RÉGIMENTS DE DRAGONS
Le maréchal de Bellisle, qui a été mestre de camp général des dragons et ministre de la guerre, raconte de la manière suivante les origines de cette arme dans un mémoire écrit de sa main vers 1 740 :
« C'est Gustave-Adolphe qui le premier a fait usage à cheval d'un nombre de soldats volontaires ou choisis par distinction dans toute Tinfanterie, pour se porter diligemment avec ce corps aux lieux qu'il voudrait surprendre. Le hasard lui en fournit l'idée dans la première invasion qu'il fit en Allemagne. Un nombre considérable de soldats de ses troupes étant allés en maraude sur des chevaux qu'ils avaient enlevés dans la campagne pour piller un château défendu par une bonne garnison, dont ils revinrent chargés de butin dans les 24 heures, quoique ledit château fut éloigné du camp de i o grandes lieues, Gustave, surpris de leur diligence et admirant le courage avec lequel ils s'étaient rendus maîtres de
cette forteresse, leur fit grâce, et réfléchissant de suite aux avantages qu'il pourrait tirer de cette espèce de troupe, il employa sur-le-champ ces maraudeurs pour une expédition qui lui réussit, et depuis il eut toujours un corps de 3 à 4000 de ces sortes de fantassins choisis achevai, qui furent nommés dragons. »
Cette légende ne présente rien de surnaturel; elle doit être vraie. Mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que le maréchal de Brissac s'était trouvé 80 ans auparavant en face des mêmes faits, dont il avait tiré les mêmes conclusions, et que, depuis le règne de Henri II, il y a toujours eu en France des arquebusiers à cheval, des carabins, des mousquetaires, c'est-à-dire des dragons, de l'infanterie montée. Pendant les guerres civiles de la fin du xvi« siècle, la moitié de l'infanterie était à cheval, possédait des bidets pour faire rapidement la course, la traite, le trajet de ses quartiers au point qu'il s'agissait de surprendre. Nous ne croyons pas beaucoup nous avancer en disant que l'invention des dragons n'appartient ni à Gustave-Adolphe, ni à Brissac, qu'elle appartient aux soldats de tous les temps et de tous les pays, et surtout aux soldats aventuriers du moyen âge. Peut-être faut-il chercher l'origine du nom des dragons dans leur manière de faire la guerre plutôt que dans les souvenirs de la mythologie, et n'y voir qu'un dérivé du verbe latin ira-
Régiments de dragons. 273
here^ tragen ou dragen en allemand, traghettare en italien.
Gustave-Adolphe a sans doute mis à profit Taptitude de ses soldats aux aventures fructueuses et régularisé ce qu'il ne pouvait empêcher; il a perfectionné le service des dragons, c'est certain, mais ridée ne lui a pas été révélée par le hasard.
Le maréchal de Bellisle se trompe encore lorsqu'il dit que Tinstitution des dragons en France est due aux maréchaux de Rantzau, de Goësbriant, de Gassion et de La Ferté, qui avaient servi avec Gustave-Adolphe et qui avaient été témoins des entreprises extraordinaires de ses dragons. Nous croyons assurément que le contact des troupes françaises avec les armées allemandes pendant la guerre de Trente ans, a été très-instructif pour nous, et nous croyons aussi à la juste influence exercée dans nos rangs par les hommes de guerre que cite le maréchal de Bellisle. Il n'en est pas moins certain que le service des carabins a été régulièrement organisé chez nous avant la guerre de Trente ans, que dès Tannée 161 5 chaque compagnie de chevau-légers posséda un peloton de carabins, qu'en 1621 ces pelotons de carabins furent réunis en un seul corps, qui eut à sa tête un mestre de camp général, Amauld de Corbeville, et que Richelieu comprit 6 régiments de dragons dans son organisation des troupes à cheval en i635.
Si les arquebusier» à cheval, carabins et dragons, qui avaient rendu de brillant'i services quand ils existaient à l'état de bandes attachées aux régiments d'infanterie et formée» avec les meilleurs tireur» et les hommes les plus audacieux de ce-i régiments, n'ont pa» conservé leur valeur et leur prestige lorsqu'on les a réunis pour en former des régiments de troupes à cheval, c'est que, cessant d'être recrutés avec des soldat» de choix, et se trouvant commandés par des ofliciers qui obéissaient malgré eux à l'esprit du temps, et, on peut le dire, à l'esprit français, ces corps perdaient bientôt de vue l'objet de leur institution, négligeaient le fusil pour l'épéc et le cheval, s'imprégnaient exclusivement de» idées delà cavalerie, et finissaient invariablement par se fondre dans cette cavalerie, dont ils ne se distinguaient plus.
C'est Ivouis XIV qui a fixé le service des dragons, en leur accordant un état-major et des privilèges qui en ont fait une arme à part et attrayante pour la jeune noblesse. L'institution des compagnies de mousquetaires comme école et pépinière des jeune» orficier» eut une influence considérable sur le» idées de ceux-ci et »ur Timportance que prit l'arme de» dragons.
Voici comment le maréchal de liellislc raconte que le goût des dragon» vint à I^ouis XIV. Dans la guerre qui précéda la paix des Pyrénées, les dragons allemands de La Ferté firent plusieurs
Régiments de dragons. 275
actions hardies et extraordinaires qui excitèrent l'enthousiasme du jeune roi, et firent naître chez lui le désir de posséder un régiment pareil. Ce corps, qui suivit Louis XIV dans sa première can>pagne de 1667, fit si bien dans tous les sièges de la Flandre, que Louvois, qui était aussi bon courtisan qu'habile ministre, proposa au roi d'augmenter le corps. C'est ainsi qu'on arrive à l'édit du 2 avril 1668, qui créait la charge de colonel général des dragons, et à celui du 1 7 mai 1 669 qui organisait le corps. Ce dernier acte royal commençait par ces mots : « Considérant que nous avons sur pied 2 régiments de mousquetaires à cheval^ dits dragvns. »
Pendant la campagne de 1672, en Hollande, pays si bien fait pour le rôle des dragons, Louvois en créa 4 autres régiments. L'élan était donné. On savait qu'on plaisait au roi en levant des dragons, et à la paix de Nimègue, en 1678, 14 régiments échappèrent aux réformes et demeurèrent sur pied.
Jusque-là les dragons n'avaient été employés qu'à pied, et ne s'étaient servis de leurs chevaux ^e dans les étapes et pour se transporter rapidement d'un point à un autre. S'ils eurent quelque^ fois à combattre à cheval, ce fut par hasard, dans des fourrages. La base de leur service était à pied, et comme ils étaient constamment mêlés à l'infanterie, vivant de la même vie et de ses sentiments,
ils ne cherchaient nullement à faire concurrence à la cavalerie. L'édit du roi du 2 5. juillet i665, antérieur à rétablissement du corps des dragons, portait déjà que le régiment des dragons du roi, et les régiments semblables qui pourraient être mis sur pied, tiendraient rang dans Tinfanterie, en toutes marches, logements, gardes et autres fonctions militaires, du jour et date de leur création et établissement, et qu'ils seraient réputés du corps de Tinfanterie.
Après la création de la charge de colonel général des dragons, ceux-ci formèrent une arme à part ; leurs régiments ne furent plus mêlés à ceux de rinfanterie; ils prirent en toute occasion la gauche des régiments d'infanterie.
La guerre de 1688, en augmentant le nombre des régiments de dragons, en portant ce nombre au chiffre exagéré de 48 régiments, amena le changement d'esprit de l'arme et une certaine diminution dans l'estime où on la tenait. Nous suivons toujours le mémoire du maréchal de Bellisle, qui parle ici de choses qu'il avait vues et bien vues.
Ce nombre excessif de régiments obligea les gé* néraux à s'en servir à cheval, non-seulement dans les détachements, convois et autres occasions semblables, mais aussi à les placer sur l'ordre de bataille dans les lignes aux ailes de la cavalerie.
Cette nouvelle méthode donna lieu à l'ordon-
Régiments de dragons, 277
nance du i^' décembre 1689 qui prescrit : que lorsque les régiments de dragons et de cavalerie se trouveront ensemble, ceux de la cavalerie prendront toujours la droite; que cependant Tofficier commandant tous les corps pourra faire marcher les dragons à la tête ou à la queue, ou les mêler parmi les troupes de cavalerie, comme il le jugera à propos.
Indépendamment de ce rang acquis dans la cavalerie, les dragons conservent toujours avec rinfanterie 'celui qui leur a été assigné par l'ordonnance de i665, en sorte qu'ils sont réputés infanterie en garnison et devant les places, et cavalerie en rase campagne.
Ces dispositions furent modifiées indirectement, et sur la demande des officiers de dragons, par l'ordonnance du 3o juillet lôgS, portant que lorsque des officiers d'infanterie, de cavalerie et de dragons se trouvent ensemble, ceux d'infanterie, à grade égal, commandent préalablement à ceux de cavalerie et de dragons dans une .place fermée, et que ceux de cavalerie et de dragons commandent préférablement à ceux de l'infanterie en campagne ; que les officiers de dragons doivent, au surplus, obéir à ceux de la cavalerie, lorsque les commissions sont du même jour. Ceci mettait les dragons toujours à la gauche. L'infirmité française aidant, ils devaient tendre à se fondre *dans la cavalerie. Ils n'y ont pas manqué. Si les dragons n'ont pas II. 16
disparu, c'est que les progrès des sciences de la guerre, dominant les instincts chevaleresques, poussaient impérieusement les troupes à cheval vers le service d'escorte, de reconnaissances, d'éclaireurs et de tirailleurs, et qu'au xviii® siècle les dragons à peu près seuls étaient en état de faire ce service. L'introduction des hussards, au commencement de ce siècle, et la formation des chasseurs à cheval aux dépens des dragons, après la guerre de Sept ans, sont la preuve de cette tendance et aussi d'une certaine inaptitude des dragons à se maintenir dans leur rôle. Leur bonne conduite pendant les guerres de la République et de l'Empire, en Orient et en Espagne, où ils ont montré ce que peut faire une troupe sachant se servir de l'arme à feu comme le chasseur et pouvant suppléer les cuirassiers dans la charge, ont sauvé les dragons. Puissent-ils s'en souvenir et considérer le tir comme leur principale affaire !
Nous avons dit que la charge de colonel général des dragons date du 2 avril 1668.
Celle de mestre de camp général des dragons n'a été créée que le 17 décembre 1684.
Il n'y a jamais eu de commissaire général pour les dragons.
Les deux officiers généraux des dragons jouissaient, dans leur arme, des mêmes droits, prérogatives et privilèges que les officiers de même titre de l'état-major général de la cavalerie.
Régiments de dragons, 279
A la suppression des charges générales en 1 788, les dragons prirent rang après les hussards qui sortaient de la cavalerie, et avant les chasseurs, qui sortaient de leurs rangs.
Le règlement du i®' janvier 1790 a placé les dragons dans les troupes à cheval, à leur rang d'ancienneté, immédiatement après la cavalerie proprement dite.
Nous avons donné en tête des régiments de cavalerie la description des costumes que la cavalerie a portés à des époques déterminées. Nous devons agir de même à Tégard des dragons, en rappelant la liste écrite de la main de Louis XIV, qui donne des indices sur la tenue d'une partie des régiments de cette arme en 1690. Voici ce qu'était devenue cette tenue vers Tannée 1740.
Sur i5 régiments de dragons jentretenus, 12 portaient rhabit et le manteau rouge : Royal, le Dauphin et Languedoc portaient Phabit et le manteau bleu.
La culotte était bleue dans Colonel général, La Reine, Le Dauphin et Languedoc ; elle était rouge dans les autres. Tous les régiments portaient des bas, comme Tinfanterie, et ces bas étaient blancs.
Les revers, les parements et la doublure des habits, ainsi que les vestes et les bonnets, étaient généralement de la couleur opposée à celle de rhabit, c'est-à-dire bleus ou ro.uges. Cette couleur
28o Histoire de la Cavalerie.
de distinction était verte dans 2 régiments, et cramoisie dans I autre.
Indépendamment de leur bonnet de guerre, tous les régiments avaient le chapeau galonné d'argent avec la cocarde noire. Les boutons étaient partout en métal blanc.
Les housses et chaperons de l'équipage du cheval suivaient la couleur distinctive du corps. Le galon d'équipage était partout blanc.
Jusqu'en 1763, cette tenue des dragons n'a subi que de légères modifications. Cette année, tous les dragons prirent l'habit vert, la veste et la culotte chamois, l'aiguillette de la couleur distinctive, le manteau gris blanc, et le casque des volontaires de Saxe.
Les tambours des régiments royaux portent la petite livrée du roi; dans les autres régiments, les tambours portent celle des mestres de camp avec le collet, les revers et les parements de la couleur distinctive du corps.
Nous renvoyons aux notices pour les particularités.
Le casque à la Schomberg, donné en 1763 aux dragons, fit naître un incident singulier. Les dragons qui, dans ce temps-là, méritaient leur réputation d'enfants terribles devenue proverbiale, et que leurs héritiers actuels ont si peu l'ambition de soutenir, prétendirent, paraît-il, se présenter partout casque en tête, voire à l'église. Il fallut, pour
Régiments de dragons.
faire cesser cet abus, une décision circulaire, donnée à Versailles le 11 mars 1765, et signée du duc de Choiseul.
« Sa Majesté, considérant que lorsque les dra- « gons ne sont pas de service à Téglise, ils doi- « vent être considérés comme particuliers, et par « conséquent remplir les devoirs que la décence « et Fédification exigent-. Elle veut, en consé- « quence, que les dragons soient tenus de lever « leurs casques et d^avoir la tête nue à Téglise « avec le reste des fidèles. Vous aurez agréable « d'y tenir la main. »
Nous avons parlé ailleurs des modifications apportées à la tenue des dragons par les ordon-
nances qui se succédèrent de 1775 à 1779, ordonnances dont le principal objet, en ce qui regarde les dragons, fut de porter à 24 le nombre des régiments de cette arme, et nous avons transcrit au chapitre des régiments de cavalerie la partie du règlement du i®"* octobre 1786, qui renferme la description de Thabillement et de Téquipement des cavaliers. Cette description s'applique aux dragons avec les différences suivantes :
« Les régiments de dragons porteront Thabit et le surtout en drap vert foncé-, la veste en drap blanc -, et la culotte de peau blanchie.
« Lesdits régiments (excepté celui d'Artois) seront partagés, par ordre d'ancienneté, en 6 classes, dont chacune aura sa couleur distinctive.
îi.
•fî^J.
« La première comprendra 3 divisions, chaque division de 2 régiments ; la seconde sera de 3 régiments divisés par i et 2 ; les 3 classes suivantes seront chacune de 4 régiments formant 2 divisions, et la dernière ne sera que de 2 régiments. Le I®' régiment de chaque division portera les revers et parements de la couleur affectée à la classe dont il sera; le second le revers seulement.
« Ceux qui porteront les boutons jaunes auront les poches en travers; et les poches en long seront affectées à ceux qui auront des boutons blancs, le tout comme ci-après :