‹ Histoire de la céramique grecque (volume 2)Chapitre 170 sur 187 · Voir Perrot, ouvrage cité, t. III, pi. 6, p · texte numérisé non relu

Voir Perrot, ouvrage cité, t. III, pi. 6, p

3. Voir Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèce propre, ch. xin, p. 197.

4. Kœhler, MittheiL des arch. Inst, jfw Athen, 1879, pi. 19, p. 'S66. — Cf. Furtwaengler, Beschr, der Vasensam., n» 1289.

Les poteries vernissées et émaillées.

{fig. i38) met sous les yeux du lecteur un de ces vases, destinés à contenir de l'huile ou des parfums; il a la forme d'un sphinx, dont le corps, à partir du buste, est celui d'une poule couveuse; les plumes sont indiquées par des imbrications et par des traits à la pointe, gravés avant la cuisson sous la couverte jaune pâle. Mais faut-il reconnaître ici, avec M. Kœhler, un produit de l'industrie cginète? A vrai dire, les mouchetures brunes posées sur le corps et sur les ailes, la nature de l'enduit vitreux, le style même de la figure, accusent une telle parenlé avec les terres vernissées égyptophéniciennes, que l'attribution à la fabrique d'Égine reste une pure hypothèse.

On constate au contraire

. Fit l38. — ViM fmtilli en tormc de iphinx, i„ »„„^ „ :(■„ .„ j ii;

pro«n«. d-Ê«me. - Mûrie de B«iiQ. les traces manifestes de 1 m-

fluence grecque dans un curieux vase du Louvre, auquel M. Heuzey a consacré une savante étude' (fig. 141)- Ce vase, trouvé à Corinthe, était recouvert d'un vernis bleu pâle; il a la forme d'une tête casquée, à laquelle s'adaptent le goulot plat et l'anse courte des arybailes grecs. Le visage barbu du guerrier disparaît presque entièrement sous un casque à garde- joues mobiles, de type tout à fait hellénique, et semblable à ceux que portent les guerriers grecs sur les vases corinthiens d'ancien style. L'analogie ri'est pas moindre entre le vase du Louvre et d'autres arybailes en forme de tête casquée, trouvés à Camiros et en Italie ; seulement ces derniers sont peints suivant le système usité en Grèce pour les vases *. Malgré cet apparentage évident et sa provenance

1. L. Heuiey, Gabelle arch., 1880, p. i45-H)3, pi. ï8, î. — Cf. l'errol, Histoire de l'Art dans l'Antiquité, i. ill, p. 675 m suivames.

3. Cf. eiomplaire du Louvr.:, GajetU arch,, 1880, pi. iS, 3. Lu Briiisli Muséum un possédi; plusieurs exemplaires provenant lie Camiros.

rOTERIES VERNISSEES

Les poteries vernissées et émaillées. 36g

corinthienne, l'aryballe du Louvre porte, comme la marque d'une fabrication étrangère, un cartouche égyptien répété deux fois sur le timbre du casque : c'est cekii du roi Ouhabra, i'Apriès des Grecs, qui régnait en Egypte de 599 à 56g. Les caractères sont d'ailleurs tracés d'une main indécise, comme si le graveur n'en avait pas compris le sens. Cette curieuse particularité, certains détails du décor, enfin la nature de la technique, ont suggéré à M. Heuzey une ingénieuse explication, suivant laquelle l'aryballe du Louvre serait une œuvre phénicienne, empruntant son prototype aux aryballes fabriqués dans les pays helléniques, au sixième siècle. Mêmes caractères mixtes dans une série d'aryballes en forme de tête d'Héraclès, trouvés dans l'île de Gos, à Gamiros, et en Attique ' ; la technique est égyptienne, mais le style semble indiquer une origine phénicienne.

Les monuments cités jusqu'ici n'apportent, on le voit, aucun indice certain, permettant d'attribuer aux Grecs la pratique des terres vernissées. Mais voici un fait plus caractéristique. Le British Muséum possède un petit vase trouvé à Gamiros, modelé en forme de dauphin, et du style grec le plus pur; ce vase porte, gravée à la pointe, sous l'émail bleu, l'inscription suivante, en caractères du sixième siècle ^ :

nveEn emi (nuOéco eijxi)

« J'appartiens à Pythès ».

Aucune raison plausible ne défend d'y reconnaître une œuvre grecque, surtout si l'on tient compte de la provenance. Rhodes, au temps d'Amasis, entretenait avec l'Egypte des relations très suivies, et il est fort légitime d'admettre que les fabriques rhodiennes ont pu connaître et pratiquer un procédé familier aux Égyptiens.

1. Heuzey, art. cité, p. 160, pi. 28, i. — Cf. Fr. Lenormant, Gaf. Arch, 1878, p. 148.

2. Synopsis of the British Muséum y second vase room, I, p. 70. — Cf. Heuzey, Catalogue des figurines de terre cuite du Louvre, p. 214. — Perrot, Histoire de l'Art, t. III, p. 680.

3'jo Les poteries vernissées et émai liées.

Nous trouvons des arguments plus décisifs encore dans les trouvailles faites à Naucratis, au cours de ces dernières années. On sait qu'à une [date antérieure à Tannée 670 des colons milésiens avaient fondé une factorerie sur la branche Canopique du Nil. Sous Psamétik I*% rétablissement grec devient une véritable ville, et les Grecs y construisent, entre 65o et 63o, un temple dédié à Apollon, la principale divinité de Milet. La cité hellénique prospéra si bien, que sous le règne d'Amasis elle était un des marchés les plus importants du monde ancien. Les fouilles dirigées par M. Flinders Pétrie ' ont montré quel développement rindustrie grecque avait pris à Naucratis. Or, à côté des poteries de style hellénique, on a trouvé, dans le téménos du temple d'Apollon, des figurines en terre vernissée sortant, à n'en pas douter, d'ateliers grecs : certains types, comme des statuettes d'Apollon, et des personnages jouant de la lyre ou de la double flûte, accusent la contrefaçon des modèles égyptiens*. Bien plus, les fouilles ont mis au jour toute une série de scarabées, qui paraissent l'œuvre d'ouvriers peu familiarisés avec les hiéroglyphes; ils offrent ce même caractère d'imitation du style égyptien qu'on observe dans les scarabées découverts à Rhodes.

Il paraît donc certain que les Grecs de Naucratis avaient appris, sur les bords du Nil, à imiter les terres vernissées de l'Egypte, et que l'exportation de ces produits n'était pas restée le monopole des Phéniciens. Nous croyons volontiers que le même fait s'est produit à Rhodes, où la civilisation grecque était en contact si direct avec celle de l'Orient. Toutefois il serait imprudent d'étendre ces conclusions à tous les pays grecs. Rien ne prouve que cette fabrication se soit implantée dans la Grèce propre; elle semble, au contraire, avoir été localisée à Naucratis et à Rhodes, sans se prolonger beaucoup au delà du sixième siècle.

K Voir Naukratis (Third memoir of the Egypt exploration fund), par MM. W. M. Flinders Pétrie, Cecil Sinith, Ernest Gardner et Barclay V. Head; Londres, 1886. 2. Ouvrage citéj planche II, fig. 6-18.

Les poteries vernissées et émaillées. Syi

Il faut descendre jusqu'au troisième siècle pour trouver la technique égypto-phénicienne appliquée à des œuvres purement grecques de forme et de style. C'est encore en Egypte que s'est produite cette innovation. Les Ptolémées poursuivaient avec trop d'ardeur, dans l'ordre politique et religieux, leur oeuvre de fusion entre les mœurs grecques et les traditions nationales, pour que les conséquences ne s'en fissent pas sentir jusque dans l'art industriel. A Alexandrie, devenue un foyer puissant de civilisation, Grecs et Égyptiens vivaient côte à côte; l'hellénisme y revêtait une forme cosmopolite. Là, plus qu'ailleurs, l'industrie grecque devait se plier à des exigences nouvelles et chercher à renouveler ses vieilles traditions par des emprunts faits à l'art indigène. Ajoutez qu'au moment où l'hellénisme se développe en Egypte, les anciennes méthodes de la peinture céramique tombent peu à peu dans l'oubli et laissent le champ libre à toutes les audaces; il n'est donc pas surprenant que les céramistes grecs d'Alexandrie, en quête de nouveauté, aient jugé opportun de s'approprier des procédés familiers aux ateliers égyptiens. La technique des terres vernissées convenait d'ailleurs fort bien à cette poterie sans peinture, imitée du métal, dont la vogue commençait à se répandre, au troisième siècle, en Grèce et en Italie.

C'est à cette fabrication gréco-égyptienne, contemporaine de la domination des Lagides, qu'il faut attribuer une série, encore peu nombreuse, de vases à couverte vitreuse et de type tout à fait grec. Dans le nombre, trois exemplaires méritent une attention spéciale, car ils ont reçu, avant la cuisson, des inscriptions gravées à la pointe qui mentionnent des noms royaux; ils nous fournissent ainsi de précieuses indications chronologiques. Le plus célèbre est l'œnochoé trouvée à Benghazi, et publiée par son pos-

3'J2 I^s poteries vernissées et entaillées.

scsseur, M. Beulé" (fig. iSg. Ce vase, haut de 3o centimètres, est revêtu d'un émail vert brillant, et décoré de reliefs où l'on voit encore des traces de dorure et de polychromie. Au centre est une femme, coiffée du diadème royal, tenant de la main gauche une corne d'abondance pleine de fruits et d'épis, et de la droite une patère, avec laquelle elle fait une libation sur un autel rectangulaire; sur une des faces de l'autel on lit l'inscription suivante : eEHN EYEPrETHN (autel des dieux Évergètes). Derrière la figure centrale se dresse un cône allongé, entouré de guirlandes d'olivier, sans doute une borne de stade ou d^hippodrome. Dans le champ, au-dessus de l'autel, est gravée une dédicace :

BEPENIKHC BACiAICCHC

ArAOHC TYXHC

« (Offrande à) la reine Bérénice, Bonne Fortune ».

Aucun doute n'est donc possible sur Tidentification de cette figure, modelée sans doute d'après une statue, et qui, en raison de son type individuel très nettement accusé, a pour nous toute la valeur d'un portrait : elle nous offre les traits de Bérénice, fille de Magas, de cette reine au caractère impérieux et violent, qui a si énergiquement marqué sa place dans l'histoire de l'Egypte. Faut-il rappeler les dramatiques épisodes dont sa vie a été traversée? C'est elle qui, mariée presque enfant à Démétrius le Beau, surprend le secret des amours incestueuses de son mari et de sa mère Apama, et le fait tuer sous ses yeux-, devenue libre, elle passe en Égj^pte et épouse son premier fiancé, Ptolémée III Evergète. On sait la tendresse passionnée qu'elle lui témoigne; son vœu de consacrer une tresse de sa chevelure à Aphrodite Zéphyritis, si Ptolémée revient vainqueur d'une expédition contre Antiochus II; la plate adulation de l'astronome Conon, qui découvre dans le ciel l'offrande disparue changée en constellation; enfin la mort violente qui, sur l'ordre de son propre fils, Ptolémée

I. Journal des savants, 1862, p. 163-172. —Cf. Fouilles et découvertes, p. 90-102.

Les poteries vernissées et émaillées. 3y3

Philopator, termine cette vie commencée 'par un drame sanglant.

Le vase de Bérénice peut être daté avec certitude. Benghazi occupe en effet l'emplacement de l'ancienne ville des Évespérites que Ptolémée III agrandit et embellit en 23g, après la révolte de Cyrène, et à laquelle il donna le nom de sa femme, Béréniké. La reine y fut Tobjet d'un culte tout particulier, et devint le génie protecteur, la « Bonne Fortune u de la ville qui portait son nom. Tout nous invite à croire que le vase où elle est représentée faisant une libation sur l'autel des dieux Évergètes a été exécuté de son vivant; il prend donc place entre îSg et 221.

Une trouvaille récente nous a fait connaître un vase du même

type, postérieur de quel- ^.^ „^ ^ ,,^ ^, ,. ^^^ ^^^^^

ques années seulement , p^^^ tp^A V-t'l,

à celui de Bérénice :

c'est une œnochoé découverte par un agent du génie anglais dans l'île de Chypre, à Épiscopi, sur l'emplacement de l'ancienne ville de Curium. Elle était décorée d'une guirlande de feuillage attachée à deux masques de Silène, et porte encore, gravé en

3^4 ^^^ poteries vernissées et émaillées.

creux, le nom de Ptolémée Philopator, qui régnait de 221 à 204 (BACIACCOC nTOA€MAIOY OIAOnATOPOC) >. Enfin, une troisième œnochoé à émail vert, provenant de Canusium, et qui a passé de la collection Temple au British Muséum, nous fait descendre jusqu'à la fin du second siècle avant notre ère'. Le sujet est le même que sur le vase de Benghazi : une reine divinisée faisant une libation sur un autel, auprès d'une meta. L'inscription est malheureusement très endommagée; mais si, comme le pense Fr. Lenormant, le nom gravé sur le vase est celui de la reine Cléopâtre IV Séléné, la seconde femme de Ptolémée II Soter, la date de la fabrication se placerait entre les années 117 et 107.

Ainsi répartis sur une période d'un siècle et demi environ, ces monuments prouvent bien que la technique des céramiques vernissées a été en vigueur, sous les Lagides, dans les ateliers gréco-égyptiens; ces poteries ont été certainement recherchées en dehors de l'Egypte, et le commerce les a portées jusqu'en Béotie. Un même tombeau de Tanagra en a livré deux spécimens : à savoir un élégant canthare à couverte bleue et à dessins bruns, appartenant au musée de Berlin^, et le joli vase reproduit en tête de ce chapitre, que le British Muséum a l'heureuse fortune de posséder ♦. Ce dernier a la forme d'un canard, sur le dos duquel s'ajuste un goulot muni d'une anse ronde. L'oiseau sert de monture à un Éros ailé, qui s'est campé derrière son cou, assis à califourchon. La tête haute et un peu infléchie vers la gauche, comme s'il obéissait à la pression d'un mors, le canard semble voguer paisiblement, guidé par son petit cavalier. La technique est d'une finesse extrême; sur le fond azuré de l'émail, qui a tourné au blanc jaunâtre, le détail des plumes est tracé à l'aide d'une couleur gris rose; la gorge et le haut des ailes sont

1. R. Mowat, Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1886, p. 145, et Bulletin épigraphique, t. VI, 1886, p. 100.

2. Fr. Lenormant, Revue ardu, t. VII, i863, p. 259-266, pi. 7.

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