‹ Histoire de la céramique; étude déscriptive et raisonnée des poteries de tous les temps et tous les peoplesChapitre 70 sur 145 · REGION DU NORD NORMANDIE · texte numérisé non relu

REGION DU NORD NORMANDIE

On .1 VU quelle avait été, à la Renaissance, la part remarquable prise parla Normandie dans la vulgarisation du secret des terres cuites émaillées; sans pouvoir préciser par quelle voie ce secret s'était perfectionné, nous avons mentionné les véritables chefs-d'œuvre sortis de l'usine rouennaise de Masseot Âbaquesne et de ses successeurs.

Comment un procédé arrivé à sa perfection peut-il se perdre tout à coup pour reparaître à quelque dix ans de distance sous la forme de timides essais? Voilà ce que l'état actuel de notre constitution sociale et de nos mœurs ne nous permet pas de comprendre, et ce qui se produit pourtant en Normandie à l'époque moderne, c'est-à-dire au commencement du dix-septième siècle. Il semble qu'au moment où les industries allaient se transformer, une rupture complète ait eu lieu entre le passé et le présent, et qu'on ait dû partout inaugurer celte transformation sans tenir compte de l'expérience acquise par les anciens adeptes de l'art. Suivons donc les faits dans l'état où ils se sont manifestés et ouvrons à l'art nouveau des Annales nouvelles.

Rouen. — Au dix-septième siècle, nous trouvons dans cette ville deux classes d'industriels en présence pour exploiter Vinvention de la faïence; les émailleurs et les potiers. Si nous en croyons les documenta anciens, l'émail sur cuivre rouennais jouissait d'une juste réputation, et en 1786, un artiste hongrois du nom d'Oppenheim réclamait encore des lettres patentes pour s'établir dans la capitale normande.

On se rappelle sans doute les bouteilles et les pots piriformes envoyés par le Musée de Rouen à l'Exposition universelle; sur leur émail blanc opaque ressortaient des sujets et paysages encadrés d'une moulure figurée, autour de laquelle s'épandaient des guirlandes et des bouquets de grosses fleurs peintes en émaux vifs, et qui semblaient reproduire, avec l'exagération d'un verre grossissant, les motifs si fréquemment appliqués, sous le règne de Louis XIII, sur les flacons, les médaillons, les montres et autres bijoux émaillés sur métal. En voyant ces produits exceptionnels et singuliers, personne n'hésita à les considérer comme les essais d'une industrie cherchant sa voie. M. An-

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dré Pottier, seul, attribue à ces pièces la date de 1708, et les considère comme l'œuvre d'un innovateur, Denis Dorio, qui, se prétendant inventeur d'un rouge pour la peinture de la faïence et de la porcelaine, écrivait ceci au contrôleur général :

« Monseigneur,

a Denis Dorio a le secret cl^la manière de faire un rouge particulier sur la peinture des fayences et des porcelaines comme le bleu y es! bleu et qui résiste au feu avec sa couleur de rouge, supplie très-humblement Votre Grandeur de lui vouloir accorder la permission d'établir des fourneaux dans la ville de Rouen pour y travailler, et il continuera ses vœux pour la prospérité et santé de Votre Grandeur. »

La réponse, dit M. Pottier, ne se fit pas attendre ; elle paraît adressée à l'intendant de la généralité de Rouen. La voici :

« Monsieur,

« Je vous envoie le placet d'un particulier qui prétend avoir le secrel de mettre la couleur rouge sur la porcelaine et sur la fayancc d'une manière singulière et que cela ferait un ornement aux fayances fine*! qui se font à Rouen, qui les rendrait plus belles et en ferait augmenter le commerce. Vous prendrez, s'il vous plaît, la peine de l'entendre sui cela avec les maîtres de fayanceries. Vous m'envoierez ensuite votre avis sur les demandes contenues dans son placet et tâcherez cependant d( lui procurer du travail si les fayanciers conviennent que ce qu'il a fail puisse contribuer en quelque façon à l'embellissement de leurs ouvrages et à l'augmentation de leurs fabriques.

« Je suis, monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur ,

a Desmarets.

a A Versailles, le 26 aoiist 1708. d

Il nous paraît y avoir ici une confusion; les essais du Musée de Rouen, datés par leur style et leur facture même d'une époque trèsantérieure à 1708, émanent d'un homme étranger aux pratiques de la faïencerie et qui, habitué à poser ses couleurs sur un émail blanc

^t^z?^ ^K^B^ <lu sur métal, n'a pas même compris qu'en changeant de subjeclil ^E^ «t en cuisant à plusieurs fois et à basse température, il inaugurait utr:m. jprocédé inconnu aux potiers, et qui ne devait reparaître que beauce^ ^^lj* jp plus tard et dans d'autres contrées.

TBl^^ Dorio qui, en 1708, annonçait posséder le secret d'un rouge

pr3^ :«:-l:iculier, ne devait pas avoir à montrer des pièces de l'importance

dt^ ^zi^lles dont il vient d'être question, puisque, bien loin de songer à

Xvm. m. jpermettre d'établir des fourneaux, on le soumettait à l'examen des

fai^'S'^^miciers en exercice pour savoir sHl y avait quelque profit à tirer de

scm. jforétendue découverte^ et en recommandant de tâcher de lui pro-

du travail.

^'idemment, si M. Pottier a gratifié Denis Dorio des vases que nous a*- •- :K7*ibuons, nous, à un émailleur inconnu cherchant à se faire une pï sfc^^zi^e dans l'industrie naissante, c'est que le savant écrivain a cédé au de^^ir bien naturel de placer un fait auprès d'un document écrit. Mais ï^^ f^it et les textes ne se peuvent accommoder, et il faut renoncer à un ï'^t^r^^^hement plus séduisant que rationnel. Exploiteur ou exploité, îs Dorio, s'il eût été capable de faire les vases en question, n'eût manqué de travailler en grand, et c'est à Rouen que les faïences au ^afle eussent eu leur berceau. Mais l'auteur des essais se préoc- I>5iitsi peu d'obtenir un privilège pour le rouge, le vert, ou le jaune, 1 peignait indifféremment en polychrome ou en camaïeu. La riche ^^ intéressante collection de M. Gustave Gouellain, qui renfermait déjà * ■* ^^e des six pièces coloriées de Témailleur rouennais, vient de s'auger d'un septième vase offrant un paysage dans un médaillon ené d'un motif ornemental à cuirs retroussés et guirlandes, rappelant ^*^<^ore la Renaissance, et confirmant la date des autres spécimens. Ici lement l'artiste a renoncé à la séduction des brillants émaux, et il odelé en grisaille les détails fort étudiés de sa composition, videmment, nous le répétons, ces vases sont l'œuvre d'un cher- ^"^^^r, espérant s'ouvrir une voie dans la céramique, et dégoûté peut- ^^^^^i par les frais qu'entraînait son travail.

^^ant à la part des potiers dans cette voie de recherches, elle est V'^'^is facile à saisir. Dès le principe, ils ont possédé le secret de la ma- U^^Te, et, à juger par la forme de leurs premières pièces, c'est l'Italie c\^i le leur avait enseigné. En effet, nous voyons deux de ces plats à \ V^Tge bord et à milieu profondément creusé qu'on nomme drageoir$.

évidemment sortis d'un atelier sûr de sa pratique; où Fessai se mani feste, c'est dans le décor : Tune des pièces est peinte en bleu grisâti nuancé, d'un sujet central, fort mal dessiné, représentant une Cer tauresse; au pourtour, entre des panneaux rectangulaires à coii abattus, on retrouve les grosses fleurs et les vrilles employées par 1( émailleurs; ce curieux spécimen, daté de 1647, appartient à noti ami M. Gustave Gouellain; la seconde coupe, de même date, a pou tout décor, sur son pourtour blanc, une armoirie exécutée en bleu ( jaune citron, dans le goût italo-flamand, et qu'on prétend être 1 blason des Poterat, malgré certaines différences dans les émaux.

Il n'est pas difficile, en présence d'une date aussi précise, de re trouver l'auteur de ces essais. Le 3 septembre 1646, Nicolas Poirel sieur de Grandval, huissier du cabinet de la reine, s'était fait déli vrer un privilège pour la fabrication de la faïence, et malgré les résiç tances du parlement de Rouen, il en avait fait fixer la durée àcii^ quante ans. Poirel, étranger à la pratique de l'art qu'il prétende^ exercer, s'était empressé de souscrire la cession de ses droits à Edi^ ou Esmon Poterat, potier établi à Saint-Sever dès 1644, et qui crr sans nul doute, l'auteur des pièces que nous venons de décrire. Il taida probablement pas à trouver la voie véritable de la faïence, cL peut lui attribuer les premiers spécimens du magnifique décor à d^ telles et à lambrequins en camaïeu bleu, encadrant les armoiries « familles nobles de la Normandie.

Mais, avant d'aller plus loin, expliquons ce que nous entendons jj lambrequim^ dentelles et style rayonnant; car, en présence de la ^ leur indécise de ces dénominations, dans les descriptions de M. AiicJ Pottier, il nous paraît indispensable de définir, ou tout au moins proposer les limites dans lesquelles doivent s'étendre la significad'^ de chacun de ces mots. Le décor à lambrequins est, pensons-noir^ celui divisé en masses pendantes, irrégnlières par alternances, c'esUr^ dire à grands motifs, souvent à fond bleu fleuronné en réserve, enlre^ lesquels s'insèrent des dentelures plus petites chargées de fonds ponctués, losanges ou striés, à rosaces, culots ou autres ornements, et supportant parfois des guirlandes, draperies, etc. La dentelle diiïere du lambrequin en ce que ses motifs, plus égaux dans leur ensemble, phi! fins dans leurs détails, imitent la légèreté du tissu délicat dont c\l emprunte le nom. Nous pensons qu'on doit nommer broderie la deii

TEMPS HODEItNKS. 409

Itïllc dont les molifs rosnortont on blanc sur fond bleu, ce qui leur (lonï*P une apparence plus lounlo.

Quant au style rayonnant, nous ne pouvons le comprendre que d'une î^culc manière : c'est lorsqu'il exprime un décor où le centre et le pourtour se relient par des galons ou des colonnes ornemenlales formant de véritables rayons qui divisent par tranches les pièces circulaires, ou coupent en médaillons distincts les vases cylindriques, en se

^Cïliiml aux deux bordures. Pris dans un autre sens, le mot perd

. '■^ signification, car si l'on veut appeler rayonnant un dessin clrcu-

''^ dont les pointes se dirigent toutes vei"s le centre, aucun plat, au-

*^ assiette n'auront d'autre décor que celui-là,

"ajoutons que, parmi les dessins h lambrequins et dentelles, on doit

^**ngucr des styles très-divers qui sont des dates; l'arcliitccture, la

^^ï'fiucterie, les piqués sur écaille, ont fourni d'abord les motifs qui

^^Mmilent les masses; les arabescjues s'y rattaclient toujours à des

moulures, des volutes et autres encadrements solides, accompagnés de culots, fleurons et draperies. Un genre intermédiaire est à grands rinceaux fleuris, dents de loup, arabesques, corbeilles, draperies à tuyaux d'orgues, empruntés aux riches compositions de la tapisserie et des étoffes; le dernier, enfin, parfaitement reconnaissable, est inspiré directement par les porcelaines bleues chinoises.

Revenons à Esmon Poserat, l'initiateur de ces magnifiques décors ; son usine grandit rapidement; en 1656, il achetait Timmeublc où elle était située et, plus tard, il s'associa son fils, Jx)uis Poterat, qui aida à donner à l'établissement tous les développements qu'il comportait.

Libre possesseur d'une industrie prospère, Edme Poterat, couvert par son privilège, laissa s'établir autour de lui quelques fabriques parmi lesquelles on peut citer celle d'Etienne Bouttin; il avait bien fait sommer celui-ci, en 1650, d'avoir à cesser ses travaux; mais cette mesure comminatoire n'avait pas été suivie d'effet, et d'autn potiers, imitant Bouttin, avaient monté des fours à faïence à Saint Se ver.

Pourtant, le privilège accordé à Poirel de Grandval devait expirer 1G98, et ceux qui l'exploitaient cherchèrent à le prolonger en s'ass rant le bénéfice d'une sorte de monopole. Louis Poterat avait travailF" tout en secondant son père; il avait découvert le secret d'une pote translucide artiticielle, véritable porcelaine tendre, et, en se b sur ce résultat, il sollicita et obtint, le 51 octobre 1673, des let patentes, dont, à raison de leur importance, nous croyons devoir produire les termes :

« Louis, par la grâce de Dieu, etc.

ce Notre bien amé Louis Poterat nous a très-humblement fait re trer que, par des voyages dans les pays estrangers et par des appl tiens continuelles, il a trouvé le secret de faire la véritable porcels de la Chine et celuy de la fayence d'Holande ; mais, luy estant im sible faire travailler la dite porcelaine que conjointement avec fayence d'IIolande, parce que la porcelaine ne peut cuire qu'elle ne soit entièrement couverte, pour ne pas recevoir la violence du feu qui doit être modéré pour sa coction, il luy est nécessaire d'avoir notre permission de travailler et faire travailler h l'une et à l'autre, et, à cet effet, de faire construire de grands fourneaux, moulins et atteliers

ji

eii ^les Heux propres pour lois ouvrages; et ceux qui luy paroissent

pl^vjB.^ commodes sont dans un des fauxbourgs de Rouen, appelé Saint-

Ser^^r^ où Ton peut establir une manufacture desdits ouvrages, pour

y Claire toutes sortes de vaisselles, pots et vases de porcelaine sem-

1)1 ^TÉ^ble à celle de la Chine et de fayence violette, peinte de blanc et de

bL ^^lA ^ et d'autres couleurs à la forme de celle d'Holande, pour le temps

qijm"*îl nous plaira, pendant lequel il pourra vendre et débiter lesdites

|>c:^ wcMsIaines et fayences susdites, sans y être troublé ; et à cet effet,

il wic^us a très humblement fait supplier luy accorder lettres à ce né-

c^i^»si3^ires.

<:< A ces causes, désirant favorablement traiter ledit exposant, pour l'c>l3lîger à travailler de mieux en mieux à la perfection desdits ou-

Nous, de notre grâce spécialle, pleine puissance et autorité

lie, avons, par ces présentes signées de notre main, permis, oc-

et accordé, permettons, octroyons et accordons audit exposant

d «i^t^blir aux fauxbourgs de Saint-Sever et en tous lieux de nostre

^*^3^a.iime qu'il verra bon estre, une manufacture de toutes sortes de

^^*s.3elles, pots et vases de porcelaine semblable à celle de la Chine,

^^ cio fayence violette peinte de blanc et de bleu, et d'autres couleurs à

'^- lorme de celle d'Holande, faire travailler par tel nombre de per-

*^^^*^i:ies qu'il jugera nécessaire, et à cet effet, faire construire des four-

'^^^avix, moulins et atteliers propres pour lesdites porcelaines et fayen-

susdites, que ledit exposant et ceux qui auront droict de luy, pour-

t. vendre et débiter par tout nostre royaume, terres et seigneuries

Tiostre obéissance, pendant le temps de trente années, durant les-

les nous avons fait et faisons très expresses inhibitions et défenses

^ tciutes personnes de le troubler en l'établissement et manufacture

**^^^tc3its ouvrages et ventes d'iceux, à peine de mille livres d'amende,

5 despens, domages et intérêts, nonobstant les deffenses portx^es par

lettres accordées à Nicolas de Poirel, sieur de Grandval, le trois sep-

bre 1646, auxquelles nous avons desrogé et desrogeons, et voulons

^^ j)ouvoir nuire audit exposant, pour l'exécution des présentes.

«< Sy donnons en mandement, etc , car tel est nostre plaisir.

^< Donné à Versailles, le dernier jour d'octobre XVP LXXIII (1673), c^ de nostre règne le trente un**. Signé Louis, et sur le reply : Par le

Nous ferons ressortir ailleurs rintérêt de la découverte de Louis Potcrat; ce qu'il importe de signaler ici, c'est la teneur et la portée du privilège, excluant toute espèce de concurrence, et assurant un véritable monopole au titulaire. Aussi, les six potiers de Sainl-Sever (tel était leur nombre d'après M. Pottier), dont l'industrie s'était développée, malgré les actes menaçants d'Edme Poterat, s'émurent vivement, cette fois ; ils implorèrent le roi en Son Conseil en motivant ainsi leur requête : « Sur ce qui a été représenté au Roy par les maîtres manufacturiers de fayence de Rouen que s'étant établis depuis vingt années, non sans faire des frais considérables, dans le fauxbourg de Saint-Sever de ladite ville où ils procurent du travail à plus de deux mille ouvriers, ils se verroient réduits eux et ces ouvriers à une extrême misère si le sieur de Saint-Étienne obtenoit le privilège qu'ils ont appris qu'il sollicitoit pour travailler seul et à leur exclusion aux ouvrages de fayence... Le roy a maintenu et gardé, garde et maintient les maîtres manufacturiers de fayence établis ou qui pourront par la suite s'établir dans le fauxbourg de Saint-Sever de Rouen, dans le droit et faculté de travailler et faire travailler aux ouvrages de fayence, en se conformant aux règlements de police de ladite ville. »

Conime toujours, en pareil cas, l'effet de la requête fut suspensif de toutes poursuites jusqu'à décision royale et les six établissements continuèrent tranquillement leurs travaux. Détail assez curieux et qui peint bien les mœurs de l'époque, ce ne fut qu'au moment où la décision n'avait plus de raison d'être, c'est-à-dire alors que Louis Polerat, sieur de Saint-Étienne, n'existait plus et que son privilège n'avait plus d'effet que le conseil examina la question et rendit son arrêt sous la date du 25 janvier 1717.

Cet arrêt était non-seulement favorable aux intéressés, comme on l'a vu, mais il contenait autorisation générale pour les entrepreneurs à venir, car les idées, modifiées par l'expérience, tendaient alors $y débarrasser l'induslrie d'une partie des entraves qui arrêtaient so^ élan.

Cet incident nous a fait perdre de vue les agissements de Louis Po« terat ; nous reprenons donc les faits au point où nous les avions laisses Maître d'un privilège aussi important, Louis se sépara de son père pour ouvrir, en 1674, une fabrique particulière qu'il exploita presque uniquement comme faïencerie, car nous verrons plus loin que la pro-

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