CHAPITRE XII
^PPABBiL. — Signes làpidàibes. — Coupe des pierres. — Régularité des assises. — Badigeon; faut-il absolument le bannir des édifices? — Abus '^grettables. — Anciennes fresques. —Découverte des signes lapidaires.— Observations à ce sujet. —Dans quels buts ces signes ont été employés. —
* M. DidroD , Hisi. de Dieu , p. 595.
2S2 niSTOiUE DE LA CATHEDRALE
Leur variété. — Analogues observés sur d'autres moniBnents. -— Ces signes appartiennent aux frères maçons du moyen Age.— Ils aident à la chronologie du monument. — Analogie avec Sainte-Radégonde de Poitiers.
L'appareil de notre basilique ne devait pas être moins remarquable à Tintérieur qu'au dehors : l'architecte a suivi pour Tun et l'autre les mêmes principes. Les pierres de taille garnissent la surface des murs, toutes coupées carrément 9 mais de dimensions irrégulières qui diitiî> nuent toujours plus en s'éloignantdu sol. Cette différence donne aux échantillons des mesures qui varient de 0,80 cent, à 0,40 cent, de long , et de 0,50 cent, à 0,25 cent, de hauteur. C'est surtout dans la seconde zone, au-dessus des galeries, que cette diminution est sensible.— Nous en avons donné le motif ", et ce système, fidèlement continué jusqu'au point le plus élevé de l'édifice, confirme ce que nous avons dit à cet égard d'une intention bien arrêtée du plan primitif. Quelques pierres, surtout vers le haut de la première zone , sont enchevêtrées les unes dans les autres de façon à dessiner une sorte d'opt^s inserlum; mais elles sont en assez petit nombre , et leur aspect, ne frappant que des regards peu exercés, ne nuit en riea a l'effet de la régularité générale. Quant aux claveaux des arcades qui se dessinent sur l'ensemble de l'appareil , o« qui forment leurs intrados, aussi bien qu'aux portes et aux fenêtres, ils ont presque partout de 10 à 20 cent. ? ne ressortenl en rien hors du plat des murs, et n'y apparaissent que par la coupe arrondie des petits échantillons qui les composent. On sait que cette méthode est celle du roman tertiaire. Les assises sont d'ailleurs, chacune considérée à part, d'une parfaite régularité. Les
* 2* partie, ch. v , p. 8î.
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matériaux s'y distribuent, dans toute la longueur de Tédifice^ sur des proportions exactement identiques^ au moins quant à leur hauteur ; leur longueur même n'y varie que fort peu d'une pierre à l'autre. Cette méthode n'étant pas même interrompue par la succession des différentes travéeSfOn a eu soin d'y assujettir jusqu'aux piliei^s qui les séparent^ elles tronçons des colonnes dont se forment ces élégants contreforts^ étant coupés au niveau des assises du mur^ s'y relient naturellement et contribuent à leur donner une perspective qui ne manque ni de grâce ni d'une certaine dignité. Dés couches de ciment rougeâtre servent de lit aux assises et divisent par des lignes verticales et horizontales les masses de calcaire siliceux qu'elles unissent.
Les défauts de la pierre, où le silex se trouve mêlé au grain, lui forment des taches disgracieuses et nuisent parfois au poli de sa surface. Cette église est^onc une de cellesoù une sortede badigeon devient indispensablequand on ne peut les couvrir, dans toute leur étendue , de ces magnifiques peintures que le moyen âge aimait tant à leur prodiguer, fen fait de badigeon , il est difficile, nous le savons, de prendre un parti et d'établir une théorie que certains archéologues n'attaquent pas. Mais , si nous faisons personnellement profession d'une grande indépendance dans nos opinions sur la matière, nous avouons <iussi ne vouloir favoriser en rien un absolutisme irréfléchi qui rejette un moyen parce que c'est lui, et croit Baeilleur (le n'en avoir pas que d'en adopter un qu'il méprise. C'est pourquoi nous nous garderons de désapprouver la teinte légèrement jaunâtre employée ici il y a une soixantaine d'années, et par-dessus laquelle des liserés ï^ses, imitant le ciment des join^, suivent habilement
les segments des murs, les claveaux des cintres, les voussoirs des voûtes , et laissent eu un mot à l'appareil sa coupe naturelle jusque dans ses moindres irrégularités. De la sorte, on cache à l'œil toutes les difformités inséparables de la pierre employée , et rien ne s'oppose aux investigations de l'antiquaire cutieux de constater quels principes de litbotomie furent appliqués au monument *. Cette méthode une fois admise , on peut regretter qu'elle n'ait pas été suivie dans le nôtre avec un discernement toujours égal. Quelques chapiteaux^ certains modillons surtout, ont souffert des couches trop épaisses qui les empâtent, qui détruisent le fini des ciselures , et rendent parfois méconnaissables une feuille, un instrument, une expression de visage. Heureux quand elles ne condamnent pas à Toubli des inscriptions ou des sculptures intéressantes ! Un homme entendu, imposant au manœuvre l'autorité de ses conseils, surveillant la confection du lait de chaux , dirigeant la brosse loin des détails qui pouvaient la craindre , eût rendu un grand service en conservant leur fraîcheur à ces beaux ouvrages du XIII* siècle : mais cet homme ne devait guère se rencontrer quand on plâtrait les absidioles, quand s'élevait la balustrade au moins inutile du pourtour intérieur, quand presque partout, excepté chez nous ( hâtonsnous de le dire) , sous prétexte de se donner du jour , on remplaçait par des verres blancs deux ou trois panneaux de chaque verrière , les privant sans scrupule et pour jamais de la suite d'une légende ou dé Timage des donateurs. Il faut avouer aussi qu'un discernement éclairé
' Voir notre opinion à ce sujet dans le Compte rendu de la scptièffle ^essioâ du Congrès scientilique tenu au Mans en 4859 ^ 1. 1 , p. 386.
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^résida , lors de la conslruclion , à la pose des pierres |ui forment l'ensemble de Tappareil. On eut soin de leur hoisir un côté extérieur exempt des taches que le silex ' imprime; aussi ne rencontre-t-on ce défaut que sur un issez petit nombre. Mais la pierre a noirci , et présente in quelques parties de Tédifice un aspect qui justifie emploi du badigeon , soit que cette teinte sombre lui ienne de l'influence des siècles^ soit qu'elle ait son iriDcipe dans l'humidité qui pénètre les murs, au détrilent desquels de grosses maladresses administratives ot maintes fois surhaussé le sol extérieur; soit enfin a'il faille l'attribuer à un derniter reflet des peintures |ui jadis revêtirent toute la surface du monument. Il n'est pas douteux en effet que ce genre d'orne- Qentation^ si fréquemment usité dans les beaux siècles le Tart chrétien, n'ait contribué à la mâgnific/ence de iotre vaisseau. Sous les couches peu épaisses de la baux qui recouvre toutes les parois , on retrouve des couleurs variées où le rouge dominé, et qui indiquent i coup sûr des enduits primitifs sur lesquels se distin- ^e&t encore des fragments de personnages , des drapeies et d'autres espèces de décorations. Ainsi, au-dessus les deux ou trois premières arcades de communication înlre la nef et le bas -côté septentrional , au bas de église , on remarque les traces obscurcies de guirlandes lui se promènent d'une retombée à l'autre sur toute a courbure de l'ogive. Dans la croisée du nord , aulessus de l'emplacement consacré à l'ancien autel, fenlre-colonnement se colore toujours de vagues nuances ïue le badigeon n'a pas entièrement effacées.— L'autre bras du transept , nommé dans les vieux titres Chapelle ^ ApAires, et qui sert aux offices de la paroisse, conserve
trës-disUncIs les nimbes dont s'enlouraienl naguère les tètes apostoliques. On aperçoit même très-bien sur toute la surface de la voûte d'innombrables étoiles à huit rayons, dont la couleur a été dénaturée par la chaux qui les a recouvertes, mais qui ressortaient sur un fond bleu-ciel très-reconnaissable en certains endroits. Non loin do là , près de l'ancienne porte de Sainte-Croix, dite aujourd'hui de VEvêché^ se trouvait un petit autel auquel était attaché un titre de chapellenie, et que surmontait un tableau mural dont les restes présentent encore, à travers la chaux qui le masque^ toute la portion inférieure d'un personnage agenouillé. Vis-à-vis, et dans la nef opposée, un tableau entier, découvert par nous eo 1847, et dont nous parlerons en son lieu, témoigne qu'à la fin du XVII' siècle on n'avait pas encore perdu le goût de ce genre de décoration. Enfin, dans tout le pourtour des nefs secondaires, on aperçoit plus ou moins çà et là des preuves de cette ancienne splendeur dont les principales églises de Poitiers s'étaient aussi revêtues. C'est surtout dans l'espace affecté au déambulatoire que la cathédrale en conserve des souvenirs. A travers les nombreuses éraillures du badigeon qui couvre les murailles et leurs colonnes, une teinte uniforme tirant sur le noir semble former le fond d'une grande mosaïque approchante de celle qu'on a fait revivre à Saint-Savin. Tout indique donc un plan général d'ornementation appliqué jadis aux voûtes, aux piliers et aux parois latérales; de tout quoi il ne nous reste plus que les croix de consécration espacées dans chaque travée, et reproduites en rouge et en bleu sur la dernière couehe de badigeon.
Mais sur les murs sont encore semés d'autres témoi-
;flages d'un temps reculé. Nous leurdevoos une menlion péciale, comme tenant par un côté intéressant à l'histoire e Varchilecture du moyen âge, et à celle de notre moument en particulier, dont il éclaire aussi les origines. Un jour^ montant l'étroit escalier de l'un des cloche- 3ns qui flanquent le chevet, nous crûmes remarquer [ue les pierres appareiUées étaient toutes notées d'un igné différent pour chacune d'elles, quoique assez ïOavent renouvelé sur un grand nombre. Une recherche iltentive nous démontra bientôt que nous avions sous les yeux un système suivi de figures muettes , mais signi- Kcalives, dont la réunion cachait une idée dans leur singularité même. C'étaient des signes lapidaires tels, à la différence près de leurs formes variées , qu'on en a Ipouvés depuis aux châteaux de Coucy et de Vincennes , au palais de justice de Paris , aux cathédraleis de Reims et de Strasbourg , et encore, malgré cette variété de formes , beaucoup se ressemblenUls dans ces localités éloignées '. (Voir pi. IX.) *
Parmi ces innombrables caractères, il en est beaucoup qu'on peut prendre au premier abord pour différents de teilains autres» et qui ne sont en réalité qu'une reproduction d'eux-mêmes sous d'autres aspects. Cette illusion est due à la position de la pierre , qui , sans égard à celle du signe > a été mise ou de côté ou, sens dessus dessous. On comprend que dès lors la figure produite frange de tournure et paraisse indiquer un caractère nouveau qu'elle n'a pas réellement; les lettres, par exemple, ainsi renversées, peuvent représenter un Z ppur un N,
* Am, archéol., t. ii , p. 246 ; — t. m , p. 5\ .
(les M pour des S , eic. Celte obsen^ation , rendue plus sensible sur notre planche, se confirme par une foule d'ol)jets dont la forme est indépendante de la position de la pierre, et qui se présentent diversement, quoique toujours reconnaissables : tels les fers de lance, les croix, les outils, et mille autres qui, horizontalement ou verlicalement posés ^ ne peuvent jamais être pris que pour eux-mêmes. Nous avons eu soin , dans la planche citée, de reproduire plusieurs de ces variétés.
Au premier examen, nous pûmes croire que cesstgnes avaient dû servir à Tarchitecte pour rassembler ses matériaux et les faire concourir plus facilement à Tenseinble qu'il voulait édifier. Dans cette hypothèse, il aurait désigné lui-même telle marque pour telle portion de rédifice; au nombre des pierres taillées et réunies dans le chantier commun, où elles attendaient leur destination, on aurait choisi pour une colonne, pour le chevet, pour telle nef ou telle baie, toutes ce1k5s auxquelles la main du tailleur aurait imposé la même empreinte. Mais nous abandonnâmes bientôt cette conjecture, en reconnaissant que rarement les mêmes signes se rencontrent sur deux pierres qui se touchent ou qui composent une môme partie. Il fallut donc se persuader que c'étaient de simples marques de tâcherons , au moyen desquelles ils faisaient reconnaître leur ouvrage et réclamaient leur salaire. Comme à présent, ils étaient payés à des époques fixes , soit à la fin de chaque semaine. C'était pour ne pas confondre leurs labeurs et leurs droits qu'ils apposaient sur chaque pierre dégrossie par leur marteau une espèce de signature. Cette opinion , que nous avons vue partagée depuis notre découverte par des antiquaires,
els que MM. Didron, Malpièce et Violel-le-Duc ' , se onfirme par la plupart des formes adoptées. Un instinct e métier semble avoir en eflFet présidé le plus souvent [fl choix de ces formes. Après les initiales, qui se renouvellent fréquemment (n<>* 17, 35, 41, 47, 65 , 66 , 75 , 80, M, etc.)) on y reconnaît des instruments et outils de naçonnerie, Téquerre (22 , 49 , 55) , la règle (13) , le narteau (132), le compas (36, 73), le racloir (133); puis les objets empreints d'une pensée religieuse, des croix [84, 108, 124); des crosses (45, 78, 99), dont on explique fort bien la présence; des figures de géométrie ( 57, 58, 62,108), des instruments de musique (91 , 93), et jusqu'à des poissons, idée inspirée peut-être par le voisinage d'une rivière (31, 61) , et une foule d'autres nés du seul caprice ou de quelque raison particulière de l'ouvrier. — Nous croirions d'ailleurs volontiers que certains signes eussent pu être comme des armes parlantes exprimant des noms propres ou des sobriquets des travailleurs. Combien de nos contemporains ont encore pour noms de goerre ou de famille Laharpe, Lacroix, Salmon (saumon ) , Goujon , Laflèche , etc. Quelquefois aussi nos artistes se plaisent à voiler la signature apposée à leurs oeuvres d'un mystérieux monogramme , pour Tinterprétation duquel l'œil a besoin de rintelligence. Tel un habile graveur de TAnjou a signé quelques-unes de ses planches des majuscules GO traversées horizontalement par un dard^ qui forme sa dernière syllabe.
Beaucoup de nos pierres sont privées de ce moyen de ï^nnaissance. Nous croyons avec M- Didron qu'elles ïï'en ont pas moins leur marque spéciale sur l'une des
* ^«n. arehéol, ubi suprà.