LA GRÈCE ASIATIQUE ET DANS LES ILES
Es le milieu du dixième siècle, les diverses tribus helléniques se sont fixées à demeure dans le canton choisi par elles , les États se sont constitués entre des limites presque toujours indiquées par la nature même et qui ne changeront guère, et des villes dignes de ce nom s'élèvent de toutes parts. Trois ou quatre générations plus tard, la Hellade ne suffît déjà plus à contenir tes Hellènes. Ils essaiment de tous côtés. En moins d'un siècle, le littoral de l'Asie Mineure est à eux, depuis l'Hellespont jusqu'à ta Lycie; la côte de Thrace au Nord, celle de Libye au Sud, sont couvertes de leurs colonies, et tout à l'heure la Sicile presque entière et une grande partie de l'Italie méridionale deviendront aussi grecques que la Grèce.
Ce prodigieux mouvement d'expansion met les Hellènes en relations continues, intimes, avec tous leurs voisins. Des barbares de l'Ouest ils n'avaient rien à apprendre, mais il en était tout autrement
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des populations du Sud et de TEst. L'Egypte qui^ sous la vingtsixième dynastie, ouvre pour la première fois ses ports aux navires de Milet, de Rhodes, de Samos, de Phocée, qui remplit ses armées de mercenaires de la Grèce asiatique, qui permet aux Ioniens de fonder un grand comptoir sur le Nil, à Naucratis, TÉgypte les fait assister au spectacle d'un renouveau des arts. La Phénicie, qui trouve chez eux, chaque jour en plus grand nombre, des acheteurs capables d'apprécier les produits de ses fabriques et assez riches pour les payer, les inonde de marchandises de tout genre, non plus seulement de bijoux et d'objets en matières rares ou précieuses, mais de menus ustensiles et surtout d'étoffes teintes, brochées et brodées. Lorsque Homère parle d'une riche tenture ou d'un beau péplos, il le donne toujours comme l'ouvrage des femmes de Sidon. Plus près d'eux, la Lydie, devenue sous la dynastie des Mermnades un État prospère et puissant, leur envoie également des étoffes et surtout de ces tapis au tissu moelleux, aux vives couleurs, que l'on fabriquait avec la laine des moutons des plateaux phrygiens, et qui jouirent dans l'antiquité de la même vogue qu'aujourd'hui les tapis de Koulah, d'Ouchak et de Yordiz, tissés dans le même pays.
Les objets que le commerce faisait ainsi affluer sur les marchés de la Grèce étaient naturellement loin d'avoir tous le même aspect. Ceux qui venaient de l'Egypte conservaient encore dans toute sa pureté le système décoratif en usage dans ce pays depuis l'antiquité la plus reculée. Ceux qui sortaient des ateliers de la Phénicie étaient de ce style mélangé qu'explique la succession dans ce pays de la domination des Pharaons et de celle des rois de Ninive; plus la lourde main des Sargonides s'appesantissait sur la Syrie, plus la part de l'art assyrien tendait à y prédominer. Plus assyrien encore était le caractère des tapis de la Lydie, car les souvenirs laissés dans tout le centre de l'Asie Mineure par la domination des Hittites préparaient ce pays à accepter plus aisément l'influence du puissant empire établi dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre.
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L^ornementation de tous ces tissus , qu'ils vinssent du fond du pays d'Assour ou qu'ils fussent fabriqués dans les ateliers de Sardes, de Tyr ou de Sidon , était tantôt disposée en bandes étroites telles que les donne un métier très simple , tantôt formée d'un motif central encadré dans une bordure. Les sujets qu'y brodait l'aiguille ou qu'y tissait la navette étaient le plus ordinairement religieux ou symboliques : on y voyait toute la série de ces dieux bizarres , auxquels chaque ville, pour ainsi dire, donnait des noms différents, mais qui, d'un bout à l'autre du monde sémitique, cachaient, sous des étiquettes infiniment variées, les mêmes types divins : Nisrok ou Nouah, aux quatre ailes éployées; Anat, Ischtar ou Aschtoreth, ailée comme lui et tenant par le cou ou par la queue tantôt deux oiseaux, tantôt deux animaux féroces; Mardoukou Dagan,avec sa parèdre Dercéto ou Atergatis, l'un et l'autre au corps terminé en queue de poisson; enfin tout un cortège d'animaux consacrés à ces divers dieux et auxquels les religions sémitiques attribuaient un caractère allégorique : le lion, qui exprimait l'idée du feu céleste; le bouc, qui évoquait celle de la fécondité; le taureau, qui représentait les eaux; les oiseaux, qui rappelaient l'air. Les fabriques phéniciennes ajoutaient à ces sujets asiatiques des motifs égyptiens, tels que le sphinx mâle et femelle et l'oiseau à tête humaine qui, d'image de la déesse Nephthys, est devenu la Sirène. Au milieu de tout cela, des semis de fleurs à corolle étoilée, destinés à remplir le champ, et qui sont restés un des principaux motifs du décor des tapis persans.
Depuis la fin du neuvième siècle jusqu'au milieu du septième, les familles riches de la Grèce firent venir d'Egypte, de Phénicie et de Lydie les objets nécessaires à leur luxe. Elles s'habillèrent d'étoffes égyptiennes ou phéniciennes, couvrirent le sol de leurs maisons de tapis de Sardes, burent et mangèrent dans de la vaisselle de métal fabriquée à Tyr ou à Sidon; et, lorsque l'industrie commença à se développer en Grèce même, les premiers ateliers, et ceux des potiers entre autres, n'eurent d'autre ambition que d'imiter ces pro-
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duits étrangers qui jouissaient d'une telle vogue '. Suivant la direction des courants commerciaux, certains de ces ateliers s'inspirèrent de rÉgypte, certains autres de la Phénicie ou de la Lydie, mais les produits de tous peuvent être englobés sous une désignation commune, celle d'objets de style oriental.
Nous ignorons si , parmi les marchandises apportées en Grèce par le commerce de Sidon et de Tyr, il se trouvait des vases de terre, sur lesquels les potiers grecs pussent prendre directement modèle. Cette question restera sans réponse jusqu'à ce que des fouilles méthodiques, entreprises sur la côte de Syrie, nous aient fait connaître ce qu'était au juste la céramique phénicienne. Néanmoins, si cette importation a eu lieu, il est peu probable qu'elle ait été considérable, et l'aspect des vases grecs de style oriental, à quelque fabrique particulière qu'ils appartiennent, indique plutôt que leur ornementation a été empruntée à des tissus.
C'est, comme on devait s'y attendre, l'influence de l'Egypte ou de la Phénicie encore dominée par l'Egypte qui se fait sentir d'abord. A y regarder de près, on trouverait déjà les premiers indices de cette influence dans la conception , sinon dans l'exécution même, de ces scènes de batailles navales qui s'introduisent, sur les grandes chytrœ athéniennes, au milieu du décor géométrique. Les antilopes du vase de Çurium et de deux des vases de la trouvaille de loannis Paléologos sont un signe déjà plus manifeste de l'infiltration de l'art étranger. Sur trois autres produits de la fabrique d'Athènes, les motifs égypto-phéniciens ont pris une place encore plus importante. Un skyphos du musée de Copenhague montre, sur une de ses faces, au milieu de scènes à personnages, deux lions dévorant un homme; ces animaux, juchés sur de hautes pattes, avec d'énormes gueules hérissées de longues dents, sont dessinés de la manière la plus inexacte. Un autre skyphos , découvert par Burgon et aujourd'hui
I. La bordure d^un péplos consacre par Alkisthénès de Sybaris dans le temple de Héra Lacinia portait d*un côté les animaux sacrés des Perses, de Pautre ceux des Susiens. (Aristote, de Mir, Ausc, 09. — Athénée, XII, 58).
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à Londres, est également décoré, sur un de ses côtés, de deux lions affrontés, la gueule ouverte, la patte étendue, et qui, pour l'ignorance du dessin, ressemblent beaucoup aux précédents. L'énormité des mâchoires, les longues canines, la langue tirée, sont les traits qui ont le plus frappé le peintre. Ni l'auteur de ce vase, ni celui du skyphos de Copenhague n'avaient évidemment jamais vu les animaux qu'ils figuraient; ils ne les connaissaient que par
Fig. ai. — Slijphos Irouvi à Alliincs. i LonJres , Briliih Muséum. )
des dessins'. Sur le skyphos du British Muséum, les swastikas, les dents de loups, les postes et les triangles semés dans le champ, le méandre rudimentaire qui le termine en bas, sont presque les seuls restes du style géométrique, et déjà au milieu de .ces motifs connus de nous s'introduit une sotte de chapiteau à volutes, ornement dont le panache du dattier a donné l'idée, et qui, nous !e voyons par les monuments, est originaire de la Mésopotamie et de la Syrie. Le dernier de ces vases athéniens de transition est une grande amphore trouvée sur les flancs de l'Hymette et acquise, en 1880, par le musée de Berlin. Le fond est du même jaune
I. Le lion n'a jamais existe en Grèce. Le myihc ilu conibat d'Héraclès contre fc
lion (le Némée » clé emprunté à l'Oriiini.
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grisâtre et les ornements du même brun que dans les vases du Céramique, mais les têtes des animaux et des personnages, ainsi que quelques détails, sont indiquées par des engobes d'un blanc jaunâtre approchant du café au lait; c'est le premier exemple que nous rencontrions de ce procédé de peinture. L'ornementation du vase est divisée en bandes superposées; de chaque côté du cou est un couple de guerriers combattants; sur le haut de la panse, devant et derrière, l'espace entre les anses est occupé par un guerrier monté sur un char à deux chevaux et suivi d'un cavalier; puis vient une bande étroite décorée d'une série d'ornements dont l'origine asiatique est hors de doute, des palmettes renversées; audessous de ce cercle de palmettes, et sur un registre beaucoup plus haut, qui occupe la partie la plus convexe de la panse, sont cinq combats singuliers de guerriers armés de lances et protégés par des casques à aigrette, des boucliers ronds et des cnémides. L'influence orientale reparaît dans le dernier registre, sur lequel est une suite de lions passants, toujours aussi gauchement représentés.
Dans ces dernières années, la recherche des figurines en terre cuite a fait entreprendre des fouilles considérables sur le littoral de l'Asie Mineure, aux environs de Cymé, de Myrina et de Phocée. Dans ces fouilles ont été trouvés quelques vases qui doivent être à peu près contemporains de ceux que je viens de décrire, mais dont l'aspect est assez différent : l'ornementation en est très simple et se compose d'ordinaire de bandes horizontales d'un brun foncé. Mais quelques-uns ont en outre, sur chacun de leurs deux côtés, une sorte de médaillon orné d'une figure'. Nous donnons ici, d'après le dessin de M. Ramsay ^ , un de ces médaillons : il repré-
1. MM. Pottier et Salomon Reinach, de Técole française d^Athènes, en ont découvert plusieurs à Myrina, dans des tombeaux d^époque romaine. Lorsque les fouilleurs de tombes (TU(i6a>pvxoi} avaient pillé une sépulture, ils vendaient tout ce qu'ils. y avaient trouvé, et souvent les vases de terre étaient achetés par les pauvres gens qui s'en servaient pour rendre les derniers devoirs à de nouveaux morts. Pareille chose pouvait arriver lorsque^ comme cela s'est produit au moins une fois à Myrina, une série de tombes anciennes et n'ayant plus de propriétaires connus était expropriée par Tautorité publique.