LES PREMIERS ESSAIS
A mer Egée n'est qu'un lac dont les colères, violentes parfois, ne sont jamais de longue durée, et dont la traversée est d'ordinaire peu périlleuse, grâce aux abris qu'une multitude d'îles offrent aux bateaux surpris par le mauvais temps. Les terres qui émergent de tous côtés de ses profondeurs, les côtes qui la bordent à l'Est et à l'Ouest, ont même aspect et même climat, et constituent une seule région géographique qui nous apparaît, aussi loin qu'il nous est possible d'entrevoir quelques faits à travers le brouillard des plus anciennes traditions, c'est-à-dire dès le dix-septième ou le seizième siècle avant notre ère, comme occupée tout entière par des populations de même race, quoique presque inconscientes de leur unité d'origine. Les Pélasges de la péninsule du Pinde, les Lélègcs des
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Cyclades et des Sporades, les Cretois de la grande île du Sud, les Lyciens de Tangle sud-ouest de TAsie Mineure, et jusqu'aux premiers habitants de Chypre formaient un groupe de nature homogène, bien qu'il fût morcelé en une infinité de petites tribus : tous d'ailleurs à peine sortis de la vie nomade, encore inquiets et mobiles à l'extrême, sans cesse occupés à se déposséder les uns les autres, passant, suivant les hasards d'une guerre, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, s'emmêlant, se fondant ensemble pour se séparer de nouveau, plus serrés sur les côtes que dans l'intérieur, y trouvant dans la pêche, dans la navigation, dans la piraterie, des ressources plus abondantes que celles offertes dans les montagnes par l'élève des troupeaux, et formant là, sur quelque colline escarpée, voisine d'une grève d'échouage ou d'un petit port naturel, leurs premiers établissements permanents : de misérables villages dominés souvent par les murailles grossières, mais énormes, d'un camp de refuge.
Ces populations, de race aryenne à ce qu'il semble, venaient-elles du Nord ou de l'Est? Elles n'en savaient rien, et apparemment elles étaient là depuis bien des siècles. Mais au nord du pays qu'elles occupaient, une pression continue poussait sur elles des populations congénères dont les ondes successives venaient peu à peu les recouvrir. En Asie Mineure, les Phrygiens et les Méoniens étaient descendus jusqu'aux limites du pays des Lélèges, et à leur tour les Dardaniens, passant l'Hellespont, s'étaient établis en Troade, tandis que les Thraces se montraient déjà sur les derrières des Dardaniens. Dans la presqu'île du Pinde, les populations helléniques hâtaient également leur marche vers le Midi : les Achéens, formant Tavant-garde , couvraient la Thessalie, envahissaient déjà quelques cantons du Péloponèse, et sur leurs traces se pressaient les trois autres tribus sœurs, Doriens, Ioniens, Éoliens.
Monotone dans sa perpétuelle agitation, l'existence de ces populations primitives n'a laissé dans les traditions que des souvenirs confus. Mais si nous ne pouvons retrouver l'histoire de leurs luttes, s'il ne nous est pas toujours facile de les distinguer l'une
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de Tautre, de déterminer le rôle de chacune, et même sa part dans Tonomastique des lieux qu'elles ont tour à tour occupés, nous pouvons du moins nous faire une idée de leur genre de vie et du degré de civilisation auquel elles étaient parvenues. Les murs de plusieurs de leurs anciennes places de refuge sont encore debout, et les fouilles ont fait retrouver, avec quelques-uns de leurs établissements, des restes de leur industrie. Parmi ces restes, les débris de poteries sont en nombre considérable.
• Le lieu où ont été trouvées les plus grossières de ces poteries, celles que leur aspect engage tout d'abord à regarder comme les plus anciennes, est la colline de Hissarlik, en Troade, sur le côté est de la vallée du Mendéré (ancien Scamandre), à cinq kilomètres au sud du rivage de THellespont*. Il y là, dans une position aisée à défendre, dominant une plaine fertile et ayant vue sur la mer, les ruines d'une petite ville dont les murs étaient en pierres brutes reliées avec de la terre, et les maisons en pisé et en bois : plusieurs couches de cendres, dont la dernière est la plus épaisse, prouvent que la ville a été ravagée par le feu à diverses reprises, et finalement détruite par un grand incendie. M. H. Schliemann, qui a fait à Hissarlik, de 1870 à iSyS, des fouilles très considérables, veut que ces ruines soient celles de la Troie du roi Priam. L'Iliade, composée plus de trois cents ans après la lutte dont elle raconte poétiquement un épisode, ne nous fournit point de renseignements topographiques assez précis et assez authentiques pour que la configuration des lieux nous permette de contrôler d'une manière sûre cette hypothèse. M. Fr. Lenormant la conteste avec énergie : les bijoux, les armes et les vases exhumés des décombres de Hissarlik lui paraissent beaucoup trop grossiers, beaucoup trop indépendants de
I. H. Schliemann, Antiquités troyennes, — Atlas des antiquités troyennes, Paris, 1874. — Ilios. Leipzig, 1880. — Fr. Lenormant, Les Antiquités de la Troade et Vhistoire primitive des contrées grecques. Première partie. Paris, 1876. — É. Burnouf, Mémoires sur V antiquité : Troie. Paris, 1879.— ^' Dumont et J. Chaplain, les Céramiques de la Grèce propre. I'« partie, ch. i. Paris, 1881. — La collection de M. Schliemann est actuellement au musée de Berlin. Un certain nombre d'objets provenant du même site sont au musée de Tchinli-Kiosk, à Constantinople.
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toute influence assyrienne ou phénicienne, pour pouvoir provenir d'une ville asiatique qui n'a été détruite qu'au douzième siècle avant notre ère, de la capitale d'un peuple qui, dès le règne de Ramsès II, était en relations amicales avec les Hittites de la Syrie du Nord, et qui dirigea plusieurs fois des expéditions maritimes vers les côtes de la basse Egypte, à l'époque de Mérenphtah et de Ramsès III. Pour lui, Hissarlik est une ville infiniment plus ancienne : c'est une des deux capitales successives que la tradition attribue aux Dardaniens, avant la fondation de Troie. Le fait est que la civilisation dont les monuments découverts par M. Schliemann sont les témoignages était des plus rudimentaires; elle se rattache à la transition de l'âge de la pierre polie à celui des métaux. Mais cela n'indique point une date : ce passage s'est fait, suivant les contrées, à des époques très différentes, et les objets trouvés dans le cimetière germanique de Hallstatt en Autriche, objets qui datent tout au plus de trois ou quatre cents ans avant l'ère chrétienne, présentent avec ceux de Hissarlik les plus frappantes analogies. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que les Dardaniens étaient venus de l'intérieur de la Thrace, peut-être de plus loin au Nord, peu de siècles avant la guerre de Troie; ils pouvaient être restés plus barbares que les populations sur le territoire desquelles ils étaient venus s'établir. La puissance militaire que les récits gravés sur les monuments égyptiens nous forcent à leur reconnaître n'implique nullement que l'art fut chez eux fort avancé. Les Germains ont eu, eux aussi, une grande puissance militaire : ils ont tenu en échec et finalement conquis l'empire romain. Est-ce à dire qu'ils fussent en civilisation les égaux de ceux qu'ils ont vaincus ?
Quoi qu'il en soit de cette question, il nous suffit, pour l'étude qui nous occupe, de pouvoir affirmer que les poteries trouvées à Hissarlik, sous la couche supérieure de cendres, sont certainement antérieures au douzième siècle. Il est d'ailleurs probable que cet amas de débris représente l'industrie de deux ou trois siècles. Tous ces vases sont faits d'une argile grossière que Ton n'a pris soin ni de débarrasser des petits cailloux qu'elle contenait, ni de pétrir assez
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longtemps. La plupart sont modelés à la main, et lorsque le tour a été employé, c'était un instrument grossier et dont l'ouvrier se servait avec peu d'adresse. Les vases une fois terminés, la surface en a çté lustrée par un simple lissage, au moyen d'un peu d'eau et d'un polissoir en pierre; puis ils ont été mis dans des fours dont la température, mal réglée, a donné au brun de l'argile des teintes tantôt plus rouges et tantôt plus grises; parfois le potier a brûlé des bois résineux dont la fumée s'est incorporée dans la terre encore fraîche et en a changé la couleur en un noir terne et sale.
Les formes de ces vases sont assez variées. 11 y a d'abord des cruches, des marmites et des pots de grande dimension dont la panse sphérique est portée sur trois petits pieds et surmontée d'un cou ajusté à angle vif; ce cou est souvent muni d'un couvercle cylindrique qui s'enfonce sur l'embouchure, comme un chapeau; tantôt des anses très petites, tantôt des appendices pointus, en forme de cornes dressées, permettent de saisir le vase. Puis de petits brocs à Fig. s- - Vmcs de u TroaJe.
(Berlin, Aniiquiirium.)
ventre arrondi, à long cou terminé par un bec, h. anse unique placée par derrière, ancêtres des prochoï et des œnockoés des âges suivants, et dont le galbe ressemble beaucoup à celui des vases cypriotes de même usage; comme à Chypre -encore, ils ont quelquefois deux goulots. Enfin- des gobelets dont les uns, en forme de bols, sont les prototypes des skyphi, et dont les autres, hauts cornets munis de deux grandes anses et se terminant en une pointe arrondie, sont le premier et maladroit essai de ce qui sera le cantharos. Un autre vase à boire est composé d'un tube enroulé sur lui-même, porté sur trois petits pieds, et dont l'extrémité se relève pour former l'embouchure.
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Aucun des vases de Hissarlik ne porte ni couverte ni peintures '. Des lignes sinueuses creusées par la pression des doigts, des incisions faites à la pointe dans la pâte encore fraîche, et qui forment tantôt des bandes circulaires horizontales, tantôt des lignes de pointillé, des hachures et des zigzags, sont la seule ornementation. On retrouve à Chypre les mêmes procédés employés avec plus d'invention et d'habileté. L'imagination du potier troyen s'est surtout exercée sur les formes mêmes, et sur ce point son ambition a été bien souvent au delà de son adresse manuelle : témoins ces essais assez nombreux d'imitation des formes humaines et animales. L'analogie du vase et du corps d'un animal, du corps humain surtout, est tellement frappante qu'elle s'est traduite dans le langage de tous les peuples : nous disons la panse, le cou, les lèvres, le pied; les Grecs disaient encore les oreilles *. C'est cette comparaison instinctive que les potiers de Hissarlik ont exprimée plastiquement. Il est difficile de ne pas voir dans deux des vases de la figure lo des imitations en charge des formes d'un porc gras. Le troisième vase du même dessin semble bien représenter une femme qui porte sur ses bras deux objets ou deux enfants. Une boîte cylindrique, ou pyxis^ est décorée d'un visage d'homme modelé en relief (fig. 8). D'autres vases, que nous avons groupés avec celui-là, sont plus embarrassants à première vue, mais s'expliquent par comparaison. Le visage humain y est réduit à ses traits les plus saillants : on a figuré l'arcade sourcilière et le nez en appliquant contre la surface du vase de petits boudins de terre et les collant par la pression du pouce; deux boulettes aplaties représentent les yeux; la bouche n'est point indiquée. Ainsi simplifiée, la face humaine a tout à fait l'air d'une tête de chouette, et M. Schliemann, qui traduit l'épithète
1. Je ne puis regarder comme provenant de Hissarlik le fragment de vase décoré d'un sphinx reproduit par M. Dumont, Céramiques de la Grèce propre ^ p. 9, fig. 21; non plus que le fragment décoré de zigzags et de losanges, même page, fig. 20. Ils sont tellement différents de tout le reste, que je redoute une confusion dans la collection de M. Schliemann. Je les croirais de Mycènes.