RENAISSANCE FRANÇAISE
Il est plus difficile encore de signaler en France la nuance et le moment qui séparent la céramique du moyen âge de celle de la Renaissance, qu'il ne Ta été de trouver cette transition en Italie. Là du moins un fait est presque dominant : c'est la recherche ou plutôt Tépanouissement de la poterie émaillée ; c'est Tenvahissement du modeste atelier du lK)Ccalajo par les adeptes de la grande peinture et du style élevé. Chez nous une ornementation nouvelle s'est glissée peu à peu sur les poteries courantes, et les mêmes hommes ont dû appliquer sur les mêmes matières, aujourd'hui le décor pratiqué par leurs ancêtres, demain celui destiné à illustrer leurs enfants.
Ci'ia s'(»x|»lii(|U(», la Renaissance italienne était un fait presque forcé; des sociétés uoiivellrs, issues des déchirements du moyen âge, cher-
rées, comme on peut le voir dans ce pot à surprise du Musée du Louvre, et dans une foule d'autres produits dont nous nous occuperons plus spécialement en étudiant l'œuvre de Palissy ?
Il est donc extrêmement difïicile, nous le répétons, de déterminer la dale et la provenance de beaucoup de terres vernissées de la Renaissance. Par une comparaison attentive et en rapprochant des pièces certaines échelonnées par époques, nous avons cru pouvoir fixer ainsi les caractères dominants de certains ateliei's : les terres vernissées en vert pâle, d'une teinte parfaitement uniforme, sortent des usines du Beauvoisis et se succèdent du moyen âge jusqu'à l'époque de Louis XUI sans autre changement que le style, ainsi que le démontre une charmante veilleuse à jour conservée au Louvre et sur laquelle reposent deux époux couchés côte à côte dans le même lit.
Les vases d'un vert vif jaspé de flammules plus foncées proviennent de l'Ouest, c'est-à-dire de Saintes, de la Chapelle des Pots ou de Rennes. Une pièce exposée à Rennes même, par M. le docteur Aussant, en nous montrant les caractères du travail de cette localité, nous a fourni une date et un monogramme inconnu. L'usage seul de cette faïence est déjà curieux : c'est une sorte de corbeille à deux anses, destinée à présenter le pain bénit aux fidèles; la paroi du fond, assez élevée, représente la Cène; la partie antérieure plus basse et cintrée porte des têtes d'anges et des rosaces ; les anses latérales sont simplement tordues; derrière sont gravées la date et le monogramme : 1593. H.. B. Cet ouvrage se relie étroitement aux vases sigillés ornés d'armoiries aux hermines, et a une parenté évidente avec les œuvres poitevines.
A quels signes reconnaître les poteries de Sadirac, près Bordeaux, dont l'importance est constatée par des titres authentiques? En 1520, deux céramistes y travaillaient; ce sont Pey Boneau et Papon, et ils devaient fournir en grande partie à la consommation de Bordeaux, car en 1591 Philippe Petit, marchand de cette ville, acheta à Sadira ce six grosses d'ouvrage de potherie de verderie bonne et marchande comme sont chauffettes, plats, cscuelles et autres ouvraiges » au pri de huit francs bordelais le tout. Chacun de ces objets revenait ains^ sans les droits, à sept sols environ, c'est-à-dire à peu près dix francs de notre monnaie.
Nous avons parlé de la difflcullé d'assigner une date précise aux
r>n8 HISTOIRE DE LA CÉRAMIQUE.
rtiliefs, qui se reconnaissent à leur vernis vif, uniforme et pro comme un email sur métal, ont persisté alors même que Temploi y^
couleurs polychromes était en pleine vogue.
Mais passons, car il est une question historique bien plus iitij^^or' tante à aborder; c'est celle de la part directe qu'ont pu avoir les x^^^' jolistes italiens dans la transformation du goût fran(;ais, lors de ^^ Renaissance.
Dès que le bruit de la découverte de l'émail stannifère se fut pandu chez nous, des artistes italiens accoururent pour chercl fortune en fondant des usines nouvelles. De 1494 à 1502, un certa Jérôme Solobrin s'établit à Amboise ; c'était sans doute le frère
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Leocadius Solobrinus, de Forli, dont on possède un ouvrage signé. ^
Lyon, sous Henry III, Jehan Francisque, de Pesaro, Julien GambyiK^ ^"■^^ de Faenza et Sébastien Griffo, de Gênes, fabriquaient la majoliqu» -•=*^^- En 1588, Jehan Ferro, de l'Altare en Montferrat, ouvre à Nantes uv .M^mt usine à vaisselle blanche; Jacques et Loys Ridolfe, de Chaffagiol-^*lo, fondent, en 1509, une faïencerie à Machecoul; enfin, au Croisic, c'^^ *^st encore un Italien, Horacio Borniola, qui reprend l'usine du potii^^ier Gérard Demigennès. Cette curieuse immigration, "i^nilrrpirMM Ri — ——n jamin Fillon et de Laferrière-Percy, pourrait faire supposer qu'ils ■ m prompte et complète transformation s'opéra dans l'industrie françai Que pouvaient opposer au torrent envahisseur, en 1547, Jacqi Régnier, en 1552, Regnault et Jehan Potier, en 1595, la veuve guet, ces fabricants de terraille habitants de Troyes ? Abraham Vallo; établi à Fontenay-le-Comte en 1581, Palissy lui-même avaient-il force de résister à cette mode nouvelle et à la passion dont les grî s'étaient épris pour les majoliques italiennes?
Eh bien, telle est chez nous la vitalité des idées nationales qu^^^ '^ goût des vases étrangers fut une mode passagère, un luxe de curios -* ^' les artistes venus du dehors se soumirent si vite à nos mœure, mc:!^;^^'*
fièrent si complètement leur pratique, qu'aujourd'hui les hislorier^^^'^' aussi bien que les chercheurs de raretés, ont peine à découvrir f^^^^ preuve de leur passage.
D'ailleurs, avec cette souplesse qui est l'un des caractères de l'e^ prit français, nos altistes n'attendirent pas l'introduction des secrets étrangers; ils allèrent au-devant.
On sait que, pendant bien longtemps, les écrivains spéciaux ont
REiNAlSSANCE. 359
lu faire honneur à l'Italie des remarquables pavages du château d'Ecouen : on les attribuait tantôt à un membre de la famille délia Robbia, tantôt à quelque autre transfuge des usines à majolique; on les donna même à Bernard Palissy, bien que leur provenance ne pût Ts^iro Tobjet d'aucun doute puisque, dans des arabesques, on trouvait œtte indication : k roden — 1542. M. André Potier fut le premier à ipprocher de cette mention le nom de Macutus Âbaquesne Figulus^ té dans la Chronologie de l' illustre ville de Rouen. Aujourd'hui, grâce aux découvertes de M. E. Gosselin, nous pouapprécier l'importance de l'usine de Rouen, et des travaux faits pour le connétable, d'après la pièce suivante :
« Masseot Abaquesne, esmailleur en terre, demeurant en la paroisse Notre-Dame de Sotteville-lez-Rouen, confessa avoir eu et reçu compta^nt de noble homme maistre André Rageau, notaire et secrétaire du Roy, recepveur de ses aydes et tailles en ceste ville de Rouen, la somme de cent escus d'or soleil suret tant en diminuant que rabattant sur le prix et sommes deubz en quoi ledit Abaquesne disoit avoir réduit avec bault et puissant seigneur messire le connestable grand maistre de France pour certain nombre de carreau de terre esmaillée que ledit Abaquesne s'estoit submis et obligé faire audict sieur connestable, de laquelle somme de cent escus d'or au soleil, ledict Abaquesne s'est tenu pour content et en a quictté et quitte icelluy sieur connestable, ledit receveur et tous autres, présent à ce Marion Durand, femme dudit Abaquesne, et Laurens Abaquesne, fils dudit Masseot et de ladite ™arion, affirmant estre âgé de 21 ans et plus, ainsi qu'il en a esté Pi*ésentement attesté par lesdits père et mère, lesquels après ladite *einm^^ autorisée pour ceste fin se sont submis envers ledit sieur '"^cepveur que à raison de ladite somme ainsi receue par ledict Aba- •luesne. Icelluy recepveur n'avoit porté dommage ni inconvénient, et ^ ocelle somme en cas dessus dit ont plege et cautionné ledit Masseot ^^ se sont constitués pièges, payeurs, respondeurs, débiteurs et ren- ^^Urs^ avec luy ensemble et un seul pour le tout sans division, et est à ^^^"^oîr qu'ils quittent à ceste fin de ladite somme de cent escus d'or au soleil reçue par ledit Masseot en paravant ce jourd'hui et caution pour ^* l>aillée d'icelle somme de Guillaume de Liez ainsi qu'il a paru par ^^îte lettre de caution d'icelle somme de cent escus d'or soleil passée ^^^ant les tabellions de Rouen, le mercredi 20*" jour de février der-
nier passé, laquelle et ceste présente ne vallent que pour une seule el à ce tenir obligent ledit Masseot et cautions tous leurs biens. »
Ainsi signé ;
c( M. Abaquesne, la croix de Marion Durand, et un écusson, marque de Laurcns Abaquesne. »
Cette quittance est du jeudi septième jour de mars 1548, et elle prouve le prix que le connétable, grand appréciateur des œuvres d'art, attachait aux travaux du potier normand.
Du reste, la réputation d'Abaquesne était faite au moment où il travaillait pour le duc de Montmorency; en 1.535, il avait décoré une:^ salle faïencée de l'hôtel de ville du Havre, connue sous le nom d Logis du Roi, et on connaît dans le manoir de Bévilliers, près d'Har» (leur, un pavage presque semblable inscrit du millésime de i55 Cette réputation ne se bornait pas à la fabrication des carreaux de r vêtements; les documents publiés par M. Gosselin montrent le poti chargé en 1545 ou 45, de la confection de 546 douzaines de pots terre éwaillée à l'usage des apothicaires. Ces vases de pharmaci c'était alors la vaisselle en usage, la platerie de table étant enco généralement en étain. La fabrication de ces nombreux pots n'emp»-«: j^jpochait pas la continuation des carreaux ; en 1555, Abaquesne doit s'vM .^r^=ibsentcr de Rouen, et il laisse à sa femme le pouvoir de poursuivre s-s^r^ ses débiteurs, maison même temps il emprunte 40 livres qui lui so' <m: -■ onl nécessaires « pour les carreaux qu'il est te7iu bailler et fournir poi^r- ^cmwf parer les seules et autres édifices de messire le connestable de France.
Peu après, il étend ses illustres relations; le 22 septembre 1557, m donne quittance à AndréRageau, secrétaire des finances du roi, d'uM somme « de 559 livres tournois pour la façon et fourniture de certa: nombre de carreau de terre esmaillée qu'il avoit cy devant entrepris de fîiire et parfaire pour le sieur Durfe, comme gouverneur de mo seigneur le Dauphin (plus tard François 11) selon les pourtraits et d vises que ledit Diirfe lui avoit baillés à cette fin, en ce compris IT livres tournois pour son rembours de semblable somme qu'il a payées pour la façon des casses de liois et nattes ou a esté mis et enchâsse? ledit carreau. »
Dans quelles constructions furent employés ces revêtements? esl-ce h Madrid, ce château de la faïence, comme l'appelait ironiquement IMiiliherl Delonne?En 1557, c'était lui précisément qui dirigeait les
RENAISSAiNGE. 561
travaux, et il ne serait pas impossible qu'il eût permis l'emploi des
'f?rres émaillées, au moins en pavage.
Depuis cette époque, on ne trouve plus mention d'Abaquesne dans
les archives de Rouen, mais on y voit qu'il eut des successeurs, et que
son art ne périt pas avec lui; voici, en effet, un acte passé par sa veuve,
devant les notaires de Rouen, le 14 décembre 1564 : « Fut présente
Jfarion Durand, veufve de défunt Masseot Abaquesne, en son vivant
esmailleur en terre, demeurant en la paroisse de Saint-Pierre du
Chastel de Rouen, laquelle de son bon gré s'est submi^ et obligée, et
par ces présentes se submet et oblige envers noble homme maistre
Bemabé Barat, lieutenant particulier pour le Roy, au comté et bail-
lîage de Montfort Lamaury, présent au nom et comme procureur et
stipulant pour révérend père en Dieu, messire Martin de Beauluc (ou
do Beaulieu), abbé de Coullomby et de Vallasse, maître des requestes
ordinaires du Roy nostre syre et chancelier de la reine mère du Roy,
' promettant que ledit seigneur abbé aura agréable le contenu de ces
présentes, et luy fera ratifier toutes fois et quentes.
« De fournir (on avait écrit d'abord : fournir, mais on a ajouté : faire et fournir) audit sieur abbé dedans le jour et feste de saint Jean- Baptiste prochain venant, en ceste ville de Rouen, le nombre et quantité de quntre milliers de carreau émaillé de couleurs d'azur^ blanc, Janine et vert^ bon, loyal et marchand, le tout contenant en tous sens trois pmilces jovxte et stiivant le ponrtraict que ta dicte Durand a baillé ^t lii^ré es mains dtidict sieur Barat, au parmi duquel pourtraict est fio^ir^é un carreau à quatre paons et\ carré dans lequel il y a aussi XX boisez et un F au milieu et à V entour dudict carreau quatre autres ^^^^^ eaux joignant à cel duparmij en forme de lozenqes; lequel pour- ^'^icit a été présentement paraphé par lesdits tabellions. Cette submis- '"^^^^ €t obligation ainsy faicte moyennant le prix et somme de trente- **^ livres pour chacun millier dudict carreau, sur lequel prix ledict •'^r^îXta présentement payé par forme d'avance à ladite veuve en mon- ^^i«:^ de douzaine de présent ayant cours, la somme de dix-huit livres poia^- demi-millier dudit carreau. Et le reste ledit sieur Barat audit ^^'^*> a promis le payer et advencer à ladicte veufve, h sçavoir : sem- Wa^V>le somme de 18 livres pour chacun demi-millier de carreaux jusi\^ ù la fin du total paiement qui se monte la présente vendue alors cV ^iissyque à cette veufve livrera. «ludict Barat dcmy millier dudict
ui
carreilu jtisques à la pleine et entière livraison d'iceluy nombre de quatre milliers de carreau.
« Signé : la croix de la veuve Abaquesne et Barat. »
Abaqucsnc, on se le rappelle, avait ses ateliers à Sotteville-lès- Rouen, bien que son domicile fût dans la ville même, paroisse Saint- Vincent; sa veuve demeurait en la paroisse de Saint-Pierre du Chastel ; quant à Laurent, leur fils, il avait formé un autre établissement sur "^ '
la paroisse de Saint-Pierre-l'Honoré, où, sans doute, il continua Texer- ^
clce de son art, bien que les archives ne conservent aucune pièce qui ^ le prouve.
Voilà pour Rouen; ailleurs le mouvement fut le même : à Narbonne^ M. le baron Charles Davillier a été presque témoin de la découverted'u four à poteries dorées, sur la butte appelée lou Moulinasses (les Moulins) ; peut-on supposer que des Mores, fuyant la persécution espagnole auraient essayé de fonder là leur industrie? Il est bien plus probable qu'il s'agit d'une création nationale ayant pour but de lutter cont l'introduction, alors si considérable en France, des ouvrages d» Manisès.
En Poitou, Ton rencontre souvent des fragments de ces vases de pha macic en forme de cornet un peu étranglé par le milieu, que les Ita-^^-* -* liens nomment albarelli; les uns sont chargés de feuilles de persil ave» reflets métalliques, et on peut leur supposer une origine italo-mores que, mais les autres, beaucoup moins fins et simplement décorés e bleu, vert et violet brun, semblent de fabrication locale, ainsi quc^ M. Benjamin Fillon en avait émis l'opinion avant que des documen authentiques vinssent changer ses suppositions en certitude.
Ainsi, des que le mouvement produit par la découverte de l'émail^ d'étain s'accentua chez nous, nos potiers se mirent à l'œuvre et furen prêts en même tempsque les céramistes venus d'Italie pour faire école.
Quant aux ouvrages à histoires^ comme on peut supposer que furent ceux d'Amboise et de Lyon, les dilettanti osent à peine en chercher les rares spécimens parmi les poteries anonymes sortant de la forme ordinaire des majoliques italiennes. M. Alfred Darcel est le premier qui ait abordé de front la difficulté dans son Catalogue des faïences peintes du musée du Louvre. Classant parmi les objets nationaux un certain nombre de pièces d'un même service, que possédait depuis longtemps ce musée, il en donne cette curieuse description :
.ar-
vec
.-rres-
en
ue
^nts
ni
^z<€. Ces pièces montrent tous les caractères de la faïence italienne de
la. ^;^3Conde moitié du seizième siècle, mais sont signalées par quelque
d«^^»- ^r-'^îté dans la couleur, par un certain air de parenté dans les tètes,
ps3*.Tr une certaine recherche du réel dans la peinture des édifices, pour
oi^^^l^s où il y en a de représentés, et par l'emploi d'un jaune parlicu-
X\ m^ir pour enluminer leurs façades ; enfin des inscriptions françaises tra-
c^5^^^ au revers en bistre noir, souvent bouillonné au feu, expliquent le
s^i m j^t représenté. Ce français y est néanmoins italien par la forme, tel
cg^^m^ devaient l'écrire des ouvriers étrangers établis depuis quelque
tc^cTB ps en France. »
^ans une discussion lumineuse du travail de M. le comte de Laffé-
:*e-Percy sur les usines de Lyon, M. Darcel établit que Sébastien
fîo, Génois, a créé en 1555-1556 la faïence tiouvelle en cette ville
m royaulme de France; que Jehan-Francisque, de Pesaro, a dû
lier la sienne vers 1558-60, et qu'enfin Julien Gambyn et
s^nenge Tardessir, natifs de Faenza, ont travaillé entre 1574 et 1588,
lim façon de Venise. L'auteur en conclut que le service à inscriptions
:nçaises, décoré dans le genre des majoliques d'Urbino, doit être
•€i des mains de Jehan-Francîsque de Pesaro, lequel avait fait for-
e en exerçant son art au moment où il cherchait à empêcher les
dt^mjix Faentins de lui créer une concurrence.
IPious admettons volontiers cette théorie; il existe toutefois dans le
corxmierce bon nombre de majoliques indéterminées, négligées peut-
êt¥-e parce qu'elles n'offrent ni perfection de dessin, ni harmonie de
teintes, et qui doivent être l'œuvre des autres Italiens venus chez nous;
s*"* certains plats un rouge vif détonne par sa vigueur même, signe
*^^Adent de la pratique de Chaffagiolo; d'autres modelés en bleu et
P'iA tôt enluminés que peints, annoncent l'influence faentine; tout cela
^^t faible, car on comprend que les Italiens exilés étaient, non les ha-
*^*los. mais les fruits secs des ateliers célèbres; aussi ces velléités de
"*^^or à histoires s'effacent promptement. La majolique protégée par
u^s jirinces italiens, fournissant les vases (/a pompa destinés à l'orne-
^^^tation des tables et des dressoirs, avait sa raison d'être, son succès
Assvxi^. dans notre France, tendant à la démocratie, où l'industrie ne
povxvait subsister qu'à la condition de satisfaire au besoin du grand
nottibre, la faïence peinte devait périr ou changer de condition; elle
sc lïiodifia donc dans les mains mêmes qui l'avaient importée.
Aussi la question a-t-elle changé de terrain; ce n'est plus vers de prétendus initiateurs qu'il faut tourner les yeux pour chercher les origines de notre art de terre moderne; un spectacle plus intéressant appelle les investigations de l'historien ; la lutte n'est plus enfermée dans le cercle étroit des intérêts de quelques hommes ; cette lutte est celle des idées. Et si, dans le conflit d'un moment entre les ouvrages nationaux et ceux de l'étranger, entre les terres vernissées et la faïence, nous voyons enfin un genre surgir et s'asseoir définitivement, il n'y a là ni vainqueurs, ni vaincus, mais un fait de l'ordre moral : l'obéissance inévitable à la satisfaction des besoins nouveaux créés en faveur du plus grand nombre.
ur
A. BEnifARD PALISST.
Uneimposantefiguredominelacéramiqucfrançaiseduseizièmesiècl c'est celle de Bernard Palissy. Exalté d'abord à l'excès, dénigré pi tard, ce grand homme demande à être étudié sérieusement et reprendre sa véritable place ; elle est glorieuse à tous les points vue, car, pour nous, Bernard est non-seulement un inventeur, m encore la personnification éloquente du goût français. On aura b chercher, même d'après ses aveux, à quelles œuvres il a dû ses ins rations, quek écrits contemporains l'ont poussé à l'imitation des et infimes de la création, il demeurera toujours l'observateur judicie le chercheur infatigable, qui a voulu trouver autour de lui la mati et le modèle de ses ouvrages et qui, dédaignant de s'approprier idées mises en vogue par un penchant vulgaire pour tout ce quL étranger, sut faire une poterie nouvelle sans rien emprunter à sonne.
Ouelques-uns des biographes de Palissy le font naître en i ^ 4)6 ou 1510 à la Chapelle-Biron, en Périgord; à son langage, M. Bt^njamin Fillon le déclare Saintongeois. Ce qu'il y a de certain c'est (jgve les bords de la Charente furent témoins de ses labeurs, de ses mis(?»'"^s et de son triomphe.
Fils d'artisan, son éducation fut bornée; point de lettres comme disait alors, mais les seules notions indispensables pour rinslruclicrj^*^^ vulgaire d'un simple ouvrier. Livré très-jeune aux travaux de vitrerie, qui comprenait la préparation, l'assemblage des vilraii ^^ ^
Colorés et la peinture sur verre proprement dite, il sentit se développer t*û lui les instincts de l'artiste, et « tout en peindant des images pour t'xister^ » il étudiait les maîtres de la grande école italienne ; il exerçait tn même temps la géométrie.
Ses dispositions laborieuses lui lîrent bientôt trouver trop étroite la carrière que lui offrait le pays natal ; il embrassa la vie nomade des artisans de son temps et se dirigea d'abord vers les Pyrénées. Après un certain séjour à Tarbes, il parcourut les provinces du Midi et de i'Est,, visita la basse Allemagne, le Luxembourg, les Flandres, les Pavs-Iîas et les Ardennes. Dans ces courses diverses, il observait beauooup^ et le grand livre de la nature lui révélait des secrets qu'il eût ^îiîiieinent cherchés ailleurs. « La science se manifeste à qui la cherche, il Iti reconnaît, et c'est en anatomisant, pendant quarante années, la ïiiatrîce de la terre, » qu'il s'élève au-dessus des idées et des connaissances de son siècle. Lorsque, plus tard, cet homme extraordinaire consigna en divers écrits le résultat de ses recherches, à force de justesse d'esprit et de simplicité vraie dans le style, il arriva à faire ^^ son livre un modèle d'éloquence persuasive. Inventeur dans les sciences aussi bien que dans l'art, on lui doit les premiers éléments des dindes géologiques, et l'on s'étonne de trouver dans ses pages naïves It3s meilleures méthodes d'agriculture, la théorie des puits artésiens ^^t. de la force expansive de la vapeur.
Mais laissons l'écrivain, le naturaliste, le physicien pour ne nous
Occuper que du potier. Bernard Palissy avait terminé ses voyages en
*S3î) ; il était revenu s'établir à Saintes et s'y était marié, vivant du
P'^oduit de ses ouvrages de verrier et de quelques opérations d'arpen-
^g"^- Sa vocation devait se manifester par le plus singulier des
«a^iîài-ds : ce Sçaches, dit-il à Théorique, qu'il me fut monstre une
^^I><^ de terre, tournée et esmailléc d'une telle beauté que deslors
' ^*^ ^x-ay en dispute avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs
P**o j>^s qu'aucuns m'auoient tenus en se mocquant de moy lors que je
P^^>^c3ois des images. Or, voyant que Ton commençoit 5 les délaisser
^^ I^ays de mon habitation, aussi que la vitrerie n'auoit pas grande
f^qvicste, ie vays penser que si i'avois trouvé l'invention de faire des
Ê^irxriux ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle
OîAonnance, parce que Dieu m'auoit donné d'entendre quelque chose
Ac \a pourtraiture ; et deslors sans auoir esgard que ie n'auois nulle
connoissancc des terres argileuses, ie me mis à chercher les esmaux, ^ -^^^ ^^^ j^ comme un homme qui lasle en ténèbres. »
Les écrivains sur la céramique se sont tous ingéniés à savoir quelle ^^i^ K K'^xh pouvait être l'œuvre qui avait mis l'artiste saintongeois en dispute ^^^^^^^uti avec sa pensée. Les uns ont voulu que ce soit une porcelaine orientale, ^ ^^^ M ^c, les autres une faïence primitive allemande, les poteries de Nuremberg^g»^^ ayant une certaine ressemblance avec celles de Palissy. M. BenjaminMiM: i Fillon, après avoir avancé que la coupe en question devait être de la^^ J fabrique d'Oiron, revient sur cette opinion, et demeure convaincu»-* qu'il s'agit d'une pièce à reliefs et à émail blanc de l'usine de Ferrare.^ Antoine de Pons était parti en 1553 pour ce duché, où il avait étel^-^ ^^^ s'unir à Anne de Parthenay, fille de la douairière de Soubise, Michellei^ ^ de Saubonne, première dame d'honneur de Renée de France, femm<5^ ^ d'Hercule d'Esté. Revenu en 1559, il avait connu Palissy et était9 devenu son protecteur. Il est donc admissible qu'au nombre des présents offerts à la jeune mariée, et parmi les curiosités rapportées par son époux, figuraient les majoliques, alors si estimées, faites dans la fabrique du duc d'Esté, et que Palissy avait pu les admirer. Une autre circonstance confirme M. Fillon dans la pensée que le potier de Saintes dut ses inspirations à la faïence italienne. Vers le commencement de l'année 1545, au moment où François P''se trouvait à la Rochelle, des corsaires de cette ville prirent un vaisseau espagnol chargé de poteries : « Il y avoit grand nombre de terre de Valence et plusieurs coupes de Venise. Le roy commanda qu'on luy en apportast; ce qu'ayant fait, jusqu'au nombre de grands coffres pleins, il en donna h « .
plusieurs dames, et pour la grande beauté qu'il y trouvoit, il retint ^c»
tout ce qui estoit de la ditte vaisselle... »
Voilà donc notre homme attaché sans relâche à ses pénibles labeurs, broyant des matières sans nombre, construisant des fourneaux, cuisant à grands frais des tessons de poterie enduits de substances qui, dans ces conditions, ne pouvaient ni se parfondre à point, ni servir de base solide à des expériences subséquentes. Des essais non moins infructueux tentés dans les fours des potiers de la Chapelle-des-Pots mirent Palissy « comme en non chaloir de plus chercher le secret des esmaux. » En 1545, les gabelles venaient d'être établies en Saintonge, et les commissaires chargèrent Palissy « de figurer les isles et pays circonvoisins de tous les marez salans dudit pays. » Cette mission lui donna
^juelque relâche, et, lui ayant procuré de l'argent, l'encouragea à
recommencer ses recherches. Il eut l'idée, celte fois, de faire cuire ses
émaui dans les fours des verriers et un commencement de fusion lui
prouva qu'il était dans la bonne voie. « Dieu voulut, dit-il, qu'ainsi
((que ie commençois à perdre courage... il se trouva une des dites
«épreuves qui fut fondue dedans quatre heures après auoir esté mise
« au fourneau, laquelle espreuve se trouua blanche et polie de sorte
« qu'elle me causa une ioye telle que ie pensois estre deuenu nouuelle
« créature. »
11 so mit donc à construire un four de même forme que ceux des
verriers, charriant lui-même la brique, puisant l'eau, composant les
mortiers, maçonnant, accomplissant à lui seul plus de besogne que
trois ouvriers. Or l'usine construite, les terres préparées, il fallut
nuit et jour, pendant plus d'un mois, broyer les matières qui devaient
produire l'émail blanc; cette fois, le fondant manquait, et une cuisson
de six jours et six nuits ne put glacer les pièces. Désespéré, Palissy
se retnel à broyer sans laisser refroidir le fourneau; il brise des pots,
préparcî des épreuves, mais, le bois lui manque : « ie fus contraint
« brusler les estapes (étais) qui soustenoyent les tailles de mon jardin,
« lesquelles estant bruslées, je fus contraint brusler les tables et
« planchers de la maison afln de faire fondre la seconde composition.
« J'estois en une angoisse que ie ne saurois dire ; car i'eslois tout tari
^6t desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau. Il y
« auait plus d'un mois que ma chemise n'auoit seiche sur moy,
« encoTcs pour me consoler on se moquoit de moy, etmesme ceux qui
a me deuoient secourir alloient crier par la ville que ie faisois brusler
« le pi ancher : et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et
"* ^stimoit-on estre fol. » Après s'être reposé quelque temps en
^^^ci^^nt à ses faibles ressources et au temps qu'il lui faudrait pour
P^P^^^er une nouvelle fournée, Palissy voulut se faire aider par un
^'^'^^-^r en poterie commune; il le nourrissait à crédit dans une
^'^^^^e, et au bout de six mois il dut le congédier en lui donnant ses
»e 'ï*::^ ^nts ^^^ salaire. Après des efforls surnaturels de travail , il
>ar\i.^^^ reconstruire son fourneau, y mit des vases et poussa le feu ;
^^^^ de nouveaux malheurs l'attendaient : « Le mortier dequoy
< i '•^ V^ois massonné mon four estoit plein de cailloux, lesquels sentant
^v \^ A^éhémence du feu lorsque mes esmaux se commençoient à liquiî-
a lier, se creuerent en plusieurs pièces, faisans plusieurs pets el « tonnerres dans ledit four. Or ainsi que les esclals desdils caillou? « sautoient contre ma besongne, Tesmail qui esloit deia liquéfié e « rendu en matière glueuse, print lesdils cailloux et se les attacha pa « toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela s « fussent trouuez beaux. » Il découvrait cette nouvelle tare en pr< sence de ses créanciers, qui étaient accourus dans l'espoir d'obteni leur payement en marchandises, et qui voulaient encore se faire livrt à vil prix les pièces peu endommagées, « mais, ajoute-t-il, par ce qu « ce eustesté vn descriement et rabaissement de mon honneur, ie m « en pièces entièrement le total de ladite fournée et me couchay d « mclancholie, non sans cause car ie n'auois plus de moyen cl « subvenir à ma famille ; ie n'auois en ma maison que reproches « au lieu de me consoler l'on mcdonnoit des malédictions. »
Ranimé par sa rare énergie, il reprit le travail au bout de quelqu temps; cette fois, les cendres produisirent un effet non moins désa* Ireux que les cailloux. 11 inventa les manchons ou cazettes, qui 1 garantirent de pareils accidents; mais, ses fourneaux chaufiaient in* gaiement ; les émaux, fusibles à différents degrés, ne se trouvaie^ jamais parfaits sur une même pièce. Après avoir « ainsi battelé T* « pace de quinze ou seize ans, » il parvint à faire quelques ém^ entremêlés en manière de jaspe qui lui procurèrent des ressource^ lui permirent d'essayer les pièces rustiques. Avant d'arriver à succès complet, il eut pourtant à supporter de si vifs chagrins « cuida entrer iusquesà la porte du sépulchre. » Mais les émaux et; trouvés, les rustiques figulines inventées, et les protecteurs du s^^w et de l'artiste n'avaient plus qu'à le produire et à le mettre à l'abrî persécutions qu'il eût eu à endurer, comme l'un des plus zélés pro^ teure de la réforme religieuse en Saintonge.
En effet, Palissy avait adopté avec enthousiasme les idées nouvelles^ il dut même, il faut bien le dire, ses liaisons avec quelques-uns desc^ protecteurs éminents, aux tentatives communes pour répandre ev assurer la foi protestante, en dépit de la résistance des catholiques. Le Poitou et la Saintonge, ensanglantés par les luttes religieuses, étaîenl loin d'offrir à l'artiste et à l'inventeur le calme nécessaire au dévelop pement de ses expériences journalières; on savait, toutefois, qu Palissy travaillait utilement pour son pays, et Tatelier fut déclai
lable. Néanmoins, il arriva un moment où les belligéranis se t sur ce lieu d'asile; Thomme lui-môme fut arrêté, menacé d'un ^imgement, comme hérétique^ et mis à deux doigts de sa p^rte. Le connétable Anne de Montmorency obtint du roi Tordre de le faire et lui flt donner par Catherine de Médicis le titre d'inventeur rzistiqu€$ figulines du Boy et de la Royne mère ; il se trouvait ainsi soustrait aux juridictions ordinaires. Pour mieux échapper aux persé- -culions du fanatisme, il quitta d'abord Saintes pour la Rochelle, et enGii il vint se fixer à Paris, où l'attendaient ses plus grands et ses plus légitimes succès.
Abandonnons maintenant ia biographie du potier pour ne nous occuper que de ses œuvres. Il ressort de ses écrits mêmes que sa préoccupation constante était la recherche de l'émail blanc et qu'il l'employa d'abord à couvrir des pièces ornées de médaillons en relief M. Benjamin Fillon fait remarquer que des poteries de ce genre se fabriquaient à la Chapelle-des-Pols, et que c'est à l'aide des ouvriers de <:ette usine que Palissy produisit ses premiers essais aujourd'hui perdus.
Ses secondes poteries furent celles à glaçure jaspée qui le firent
vivre « tellement quellement » pendant qu'il poursuivait ses recherches ;
ces jaspures, nous les connaissons, car leur efTet était assez agréable
pour prendre faveur ; des hanaps à reliefs, des plats à salières avec
bordures ornementales nous montrent un mélange de teintes chaudes
brune», blanches, bleues, jetées en taches grassement parfondues et
indéfinies dans leur forme, ce qui permet de distinguer les ouvrages de
'^ali'ssy des jaspures sèches et froides pratiquées par d'autres que lui.
1*^^ troisième genre, tout spécial au potier de Saintes, ce sont les
rusL:ic5ues figulines auxquelles il dut et sa réputation et ses titres à la
proi^^l^JQjj jgg puissants de la terre. Les rustiques, tout le monde les a
ue^ - jjg gQjjj çgg plats, ces vases où, sur un sol rugueux jonché de
*^*l^-*^illes fossiles, courent des lézards et des salamandres, sautillent les
S^^^> quilles et les raines, rampent ou donnent les serpents, ou bien en-
^"^ ^ nagent, dans un filet d'eau, des anguilles tlexueuses, des brochets
^^ ^>iuseau pointu, des truites aux écailles tachetées, et mille autres
V^*^^^ons de nos eaux douces.
'^ï. Benjamin Fillon estime, et cela est possible, que l'idée des rustiqtt^5 figulines fut suggérée à Palissy par un livre qui eut, de son
370 HISTOIRE m LA CÉRAMIQUE.
temps, un retenlissemenl gémirai, le Songe de Polyphtle. On y lil, en elTet, (les passages où sembleraient être dccrîtes par avance les compositions du maître : a Le pavé du fond au dcssoubs de l'eau estoit de mosaïque assemblée de menues pierres Unes desquelles étoient exprimées toutes sortes de manières de poissons. L'eau estoit... si nutlu et si claire que, en regardant dedans icclle, vous eussiez juj^é ces pois— . sons se mouvoir et t'rojor tout au long des sièges où ils étoient por — traits au vif; savoir est : carpes, brochets, anguilles, tanches, l.iin,«proies, uloses, perehcs, tui-bot/., soltos, raies, Iruictes, saulmont'^^^
muges, plyos, escrevisses, et infuiitz autres, qui sembloient remu^-"^ au mouvement de l'eau, tant approchoit l'œuvre de la nature.
« Là estoit un petit espace, et, aurès, une autre courtine plus jolie que la première, diversifiée de toutes sortes de couleurs, ut de toutes manières de bestes, déplantes, d'herbes et de fleurs.
« La vigne cmplissoit toute la concavité de la voulle par bcaui en* trelactz et entortillements de ses branches, feuilles et raisins, parmi lesquels estoient faits dos peliU enfants, comme pour les cueillir, et des oiseaux voletants à Tcntour, avec des lézards et couleuvres moulés sur le naturel. »
Ce sont bien là les grottes que Patissy voulait semer dans les jardins pittoresques rêvés par lui, ces grottes qu'il exécuta au diàleau d'ËiMuen
pour le connétable Anne de Montmorency» et aux Tuileries pour la reine mère. Nous n'en connaissons rien que ce qu'il en a écrit ; mais ses autres ouvrages à reptiles peuvent en donner une idéesuflisante.
Toutefois, delà conception première à l'exécution, il y a loin, et ce qui prouverait en quelle estime fut tenue l'invention de Palissy, c'est le bruit qui se fit autour d'elle et qui fournit à l'obscur potier saintongeois l'occasion de venir déployer ses talents à Paris, ce centre de lumières où doit se consacrer toute chose destinée à vivre dans la postérité.
Ceux qui voudraient amoindrir la gloire de Palissy prétendent que ses rustiques n'eurent point d'influence sur le goût général et qu'on n'en voit l'imitation dans aucune autre branche de l'art. Le Louvre à lui seul témoigne du contraire : on y admire une pièce d'orfèvrerie tout inspirée des rustiques figulines et où les bestioles sont imitcîcs avec un talent véritablement merveilleux. Mais si l'orfèvrerie de parade avait adopté le genre rustique, on doit comprendre pourquoi la plupart de ses œuvres ont disparu : c'est la loi des matières de prix ; les choses sans valeur intrinsèque sont les seules qui se puissent conserver.
Arrivé dans la capitale, Palissy se trouva, comme potier et comme savant, en rapport avec toutes les illustrations de son temps ; il vit les chefs-d'œuvre de l'art, tout ce que le goût et la mode pouvaient rassembler autour du souverain et des grands ; ce spectacle devait agir puissamment sur une imagination comme la sienne. Si les compositions rustiques ne lui parurent pas devoir être abandonnées, il voulut y mêler la figure humaine, et mettre ses poteries dans une voie conforme à celle des autres productions de l'industrie. Cette phase nouvelle de son talent se manifeste, au Louvre, par une admirable Madeleine agenouillée parmi les coquilles et les plantes sauvages, et par cette autre composition de la Charité, encadrée de fossiles disposés symétriquement. On a prétendu, il est vrai, que ces ouvrages n'étaient pas du maître; le nom de Barthélemi Prieur, recueilli sur la liste des auditeurs de ses leçons de géologie, a suffi pour faire avancer que Tébauchoir du célèbre statuaire avait modelé la Madeleine. Non, Palissy n'a jamais emprunté le secours de personne sans le dire ; les œuvres de Prieur, de Germain Pilon, de Jean Goujon surtout ont eu sur lui une influence manifeste; mais cet homme qui avait pourirait toute sa vie, n'en était pas réduit au simple rôle de mouleur de bes^
372 FflSTOlRE DE LA CÉRAMIQUE.
tioles ou (le reproducteur des travaux d'autrui; il y a identité de entre toutes les compositions à flgures qu'on doit lui attribuer, t que la Diane, la Fécondité, et tant d'autres encadrées d'ornements licats et ingénieux puisés dans le goût de l'époque ; on en a, d'aillé retrouvé les débris dans les décombres de son four des Tuileries.
Quant au plat ornemental à compartiments relevés de sujets, m évidemment sur la pièce en étain connue de tout le monde et a buée à François Briot, dont elle porte'la signature et le portrait, i ne pensons pas qu'on puisse la donner au potier d'étain ; aura monté une usine céramique pour en faire sortir qiielques éprei d'un modèle unique? Il nous semble bien plus naturel de penser q y a eu entente entre les deux artistes, et que Palissy, pour saiisfain hauts caprices, a revêtu de couleurs émaillées une œuvre déjà ren quable par sa seule composition. Qu'on trouve sur une de ces éprei le monogramme FB, nous n'y verrions qu'une preuve de plus d probité de Palissy, dont l'intention ne pouvait être de s'attribuer 1 vrage d'un autre. Mais, en général, les plats reproduits de Briot tous les caractères des émaux et de la terre du potier des Tuileries
Certes, Bernard a eu des imitateurs, des élèves peut-être, r avons été un des premiers à le dire. Tandis que, misérable et pe cuté, il travaillait dans son atelier ignoré, d'autres usines employa avec succès le vernis d'étain et de plomb pour revêtir des faïence reliefs ; la Normandie en particulier, dressait sur ses pignons en sculpté des épis où les formes les plus élégantes, les couleurs mieux appliquées, relevaient une architecture pittoresque ; d'au pièces de faîtage formaient sur les toits une crête mouvementée paraissait plus éclatante encore au voisinage de la tuile rembrunie les moisissures et les mousses. Dans le département de l'Eure, In ville, Armentières, Châtel-la-Lune, Malicorne unissaient celle fabr lion à celle des terres vernissées ; mais c'est surtout dans le Galva< à Manerbe et particulièrement au Pré-d'Auge, que les faïences à liefs atteignaient une perfection voisine des œuvres de Palissy; épis appartenant à M. d'Yvon, à MM. de Rothschild se distinguent leur composition savante et gracieuse : des têtes de chérubins adrc ment modelées sailliront vers la base; des fûts t^ fines jaspui*es, levés de rosaces blanches en demi-relief, supporteront des vases ovo entourés de draperies; des tiges à feuillages, des nœuds, se supei
cions on commençant : que Bernard Palissy était resté Français dans toutes SCS compositions, et qu'on ne pouvait saisir dans aucun de ses ouvrages la préoccupation des pratiques ou du goût de Técole italienne ou allemande.
On a vu par les écrits mêmes du potier de Saintes quel soin il avait mis à garantir sa réputation future en détruisant, parmi ses premiers essais, toute pièce frappée d'une tare quelconque. C'est un premier indice pour distinguer ses œuvres d'une foule d'ébauches informes qu'on lui a trop longtemps attribuées. La terre de ses plats est toujours excessivement dure, serrée, sonore, blanc rosâtre plutôt que rouge, et les couleurs y adhèrent parfaitement sans épaisseur appréciable, et en conservant une chaleur et un gras remarquables; ces signes sont ceux d'une cuisson à très-haute température; quant aux reliefs, ils sont modelés avec un soin infini sans sécheresse, et réparcs de telle sorte qu'on ne saisit jamais le raccord des poinçons divers répétés dans une composition.
Palissy parait n'avoir pas signé ses ouvrages, et cela se conçoit; inventeur, avait-il à distinguer ses productions de poteries analogues dont il ignorait l'existence? Au moment où, venu à Paris, artiste de la cour, il exécutait les commandes du roi et de la reine mère, il a pu, à l'exemple des émailleurs de Limoges, imprimer le poinçon officiel, la fleur de lis, sur certaines pièces; encore les exemples qu'on en cite sont tellement rares qu'il y faut voir une exception plutôt qu'une règle. On remarquera néanmoins, comme une preuve de ce que nous avons dit plus haut, que la fleur de lis marque le bas-relief de VEau (collection Fountaine), le plat de la Fécondité (coll. Ratier), un bassin rustique et le plat du Louvre, n* 862 de l'ancienne collection Sauvagcot. Voilà doncdes types du style et du faire du maître dans les genres à figures, à rustiques et à ornements, et il est facile d'y comparer les autres pièces conservées dans les musées ou les collections particulières.
Palissy a-t-il exécuté des figurines de ronde bosse? On lui en a attribué quelques-unes et notamment la Nourrice, bien que le costume indique une époque postérieure à tous les travaux certains du maître. Selon nous, une seule pièce de genre mixte, la belle Tête de femme appliquée sur un médaillon et où les chairs sont restées à l'état de biscuit (musée du Louvre), peut être restituée à l'auteur des rustiques
t*ë^Hn^' Quant à la Nourrice, une épreuve signée prouve une origine particulière; on y voit deux BB, gravés en creux, qu'on retrouve sur <i 'aufr'C^ ouvrages d'un mérite très -secondaire, comme un groupe de la Saina«~itaine, deux Chiens sans caractère et sans style, et enfin un Colimaçor"» conserve au musée de Sèvres.
On sait d'ailleurs qu'une usine, située à Avon, près de Fontainebleau^ a fourni, vers 1608, des poteries sigillées, et notamment une
Buire de PiJiui, orncmeaV cl Cgurea. (CoUectiaa de H. le baron Gustiite de RothKhiM.J
Nourrie:^ et des petits Animaux ; voici ce que dit, dans son journal ma- ■nuscrii^ Hérouard, médecin du dauphin {Louis Xlil} :
« 1-Ki 24 avril 1608, la duchesse de Montpcnsier vient voir à Fontainebleau le petit duc d'Orléans, second fils de Henri IV, et lui mène sa tille, âgée d'environ trois ans. Le petit prince l'embrasse et lui donne une petite ^'our^ice en poterie qu'il tenait.
" - --.. Le mercredy 8 mai i608, le dauphin étant à Fontainebleau,
la P<^Hiccsse de Conti devait danser un ballet chez la reine, puis venir
dans Ja chambre du dauphin. On lui proposa de faire préparer une
coUîMion des petites pièces qu'il avait achetées à la poterie ; il y consent.
fwÇf^ le ballet, qui est dansé à neuf heures et demie du soir, le dau-
57t> HISTOIRE DE LA CÉRAMIQUE.
qui avaient dansé le ballet, et de rire, et à faire des exclamations : c'étaient des petits Chiens, des Renards, des Bléreaux, des Bœufs, des Vaches, des Escurieux, des Anges jouant de la musette, de la flûte, des Vielleurs, des Chiens couchés, des Moutons, un assez grand Chien au milieu de la table, un Dauphin au haut bout et un Capucin en bas. »
A ce signalement on reconnaît une foule de pièces attribuées à Palissy, et celles surtout qui sont marquées des deux B.
Palissy a eu, il faut donc le reconnaître, des imitateurs et même de élèves. M. Iliocreux et nous, nous avons publié les premiers le tit constatant que Nicolas et Mathurin Palissis, les neveux du maître sa doute, avaient concouru avec lui à la décoration de la grotte des T leries; M. le marquis deLaborde, dans les états des officiers dômes ques du roi de 1599 à 1609, a rencontré trois émailleurs sur ter Jehan Chipault et son fils, et Jehan Biot, dit Mercure. L'Étoile raco en ses Mémoires que, le vendrdi 5 janvier 1607, « Fonteny lui a do pour étrennes un plat de marrons de sa façon, dans un petit pla faïence si bien faict, qu'il n'y a celui qui ne les prenne pour vrais mr
rons, tant ils sont bien contrefaits près du naturel. » Qu'était ce F teny le boiteux, poëtc et confrère de la Passion, si fort sur le tro l'œil, qui composait aussi un plat artificiel de poires cuites au fo est-ce lui dont on trouve la signature formée d'un grand F et qui rait ainsi fait l'un des plats de Briot et une autre pièce non moins marquable?
Un artiste inconnu, auteur de poteries agatisées et d'un plat repré sentant l'Enfance de Bacchus, signait du monogramme VAB. C. Quant ' à Clérici, ouvrier en terre sigillée, qui obtenait en mars 1640 des lettres patentes pour fonder une verrerie royale à Fontainebleau, c'était, sans aucun doute, l'un des principaux artisans de cette usine d'Avon fréquentée par la cour.
11 faut le dire, un examen attentif des œuvres de Palissy et de celles de ses continuateurs permet d'établir la part de chacun : les sujets des derniers , outre qu'ils montrent souvent des costumes et des personnages équivalant à une date, sont mal réparés, d'une couleur pâle et douteuse et d'un aspect mou, fade, très-éloigné de la vigueur personnelle de l'inventeur des rustiques figulines. Palissy n'a fait ni les pièces où l'on voit Henri IV et sa famille, puisqu'il était mort avant ravénement du Béarnais, ni ces torchères aux bras difformes, aux figures
rudes températures; sur le calé, trois marches conduisent à un fauteuil appliqué contre ta piiroi, et où le maître du logis s'assied, domi- ^ nant le reste de l'assemblée; le siège, les bras, tout dans cette chaise^ présidentielle est en faïence; quant à 1^ j masse cubique de l'édiflce, elle est divisée par des pilastres à reliefs, d'une o.^ nemcnlation charmante, qui la sépare .^^ en régions verticales coupées horizonta^^^ ment par d'autres bandes arabesques ^ saillie; les compartiments rectangulai :k> résultant de cette disposition sont r&-x:(- I plis par des plaques à sujets de t'AucÂ^^ et du Nouveau Testament ; les principe» i « sont polychromes, les autres vertes. Po %j| donner plus de richesse à ses compos^j. t^ tions, l'artiste les a modelées à de «ri
'* plans, une partie en bas-relief forme le vasodeNurcmbcrc. (Musée iiu Louvre.) fond, et dcs gfoupes entièrement de "«aelles ressortent au premier plan. Dans -^min coin du monument l'auteur a heureusement inscrit un nom et u "'^ date : hans koaut, 1578,
Nous ne prétendons pas qu'on ne puisse faire remonter bcaucou-^^ plus haut les terres sigillées allemandes; nous croyons, au contraire^ que sous l'influence des grands maîtres et notamment d'Albert ot^ Aibrccht Durer, l'école d'outre-Rhin a dû avoir sa renaissance presque^^ en même temps que la nôtre ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la marche des idées a été très-ienlc dans le pays d'fïans Kraut, car, au moment où il exécutait une œuvre empreinte de toute la pureté de style de nos quinze-cen listes, le goût éprouvait, chez nous comme en Italie, une dépression sensible ; les beaux jours de l'art étaient passés.
Parmi les œuvres les plus anciennes et les plus remarquables de l'Allemagne, nous devons mentionner un vase destiné à être donné en prix par une compagnie de tireurs d'arc. Ce pot a la forme d*un oiseau de nuit dressé sur ses pattes velues, la tête formant couvercle ; le fond est un émail blanc relevé de touches bleues qui dessinent les mouchetures du plumage ; mais, srir le milieu de la panse, l'émail est
interrompu, et un beau bas-relief modelé à la main représente les <lignitaires de la corporation revêtus du splendide costume qu'on retrouve dans le Triomphe de Maximilien. Certes, s'il était permis de hasarder un nom à propos d'une œuvre aussi exceptionnelle , nous dirions que le célèbre Hirschvogel en est l'auleur ; il y a là plus que le talent d'un potier, il s'y trouve lîfscience d'un statuaire de goût; cette pièce est l'une des perles de la collection de M. de la Herche, de fieauvais.
On a prétendu, il est vrai , qu'un pot à anse fabriqué par Veit Hirschvogel le vieux, en 1470, présentait déjà les reliefs richement émaillés qui caractérisent toutes les poteries de Nuremberg au seizième siècle; nous serions étonné qu'il en fût ainsi et que rien n'indiquât, en Allemagne comme ailleurs, les tâtonnements d'un goût nouveau; ce qu'il y a de certain, c'est que la stabilité est le caractère de l'art allemand; on trouve mainlos pièces datées des dernières années du seizième siècle et qui sont exactement conformes au style des œuvres initiales; des majoliques voisines de celles de l'Italie et qu'on croirait conteinporaines des beaux temps d'L'rbino ou de Castel Durante, portent souvent des inscriptions qui en fixent la date aux premières années "tt dix-septième siècle.
^-'histoire de l'art céramique allemand est tout entière à créer; nen ^jg sérieux n'a été dit à ce sujet, et lorsque les savants si consciencieux et si profondément instruits de cette contrée se mettront à '^^'-■^V're, des révélations inattendues étonneront les curieux. Une belle assi^l^lg du musée de Sèvres prouve que la majolique était en honneur s^^ les bords du Rhin comme sur le littoral de l'Adriatique; de riches artYioîries, d'élégantes arabesques y sont mêlées à des légendes latines 0^ allemandes et le chiffre du revers, formé de lettres ,^M^t^ ^ gj^Vhiques, annonce assez la patrie de l'artiste. Nous avons v-ï^y*" >*^ d'autres ouvrages signés de sigles évidemment germa- '^ tv\ques, et que des analogies de style avaient fait classer aussi parmi les majoliques italiennes.
B. FAÏENCES d'oIRON.
Avant que Palissy songeât à créer ses rustiques figulines, le courant iiiagnétique de la renaissance avait pénétré dans le pays témoin de ses
laborieux essais. Si nous avons parlé du potier saintongeois ci de ses œuvres avant de mentionner les faïences fines d'Oiron, dites faience$ de Henri 11^ c'est que celles-ci s'écartent du caractère habituel des poteries de luxe, et que d'ailleurs, c'est à une découverte récente de M. Benjamin Fillon qu'on doit de connaître leur origine réelle. V Qu'est-ce d^abord que ce bourg d'Oiron, naguère inconnu, et dont
le nom brillera désormais d'un si grand lustre? Une petite localité de la mouvance de Thouars, devenue seigneurie parce qu'il avait plu aux^ sieurs de Gouflier d'y établir leur résidence et d'y bâtir un château ; 1*^ nom même de cette seigneurie, placée sur une plaine considérab*^ visitée l'hiver par de nombreuses bandes de palmipèdes volant en ro avant de s'abattre, signifie rond d'oies^ selon l'étymologie inscrite chartrierdu château.
Guidé par des rapprochements heureux et par cette intuition ps^ culière aux vrais archéologues, M. Fillon courut donc à Oiron» d'avance de trouver là les éléments réels et irréfragables de Vhist des poteries de Henri II, et, en effet, les preuves de tous genres s\ cumulèrent devant lui et la lumière fut faite.
Arrêtons-nous, toutefois, devant cette dénomination nouvelle faïence fine^ car il ne faut pas qu'un intérêt d'art nous fasse gli sur une importante conquête industrielle. La faïence fine, conn*' ^^ généralement sous le nom de terre de pipe^ a été décrite au point » i vue de sa composition page 7. Mais son invention en Europe valî^ -a' la peine d'être signalée. Or voilà la France, en plein seizième sièclB^ ^^ en possession d'une poterie dont la découverte devait être attribu- ^^^^ deux cents ans plus tard à l'Angleterre ; et non-seulement la matiè était trouvée, mais la recherche des procédés était poussée à un poi dont plus tard on n'eut pas même l'idée. Ceci demande explication ^ les faïences faites à Oiron sont généralement d'une pâte choisie, tra-^ ^ vaillée à la main et très-mince; sur le premier noyau, le potier élen- ^ dait une couche plus mince encore d'une terre plus pure, plus blanche, dans laquelle il gravait en creux les principaux ornements pour les remplir ensuite avec une argile colorée qui venait araser la surface : c'est donc une décoration par incrustation plutôt qu'une peinture, et l'idée d'un procédé si minutieux n'avait pu être suggérée à ses auteurs que par la vue des carreaux de revêtements à deux teintes si fréquents dans le Poitou et la Bretagne.
auteurs des faïences fines incrustées nous sont aujourd'hui conntJis - ce sont François Cherpentier, potier au service d'Hélène de ttuxi gest, dame de Boisy, et Jehan Bernart, secrétaire et gardien de la Ubi^irie de la même dame.
Hélène de Hangest, veuve d'Artur Gouffier, ancien gouverneur de François P' et grand maître de France, élait une femme distinguée, instruite et exercée aux arts ; on lui doit un recueil de crayons (dessins à deux couleurs) renfermant l'image de bon nombre de ses contemporains; François P'' s'était plu à composer des devises en vers pour chaque portrait, et à en tracer quelques-unes de sa main.
Or, dès 1524, elle passa tous les étés dans le château d'Oiron, que son mari avait projeté de rebâtir, et qu'elle augmenta et embellit avec le secours de son fils aîné Claude Gouffier. Parmi les choses qu'elle entreprit, comment la polerie eut-elle sa pari? C'est ce qu'il est impossible d'expliquer, même en tenant compte des merveilles qu'elle pouvait admirer à la cour. Néanmoins, une lettre publiée par M. Fil- Ion prouve qu'en 1529 elle avait déjà récompensé Cherpentier et Bei*nart en leur accordant la maison et le verger où se trouvaient le four et les ateliers de leur fabrication. Hélène de Hangest mourut en 1557; l'année suivante, Bernart figure encore dans l'état de la maison^ d'Oiron, avec deux peintres et un valet de peine.
Voilà donc encore un de ces produits accidentels, éphémères, comme
la porcelaine des Médicis, comme tant d'œuvres de la renaissance, qui
doivent leur création à un caprice et leur divulgation au hasard des
événements. Riche, amie d'un luxe intelligent, madame de Boisy fit
'aire, pour elle et ses amis, des vases où nous allons voir se refléter
jour par jour les sentiments qui l'animaient, ou ceux de son fils, lors-
î^^eJle eut été enlevée par la mort; et c'était si bien une entreprise
'naivi Quelle, qu'au moment où la protection cessa, où les circonstances
^i'ar^rent les deux principaux instruments de la découverte, tout
ï<?/nt>^ dans le néant; le souvenir des hommes et des choses s'effaça
^'^nm^ si vite qu'il a fallu des travaux sans nombre, des efforts d'intel-
igerx^^g et des circonstances particulièrement favorables, pour ramener
^ ^^^^ps présent sur la voie de la vérité.
L*^ faïence d'Oiron se divise en trois périodes distinctes déterminées P^^ l'influence de ses inspirateurs. Dans la première, le goût pur" tf "^lèiie de Hangest se manifeste, et par la simplicité des formes et
des détails, et par une note triste qui lui est dictée par son veuv^^ ^^ Évidemment habituée à voir, parmi les merveilles de Fontainebi^^^ai;^ les rares produits de l'art oriental, elle en emprunte les formes, 1 "*esprit, et impose ainsi un cachet pittoresque à quelques-unes de ses poteries ; sur la surface ivoirée d'une buire de forme persane, ^^l^^ fera jeter des zones d'arabesques, des séries d'aiglons héraldiç^^ . accompagnant le blason de Gilles de Laval, compagnon d'armes elju ^
particulier d'ArthurGoufiier. Sur d'autres œuvres, destinées égalemt;^;^-
aux tenants de sa famille, tels que les la Trémouille, suzerains d'^ — ^%w ron, Guillaume Bodin, seigneur de la Martinière, maître d'hôtel i-^^\5 sire de Boisy, Guillaume Gouffier, chevalier de Malte et troisième fu '^ ^ ^ de l'amiral de Bonnivet, elle entourera les armoiries d'une fine orn mentation incrustée en brun foncé; à peine si, dans cette premiers période, on trouve d'autres couleurs que le noir, le brun et le rougcr ^ ^ d'œillct; les cordelières, les cœurs percés de la veuve, se mêlent à des^^^ entrelacs délicats, à des motifs arabesques dictés par le goût parlicu — lier de Bernart et empruntés évidemment aux riches reliures de Tépo-^ que. Au surplus, l'idée première était encore tellement intacte dans^ cetle période, il y avait un accord si parfait entre l'inspiratrice, son dessinateur et son potier, qu'une harmonie singulière, une unité grandiose dominent toutes les œuvres et en assurent la perfection.
La seconde période comprend les ouvrages postérieurs à la mort de Hélène de Ilangest et créés sous l'influence de son fils ; les formes sont généralement architecturales; le château s'était augmente, Claude Gouffier y avait fait introduire cette ornementation chargée qu'on trouve dans certaines constructions de la Renaissance. Homme de luxe plutôt que de goût, l'opulence lui semble préférable à la beauté simple et sévère ; il y a donc, comme le fait remarquer M. Benjamin Fillon, une énorme différence entre les faïences fines copiées sur cette architecture tapageuse, et les fines inspirations de la femme dMlite qui avait inauguré la fabrique.
Les salières, triangulaires ou carrées, vont nous offrir les fenêtres ogivales de la collégiale d'Oiron, soutenues par des contre-forts ayant la forme des Termes symboliques placés à la cheminée de la grande galerie du château. Nous retrouverons ici les motifs des grandes verrières de la chapelle, là les rosaires, les couronnes de fruits, les pilastres du maître autel de la collégiale. Du reste, les emblèmes royaux,
Itss «hiiïres, les armoiries, se multiplient; la salamandre de François l", les croissants entrelacés, l'H initiale du dauphin Henri, accora- «agnéde frise de dauphins, l'écusson de France, œnx des MonlmorcsEicy, rehaussent une ornementation où la personnalité de Jehan Bcrnart se révèle encore par l'applica- [ion de sujets empruntés à la biblio- ""
graphie. Ainsi dans le godet d'une s-iiliêre figure le Pélican, marque de Joon de Mamef, libraire poitevin; sous
une autre se trouve une Têledc vieille ^
ic3«Tinie, tirée des illustrations d'un lî-v-ro. Fendant la première [lériode, Cii€;i'[ientier procédait à la fayon des r<ilî«îurs, imprimant ses arabesques
psA r petits poinçons rapportés ; ici, il
a li-ouvé moyen de creuser d'un seul
tx3ii->, s:ir de larges surfaces, les cn-
li-«3lacs qu'emplira la terre colorée, ol
q«-&â serviront de cadres aux plus lins
.-, , , • , , 1-,.. Kïicutc liQi; d'OiiDii. lUusûc Ju LouïM. )
iTïolils.Lalcchniquescsliloncmodiliee
cil même temps que le goût, et, au point de vue de la complication Avs jïrotédés, des difficultés d'exécution, on peut dire que celle période •5s^ œlle du plusgranddéveloppement de la fabrication; le potier est O'Tî-vé au summum de sa pratique.
L»î» Iroisièmc [tériodc est celle de la décadence, amenée par plusieurs ra»s«!S : d'abord le défaut de direction ; l'alelicr, abandonné à lui- ""^■^^e, emploie ses poinçons et ses moules en les accumulant sans gv-^^:^^; il semble même qu'à un certain moment le dessinateur Ber- 113*^*. ait disparu, enlevé sans doute par la mort, car les pièces compliqO«ïos semblent être plutôt un assemblage de morceaux juxtaposés que Ve Tiîsultat d'une composition voulue. Gherpentier lui-même vient à (t»*ï»qucr ; alors sur une terre mal préparée saillissent sans art les anciens reliefs, à peine réparés, et augmentés de gi-ossiors détails qui disent assez dans quelles mains la fabrication était tombée ; sur le dos (l'un faune difforme, servant d'ans»- à une buii-e, s'étale effrontément K' plus ignoble des insectes parasites.
Les pièces de cette périodu ont pourtant un grand intérêt hislo-
rique, car elles marquent plusieurs dates curieuses. La coupe du Louvre, ornée de dauphins entremêlés aux trois croissants, a été fabriquée avant Taccession d'Henri II au trône ; une autre coupe, appartenant à madame la baronne James de Rothschild, montre les mêmes dauphins entourant l'écu de France, et de plus quatre petits lézards figurés au naturel, première manifestation du goût pour les rustiques (igulines; et comme si cette pièce devait réunir tous les genres d'intérêt, on y voit autour des fleurs de lis les oies caractéristiques du lieu, hôtes habituels de la grande plaine oironnaise. Postérieurement au 51 mars 1547, date de l'avènement d'Henri II, les couleurs deviennent moins pures, moins harmonieuses, les détails n'indiquent plus la sûreté de main, la pratique habile qu'on trouvait précédemment. Dans les dernières œuvres, l'influence de Palissy devient manifeste, et les poinçons, appliqués par des mains inhabiles, ne laissent plus deviner Télégance des travaux auxquels Cherpentier et Bernart consacraient leurs soins.
Pourtant, dans cette période, une création importante sous tous les rapports vient jeter une éclatante lumière sur l'histoire de la faïence fine et la relier aux fabrications contemporaines : c'est le pavage émaillé de la chapelle privée du château d'Oiron. Les carreaux sont formés d'une terre moins épurée, mais en tout semblable à celle des vases ; comme dans ceux-ci une masse première forme la base du travail, et une terre plus fine s'étend à la surface. C'est sur ce subjectile que les artistes ont peint en couleurs slanniques un fond niellé d'arabesques bleu pâle sur lequel ressortent des lettres, des monogrammes et des écussons en couleurs vives ; les caractères, en brun violet, forment par leur assemblage la devise des GoufGer : hic terminus h^ret. Les monogrammes sont ceux de Claude GoufQer et de Henri II; enfin les blasons des Gouflfier, des Montmorency et des Hangest-Genlis, c'est-àdire les alliances de la famille, achèvent la décoration. Ce pavage, dessiné par Bernart, fabriqué avec la terre d'Oiron, et encore en place, démontrerait à lui seul l'origine réelle de ces faïences fines dues à la munificence d'un grand seigneur et qui n'ont jamais eu d'autre destination que d'être employées à son usage ou offertes à ses supérieurs et à ses amis. Il prouve de plus que l'idée de l'émaillage sur terre était à l'état latent et n'attendait pour se développer que des circonstances favorables.
Ici nous nous sommes un peu écarté du savant et lumineux travail
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de M. Fillon; nous avons fait une troisième période de ce qui, pour lui, n'est qu'une section de la seconde. Sa troisième période, devenue la quatrième pour nous, comprend des poteries tellement grossières, tellement différentes des autres par le style et la manière du travail, que nous refusons absolument d'y voir des œuvres patronées ; on y trouve, il est vrai, la devise et les emblèmes des Gouffier; les anciens I)oinçons se montrent encore ça et là pour prouver que le matériel de la fabrique princière avait passé dans des mains nouvelles. Mais précisément, la persistance des emblèmes nous semble être une preuve de la reconnaissance de ceux qui avaient obtenu ces dépouilles au moment où les guerres religieuses forçaient les Gouflîer à quitter leur demeure, bientôt saccagée. Dans cette dernière période, les jaspures ont si bien remplacé les lines incrustations, les lourds reliefs, les ciselures délicates, que beaucoup d'auteurs ont attribué à la suite de Palissy ce qui nV^st que la fin de la fabrique d'Oiron.