‹ Histoire de la céramique grecqueChapitre 102 sur 144 · EN ITALIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE

l’époque où nous a conduits le précédent chapitre, c’est-à-dire vers la seconde moitié du troisième siècle, la peinture à figures rouges est en pleine décadence. Les vases de cette période montrent un étrange affaissement du goût, un oubli de plus en plus marqué des principes du style. On peut voir dans les vitrines du Louvre une série de poteries provenant de la collection Campana, et qui présentent tous les caractères d’une céramique presque barbare. Ce sont des vases à une seule anse, à col redressé et taillé en biseau; le système du décor est toujours grec, mais le vernis noir a un ton

La fin de la peinture de i>ases en Italie.

faux et sale, accusant dans la cuisson une extrême négligence; les palmettes du revers sont tracées lourdement; le style des figures est absolument grossier b Tous ces vases ont été trouvés dans l’Italie méridionale, sans qu’on sache à quelle fabrique les rattacher. Nous ne nous attarderons pas à ces derniers produits d’une technique condamnée à disparaître bientôt après une existence de près de trois siècles. Mais il nous faut tout au moins signaler des imitations du style grec qui appartiennent à cette même époque de décadence, à savoir les vases des fabriques locales de l’Étrurie.

On sait quel avait été dans ce pays le succès des vases attiques. A mesure que l’importation athénienne décroissait en Italie, dans la seconde moitié du quatrième siècle, elle cédait la place aux produits des ateliers italiotes, surtout -à ceux de la Campanie. Peut-être même, grâce à l’apport incessant des vases de cette région dans l’Étrurie méridionale, des fabriques locales s’y étaient- elles constituées avec le concours d’ouvriers campaniens-. Quoi qu’il en soit, les vases qu’on pourrait attribuer à une fabrication ainsi hellénisée sont en proportion très minime, en regard de ceux qui montrent l’imitation de sujets grecs faite dans le goût étrusque. Il suffit d’un coup d’œil pour les reconnaître. Le ton jaune pâle de la terre, la mauvaise qualité des couleurs, la lourdeur du dessin, sont des indices qui ne trompent pas^. Ajoutez que sur un nombre d’ailleurs assez restreint de vases des inscriptions en caractères étrusques désignent les personnages.

Tel est le cas pour un cratère du Cabinet des Médailles qui a fait partie de la collection Beugnot (fig. 122)-^. Ce vase offre un curieux mélange d’éléments grecs et d’emprunts à la mythologie étrusque. Ajax, dont le nom est écrit en lettres étrusques

1. Cf. le spécimen donné par M. de Witte : Études sur les vases peints, p. 1 18.

2. Cf. Furtwaengler, Annali delV Inst., 1878, p. 81. — Koerte, A)ch. Zeitung, 1884, p. 82.

3. CC .1. Marilia, L'archéologie étrusque et romaine, p. 100.

4. Monumenli incditi, t. Il, pl. g. Cf. Raoul Rochette, Annali, 1834, p. 264.

La fin de la 'peinture de vases en Italie.

(Aifas)., a saisi par les cheveux un captif troyen, et lui plante dans la gorge sa courte épée; le sang coule en abondance de la blessure, et le visage contracté du mourant exprime la terreur. Mais voici un personnage qui n’a plus rien de grec, à savoir l’horrible figure grimaçante du Gharon étrusque, Charoun. Armé

Fig. 122. — Ajax égorgeant un captif.

Peinture d’imitation grecque sur un cratère étrusque (Cabinet des Médailles).

d’un maillet, qui est son attribut habituel , le démon infernal se tient derrière le captif, guettant sa proie; son visage est d’une laideur repoussante; ses dents énormes, ses oreilles pointues lui donnent une physionomie tout à fait bestiale. Il apparaît également sur la peinture du revers, auprès de trois femmes voilées, faisant des gestes de douleurs, et dont l’une est désignée par une inscription comme étant Penthésiléa [Pantasila). Le vase est peint lourdement, à l’aide d’un pinceau fortement appuyé. Ces caractères

La fin de la peinture de vases en Italie.

techniques, et la présence d’un type où l’on trouve si fortement marquée l’empreinte du génie national de l’Étrurie, font reconnaître ici un produit de l’industrie locale; le potier toscan a fait une sorte d’adaptation d’un modèle grec.

Ces vases d’imitation appartiennent à la dernière période de la peinture céramique et surtout au troisième siècle. Les plus récents ont un aspect barbare. Ainsi trois vases trouvés près d’Orvieto offrent des figures simplement tracées à grands coups de pinceau sur le fond gris jaunâtre de la terre, et relevées de teintes blanches répandues à profusion ’. Les sujets sont empruntés à la représentation de l’enfer, et l’on y voit figurer les êtres fantastiques, les démons horribles qu’avait enfantés l’imagination des Etrusques. La grossièreté de la technique montre assez que l’industrie locale est en plein désarroi, et subit, elle aussi, le contre-coup de la décadence qui atteint les ateliers grecs de l’Italie méridionale. Au reste, ces imitations des vases grecs ne paraissent avoir été en faveur que dans une région assez limitée de l’Étrurie. C’est surtout dans les villes voisines du littoral, comme Vulci, \^olaterræ, Vetulonia, que les potiers étrusques s’y sont essayés. Les fabriques de l’Étrurie du Nord restent fidèles aux traditions d’une industrie nationale, qui présente des caractères tout différents, celle de la poterie noire à reliefs.

A quelles causes faut-il attribuer la disparition de la poterie peinte ? Suivant une opinion qui a longtemps trouvé des adhérents, elle aurait été provoquée en grande partie par le sénatusconsulte qui interdit la célébration des Bacchanales Les mystères de la Grande-Grèce s’étaient propagés jusqu’à Rome, sous le nom

1. Monumenti ir.cditi, vol. XI, pl. 4-5. Cf. Koerte, Annali, 1870, p. 299.

2. Cette théorie a été émise par Gerhard : Bull. delV Inst, arch., 1829, p. lyS. — Apul. Vasenbilder, p. i. Cf. de Witte, Études sur les vases peints, p. 120.

La fin de la peinture de vases en Italie.

de Bacchanalia; les pratiques de ce culte y donnaient lieu à des scènes de désordre, qui se passaient dans le bois sacré de Stimula, et qui avaient fini par mettre en rumeur certains quartiers de Rome. Un procès privé et la dénonciation d’une affranchie, Hipsala Fecenia, attirèrent l’attention des consuls sur la gravité de ces excès, dont Tite-Live a retracé le tableau'. En i86, par un sénatus-consulte dont le texte nous est connu par la table de bronze trouvée à Tiriolo, en Calabre, le Sénat défendit de célébrer les Bacchanales, et cette mesure fut étendue à toute l’Italie; elle atteignit ainsi les villes de la Grande- Grèce. Les érudits qui ont cru reconnaître un rapport étroit entre les vases à sujets mystiques et les mystères dionysiaques ont déduit de ce système une conséquence logique : c’est que le sénatusconsulte avait causé un arrêt soudain dans la fabrication de ces vases. Mais la corrélation sur laquelle est fondée cette théorie n’est nullement prouvée; et d’ailleurs une raison péremptoire nous défend d’y souscrire : en 186, la peinture de vases à figures rouges n’existait plus. La mesure d’ordre public prise par le Sénat est donc tout à fait étrangère à une décadence qui était déjà un fait accompli. La ruine de l’industrie des vases peints a d’autres causes : l’état de trouble où la seconde guerre punique jette toute l’Italie méridionale, la conquête par les Romains des principaux centres où cet art s’était développé, la prise de Capoue en 21 1, le sac de Tarente par Fabius en 209. Au commencement du deuxième siècle, on ne trouve plus de traces d’un art dont les traditions sont oubliées.

Ajoutez que pendant toute la seconde moitié du troisième siècle, et sous le coup des événements qui ont amené la présence des armées romaines dans la Grande-Grèce, les fabriques grecques donnent des signes non équivoques de défaillance. Nous en trouvons la preuve manifeste dans les tâtonnements que trahissent

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