CHAPITRE V
Suite des modillons de là nef septentrionale. — Emprunt fait au) idées gnostiques. — Le Christ bénissant comme pontife,— Manières diverse? de placer autour du Christ les animaux symboliques. — Inconvénient di désorienter les autels. — ^Pensée unique suivie dans une série de sujets sculptés — La clochette dans la musique du moyen âge.
CROISILLON SEPTENTRIONAL {mUT OCCidetltol).
1«'. —Chapiteau à double rang de feuilles grasses.
2*. — Tête de démon dont on ne voit plus que les cornes —Fruste.
3*. — Accroupi, les jambes croisées , un homme ayan la tête et les cornes d'un bélier appuie ses lèvres sui une flûte de Pan, espèce de chalumeau à cinq trous, don on voit des exemples dans la musique des x* et xi* siècles ' —C'est encore un démon des xxi* et xx!!** chants de V Enfer ou unbergerayantl'instinctagresseurde l'animal \(NM2.
4e. — Chapiteau se composant d'un vieillard endormi vêtu d'un habit court; d'une main il tient sa barbe, et d< l'autre une houe. — Peut-être berger endormi , et pai
• V. Jnnales archéologiques ^ t. iv, p. 57, où sont des figures de ce instrument,
* Vinc. Bellov. , Specul. tnor , lib. iif.
e^a même nuisible au troupeau- Image qui a son appliédition souvent commentée par les Pères de TEglise.
5«. — Démon à masque fantastique, joufflu, et des yeux
cl uquel sortent des touffes de poil. Son front se couronne
cJ^^ quatre cornes. — Union de la violence et de la luxure.
*'. — Autre dont les cornes seules laissent deviner la
xxst ture. — 11 est fruste.
T®. — Chapiteau. Un personnage à chaque angle extérie^ w. Celui de gauche, remarquable par la position cont^ournée des jambes, qui est très-pénible , se livre au sojTnmeil en portant sur son épaule un porc dont il lient le^^ deux pattes réunies dans chaque main; l'autre, armé <i' u 11 bâton recourbé comme une houlette , semble veiller s%i 1- ce qui se passe aux environs. — Les traits du second ont q tii^que chose d'ignoble et de peu rassurant pour le bien ^'si^trui. Nous croyons que l'un est un voleur, et l'autre u li complice. Le voisinage des diables qui les environnent ^xj>iique facilement toutes les mauvaises inspirations. (3S- 13.)
S*". — Diable à deux cornes; le nez, les yeux , la tête
^n t î ère, sont des plus grosses proportions. Sa barbe épaisse
s^ relève des deux côtés de la figure au-dessous des
oreilles, par une mode fort suivie au moyen âge et qii'oh
retrouve fréquemment dans les verrières. Sa bouche , ou-
^^rle, est garnie de dents aiguës et triangulaires. Dentibus
suis [remet et tabescet(?s. cxi); Ce texte, on le voit, est
applicable à beaucoup d'autres.
9*. — A-utre de même nature, accroupi, tenant avec peine dans ses dçux petites mains son énorme tête de dogue. — Détraction , l'une des filles de l'Envie , d'après les moralistes du m^yen âge. Elles ouvrent la gueule,
comme pour mieux divulguer deux effrayantes rangées de dents.
10*. — Chapiteau à feuilles recourbées, à nervures saillantes.
14^ — Un homme encapuchonné porte en travers sur sa tête et ses épaules un faisceau de douelles lié aux deux bouts par une corde qu'il tient de chaque main. Il est fatigué et tire quelque peu la langue en haletant. — ^ Travail forcé de l'homme déchu de la justice originelle. In sîidore vuMs tui vescerii pane. (Gen. m , 19.) ^ Peut-être aussi un député de l'utile corporation des tonneliers poitevins.
12*. — Homme assis , mutilé.
1 3% —* Chapiteau à double rang de feuilles grasses, d'où sort un homme encapuchonné. Sa figure est animéei de la main gauche il semble écarter de ses yeux son capuchon qui le gêne; de l'autre, il lance un rouleau qui ressemble fort à quelque débris architectonique. — Ame rejetée de l'édifice spirituel dont elle était une pierre^ Di^persi sunt lapides sanctuarii in capite omnium plcOearum^ ( Lament. de Jérémie, iv , lé)
MÊME CROISILLON. — (Mur septentrional.)
1*'.^— Chapiteau à deux rangs de feuilles d'eau fortement galbées.
2*. —Gros masque tenant du chien et de l'homme : il a deux cornes et deux oreilles de faune > symbole des passions déshonnêtes. De ses deux mains il agrandit sa bouche, d'oii sort toute la longueur de sa langue. Omnem Unguamresisteniem tibi injudiciojndicabis, ditlsaïe, 1. iv,1 7 -
3*. ^ Tète humaine à longues moustaches pendatntes^ — Menton à barbe de bouc. — Bonnet bifurqué dont les deux pointes retombent en galbes. De sa bouche ouverte \xïmbe sa langue pressée entre deux rangées d'excellentes (lenls. ManducaverwfU ( peccalores) linguoM mias prm dolore. (Atpocal. XVI, 10.)
4*. ^ Chapiteau à feuilles légères, galbées^ avec un enroulement frisé.
5^ — ^ Un homme coiffé d'un capuce sort d'un groupe de feaillage , s'appuie les mains par terre, et relève pardessus sa tête ses deux jambes > dont il soutient la masse du corbeau.— Que de gens , oubliant les règles de la simplicité chrétienne, se font une position ridicule!
6\ — Diable à deux cornes de bélier courbées l'une vers l'autre et s'élevant bien haut au^lessus du front. De chaque côté de la tète , une oreille d'âne. — Méchanceté stuplde.
7*. — Chapiteau à double rang de feuilles ; le rang inférieur est de feuilles grasses, l'autre est de feuilles galbées fort prononcées.
8*. — Tête de diable à visage plat f tenant de l'espèce canine. Deux cornes surgissent de son front. Deux petits hras sortent de derrière la tête ; il lire la langue et a quelque fraternité avec le n^ 2.
9*.— Grosse figure humaine assez riante, coiffée d'un J^nnet qui affecte une forme carrée, et dont les deux angles de devant cachent deux cornes. — Faux docteur dogmatisant au moyen de doctrines hérétiques.
10*. — Chapiteau à crosses.
11*. — Diable bouche béante, les yeux hagards, la tète couronnée de flammes. Faciès combustœ vultm eorum. (kaïe, xiii, 8.)— Nous pourrions trouver, dans ces pointes
OU flammèclies dont s'entourent la figure et la tète c presque tous nos diables , un emprunt des catholique aux symboles dont les gnostiques leur auraient donr! l'idée. Un abraxas ou amulette à l'usage de cette secte cité par M. Didron ", représente une divinité panthée nimbée de quatorze pointes semblables à celles que net remarquons si souvent ici. — Le sculpteur du moyen â^ peut bien avoir donné à Satan quelque attribut des fau dieux des hérétiques, et nous adopterions volontiers cet pensée, comme pouvant mettre sur la voie de beaucou d'autres pourVélucidation du symbolisme. A.u reste, l'a byzantin a aussi représenté les mauvais anges nimbé: comme on peut le voir dans le même ouvrage '.
12^ — Tête calme, yeux baissés, traits fort régulier: longue barbe séparée eh huit mèches s'arrondissant ai dessous du cou. — Encore un porteur de corniche.
1 3^ — Chapiteau à feuilles lancéolées.
MÊME CROISILLON. ^ — (Jfwf Oriental*)
1*'. — Chapiteau à feuilles recourbées d'où sort un be ger en càpuce armé d'une houe. Cet instrument, dont semble ici se faire une arme par sa pose ferme et décidée pourrait être dirigé contre le suivant , selon le conse de saint Pierre : Vigilate , quia adversarius vester diaboh circuit querens quem devoret. Cui resistite fortes in fid (Pet.v, 8.)
2*. — Diable chevelé de flammes , grimaçant, tirant langue; yeux larges, ouverts; montrant toutes ses dent
i Hist, de Dieu, p. ^15. * P. ^50.
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Il est coiffé d'une espèce de draperie visible seulement aux côtés de la tête, et d'où s'échappe, à droite et à gauche du menton, une pointe trapéziforme à laquelle pend un grelot. — Variété des mille bizarreries qu'a prêtées aux formes démoniaques l'inépuisable imagination des imagiers.
3®. — Animal dont la tète participe de la nature humaine et de celle du tigre. De ses mains d'homme il tient un iivre grand ouvert devant sa poitrine. Ses manches pendantes lui donnent un certain air monastique ou doctoral qu'il faut peut-être attribuer à quelques-uns de ces picards ou néomanichéens qui fatiguèrent l'Eglise au xi** siècle.
4«. — Chapiteau à feuilles frisées d'où sort une jolie tête d'homme regardant le ciel. Heu mihi, quia incolatm ^neti;S prolongatus est ! ( Ps. cxix. ) — ( N*" 1 5. )
5«. — Lion ailé , debout , la gueule entr'ouverte , syml>ole de l'évangéliste saint Marc dans TApocalypse, oh il est placé le premier des quatre animaux mystérieux qui entouraient le trône de Dieu : Animal primum simile leoni. ( Apec. , iv, 7.) — ( NM 6. )
6*. — L'ange apocalyptique, figure de saint Matthieu,
dont il tient l'évangile ouvert sur ses genoux. Animal ha-
hen$ faciem quasi hominis^ — Cheveux courts et taillés en
; rond. — Ailes éployées. — Assis.. — Jolie expression du
visage, qui semble inviter à lire. (N** 17.)
7«. — Chapiteau historié d'un groupe fort curieux et très-remarquable d'exécution. Le Christ assis, revêtu 4*une ample et ondoyante chlamyde retombant] us que sur le bout de ses pieds; de sa droite élevée il bénit à la nianière latine, c'est-à-dire le pouce , l'index et le médius ouverts et droits; les deux autres doigts repliés. Sa n^ain gauche est appuyée sur un livre ouvert reposant
verticalement sur son genou. De chaque c6té^ occuik la droite et la gauche du chapiteau , un ange tooc d'une main le nimbe crucîifère qui orne la tête divine, de Tautre le bas de ses vêtements. Ils semblent <fc porter le fils de Dieu et réaliser l'idée du prophète : ( sedes super cherubim (Ps. lxxix , 2 ). La figure du Chri; barbue^ est calme et digne, aussi bien que sa pose; ce des anges exprime un céleste ravissement. (N** 48.)
Ce morceau , qui se lie aux deux précédents et a deux qui suivent, offre un type aussi remarquable d'e: cution que de pensée. Son mérite artistique est très-grdi le ciseau s'y est surpassé; il le devait. Mais l'archébloi liturgique y trouve cette bénédiction par trois doig particulière à TEglisé occidentale , et dont la signifia tion mystique a été donnée par plusieurs auteurs '. l peut, ce qui est plus intéressant encore, rapprocher fait de celui que représente le modillon n"" 6 de la qi trièrae travée précédente, où nous voyons une bénéd tion épiscopale donnée avec la main posée de face , cinq doigts étendus. Il paraît par les monuments Thistoire ecclésiastique que la première manière él particulière aux souverains pontifes. C'est celle qu' donne par conséqtient à Dieu le Père et au Christ. La i conde est attribuée aux évêques et aux prêtres. Les de exemples que nous avons ici constatent cette différem
8®. — L'aigle de saint Jean Tévangéliste, tenant livre fermé sous sa patte droite. Animal simile aquilœ i lanti. (NM9.)
9*^. — Le bœuf ailé, animai^similevitulo, ayant un^oi
* Durand , Ration, div. offlc. , lib. v , c. 4 ^ . — Pascal , Liturg. cathi
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d'homme , tenant ouvert et appuyé sur l'intérieur de ses deux mains l'évangile de saint Luc. Sur une page du livre est écrit le mot Lucas; sur l'autre, celui evangelista* Cette inscription est formée de lettres inégales , les petites encadrées dans les grandes , comme on faisait encore au xm'siècle.(N^20. )
C'est vers le milieu de ce siècle qu'on abandonna Tosage de représenter aux tympans des portails le Christ environné des animaux apocalyptiques '. Il y est alors remplacé par les sujets figurés sur les nôtres : le Jugement, la Dormition et le couronnehient de la Vierge , la légende du patron^ etc. Mais, à l'époque de nos sculptures, qui doivent être de la première moitié du xiii* siècle, ce type devait encore figurer dans cette vaste série de sujets dont pas un ne ressemble à un autre. Seulement l'artiste, au lieu de suivre dans le placement des saints 1 animaux l'ordre biblique ici exprimé par l'Apocalypse, I lésa rangés autour du Christ selon leur dignité dans réchelle des êtres. Il place donc l'ange à droite, immédiatement après le Christ; l'aigle à gauche, parallèlement; puis encore à droite le lion , et enfin le bœuf. — Or le ■. lion est nommé le premier dans saint Jean ; le bœuf est \ te second; l'ange (ou l'homme) et l'aigle viennent en- . suite \ Et c'est ce texte môme qu'on a souvent copié [ ailleurs avec une exacte fidélité. On le voit, par exemple , très-scrupuleusement observé et exécuté sur un même dessin, à Sémur en Bourgogne , à Luz et à Lau dans les
^ DeCaumont, Cours éCantiq, monument, — Batissier, Hist, de Vart
* Animal frimum simile lemi; et secunàum animal simile vitulo; et t^ftum animal habens faciem quasi hominis; et quarium animal simile «f««« volanti^^Kw. , iv , 7. )
Pyrénées , et dans une foule d'églises romanes. A Sai Savin en Bigorre , il y a un autre déplacement, et le bo s'y voit en troisième ordre. L'ouvrier poitevin a donc p tôt suivi une pensée traditionnelle que celle du texte sac d'où nous devons conclure l'utilité de telles remarques, fût-ce que pour se garder ^ en ces études difficiles , con les prétentions de tout système trop absolu.
On voit que ces cinq derniers morceaux sont inséj râbles; ils se tiennent comme naturellement encbatn^ et établissent une scène unique à laquelle chacun d'c contribue. Remarquons aussi que ces mêmes sujets trouvent distribués au-dessus de l'emplacement ç l'autel devrait occuper dans cette chapelle , et que , p bablement par cette raison , on a été , de ce côté , tr sobre de figures diaboliques , tandis que vis-à-vis, au bien que sur le mur intermédiaire, on semble les av prodiguées avec l'intention visible d'établir un contras Ce fait démontrerait tout seul à quels mécomptes on s' pose en bouleversant l'économie et la distribution prli tive de nos églises. Au mur septentrional, où s'app l'autçl actuel du Sacré-Cœur , sont attachées aujourd'l jusqu'à sept figures diaboliques, que l'artiste s'était forcé avec plus de bon sens d'en éloigner... La mê observation se renouvellera dans la chapelle de parois
10*. — Chapiteau. Au-dessus d'un rang circulaire feuilles grasses galbées, un adolescent qui sort de l'i d'elles, la poitrine découverte, la figure riante, souti légèrement le tailloir, qui ne paraît pas lui peser. ^ traits, cette pose facile, indiqueraient plutôt un emi honorable dans la maison du Seigneur qu'une charge nible et expiatoire. Le voisinage du Christ, des évanj listes et d'autres personnages honorables , sans auc
mélange de mauvaise compagnie, me confirme dans celle opinion. C'est donc une image de ces âmes obscures mais agréables au Seigneur, partie intégrante de l'édifice spirituel de l'Eglise, qu'elles servent par des vertus ignorées, et dont l'Âpôtre a dit : Tanqnam lapides vivi super œdijka" mini domus spiritualis ' .
11*. — Buste au visage flétri et décharné ; expression d'attente contrainte et impatiente. L'âme du purgatoire fait toujours partie de l'Eglise ; elle n'est pas séparée de Dieu. Elle souffre, mais elle attend sa consolation éternelle. Memor esto verbi tui servo tuoin quo mihi spem dedisti. (Ps. 118.)
12«. — Un adolescent, la jambe gauche appuyée en travers sur la droite, tient son pied d'une main, et semble considérer une blessure dont il souffre à la plante de ce même pied. La draperie de sa tunique est habilement rejelée sur sa cuisse gauche. Sa physionomie est pleine d'esprit et d'attention , sa pose de naïveté et de charme. (N" 21.) —Ce sujet semble traduire une pensée d'Isaïe, qui promet au peuple de Dieu la défaite de ses ennemis répandus autour de lui comme autant d'épines qui le 'blessent. Nonerit ultra..* spina dolorem inferens^ per cir- ^ilum eorum qui adversantur eis. (Is., xxviii, 24.) Ce texte étant, dans le prophète, une figure du repos éternel , convient parfaitement à la scène qui nous occupe, toute pleine aussi des espérances d'un avenir où les tourments de ce monde n'attristeront plus le chrétien.
Ce sujet se retrouve identiquement dans la nef de Sainle-Radégonde.
<3'.— Chapiteau. Un homme, coiffé d'une pièce d'étoffe
' ^ " épit. de saint Pierre , c. 2.
retombanl négligemment sur son épaule, tient de la main droite un chalumeau sur lequel errent ses lèvres; d6 l'autre il agite une sonnette. — Autour de lui, joli agencement de feuilles grasses. (N"* 22. )
Voici lîotre second chalumesu , ou chalemelle, espèce de flûte de Pan déjà signalée dans ce même croisillon , au n** 3 Qu mur opposé. Il paraît ici que la clochette jouait aussi un certain rôle dans la musique de ce temps; on. s'en servait comme d'accompagnement; celle-ci est pres^ que ovoïde, se rétrécissant par le haut et par le bas, ce qui devait en rendre' le son moin^ perçante — Celte symphonie, à laquelle nos oreilles ne comprennent rien aujourd'hui, convient, avec la figure sérieuse du musicien, à toute la scène qui vient de se dérouler à nos regards, C'est Taccompagnement de toutes les bonnes fêtes;— et, si elle devient'importune, comme Ta écrit le Sage, dans le deuil et la tristesse, elle vi^t à propos dans le^ réunions où président la joie et le bonheur '.