A MONSEIGNEUR PIE
HUNSEIGNEDR,
Vous avez daigné accepter Thoiiunage de ce livre : c*élai( le béoir et lui donner pour sauvegarde un nom qu*aimc depuis longtemps Tarchéologie chrétienne. Sous vos auspices , il contribuera donc , j'ose Tespérer , à faire aimer ces études auiquelles une fo me attrayante n'ôte rien de leur importance théologique , et qui sont toujours pour un prêtre le plus utile délassement de ses travaiix.
J^espéras , UONSEIGNEDR , que Thistoire du beau monument que je décris Cuirait à ce jour, tant désiré de votre beau diocèse, où enfin vous viendrez prendre le gouvernement pacifique de cette foule drames qui vous appelle de tous ses vœux. Si la Providence, retardant ce bonheur , veut nous le faire apprécier d'autant plus encore , Fauteur sera heureux du moins d'avoir pu vous introduire d'avance dans cette basilique oii désormais tout vivra par vous, et de vous offrir avec cet ouvrage, oii tout parle de la gloire de notre Église , un gage empressé de la plus respectueuse soumission.
L'abbé ADBER.
Poitiers, le Jour de la Nativité de.U Stc Vierge, isi».
Voici un livre depuis longteuips promis, et qui, si imparfait qu*il se présente , l'eût été haucoup plus encore s'il se fut fait attendre beaucoup moins.
Lorsqu*en 1842, un prélat, sitôt ravi au diocèse qu*il semblait devoir gouverner de longues années , nous chargea d'en écrire Tlnstoire , nous mîmes tout d'abord en tête de jiotre plan cette première église qui, dès l'origine du christianisme dans rancienne capitale des Pictons , devint le siège de Tépiscopat envoyé par les pontifes romains aux cités et aux campagnes de la Gaule. Berceau des croyances qui bientôt rayonnèrent si loin autour d'elle , on ne peut oublier sa maternité spirituelle , ni l'influence de son action sur les localités secondaires. C'est d une cathédrale en effet que les paroisses , disséminées sur le sol , reçurent la vie ; c'est de la aussi que de nouveaux envoyés partirent avec la bénédiction d'un premier apôtre , pour jeter au fond des vallées , au faîte des coteaux ou sur le courant des rivières, ces maisons de prières oii les âmes à demi sauvages du monde encore païen devaient goûter le lait des doctrines évangéliques et s'imprégner d'une nouvelle civilisation. Ce travail achevé n'est donc encore que la première partie , et comme les préliminaires de l'œuvre générale. N'ayant traité de l'existence du Chapitre de Poitiers, qui si longtemps administra l'Église avec les évoques, qu'autant qu'elle s'est trouvée intimement liée h celle du monument, son histoire suivra naturellement celle-ci. Puis viendra celle des prélats et de leurs temps, considérée sous l'aspect multiple des personnes, des faits, de la liturgie, des mœurs générales ou particulières. Nous terminerons enfin par une suite de notions historiques sur chaque paroisse du diocèse ; nous en éclairerons les origines obscures; nous en décrirons l'église (inelcpiefois sublime
et grandiose, souvent modeste et restreinte » mais presque toujours remarquable par les plus curieux caractères deTarchëologie chrétienne.
Ce double but de raconter et de décrire est rempli autant qu'il nous a été possible dans les deux volumes que nous publions aujourd'hui. Persuadé que nous avons besoin d'indulgence, c'en est un aussi de nous expliquer sur la marche que nous avons suivie. En jetant donc le lecteur k travers cette préface, nous tâcherons d'ailleurs de lui rendre la tâche de la lire plus courte et plus facile que n'a été pour nous le laborieux enfantement de nos épineuses élucubVations.
Bien souvent, il ne faut pas se le dissimuler, et les preuves n'en manquent point , les descriptions archéologiques ont été faites si rapidement et avec si peu d'entente, qu'il n'est guère possible de les comprendre après les avoir lues. On n'en prend dès lors que des notions inexactes, sinon erronées. Cet inconvénient est grave ; il ne tend à rien moins qu'à dénaturer une œuvre architecturale , k la glorifier ou k la calomnier quelquefois au hasard, k dérouter même toutes les notions de la science et de l'art. Il a sa source dans la précipitation ou dans l'ignorance. Il faut beaucoup d'attention pour inspecter, de science pour comprendre , de netteté pour écrire , et rien peut-être n'est plus difficile, en fait de iravail littéraire, que celui oîi l'écrivain risque k chaque instant d'être obscur ou de se tromper.
Loin de nous la présomption d'avoir évité toujours ces deux écueils ! Cependant tous nos soins ont été donnés k la forme autant qu'au fond. Avant d'écrire, nous avons multiplié nos observations, revenant plusieurs fois sur les mêmes détails, profitant, pour les examiner mieux, des diverses influences de la lumière, et découvrant ainsi, en maintes circonstances, d'utiles modifications k un premier jugement. De ces retours fréquents sur un même objet naissent toujours des réflexions et parfois des découvertes dont la science peut s'emparer. C'est un soin que devraient avoir , selon nous , tous ceux qui traitent des choses de l'antiquité et du moyen âge, Un trait qui échappe k l'un s'illumine ainsi pour tel autre; de ces expériences réitérées découlent une foule d'études, minutieuses peut-être pour qui n'en verrait pas la liaison naturelle » mais qui importent beaucoup aux progrès de l'art et de la science ^ et
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que ne doivent pas négliger ceux qui les aiment et se consacrent a les répandre.
C'est dans cette pensée que nous avons écrit, aussi bien que pour faire connaître enfin un des plus beaux édifices religieux de la France , devant lequel nous nous sommes étonné du peu d'estime qu'on en a fait ' jusqu'à présent. Croirait-on en effet que ni étrangers ni Poitevins n'aient songé à parler avec quelque étendue de ce temple! sauf deux ou trois voyageurs du xvi® siècle » qui lui accordent en passant quelques éloges , et les prétendus géographes modernes, qui descendent k quatre heureà du malin ou du soir de la diligence de Paris k Bordeaux, se dirigent k la hâte vers le monument, franchissent les latéraux au pas de course, et inscrivent sur leur carnet : A Poitiers , Saint-Pierre , belle église !! D'autres viennent s'asseoir sur une borne vis-k-vis la façade, et croquent bien vite un dessin de ses curieuses sculptures, l'emportent, le publient et donnent aux amateurs autant de fautes que de traits : heureuse encore la belle cathédrale, si leurs yeuxn'y ont pas vu des scènes qui feront craindre de la regarder, si les choses les plus simples et les moins suspectes ne leur paraissent point, comme k quelques-uns de nos crédules compatriotes , autant d'aventures scabreuses auxquelles le sculpteur, qu'on le sache bien , n'a jamais songé ! Tel est le fruit ordinaire de ces visites rapides dont certains connaisseurs k la mode honorent les chefs-d'œuvre du moyen âge. Comment s'étonner ensuite de l'obscurité qui les environne aux regards de la foule , et des fausses données qu'en ont prises ceux qui les étudient au loin dans les pages frivoles qu'on leur inflige?
Nous n'avons pas voulu faire ainsi. Quand pour la première fois nous vîmes cette admirable construction, nous restâmes comme en extase devant le beau caractère d'unité qui la distingue , et ce qu'elle a d'original dans son ensemble, si parfaitement conduit par une pensée qu'on dirait unique , nous parut digne d'occuper autrement que par hasard et en passant l'admiration des archéologues. Mais cette admiration, quand elle a pour objet les choses sensibles de la nature, ou celles de • l'art, parfois peut-être plus saisissantes encore, est un sentiment profond que l'âme ne peut retenir longtemps comprimé. Il faut alors qu'elle s'épanche et se communique. Ainsi fûmes-nous entraîné a décrire les
courbes élégantes de nos arcades qui se marient si gracieusement aux lignes sveltes des colonnes , aux légères retombées des voûtes , aux couleurs prismatiques des vitraux. En face de ces attrayantes merveilles , les réflexions jaillissaient d'elles-mêmes : Testhétique de Tart chrétien venait eo expliquer k notre imagination séduite les causes mystérieuses et profondes ; et quand cette préoccupation , dominant toute notre pensée , eut trouvé un aliment de plus dans les souvenirs historiques empreints sur ces murailles vénérées, comment eussions-nous pu résister au besoin de réunir des éléments jetés si loin les uns des autres a travers tant de siècles, pour les lier en un même faisceau et les rendre inséparables désonnais !
Cependant on ne peut toujours écrire comme on pense , au premier abord, et s'il importe peu k la science qu'un homme reste imbu, dans ses théories muettes, de quelques erreurs qui n'y existent que pour lui seul , l'histoire peut exiger de ceux qui la racontent une scrupuleuse précision, autant de faits et de preuves qu'il est possible ; et cette tâche ne s'ac* complit jamais qu'au prix de difficiles recherches et de patientes sueurs. Ces difficultés nous apparurent tout d'abord , et nous auraient fait hésiter sans l'amour de ces chères études , qui donnent toujours, malgré tout , plus de jouissances que de peines , et dédommagent des veilles qu'elles imposent par le charme infini de leurs douces révélations. C'est ainsi que nous nous mîmes k l'œuvre, que de jour en jour nous errâmes de volumes en volumes, quêtant de toutes parts des renseignements, suppléant au silence des chroniques perdues et des chartes brûlées par des lambeaux surpris çk et Ik , rattachés ensuite ; souvent même nous eûmes le bonheur de nous voir guider k la poursuite d'une vérité soupçonnée par des conjectures qui se changèrent en certitudes. Et toutefois notre tâche n'était pas Ik tout entière ; ce n'était que la moitié ■d'elle-même. Les murs de la basilique avaient aussi un langage qu'il fallait.traduire, un plan qu'il fallait faire comprendre; de secrets rapports entre ses parties les plus inaperçues devaient être expliqués par leurs causes et leurs efi'ets. L'architecte y avait écrit ses intentions, le symbolisme y avait mis ses pensées, le catholicisme surtout y voyait appliquées ses traditions séculaires. Ce n'était donc pas une histoire seulement qu'il fallait
faire , c'était une description qui ne pouvait être fidèle sans être minutieuse... ni minutieuse peut-être sans ennuyer. Et toutefois nous avouons n'avoir pas reculé devant cet inconvénient. Voulant faire un livre utile , autant qu'il était en nous ; tenant à devenir assez complet pour donner uue juste connaissance de l'édifice , nous voulûmes que tout lecteur possédant le sens des termes techniques pût nous comprendre ; nous cherchâmes assez la vérité pour que personne ne nous pût reprocher ni graves erreurs ni de trop lourdes inexactitudes.
C'est , croyons-nous , le plan que doit se proposer quiconque écrira sur ces matières, car c'est le sentiment de tous les hommes spéciaux, si bien représenté par l'un d'eux, que. c l'archéologie chrétienne, pour devenir une science, doit être scrutée dans ses détails les plus microscopiques . c'est même dans ses détails , ajoute-t-il , que la science réside en réalité ^ » L'Académie de Reims, donnant, en 1847, pour sujet de concours, la description de sa magnifique église métropolitaine, demandait aussi que l'on décrivit les parties accessoires jusque dans leurs plus minces détails , et que pas une chapelle n'échappât â l'attention des concurrents. Telle a été aussi notre méthode. Qmui aux embarras qui en résultent pour le style, nécessairement chargé d'une terminologie spéciale , ils ne peuvent affecter que deux classes de lecteurs , dont les uns, familiarisés déjk avec l'école, applaudiront k de tels efforts, tandis que les autres pourront tourner rapidement les pages dont la sécheresse forcée les rebuterait. C'est pourquoi nous avons voulu , dans cette œuvre, ne sacrifier aucune des deux parties dont elle doit se composer , en faire une étude consciencieuse , errer autour des murs, parcourir les galeries, les escaliers et les combles, examiner les chapiteaux, recreuser les cryptes oubliées, méditer ses verrières, mesurer ses dimensions, scruter dans les charpentes et les voûtes mille recoins les moins favorisés par la lumière. Souvent des jours entiers se sont écoulés dans ces solitaires enquêtes, oîi nous interrogions des pierres qui nous répondaient k défaut de renseignements écrits , nous découvraient la pensée de l'architecte , nous pénétraient de respect pour ces génies éclipsés dont Tou-
* M. Didron, Iconographie chrétienne y p. 393.
vragc immortel élève si haut le nom de Dieu ; c'est alors que , tout pënélré de ces découvertes , nous les rapprochions, dans notre travail écrit, des événements contemporains auxquels notre lecteur doit assister avec nous pour trouver de la vie et de l'intérêt k cette énumération de tant de beautés plastiques.
Il est vrai que ce qui est aride et sévère dans la description s*éclaircit par des planches faites sous nos yeux , et auxquelles nous avons donné nous-même des soins qui leur impriment un indispensable cachet d'exactitude. Cet autre genre de travail devenait le complément nécessaire de nés explications; il est inséparable du texte, dont on pourra contrôler par lui la vérité ; de même qu'en recourant aux nombreuses citations des auteurs consultés par nous , on se persuadera de l'attention que nous avons mise k ne rien dire qui ne se puisse prouver par les plus authentiques documents.
Après cinq ans d'investigations assidues, au milieu desquelles nous fûmes souvent arrêté par des contradictions apparentes qu'il fallait concilier, par des incertitudes k éclaircir, et d'innombrables obstacles de chronologie et d'histoire, nous avons pu marcher cependant, et dissiper ces épaisses ténèbres , grâce aux secours bienveillants et empressés offerts de toutes parts dans une ville oii l'étude et la science forment comme une seconde vie k ses hommes les plus distingués. Après la bibliothèque publique , si riche en trésors inappréciables pour l'histoire de notre Poitou, nous avons pu consulter beaucoup de bibliothèques particulières dont nous voudrions remercier assez les obligeants possesseurs. Les nommer tous ici serait trop long, en omettre semblerait une ingratitude; il nous semble donc qu'il faille se contenter d'offrir k tous en commun le témoignage d'une sincère reconnaissance : ils savent par eux-mêmes combien de tels services doivent être appréciés.
Celte préface est déjk bien longue, et l'on trouvera peut-être que nous y parlons beaucoup de nous... Mais, outre qu'une préface est toujours un peu faite pour cela , ne fallait-il pas prévenir les objections qu'on aurait adressées peut-être a l'étendue de notre plan , et aussi demander grâce pour les défauts de l'exécution ? Cette tâche a été embrassée, nous l'avouons humblement, avec plus de courage que de
force et d'habileté réelles. Aussi , est-ce une affaire de zèle et de goût pour la science plutôt qu'une prétention a la servir, quelque désireux que nous fussions de le pouvoir. A défaut de son propre mérite , ce livre aura du moins pour lui l'encourageante bonté d'un prélat que l'Église de Poitiers chérit déjk comme une de ses gloires prochaines ; il aura d'avoir paru sous la tutelle de la Société des Antiquaires de l'Ouest , dont le patronage a rassuré notre faiblesse , comme sa cm\iiauce amicale fut pour nous, en d'autres circonstances, bien au delk de ce que nous devions attendre. Lues à ses séances particulières ou publiques, par fragments et à mesure que d'autres occupations impérieuses nous permettaient de les écrire , de telles pages sont presque , sous ce rapport , autant son ouvrage que le nôtre. Elles devront donc îi cet honorable appui, beaucoup plus qu'à elles-mêmes, l'accueil indulgent des amis de l'archéologie et de l'histoire locale. Puissent-elles aussi devenir pour nos bienveillants collègues un nouveau témoignage du plus sympathique dévoûment !