CHAPITRE XV
Voûtes. — Effet général des voûtes dans Farchitecture. — Caractères partic-^^. tiers des nôtres. — ^Raison naturelle de la différence de l'élévaCfon posr certaii^ ^s travées. — Raison symbolique. — Hauteur des nefs sous voûte. — Caract^jv des arcs^oubleaux. — Matière et légèreté des claveaux. — Les nervures «t leur ornementation. — Description des coupoles des voûtes; .— - Inscripti(m «Je la première travée méridionale. —Premières phases de l'existence du motm^ment. — Voûtes des bas-côtés. — Description des clefs de voûte de la nef oe«trale , — du bas-côté nord , — du bas-côté sud. — Traces d'anciennes peintures appliquées à toute cette ornementation. — Style particulier du croisillon sud. — Observation sur une prétendue analogie entre Saint-Piene de Poitiers et Saint^Front de Périgueux.
Nous voici arrivés à Tune des plus curieuses et des plus intéressantes parties de la basilique chrétienne. Si nous devions raconter l'histoire des voûtes dans leurs rapports avec les églises , nous dirions par quels genres de progrès elles arrivèrent à la perfection de la dernière époque romane et de la période gothique, qui la suit immédiatement. Mais nous ^rof tirions de notre sujet. Observons seulement quel charme résulte, dans rarchiteclure religieuse, de ce croisement des arceaux qui n'appartient qu'à elle , de ce mélaiige gracieux de lignes droites et courbes, de moulures et de profils si divers, que l^s monumçnts civils nous ont empruntés , mais dont l'effet séduisant n'est originaire que de nos églises. (PL VI- ) Voyez d'ailleurs comme les voûtes du xi* siècle , qui 1^
[.plus généralement adopter, sont pitoyables et tristes ec leurs vives arêtes, les rugosités de leurs surfaces, mesquinerie de leur développement, comparées à Télétion grandiose, à la régularité des claveaux et aux vastes aaensions données à celles des constructions ogivales ! i abordant Saint-Pierre de Poitiers par sa grande porte Miane, on est saisi aussitôt de l'harmonie qui résulte smille intersections de ses innombrables arcades. L'œil, pénétrant devant lui , aperçoit surtout et observe cuîusement , non pas , comme on nous Va fait dire sans stesse S rabaissement successif des voûtes depuis l'entrée jus- 'au chevet , ce qui serait un contre-sens assez remarlable, mais cet abaissement des trois premières travées ientales considérées relativement aux cinq qui les livent (ccc). Celte différence existe effectivement. Elle itra dans les principes de l'art jusqu'à l'ère de la tranlioD , non moins que dans ceux de la liturgie '. Alors on evait, comme on le voit encore dans beaucoup d'églises irales du Poitou , de l'Anjou et de la Normandie , la nef usque le choeur, et le chœur plus que l'abside. On vouil distinguer ainsi la place de Tévêque ou du presbytère, )mme une sorte de lente particulière dont les proporons moins vastes avaient quelque chose de plus respecible et de plus mystérieux. Le lieu pu s'élevait l'autel vail également, parcelle disposition spéciale, une disnclion propre qui s'accordait bien avec l'habitude, Copiée dès le commencement, de le couvrir d'un ciAormm u baldaquin, et de l'entourer de rideaux. Celte remarque 'a pas échappe à un habile architecte d'Anglelerre, qui
* BuUet. monum. — Congrès archéologique de ToUieis , t. ix, p. 647.
* ^. encore BuUet. munum. , t. u , p. 70 , el t. iv , p. 325.
Zi2 ' HISTOIRE DE LA CATHÉDRALE
vienti tout à l'heure encore , de la mettre à profit dans le Straffordshire ^
Quant au chœur, qui* pendant longtemps fut tout un avec le sanctuaire, on conçoit qu'une raison d'acoustique Tait fait surbaisser : la voix des chantres y trouvait un moyen de plus grand développement par une moindre somme d'efforts. Aussi n'a-t-on voûté d'abord, dans les églises, que l'espace consacré au clergé el aux chantres^ Mais une raison symbolique nous est donnée de cet arrangement par le pieux et savant évoque de Monde : il voulait que les prêtres entourant l'autel et le premier^ pasteur sous ces cintres affaissés pensassent à l'humilité^ dont ils doivent donner l'exemple en proportion de lai grandeur et de l'importance de leur dignité '. Nous de— vous donc regarder ce caractère, dans notre cathédrale ^ comme la conséquence d'un système réfléchi, et non , selon la pensée de Bouchot ^ comme le fruit d'un plan primitif abandonné après la construction des trois huî-^ tièmes de la voûte. Ce même système se retrouve ailleurs consacré quelquefois par des caractères différents. A Saint-Front de Périgueux, par exemple, les coupoles de la voûte s'élargissent plus de l'ouest à l'est , de même que la pensée humaine s'élève davantage et s'agrandît plus en se rapprochant de Dieu.
Quoi qu'il en soit, nos voûtes, qu'on accuse assez géné^ ralement, mais à tort, selon nous, d'être un peu basses, n'en ont pas moins , dans la nef centrale , 29 met. 50 cent.
• M. Pugiû, à qui lordShrewsbury doit sa cjiarmantc église gothique de Scbealdte. H paraîtrait qu'en Angleterre l'observance de celle règle se serait prolongée jusqu'après l'introduction du slyle ogival.
^ Durand , loc. cit.
* ^fin. d'^gtii7.,p. Ub^éd, de < 644.
DE POiTlEAS. 345
d'élévation au-dessus du pavé. Les trois premières dont nous venons de parler n'ont que 24 met» 20 cent.; c'est donc pour le milieu du vaisseau une différence en plus de 5 met 30 cent. C'est cette différence qui a déterminé rinégale hauteur des chapiteaux de la nef médiane , et qu'on a remplie , à droite et à gauche , au-dessus de l'arc triomphal , par un mur plein s'élevant des arcs de communication à la rencontre des formerets (dd). Sur quelques-uns de ces massifs, restent encore certains vestiges de peinture polychrome que nous avons signalés cidessus. (Ch. XII , p. 285.)
Les arcs^oubleaux sont tous en ogive équilatérale, et marquent bien par leur coupe la date quMl leur faut assigner (e). Ils ont de 30 à 40 cent, d^épaisseur en tout sens 9 et par là donnent un appui énergique à la masse qui pèse sur eux -on les voit même se renouveler dans les parois où de simples formerets n'auraient pas suffi à la poussée, et, concourant à l'harmonie générale, à peine perceptibles comme moyen de solidité, ils expliquent à l'observateur attentif le secret de Télonnant équilibre qui Qiaintient à leur place tant de pierres demeurées inflexi- Ues depuis plus de six cents ans. Cependant on devait craindre que de telles arcades ne parussent un peu lourdes ; on a allégé cette apparence en lés bordant d'un tore qui court dans un refend pratiqué à leurs angles , ^dis que le système des claveaux, taillés en petit appaï^il irrégulier de 1 5 à 20 cent, de large sur uûe longueur de 3o à 40, et n'en ayant pas plus de 1 8 à 20 d'épaisseur, ajoute encore à la légèreté des voûtes par le peu de poids ^w tuf ou carbonate de chaux qu'on y a employé. Enfln la ^aste portée des reins surélevés en coupoles profondes ^vaii besoin également de renfort et d'une ornementation
5f4 HISTOIRE DE LA CATHEDRALE
»qui dissimulât le nu de chaque berceau. C'est à quoi servent les huit nervures qui partent de chaque clef comme les rayons d'une étoile, et vont retomber par moitié, les unes sur les abaques des piliers , les autres sur la pointe des formerets, où des figures de princes, de démons, d'anges ou de grimaciers, semblent un reflet des modillons qu'ils dominent , ou un défi nouveau jeté à la singularité de leurs formes (/*).
Après ces remarques générales , revenons vers le chevet, pour nous rendre compte de chaque travée en particulier.
Les deux premières n'ont point, il s'en faut , la grâce et l'élégance des autres. Construites dans le dernier quart du XII* siècle , croyons-nous , elles portent son empreinte dans la manière de leurs nervures, formées, pour la nef médiane, d'un fort massif plat sur les angles duquel se développent deux boudins en retrait, et qui vient, d'un coin à l'autre de la conque , se croiser au point central avec un autre de même style (g). Ce genre varie un peu dans les collatéraux , où le massif intermédiaire est remplacé par un tore de plus fort diamètre. Derrière cette première division de la voûte, une demi-rtravée nervée en cul-de-four (Jï) est soutenue par le même système dans les trois absides , et marque pour chacune la place originelle d'un autel. Ici domine donc l'arc en tiers-point. C'est toute la décoration de cette partie de l'église, à la sévérité de laquelle s'assortissent très-bien toutes les sculptures adjacentes. Les points d'intersection ne sont interrompus par aucune baie; quatre petites lunettes seulement, découpées en étoiles, en croix grecques, en losanges, etc., s'en rapprochent à égale distance.
En parlant de l'inscription sur laquelle on a voulu
ïblir une date de fondation incompatible avec les carac-, ^ du monument , nous eh avons indiqué une seœnde, stée jusqu'à présent inaperçue, et dont il est temps de os occuper. On peut s'étonner du silence obstinément idéàsoQ égard, car, aussi visible que l'autre, elle 3upe une place analogue dans la travée correspondante midi. Elle n'a que quatre lettres placées chacune sur des tores qui se croisent à la clef , et ces lettres forment mot ADAM. (PL I , fîg. 5.) La difficulté, sinon l'impos- ^ complète de donner à ces caractères un sens rai- )Qab)e en les prenant pour de simples initiales , nous tpeacher vers l'opinion que nous nous sommes formée it d'abord : ce doit être un nom propre, fort commun iiUeurs au moyen âge, et qu'ont porté plusieurs ttiHes du Poitou. C'est probablement celui de l'archife è qui est dû le plan de l'église. On trouve , en effet, rs la fin du xii"" siècle, les premiers noms des archites dans les grandes constructions ", et ce fait, admis f la science, s'accorde bien avec le style de nos voûtes de la fenestration qui les éclaire.
La 3« travée, qui ne diffère pas des deux précédentes p son élévation, a cependant des traits remarquables lia font distinguer des autres dans les trois nefs : ses rvures se multiplient, s'épanouissent en huit branches nces et arrondies , et descendent , comme toutes les très déjà décrites, du centre de la coupole vers les îhivoltes des arcades, pour aboutir à une. petite face itôt grotesque , tantôt sévère ou gracieuse (/). On reconnaît facilement jusqu'ici la première phase Texistence du monument. A peine les murs en furent-
M.de Caumont, UUU somm. d$VarchiL , p. 479.
ils élevés sur ua développement de 30 met., et cela avant mémo la fin du siècle qui avait vu mettre la main à Tœuvre^ que le Chapitre, jaloux de rentrer dans son église et d'y être chez soi , se hâta de faire achever cette portion. L'office canonial n'y souffrit donc qu'une interruption assez courte, grâce à la rapidité des travaux, qui eurent bientôt rendu le chœur et le sanctuaire disponibles. Ce dut être alors une jouissance bien pure aux bons chanoines de Saint-Pierre de présider, pour ainsi dire, chaque jour aux progrès d'un ouvrage qui était le leur, auquel certains d'entre eux s'intéressaient peut-être à titre de maîtres massons ou de tailleurs d'imaiges , et dont la pensée leur revenait plus belle et plus douce quand , au milieu des pierres pui s'élevaient sôus leurs yeux, ils chantaient dans le symbolique langage du psalmisie : Jérusalem quœ œdificaiur ut civitas ' /
Nous avons reconnu l'abaissement systématique et bien calculé des voûtes au-dessus de l'espace consacré à Toffice et aux cérémonies liturgiques. Maintenant nous avançons d'une travée, et déjà elles s'élancent pour ne plus s'abaisser dans toute la longueur de la nef centrale; pour les ailes, elles conservent d'une extrémité à l'autre une même hauteur : ce sont des bas-côtés çropremeni dits. Mais elles partagent avec celle du milieu les avantages qne l'art s'est plu à lui prodiguer : ce sont de simples boudins en archivoltes se promenant au-dessus des arcades ogivées, et descendant à côté des tailloirs pour s'y arrêter brusquement sans aucun appui, ou bien se reposant du côté opposé sur des têtes animées qui leur
* Jérusalem que Ton bâtit comme une ville, dont toutes les parties sont unies entre elles parrait^ment. ( Ps. cxxt, 3. )
DE POniEllS. 517
senent de consoles ; ce sont encore des clefs de voûte Il ès-habilement sculptées, et qui méritent une mention particulière. Nous allons donner une idée de chacune.