CHAPITRE XI
CONSIDBRATIOSS SUB LBS M0DILL01«S KT LECB SYMBOLISME. — L'ÉcriturS
sainte et les Pères de l'Église, source du symbolisme. — Théorie primitive de ce mode d'enseignement. — Mérite d'exécution dans les modillons de notre cathédrale. — Différence des types fixée au bas de l'église ou vers le chevet. —Absence totale des obscœna, — Conjectures sur un poème suivi et ^ttplet fornié de ces parties séparées. — Flore murale ; — immense variété de cette composition. —But et utilité des détails qui précèdent.
Après cette revue attentive et complète de nos deux ^^t soixante-sept images , dont le sens est un mystère
pour la foule , el dont rexplicdtion, nous osons le croira aura pu sembler naturelle et suffisamment autorisées serait-il besoin d'ajouter à notre exégèse d'autres peur sées qui s'y rattachent ? Nous le croyons utile, tant pom justifier encore nos opinions aux yeux des incrédule de la science, que pour placer ici en son lieu une théoi^ générale capable, selon nous , d'élucider un peu ce poi 3 important que plusieurs semblent toujo'urs se plaira obscurcir.
Ceux-là ne connaissent pas le christianisme, ou vai jusqu'à méconnaître son esprit, qui se persuadent trom] ver dans les figures grotesques de ses temples auti chose que l'animation sensible d'une pensée religieu^i La religion des sentiments graves et sérieux n'aima | s mais à s'entourer de frivolités inutiles; la foi, quii^c commande la pureté du cœur, comme gardienne cî toutes les vertus , n'a pas consenti un jour à dénature son principe jusqu'à se plaire dans des représentation où nous ne puissions voir que des satisfactions aoups blés accordées, en face même de l'Agneau saûs tache , l'imagination licencieuse des mécréants. De telles sp^ culationsne sont donc pour elle qu'une insulte , et nou entrerions dans une discussion nuisible à la marche ^ notre sujet si nous voulions analyser ici toutes les folî^ qu'elles ont enfantées. Mais la raison de convenance « venge-t-elle pas suffisamment l'Eglise, dont on avouai^ faire tour à tour une puissance révolutionnaire préparais à une émancipation violente les petits opprimés par 1^* grands, ou une mère peu soucieuse de sa propre dignité et caricaturant jusqu'au foyer domestique ses plus mbl€S enfants , revêtus tout exprès par ses mains des insignes les plus vénérés de leurs fonctions saintes ; ou une dévote
mondaine appelant autour d*eUe de curieux simulacres^ l)ons tout au plus à la distraire; ou enfin une fausse divinité faisant bon marché de ses dogmes équivoques, et souffrant volontiers qu'on place à côté de ses autels les capricieux systèmes de vingt autres plus absurdes qu'elle? De telles inconséquences ne peuvent être reprochées au catholicisAie , de toutes les religions la plus jalouse de ses dogmes, et dont la foi s'est conservée intacte à travers tous les. âges, lors même qu'elle était attaquée de toutes parts. Recourons donc à des pensées meilleures, toutes en rapport avec la nature de nos croyances, et ne cherchons qu'en elles une révélation raisonnable de ses enseignements plastiques.
C'est dans l'Ecriture , c'est dans les Pères que- se développent les germes de toutes les représentations si peu intelligibles à ceux pour qui restent fermés ces livres divins. Occupés continuellement de réfléchir à la nature dé Dieu , à ses œuvres, à son action sur les créatures , tes auteurs sacrés ont émis, indépendamment des principes incontestables de la foi, des théories puisées dans •a philosophie naturelle sur tout ce que la foi n'avait pas défini. Qu'ils aient emprunté aux sages d'Athènes et de Hemphis des idées de cet ordre secondaire, rien de plus légitime; qu'ils se lès soient appropriées dans leurs P^ges éloquentes, en les embellissant de tout ce que la ''évélation pouvait y refléter de ses lumières plus vives, i^ous ne pouvons que les en louer; qu'ensuite l'esprit du christianisme soit venu puiser à longs traits dans ces fleuves de science alimentés par des sources diverses , ïftaisdont l'eau n'en était pas moins pure, c'est, n'en douions pas, la plus simple explication qu'il faille donner ^ ce mélange de tant d'éléments variés qui constituent
le symbolisme religieux , et qui , au premier abord peut sembler^ nous l'avouons, arbitraire et bizarre.
Une seule proposition écrite par. un homme de géniç n'a-t-elle pas pu quelquefois fermenter dans le génie d*ui autre , et lui découvrir tout un horizon de merveilles qu'i se sera plu bientôt à réaliser? Ouvrez saint Denis l'Aréo pagite , ce Père grec qui vivait au i*"^ siècle , vous lire: dans son traité De$ nom$ divins ' : « C'est louer Diei dignement que d'embrasser dans sa louange toutes le choses créées , pourvu que nous les considérions tou jours dans leur rapport véritable avec lui. » Ne serait-o pas là le germe d'une immense théorie , d'un vasU système d'ornementation où quelqu'un des premier artistes chrétiens aurait trouvé le plan d'un de nos poëme de pierre? Que verrait-on d'impossible à ce qu'un homm* se soit dit, à la lecture de ce passage, ou de tout aulr approchant, dont les Pères fourmillent: « La foi chrétienn m'apprend que dans nos temples Dieu habite ; il y est 1 légitime et saint objet de nos pensées , de nos prières vers lui doivent s'y reporter toute l'attention , tout Tamoii dont l'homme est capable. Mais ces dispositions d'à cœur fini €t d'une intelligence bornée ont besoin dMnsp^ ration et d'aliment; il fout donc lès nourrir d'images sec sibles dont l'aspect intéresse le moi humain > et \m devienne un principe de réflexions salutaires. Les peir très des catacombes ont fait revivre dès l'origine le sujets mystiques proscrits par les tyrans; le symbolisin y épancha la pensée religieuse sous les voiles emprunta même quelquefois au paganisme '; pourquoi ne reprc
* Lib. I.
^ Voir M. Raoul Rocholte , Tableau des catacombes^ cb. ni.
duirais-jo pas ccl enseignement dans nos églises , où la foule trouverait à chaque instant, comme dans un livre ouvert, le souvenir de ses vérités mystérieuses, le motif de ses pieuses craintes et de ses saintes consolations ? Dieu est la causé , Torigine , Tessence de toutes choses ; sa maio dirige sûrement le cours des astres; il est le principe générateur au-dessus de tout autre'. — Le ciel, la terre, la mer, sont ses ouvrages; il a fait de tout un témoignage et une manifestation de sa puissance et de sa majesté infinie '; — son souffle a suffi pour ranger sous ses ordres l'innombrable armée de ses anges ^ — Ses prophètes nous parlent de ces sublimes esprits comme formant autour de son trône d'ineffables concerts d'harmonie ^; et pendant que les saints boivent près de lui au torrent de son amour éternel ^ , loin de lui , et privés à jamais de sa gloire , d'orgueilleux séraphins expient en des flammes qui ne s'éteignent pas le crime d'une orgueilleuse rébellion ^. Eh bien! je vais rappeler au fidèle ces dogmes impérissables. Les murs sacrés étaleront à ses yeux les merveilles sans nombre de la création. Dieu y apparaîtra tantôt par la Irinité de ses Personnes , lantôti par l'image de Tune d'EUes; la nature y déploiera les richesses d'une végétation élégante, qui diront en paroles silencieusement expressives des leçons que le vulgaire Hiême saura comprendre; mille espèces d'animaux,
' Saint Denis TAréop. , loc. cit.
* Saint Théophile d*Anlioche, adJutolycum, lib. 2'». —Hambourg, ^724,in.8».
* Spiritu cris ejiis omnis yirtuscœloriini. (Ps. xxii, G. )
* Vidi stantes super mare vitreum habentes citharas Dei. (Âpoc.^w, 2.) " Inebriabunlur ab ubcrtate domus Inae. ( Ps. xxxv, 9.)
* Igoem ffîternum qui paratus est diabolo et angelis ejns. [Matth. , xxv, 4 r )
témoignages extérieurs de la Sagesse créatrice, viendront par des poses multipliées attester sa toute-puissance , inviter les hommes à la soumission, au travail, et, lui rappelant la dignité de sa nature , le garderont par de frappantes allégories contre les passions brutales de leurs funestes instincts. — Je veux inspirer l'horreur du vice en montrant ses innombrables laideurs; le respect el Tamour de la vertu , en la revêtant des charmes gracieux qui la décorent; j'emprunterai à ces pages terribles des prophètes les hideuses personnifications de Satan ; lui et les princes de son empire se revêtiront sous mon ciseau du feu qui les dévore sans les consumer "; je les attacherai à la pierre sous mille contorsions '; leur supplice visible jettera l'effroi au méchant; leurs cris de rage retentiront dans les âmes coupables '; tandis que près d'eux de douces figures quelquefois mélancoliques ou affligées^ parfois aussi calmes , sereines ou joyeuses , aspireix)nt par l'espérance au terme d'une expiation passagère ^, ou chanteront, au Seigneur l'interminable cantique de sa miséricorde et de son amour ^— Ainsi j'aurai posé autour de Dieu tout ce qui vit et respire, tout ce qui lui appartient Y tout ce qu'il conserve; les beautés du monde physique et les mystères du monde surnaturel ; k bien et le mal, la sagesse et le péché. L'homme , devant soi, autour de soi, partout, pourra lire son origine et sa fin, son passage de quelques jours ici -bas et son immua-
' Igûis corum non extinguctur. ( haïe^ lxyi , 24.)
• Absorpli suntjuncti petrœjudiccs ooriira. (Ps. cxl, 6.— F. D. Calmet. ' Uhilatc quia propc est (lies Domini. — Quasi parturiensdolebuDl
{Isaïe, XIII, 6, 8.)
* Speravit anima mea in Domino. ( Ps. cxxix , 5. )
" IMisericordias Domini in sDternum oanlabo. (Ps. lxxxvhi, \.).
DE l'OITlËHS. 277
ble pairie des cieux. El moi aussi j'aurai prêché par ma parole, el Dieu bénira l'artiste pour celle grande page où tressailleront aux regards de mes frères la gloire el les misères de Thumanilé !»
Ce langage ne s'esl-il pas effectué dans toutes nos basiliques^ et jusque dans nos plus modestes églises de campagne , en des proportions différentes? N'y voyonsnous pas, nous hommes d'étude, une exposition, moins obscure que pour beaucoup d'autres, de TAncien et du Nouveau Testament? Les interprétations des docteurs ne paraissent-elles pas à travers les voiles de l'allégorie, et la science , à l'aide des lumières bibliques el patrologiques, hésile-l-elle à y reconnaître un motif général, plus ou moins modifié, selon les circonstances el les lieux, par une suite infinie d'innombrables variations? Cela ne nous paraît point contestable; nous ne croyons pas, en conscience, qu'il faille chercher ailleurs la clef de ces mystères prétendus. Pour tout comprendre ici, le principe infaillible el rationnel est de tout juger du point de vue^chrétien. Le ciel, le purgatoire , l'enfer , le service de l'Eglise, la vie sociale, l'œuvre magnifique tirée du ^haos par le Dieu des dieux ' , tel est le cadre unique où '^os artistes prirent leurs fécondes inspirations. Ce que ^ousne comprenons pas bien fut parfaitement intelligible ^ux âges de foi qui nous précédèrent, et le secret pour *oul découvrir sous nos corniches et sur nos façades est dans le plus ou moins de temps , de réflexion et d'analyse qu'on apporte à leur examen.
Maintenant revenons à nous-méme , et mentionnons certaines particularités qui ne seront peut-être pas sans intérêt:
* Deus d€t>j?»m Dominus. (Vs. iLiiy i. )
r L'exécution de nos modillons est, en général^ foi bonne. Quel que soit le type de beauté ou de laide» adapté aux figures, elles sont traitées avec un soin qti atteste une école remarquable. L'expression calculée c savamment rendue des passions diverses y prouve qu'oi avait alors une science de physiognomonie bien arrêtée En un mot , ce n'est pas là un art grossièrement enve loppé^ comme aux x* etxi® siècles, dans les langes d'un enfance pauvre et inculte; c'est le fait d'une inventioi ingénieuse , d'une composition facile; et même dans c que les poseâ ont souvent d'écrasé et, si l'on veut^ d ridicule, on retrouve les combinaisons d'une imaginalio assez riche pour ne se répéter jamais.
2'' Ce soin de la forme se dislingue dans tout l'ensembl du travail. Néanmoins oii observe une différence à ce égard entre les parties haute et basse de Tédifice^ Ver le chevet, quelques traces d'Une exécution moins parfait se révèlent , et nous avons cité deux chapiteaux , entr autres , dont l'ornementation caractérise encore le xii siècle; au contraire, en se rapprochant des grande portes., on voit clairement , surtout le long des trois oi quatre dernières travées , le fini du xiii** dans le poli de chapiteaux à crochets et le choix plus délicat de la figur humaine. Celle-ci n'y adopte qlie plus rarement le masques sataniques, dont la répétition est si fréquente d l'abside aux deux bras de la croisée.
3° Celte époque avancée de la sculpture chrétienne que le gothique, dépouilla de ses bizarreries, se manifesË encore par l'absence des obscœna. Un seul, dans ce graa nombre de modillons , s'y rencontre avec des caractère certains. Quant à la possibilité de quelques autres , ell ne se pose que sur de simples conjectures , et rien ne non dit précisément quMIs aient existé.
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4*" La plupart des sujets oui un o&as, propre , spécial et indépeudaDt. Toi£l parait se ten»iiier à eux-mêmes , et ils forment à eux sepls une pensée complète^ D'autres>cèmme nous en ayoos \n dans les GroisiUons^ se rattachent à uoe scène xTensemUe, elconcouneni à un tout qui a son u&Ué et ses détails. -- El que savons-nous ^'il n'y avait paslàunpoëme entier dont nous n'apereevons plus que des épisodes y et dont les chants, séparés comme ceux de Dante et du Tasse > auront perdu , sous la pierre et la chaux qui nous en cache la suite , le lien secret de leur multtdle dépendance ? Qui peut nous dire si chaque pièce n'est pas un caractère à part, une leUre, un mot liiéroglyphique, offrant un sens, complet eu non , mais essentiellement attaché à la pièce suivante, et dont nous B'avons plus la révélation? L'existence de cette population si oombreuse de moines , de laïques, de guerriers, d'artisans et de princes , de reines et de religieuses , d'anges et de démons, d'hommes et d'animaux; ces penchants divers ^. ces goûts variés pour les occupations les plus précieuses ou les plus incompatibles de la vie humaine ; ces rires et ces douleurs, ces chants de joie et ces pileuses tristesses , tout ce qui se déroule à nos regards ûe trahit-il point une intention formelle, un plan pré- ^nçu et suivi jusqu'au bout? De la seconde moitié du xuiVsiècle à la renaissance, plus de deux cents ans se sont écoulés pendant lesquels l' usage des modillons resta oublié dans l'architecture, et encore cette dernière époque ne les employa-t-elle d'abord qu'avec une grande Parcimonie. La lettre est restée sur nos monuments; *^is l'esprit s'est perdu , et quelque jour nous pourrions ^ien nous étonner de retrouver dans tels vieux manuscrits ^ grimoire explicatif de ces prodiges indéchiffrables.
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Alors viendra le mot de Ténigme, et avec lui la preuv que rien ne fut purement capricieux dans cette profusio de figures séculaires, et que l'Eglise peut les adopte toutes comme autant de signes de sa pensée. .
5** Quant à la végétation, sauf les feuilles d'acanthe de chéne^ et quelques autres en petit nombre que non avons signalées, elle est toute de caprice, et sembl venir d'une main qui s'était peu appliquée à rendre en c genre les variétés infinies de la nature. On sait d'ailleui qu'il en est presque partout ainsi de la flore mur^( Jusqu'à la belle époque de l'ogive, elle s'est restreini dans un cadre étroit. Mais nous serons dédommagés d cette espèce de stérilité par ceux de nos grands chap teaux qui se rapportent à cette période. Quoi qu'il e soit, les corbeilles, mêlées par trois ou quatre aux me dillons de chaque travée et qui surmontent les coIqh nettes, sont joliment traitées, fort bien fouillées, et malgré le fréquent retour des mêmes dessins, elle établissent, au milieu des motifs multipliés qui les pré cèdent et les suivent, une diversion empreinte de discei nement et de goût.
6® Ainsi donc cette vaste conception réunit dans so ensemble toutes les natures dont se compose le mond visible et intellectuel : l'espèce humaine, les races ani maies, les plantes, les bons et les mauvais anges l'étude, les arts, les travaux des fils d'Adam, le repc des élus , les instruments de musique , les costumes, le impressions de l'âme, les mille attitudes du corps, toi s'y présente avec sa forme propre, et l'on s'étonne, e étudiant tant de détails, qu'ils aient pu se revêtir c caractères si vrais , si complètement satisfaisants. L'ans tomie y est parfaitement traitée; les membres y ont un
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souplesse vitale, et, ce qui suppose un mérite que les h(Miunes compétents sauront apprécier, parmi tant de figures et dé masques, pas un type ne ressemble à un autre; tous expriment des affections différentes, et jusque dans leurs ressemblances même ont quelques nuances qui ne permettent pas de les confondre. Combien cet intérêt a pu s'accroitre du concours de la peinture qui devait les couvrir autrefois, et dont quelques-uns conservent encore de faibles traces !
Mous nous sommes arrêté longtemps sur cette matière; le lecteur nous le pardonnera en faveur de notre intention. Nous avons eu dessein, en nous arrêtant ainsi , d'en donner une idée juste et complète. Trop souvent les descriptions restent insuffisantes dans les choses d'archéologie. Ici nous ne faisons pas seulement de l'histoire; c'est de l'art aussi que nous traitons ; et , comme Ta dit avecbeaucoup de justesse un de nos contemporains les plus compétents, « c'est uniquement dans ces détails que la science réside". » Il faut donc écrire de telle sorte, que, notre livre à la main, on puisse reconnaître au besoin, dans un examen rendu plus facile , la fidélité matérielle de nos descriptions, et la valeur des principes que nous émettons.