CHAPITRE XVIIL
Db 1568 À 1578. --Le Chapitre de Luçon vient faire Toffice avec celui de Poitiers. — Précautions à Poitiers contre les entreprises des huguenots. — La ▼ille assiégée par eux. — La cathédrale battue par rartillerie du siège.'— Usage qu'on fît plus tard des boulets tancés dans la placer — Procession , générale en action de grâces de la levée du siège. — François de Daillon enterré à la cathédrale. — Épitaphe du doyen René Lefèvre.» Entrée du cardinal Alexandrin. — Transaction entre Tévéque Pérusse d*£scars et le Chapitre. ^ État des objets réclamés par le Chapitre pour le service de
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l'église. — ImportaDce du culte et de ses moyens dans Téglise de Poitiers. —Nouveaux retards de Pérussed*Escars et transaction définitive.
Poitièran'avaitpas seul éprouvé les désastres des guerres civiles; le Poitou entier, depuis ses exlrémes limites du bas pays jusqu'à la Loire, n'clait qu'un théâtre de malheurs publics : le fer et le feu des révoltés n'y laissaient de toutes parts que des décombres et du sang. Le diocèse de Luçon avait particulièrement souffert de leurs barbaries; en 1568, les villes, trop peu fortes pour se défendre, y subissaient le joug des vainqueurs , et la cité épiscopale gémissait aussi du sort commun. Sa cathédrale , ses communautés dévastées n'avaient laissé aux ecclésiastiques et aux religieux survivants que la ressource d'une fuite aussi prompte que douloureuse. Dans cette extrémité , les chanoines de Luçon , égarés de côté et d'autre à l'aventure , tournèrent en grand nombre leurs regards vers une église amie, leur mère spirituelle, et avec laquelle leurs relations de souvenir devaient établir des rapports naturels d'hospitalité sacerdotale. Ils vinrent donc à Poitiers , se logèrent du mieux qu'il leur fut possible, les uns chez certains confrères, les autres en des maisons qu'ils se procurèrent, et parurent enfin s'y établir jusqu'au jour où la Providence mettrait un terme aux persécutions qui les éprouvaient. On vit alors avec édification ces membres exilés d'une église en deuil continuer au chœur de la basilique poitevine l'assistance à la prière publique , y mêler leurs voix à celles de leurs frères, victimes avant eul des mêmes catastrophes ' ; et pendant que des seigneurs français, conquérants de la France éplorée, faisaient
* Gall.€hrUt.,i. 11^ col
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vendre au profit de leurs propres châteaux les domaiues ecclésiastiques du diocèse de Luçon % les possesseurs dépouillés et leursihôles^ pleins encore d'une récente tristesse, pouvaient élever au Seigneur les mêmes prières et les mêmes gémissements.
Il paraît que Tévèque de Luçon , Jean-Baptiste Tiercelin , s'étant retiré aussi à Poitiers , où il possédait la maison des Trois-Piliers , s'y entoura de plusieurs de ses chanoines , qui reçurent de l'archevêque de Bordeaux et de révêque diocésain l'autorisation d'oJQTicier dans l'église des Carmes. Ce fait, omis par M. de la Fontenelle^ et que mentionne une note de M. Briquet % a fait hésiter sur la créance que mérite celui que nous venons de raconter. Hais le prélat ne vint à Poitiers qu'après les premiers chanoines qui s'étaient adjoints au Chapitre de Saint- Pierre; et comme ceux-ci étaient logés et établis convenablement dans le voisinage de la cathédrale, et que cette position semblait d'ailleurs n'avoir rien que de provisoire, ils y continuèrent l'assistance à Toffice canonial que les derniers venus firent aux Carmes. Cet état de choses dura jusqu'en 1 571 .
Mais avant cette époque, et dans cette ville même où ils étaient venus chercher un asile^ de nouveaux événements allaient leur faire craindre de n'avoir rencontré qu'un abri moins utile que dangereux. Malgré un édit de pacification donné par Charles IX après la bataille de Dreux, et aocepté par les protestants, ceux-ci n'avaient pas laissé de faire fréquemment des expéditions contre des paroisses ^ incendiant et pillant les biens des catholiques , et prélu-
> De la FobteoeUe , H%$t. des Mq. de Luçm, 1. 1 , p. 295. ' Dans VHisUrire de Thibaudeaa , t. m , p. 522, 2* édit.
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26e HISTOIRE DE LA CATHEDRA IJS (1M9.)
dant ainsi à une reprise générale des hostilités. Dès Tannée 1567, ils avaient œmmencé à se remuer en plus grand nombre. Les grands jours envoyés contre eux ne firent que les attrouper dans une attitude plus menaçante; les juges se sauvèrent, les huguenots n'en devinrent que plus hardis , et dès lors on leur entendit déclarer qu'ils comptaient bien s'emparer de la capitale de la province. Ces bruits furent rapportés au comte du Lude, qui habitait Niort, et le déterminèrent à venir à Poitiers. D'accord avec le conseil de ville, il fit mettre la place en bon état; les plus robustes habitants se formèrent en six compagnies , auxquels se joignirent bientôt 800 hommes commandés par le marquis de Mayenne , frère du duc de Guise. Ce dernier y vint aussi , accompagné de plusieurs escadrons de cavalerie. Peu à peu beaucoup d'autres s'y rendirent t parmi lesquels Jean de Barro, abbé du monastère des Fontenelles, près la Roche-sur-Yon , qui venait de voir son abbaye réduite en éendres par les disciples de Calvin '.
On était en 1569. Le 24 juillet, l'ennemi parut aux environs de la cité qu'il convoitait, et dans laquelle on redoutait un renouvellement des scènes de 1562. L'appréhension |y fut grande lorsqu'on apprit que leur route était marquée encore par les violences familières aux soldats des Adrets et de Coligny : monastères, églises , maisons de campagne ne formaient plus derrière eux que des nuages de fumée. Couhé, Sanxais, Yivône, Lusigâan étaient brûlés % et les incendiaires, en s'avan-
' Bobioet, Continuât. desJnn. à'Aquit. , ad ann. 4669. — La Fontenelle , tûn «tiprd, 1. 1 , p. 294. ' Hist, manwe, de Bourgeois , p. 230.
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(4569.) DE POITIKRS 267
çant SOUS Poitiers , disaient hautement aux paysans que , s'ils pouvaient prendre la ville, ils y feraient un carnage effroyable '. Enfin ils y arrivèrent, et sans retard ils en formèrent le siège, pes prières se firent dans toutes les églises et comiïiunautés. On prit en même temps toutes les précautions suggérées par la plus stricte vigilance. Entre autres moyens, on renouvela, comme après la bataille de 1356, Tordre d'un silence absolu de toutes les cloches de la ville ^ afin de déjouer toute trahison. Les clochers n'en eurent pas moins un rôle important. Transformée en échauguette^ la grosse tour de la cathédrale , où était rhorloge , reçut chaque jour une escouade » dont quelques-uns en vedette et sentinelle avoient charge de sonner l'alarme et toquesaint quand ils veiToient les protestants se préparer à descendre et à donner l'assaut v » L'ennemi , campé sur les hauteurs voisines au delà du Glain, aperçut cette manœuvre, et fit de la tour le point de mire de son artillerie : ce qui endommagea gravement rédifice ^ 11 arriva aussi que beauœup de boulets s'abattirent sur la toiture et dérangèrent la belle économie de la charpente. Mais les voûtes n'en souffrirent en aucune sorte, les projectiles de ce temps-là n'étant d'ailleurs ni assez considérables ni assez bien dirigés pour seconder à souhait les malicieux desseins des assiégeants. Une autre partie du monument^ plus exposée encore, semblait devoir attirer surtout les coups des artilleurs de Coligny : le beau chevet était là devant eux avec ses grandes verrières, les baies étroites de ses combles et de ses clochetons , et
' Hist. manusc. de Bourgeois, p. 232.
* Jean le Frère, Hist. des troubles advenus en France^ p. 548, iQ-42, 4584 . — Liberge , Siège de Poitiers , in-8» , p. 70. — Thibaudeau , t. u , p. 555.
* D. Font. 5 t. u , p. 597.
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dut en effet prêter un champ commode aux exercices récréatifs d'un art encore presque dans son enfance. Aussi n'y fit-on faute , et les traces nombreuses des boulets sont attestées par les brisements qu'on apergoil à la surface de l'appareil sur le premier plan '• Hais on voit cependant., par le peu de profondeur de ces plaies, à quelle impuissance étaient réduites de si rudes attaques sur un mur d'une épaisseur de six pieds. Les étages supérieurs, moins épais de moitié , l'eussent été encore suffisamment pour résister à la même force de projection. Mais que fussent devenues les pages historiées de nos vitraux , et comment ont-ils si heureusement échappé à une complète destruction ? Quoique l'histoire se taise sur ce point, il est supposable que le Chapitre, autant pour les garantir que pour s'éviter les brusques visites des globes de fer qui seraient entrés dans l'église par les fenêtres^ avait fait garnir ce second plan de fascines , de balles de laine et autres moyens répulsifs, dont le résultat fut d'amortir les coups. C'est à quelque procédé semblable que notre façade orientale dut alors de rester parfaitement intacte dans cette portion si intéressante d'elle-même. Au reste, on pense que les boulets lancés contre ce côté du monument , le furent du l""' au 4 août : les assiégeants étaient alors si rapprochés de la ville, qu'ils tiraient sur ceux qu'ils voyaient passer dans la 6rand'Rue-du-PonWoubert ' ; mais ne futr-ce pas plutôt le 22, quand les batteries furent dressées dans le faubourg Saint-Saturnin ^ qui fait face au chevet, et abattirent les défenses de la muraille * ? Quoi qu'il en soit, le siège fut poussé avec beaucoup de
' PL m.
* Thibaudeau , t. u , p. 245.
' Ibid,^ p. 354 . — Bourgeois ,
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vigueur; reûûemi, exaspéré par une défense non moins vigoureuse, jetaitaux assiégés, de ses retranchements, les plus horribles menaces. Mais Dieu écouta les prières de ceux-ci, qui ne cessaient point, même pendant le combat, d'invoquer les saints protecteurs de la patrie et de la ville. Quand déjà il n'était guère plus possible de tenir, faute de vivres et de fourrage , le duc de Guise arriva à leur secours , et fit lever le siège le 7 septembre , après quarante-trois jours d'efforts inouïs des deux côtés '.
L'historien Bobinet porte à 4,200 le nombre des coups de canon tirés sur la ville et ses monuments dans le courant du siège. Le 24 août seulement il en fut dépensé plus de 800, qui furent dirigés de préférence sur les ponls , sur l'église Sainle-Radégonde et sur la calhédrale. L'artillerie de la place les renvoyait à leur point de départ , et fut assez habile pour causer parfois à l'ennemi des pertes considérables; mais beaucoup ne purent être ainsi employés, et furent déposés à l'hôtel de ville. Ils y restèrent oubliés jusqu'en 1793. La guerre s'étant élevée alors entre la France et l'Angleterre, la commune de Poitiers écrivit, au mois de février, à la Convention : tt Nous faisons passer au citoyen Yerteuil, lieutenant » général commandant la 12^ division militaire à la Ro- » chelle j 702 boulets de 36... dont Coligny s'était sem 0 pour réduire notre malheureuse cité... Ils étaient pour » nous autant de trophées; mais, convaincus qu'on ne » saurait s'en servir pour une meilleure cause, nous les » envoyons avec autant de plaisir que nous en aurions » à apprendre qu'ils ont coulé bas les vaisseaux du tyran » de l'Angleterre '. » —Ce dernier compliment s'adressait
1 Almanach du Paitau , 4 772 , p. H\ .
^ Begiêire de$ délibéraiicnê d» la municipalité de PintierSj séance du
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à Georges III. — Il est probable que les projectiles de fer auront eu plus de prise sur les navires anglais que sur les flancs de la cathédrale.
Après la levée du siège, les habitants ne furent point ingrats envers celui à qui ils devaient attribuer leur délivrance. Leur reconnaissance et leur joie étaient d'autant plus grandes,. qu'on leur racontait de toutes parts les propos tenus dans les faubourgs par les troupes ennemies, qui juraient « être résolues de tuer tout » . Dès le lendemain 8 septembre eut lieu une procession générale d'action de grâces. On partit de Saint-Pierre pour aller à Notre-Dame, et de là aux Cordeliers, « où il y eut prédication pour exciter le peuple à remercier Dieu et corriger ses dérèglements qui avaient attiré sur lui ce châtiment. » En l'absence del'èvêque, Jean de Fa y, lé Saint Sacrement fut porté par un de ses vicaires généraux, et le dais par les ducs de Guise et du Maine, le comte du Lude, et Paul Sforce, général italien de la famille des ducs de Milan de ce nom. k cette cérémonie, qui jusqu'à notre première révolution se perpétua chaque année le 7 septembre, manqua un de ses antiques ornements , si aimé des Poitevins, la statue de la sainte Vierge, célèbre parle miracle des clefs. Malgré la précaution qu'on avait eue de la cacher, en 1 562 , dans une tombe du cimetière de Notre-Dame, les Gascons l'avaient découverte et brûlée avec quelques autres objets de dévotion '.
Pendant ce mémorable siège de Poitiers, mourut dans la ville, entre autres personnages distingués, François de Daillon, seigneur de Briançon et frère du comte du Lude.
8 février 4795. — Correspondance du département de la Fiem$^ n"* do 26fév. , p. 425.
* Théodore de Bèze , Hist. des Égl. réfom. , t. ii , p. COS.
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<c C'estoit, dit Liberge^ un geotilhomine autant accomply et vaillant qu'il estoit possible de voir. » Le œmle ayant écrit au Chapitre pour lui demander de faire inhu mer son frère dans la cathédrale, on le plaça au pied du mur de clôture du chœur , vis-à-vis la porte de Sainte- Croix. Un tableau sur toile fut appendu au-dessus de la sépulture , qui ne parait pas avoir eu beaucoup de saillie en dehors du sol ; le jeune héros était représenté debout, armé de toutes pièces, et au-dessous de ce portrait, que Dreux-Duradier et D. Fonteneau disent avoir vu près de céder aux injures du temps , on lisait l'inscription suivante , qui vaut toute une biographie :
GENEROSISS. FRANCISCO DALLONIO LUDIO DOMINO DE
BRIACON, PRIMI ORDINIS EQUITI ^ PRUDENTISS. LIBERALISS-
HUHANISS. PIETAT. RELIGION. FORTITUD. PROBITAT. ONIS AVIT-fi
VIRTUTIS RETINENTISS. iEQUl ET BONI SEMPER AMATISS® .
ET STUDIOSISS.
QUI TERTIO BELLO SAGRO , PIGTAVII AB HUGUENOTIS ET
GERMANIS, REMPUB.
CHRIST. CmilSTUM ET REGEM EXOSIS OBSESSI , DUM PRIUS
AD LAZARIANAM PORTAM SUA VIRTUTE FUGATIS HOSTIBUS, COHORTIUM PRiE- FECTUS, STRENUI MILITIS NO MINUS QUAM INVICTI DUCIS PARTIBUS FUNGENS, QUASSATOS ET DIRUTOS MUROS AMBI- RET IRRUPTIONI EXGIPIENDiE ET PROPELLENDiE BIAGIS QUAM MORTI VITANDiE PROVIDES. iENEI TORMENTI GLOBO PERÇUS- SUS INTERIIT. EHEU EHEU ADOLESCENTIS OPTIMI , FORTISS. CAPUT OMNIBUS CARISS. TETERRIMIS È FAUCIBUS IGNIVOMIS FERREUS TRANSVOLANS GLOBUS COFREGIT , EVULSIT, DISSI- PAVIT. EHEU EHEU CAPUT SALUTI PUBLICiE DEVOTU , TRUNCO
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