne se renferma point dans les limites de la province oii il écrivait; c'était encore en d'autres lieux ' que la foi chrétienne ainsi manifestée attirait les complaisances du Seigneur,. et se voyait récompensée par de nombreuses guérisons et d'autres fréquents miracles ^. Ces autres
1 D. Bauqaet, Script, rer., GalL t. m, p. 7S5.
' Ibid, , p. 775.
' Et in quibusdam aliis partiàus.
* Ubisuprà.
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{UÙ2,) DE POITIERS. 5
Item, quels étaient-ils, sinon ceux où se reconstruisaient à Tenvi les églises ruinées par le temps ou démolies par les guerres? A ce titre , le Poitou doit trouver nécessairement une large place en de tels souvenirs. Les xi"* et XII® siècles sont Tépoquede sa rénovation architecturale , et nous ne faisons nul doute, quelque peu de renseignements précis qui nous en soient parvenus, d'attribuer une grande partie de ses monuments encore existants à ces pieuses et si utiles confréries qui s'honorèrent alors de la naïve dénomination de logeurs du bon Dieu. Quand noire cathédrale commence, en effets la ferveur de ces . admirables entrepreneurs est dans toute sa force. Le bruit de Tentreprise nouvelle s'est à peine répandu , qu'on les voit accourir de bien loin, attirés par Tilluslre mémoire des élus de Dieu que Poitiers compte au nombre de ses patrons. Qui ne cx)nnalt dans le vieux royaume de France^ et bien au delà, les Hilaire et les Radégonde? Qui n'accourra quand il faudra élever un temple digne d'eux à saint Pierre et à saint Paul , ces deux colonnes de l'Eglise universelle, maîtres de toute la chrétienté et ses protecteurs?
D'innombrables ouvriers arrivèrent donc, convoqués par la publicité que le Chapitre donna à son projet, excités par la touchante dévotion d'un roi et d'une reine, surtout parles trésors spirituels que l'Eglise de Poitiers avait obtenus du Saint-Siège, et où puiseraient abondamment tous ceux qui, contrits de leurs péchés et se réconciliant à leurs ennemis, prêteraient leurs mains à la fabrique. C'est de la sorte que s'édifièrent en ce même temps , ou peu après, les abbatiales de Sainte-Geneviève, de Saint- Denis, de Cluny , de Grammont, de Prémontré, de Clairvaux; les cathédrales de Paris, do Laon, de llennes, de
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Verdun, de Lizieux, et lant d'autres. Pendant que des milliei-s de bras ouvraient des carrières , éclaircissaient des forêts, charriaient le sable et la chaux, d'autres préparaient les divers échantillons de Tappareil , tournaient les tronçons des colonnes, dégrossissaient les chapiteaux et les modillons, dessinaient les statuettes, les sculptures et les vitraux , et d'autres encore allaient chercher en Angleterre le plomb qui devait couvrir la toiture , selon l'usage assez général '• Ces détails expliquent avec quelle rapidité purent s'achever quelques monuments du premier ordre, comment, par exemple, Suger put terminer Saint-Denis en 3 ans et 3 mois , de 1140 à 1144. Heureux alors ceux qui purent ainsi se hâter! Des temps malheureux succédaient promptement à des jours d'une paix exceptionnelle ; chaque province voyait se débattre , entre les princes et les seigneurs, des intérêts matériels dont l'Eglise souffrait toujours*. • Alors , bon gré mal gré, l'élan pieux s'arrêtait; les ouvriers étaient dispersés , l'édifice interrompu , et quelquefois des siècles ne suffisaient pas à le reprendre et à le finir.
Le Poitou fut, sous ce rapport, une des plus affligées de toutes les provinces de la France. Ses longues guerres avec l'Angleterre naquirent, nous le verrons bientôt^ en même temps que le monument; et le monument ne put voir poser sa dernière pierre qu'après avoir vu le dernier Anglais chassé de ses villes et de ses châteaux par l'épée vengeresse de Duguesclin-
Nous avons émis quelques doutes sur la large part que dut prendre le roi Henri II aux dépenses de la nouvelle entreprise* Les compilateurs de nos annales afllrment,
» D. Rivet, Hitt. litiér, , t. ix, p. 224 .
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en termes bien plus explicites , cette non-coopération. <( On ne trouve pas, dit D. Fonteneau^ que le vaisseau » de la cathédrale fût redevable de sa construction à la » piété d'aucun prince; c'était une trop grande et vaste » entreprise pour un siècle et dans un temps où les rois , » toujours en guerre, avaient besoin de tous leurs reve- » nus, qui n'auraient pu suffire, et où l'argent était rare. 0 Je crois qu'il fut le fruit des œuvres pieuses, de ces » mains secourables pour lesquelles les papes et les » évèques des xii* et xiii* siècles accordaient des indul- » gences *. » Si cette dernière assertion est très-adoptable, il s'en faut que la première doive être admise absolument; en l'écrivant, ce même bénédictin, ordinairement si judicieux, oubliait la tradition constante qui fait de Henri et d'Eléonore les fondateurs de notre église ; il n'avait pas vu probablement ses donateurs^ ou du moins des princes figurant sur la grande verrière absidale, ce qui vaut certainement beaucoup d'autres preuves écrites.
Ce point incontestable une fois accordé en soi, il faut bien avouer que Henri n'a dû être que pour peu de chose dans l'acte de fondation. Une générosité princière aura facilité l'ouverture des premiers travaux ; peut être même aura-t-il promis pour l'avenir des annuités considérables; peut-être encore le Chapitre aura-t-il compté sur une protection durable que ces bonnes dispositions permettaient de concevoir : il n'est pas moins vrai qu'en 1168 Henri s'était déjà désisté, en faveur de son fils Bichard Cœur-de-Lion, du duché d'Aquitaine et du comté de Poitou '. Ce pays lui devint dès lors étranger; il n'y
*T, HT, p. 205.
' D. Font. , t. xviii , p. 503.
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çul plus ni résidence ni affections, ne s'y représenta à diverses fois que pour mettre à la raison la noblesse soulevée contre le fils en haine du père '; et ne lui donna, à l'occasion , que les plus évidentes preuves d'un oubli calculé et officiel. C'est ainsi que dans son testament, dicté en 1182 , sept ans avant sa mort, on le voit disposer en œuvres pies de 42 mille marcs d'argent et 50 mille marcs d'or ( Raoul de Dicet dit cinq cent mille , quingentas marcas auri); il favorise, dans cette distribution, les templiers, les maisons religieuses d'Anjou , de Normandie et d'Angleterre ; il dote et marie de pauvres filles de ces provinces *; et pas un mot du Poitou , ni de Poitiers , ni de la cathédrale, dont la construction cependant s'avançait. Pour Eléonore, il dut en être autrement : « Henry, dit Bouchet, à la requeste de madame Aliéner, son espouse, fit commencer le beau et somptueux édifice de l'église cathédrale de Saint-Pierre '. » Ce fait, qui est devenu une croyance populaire, se fortifie d'autres détails recueillis par les historiens. A peine Richard est mort le 6 avril 1 \ 99, que son frère Jean Sans-Terre lui succède dans l'apanage du Poitou. Ce jeune prince en accorde l'usufruit à sa mère pour toute sa vie, avec les appartenances et droits quelconques , et lui en fait hommage comme à sa suzeraine *. Aussitôt la princesse se rend à Poitiers, y demeure plu-
< Chronic. S. Albini Andegav.y apud D. Bouquet, t. xn , p. 485.
• Ryraer, Fcedera^wl, 4®, p. 47, non v. édit. — Gervasii Chronica, spud Scriptor. rer. Anglic. Amsterdam, 4652, t. ii, p. 4459.
' Annal, d'Aquit.^ f» 82. — M. Bourgeois, avocat au présidial de Poitiers, qui écrivait en 4750, consigne la même assertion dans ses Mémoires manusci'iU sur Vhistoire du Poitou^ p. 446. — T. xxxu de D, Fqnteneau.
* Rymer, t. m , part. 2, p. 77.
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sieurs années , s'y livrant à toute sorte à'wuvres de pié4é '• — Or il n'est guère facile de croire qu'entre ces bonnes œuvres on ne doive trouver des libéralités envers Saint- Pierre t et qu'une construction à laquelle une si grande magnificence devait faire attacher tant d'intérêt se soit faite sous ses yeux et par son influence sans qu'elle y ait participé pour beaucoup. On lui attribue aussi , et c'est un mérite qu'elle aurait partagé avec Henri, d'avoir ajouté quelqw ch(m aux ornements du précieux reliquaire où se conservait la barbe de saint Pierre.
Ainsi le Chapitre , dont les titres disparurent malheureusement, et ne peuvent plus constater ni sa reconnaissance pour la duchesse d'Aquitaine , ni ses propres dépenses, fil aussi en très-grande partie les frais de son église. Outre les dons qu'il reçut de la piété des fidèles et l'empressement des travailleurs volontaires, il eut encore pour collaborateurs les nombreux vassaux de ses domaines, et l'édifice s'éleva d'abord rapidement. Hais, en 11 72, les dissensions domestiques qui devaient empoisonner les derniers jours de Henri II commencèrent parla guerre dans nos contrées. Richard s'est insurgé. Les seigneurs poitevins le secondent, puis sont trahis par lui , qui livre à la vengeance de son père les villes, dont il renverse Ites murailles, et les habitants, qu'il accable d'impôts. De toutes parts les populations se soulèvent , et associent en 1176 à leur mouvement Henri le jeune, autre fils du roi d'Angleterre, qui bientôt, pour une somme offerte par Richard , déserte son propre parti , et livre l'infortunée province à de nouveaux ravages , à de nouvelles proscriptions. — De son côté, Eléonore est in-
* D. Fontei]eau,u^ï«iiprà.
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8 UISrOIRB DE LA CATHEDRALE (4462.)
carcérée, et son appui ne peut plus seconder sa bienveillance.
On conçoit que de tels éléments devaient peu favoriser l'essor que prenait partout l'architecture religieuse* D'autres causes plus intimes en quelque sorte vinrent encore affaiblir le nerf de toute opération difficile, en diminuant la circulation de l'argent. En 1167, Louis le Jeune et Henri levèrent un impôt du sou pour livre pendant quatre ans sur tous leurs sujets de France et d'Aquitaine '• Le clergé dut s'y soumettre comme les laïques; mais l'Aquitaine avait affaire à un prince que ne satisfaisaient point des recettes ordinaires, et dut payer le double. En 1118, par un bref donné à Tusculum le 16 janvier, le pape Alexandre III ^ déplorant le mauvais état et les besoins des chrétiens de la Terre-Sainte , demanda au clergé de recevoir favorablement quelques chevaliers de Saint-Jeàn de Jérusalem envoyés par les princes et les évêques croisés ; il sollicitait pour eux des secours d'hommes et d'argent , et publiait une indulgence à cet effet '. Neuf ans après , lorsque Othon de Brunswick , neveu de Richard , qui l'avait nanti , avant son départ pour la Palestine, de l'Aquitaine et du Poitou, eut été élu empereur d'Allemagne, cette élection contestée obligea le jeune prince de passer dans ce pays, et il emporta du nôtre pour le soutien de ses affaires cent cinquante mille marcs d argent ^ Ces contributions extraordinaires, en épuisant les peuples et les grands^ tarissaient les sources delà charité publique. Le clergé d'ailleurs n'y contribuait pas moins que la noblesse et la bourgeoisie. Nos chanoines durent
• Bouchot, jinn. d'Aquit, , tS2.
• Rymer, t. i, p, 57.
' Thibaudeau , Hist. du Poit.^i. i .. p. 245. ^ A 2 fr. 50 c. le marc.
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(m2.) DE POITIERS. Q
donc interrompre forcément les travaux. Or, de tels ralotissements, pour peu qu'ils durassent, apportaient dans l'œuvre une réelle perturbation. Un aussi vaste dessein ne se poursuit qu'à force de bras; il n'est qu'un grand nonibre d'ouvriers s'y appliquant à la fois qui puissent le faire avancer, et quand ces ouvriers se sont séparés, il devient souvent très-difficile de les réunir de nouveau en une association compacte et suffisante. Telle fut la cause fréquente des lenteurs qui pesèrent sur notre édifice , et ne permirent de l'achever qu'après un long espace de deux cent dix-sept ans.
Cependant 1^ vingt années qui s'écoulèrent de 1180 à 1200 durent être passablement employées. On reconnaît dans la partie postérieure de la basilique , du transept au chevet, le style de la transition que tous les archéologues firent d'un commun accord à cette époque; les signes lapidaires , l'unité de faire dans l'ensemble et les détails de tout le pourtour^ depuis le sol jusqu'aux fenêtres ^ sont d'irrécusables témoins d'un travail presque continuel, et servent encore nos pas dans le dédale où nous laisse l'absence de toute écriture décisive.
Les renseignements nous manquent absolument sur le lieu où se réunit le Chapitre pour l'office de chaque jour pendant la première période des travaux, c'est-à-dire depuis l'an 1 162 jusq'au jour où le chœur se trouva enfin parachevé et recouvert de ses voûtes. Mais nous pouvons croire, eu égard aux habitudes des Chapitres, que le nôtre aura tenu à rester chez lui d'abord par attachement au sol, et aussi parce qu'il eût difficilement trouvé ailleurs un local suffisant et commode. Il fut donc convenu tout d'abord^ croyons-nous, que les murs de l'église nouvelle s'élèveraient en dehors de celle qu'elle
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40 BISTOiRE DE LA CATHÉDRALE (1462.)
allait remplacer, et que l'offioe canonial continuerait de se faire dans le chœur de celle*ci. De là, quand furent terminés la première partie de renc>einte et les bras de la croix, on passa dans le croisillon méridional, qui semble, pour toutes les raisons que nous en avons données , avoir dû être préféré comme ciiapelle provisoire. Dès lors on put attendre plus patiemment la fin des travaux , et se résigner devant leurs discontinuations réitérées. Un mur provisoire put séparer le lieu saint des désordres inévitables dans un chantier; et cependant le chœur, déjà tracé , s'acheva bientôt, et l'on put s'y établir dès les premières années du xiii^ siècle, humblement encore et sans trop de frais d'ornementation; car ce ne fut que près de cinquante ans plus tard que furent placées les belles stalles qui s'y sont heureusement conservées jusqu'à nous.
<c II paratt , dit Fonteneau dans une note où se remarquent beaucoup d'erreurs archéologiques en très-peu de mots , que le grand autel avait été dédié longtemps avant que l'église fût achevée telle qu'elle est aujourd'hui '. » Nous le croyons , et il ne semble pas douteux qu'il n'ait reçu la consécration épiscopale dès le jour où le Chapitre commença à user dû chœur. Toutes les règles de l'Eglise en faisaient un devoir , et il est probable que nous reconnaîtrons cet autel, quand nous visiterons en détail l'intérieur du sanctuaire.
Reprenons maintenant le cours régulier des années , que nous a fait abandonner le besoin de grouper les faits précédents-
Le pape Alexandre III , que les persécutions de Fré-
» T. LU, p. 205.
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[mr.) DE POITIERS. u
déric Barberousse avaient forcé de se réfugier en France, après avoir présidé le concile de Clermont en H 67 , envoya à Tours, en qualité de légat, le fameux Hildebrand , qui devait être plus tard saint Grégoire VII , pour y présider au3siune assemblée ecclésiastique. On devait y traiter du rétablissement de la discipline ecclésiastique dans le clergé d'Aquitaine , dont les mœurs s'étaient singulièrement affaiblies au milieu des calamités du temps. Lès prélats de tout le duché s'y trouvèrent; mais, soit que ce fût un privilège accordé dans la province aux légats du Saint-Siège présidant un concile, soit qu'Hildebrand y tînt comme à une dévotion personnelle, « il ne voulut jamais » célébrer concilie qu'il n'eust pour présider la mitre que » monsieur sainct Hilaire avoit lorsqu'il se trouva au » concilie de Rome, où l'anti-pape Léon mourut misera- » blement ^ » Il fallut donc députer à Poitiers vers les chanoines de Saint-Pierre , qui envoyèrent volontiers la précieuse relique , accompagnée de deux des leurs qui la rapportèrent après la clôture des séances. — C'est la seule fois qu'il soit parlé de cette mitre, que nous ne renconlrerons plus désormais. L'inventaire des reliques fait en 140&, et que nous verrons, en cite deux ou trois autres fort richement ornées, et dont on ne dit pas l'origine : ce qu'où n'eût pas manqué de constater cependant, si l'on avait eu à cet égard quelque donnée , puisque Tune d'entre elles y est attribuée à saint Fortunat.
La captivité de Richard Cœur-de-Lion en Allemagne , où il fut pris et retenu à son retour de la Palestine, devait encore coûter cher au Poitou. L'empereur Henri VI ne voulut rendre la liberté au prince français que moyen-
^ fioachet, ubisuprâ.
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nant une rançon de deux cent cinquante mille marcs d'argent '. Cette somme, énorme pour le temps ^ ne s'élève pas^ il est vrai, au même chiffre sous la plume de tous les historiens. Bouchot, Gaillard et Smolet disent 1 50^000 ; Thibaudeau 50,000 seulement. Roger de Hoveden est celui qui porte la rançon au plus haut prix, et nous préférons son assertion , tant parce qu'il était contemporain des événements, et que son histoire est justement estimée pour sa véracité , que parce qu'il a été suivi des auteurs de VArt de vérifier les dates. Hais comment réaliser de tels capitaux? On recourut à la ressource ordinaire : des tailles furent levées en Angleterre et en Normandie; le Poitou^ on le pense bien, ne fut pas oublié, etEléonore s'y employa avec d'autant plus de zèle , que son fils attendait , toujours en prison , que l'arrivée des espèces vînt lui en ouvrir les portes. Les peuples donnèrent dans cette circonstance une touchante preuve de cet attachement à leur prince, qui ne se montre jamais mieux, au moyen âge, que dans les grandes infortunes. Sans attendre les ordres des justiciaires ambulants préposés à la recelte des taxes, et indépendamment des lois féodales qui imposaient au vassal l'obligation de contribuer à la délivance de son seigneur, on vit les contributions volontaires augmenter de beaucoup la somme exigée^ et les sujets français du roi d'Angleterre renouvelèrent l'exemple des généreux sacrifices que leurs pères avaient faits, en 1035 , en faveur de Guillaume le Grand. Les paroisses donnèrent le dixième de leurs dîmes; les prélats y. la noblesse , les religieux, une grande partie de leurs revenus; des églises firent fondre leurs calices; les
• 425,t)00 fr.
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cathédrales et les abbayes se défirent de leur argenterie et de leurs trésors, sous la promesse d'être remboursées après le retour du roi. On ne dit pas si la promesse fut tenue; ce qui est sûr, c'est que l'église de Poitiers se dépouilla comme les autres : ni croix , ni vases précieux^ ni joyaux ne furent épargnés.
Néanmoins le Chapitre , qui savait par plus d'une expérience combien valaient, en pareil cas , les plus belles promesses de remboursement, crut devoir, après sa cotisation offerte, mettre en sûreté ce qu'il possédait de plus considérable et ce qu'il tenait le plus à garder intact. Le château et la seigneurie d'Angles appartenaient dès ce temps à notre église : elle avait là une forteresse capable , par sa position , d'une bonne défense et offrant toute sécurité à sa garnison *. On résolut d'y transférer les reliques et les châsses de grande valeur qui les renfermaient. Elles y furent donc portées par des prêtres qu'accompagnèrent des serviteurs de Chapitre. Le peu de détails que nos annales diocésaines ont conservés sur ce fait nous laissent ignorer combien de temps elles y restèrent. Toujours, est-il qu'elles furent rapportées à Poitiers un vingt-septième jour d'août; et il faut que cette translation ait été l'occasion de quelque solennité imposante, puisque le calandrier de Fauveau marque à ce même jour une fête commémorative sous le rit dioutie.
L'histoire doit enregistrer ici un fait qui , pour extraor-
* Ce château, qui devait être construit alors sur un pian circulaire, ou au moins flanqué de tours cylindriques , a été rebâti au xv* siè(*le sons l'épiscopat de Hugues de Gombarel,dont lesarmes seretrouvcnt sur toutes les faces. Ou n*en voit plus que de magnifiques ruines.
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dioaire qu'il paraisse , a droit d'y trouver sa place, puisqu'il est consigné par de graves écrivains dans les chroniques du temps. Nous l'empruntons à Roger de Hoveden ', queBesly a copié avec sa fidélité ordinaire". C'était en 1197. Richard avait pour chancelier Guillaume, évêquc d'Hély, en Cambridge, qu'il députa à Rome, en compagnie des évêques de Lisieux et de Durham , vers le pape Célestin III, pour une affaire contre Parchevèque de Rouen. Les députés étant arrivés à Poitiers, Guillaume y tomba malade et y mourut bientôt. Or il y avait dans l'église cathédrale de cette ville un crucifix en bois, connu depuis fort longtemps sous le nom de croix de Saint-Martial , dont on ne dit pas l'origine , mais que rendait vénérable la dévotion populaire. On assure que du moment où l'évêque d'Hély entra en agonie, un ruisseau de larmes abondantes coula des yeux de ce crucifix et inonda son visage. Le peuple, en admirant ce prodige, se rappelait l'avoir vu déjà jusqu'à deux fois : la première à la mort de l'évêque Laurent, le 28 mars 1161 , et la seconde, lorsque, vingt ans après, Jean Belles-Hains avait abandonné le diocèse pour aller prendre possession du siège archiépiscopal de Narbonne. Quoi qu'il en soit de Tévénement , nous n'en trouvons aucun souvenir dans nos archives locales; il cx)nstaterait au besoin l'opinion commune sur les prélats dont le nom s'y rattache, et dont la vie en effet était remarquable par d'éminentes vertus.
Après les services que Richard avait reçus du Poitou dans son malheur, on s'étonnerait peu qu'il eût laissé par son testament, à la première de ses églises, quelque
* Annal, part, poster, la Richardo, i , p. 769.
• Evesq. de Poict, , p. -I^S.
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(\m.) DE POITIERS. 45
portion de lui-même » et mieux encore un généreux et plus utile témoignage de sa reconnaissance. Il n'en fut rien cependant : en 11 99, le prince aventurier alla se faire tiier devant le château de Ghalus par un chevalier qui vengea dans son sang la mort d'une famille entière et l'incendie de tous ses biens. Ayant disposé de son corps pour Vabbaye de Fontevrault , oà il voulut être enterré aux pieds de son père , il donna son cœur à la cathédrale de Rouen, qui le possède encore, et ses (entrailles à Vabbaye de Charrouy. Rien n'autorise donc à croire qu'elles furent ensevelies dans la cathédrale de Poitiers , comme on l'a prétendu à tort \ L'auteur anonyme de cette faute historique s'est laissé tromper par l'épitaphe qui se lisait sur le monument où fut renfermé le cœur du prince : Pictmi$ exta ducis $epelis , rea terra , caduci '. Pigtavis se prend ici pour le Poitou, dont Charroux a toujours été, et non pour la ville même de Poitiers. Il paraît plus que douteux que la cathédrale en construction fût alors assez avancée pour pouvoir servir à une sépulture royale, et d'ailleurs aucun historien n'a jamais rien dit qui pût le foire penser.
' Ammaire du département de la Fiewne , 4S20 , p. 66.
' InseriptioM numumentales recueilliei dans le midi de la France par H. le comte de Custellaue^ p. 404. — Cet estimable paléographe s'est trompé ini-méme quand il a pris pour équivalent de Charroux le mot caAfct, adjectif qui se rapporte à ducii^ et synonyme ici de defuneti.
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