‹ Histoire de la céramique grecqueChapitre 11 sur 144 · VASE DE STYLE GÉOMÉTRIQUE · texte numérisé non relu

VASE DE STYLE GÉOMÉTRIQUE

(Athènes, M.mstere de ILnstrucUon publique,,.

L’ornement a lion géométrique.

dépassent le contour de la poitrine simulent les seins des femmes; les hommes ont des poignards à la ceinture. Enfin les yeux sont indiqués. Le champ est de même semé d’ornements de toutes formes, et les blancs plus larges sont remplis de rosaces, de figures de palmipèdes et de croix gammées (pl. I).

Au dessous de ce registre, sur le vase d’Athènes, il s’en trouve un second, qui est occupé par une série de chars montés chacun par un

seul homme. Nous retrouvons pareillement des chars au-dessous du sujet principal sur les vases du Louvre. Mais plusieurs de ceux-ci ont eu deux registres décorés, outre celui de la scène funéraire, et, dans ces bandes inférieures, aussi bien qu’au-dessous des anses, une place est laissée à des représentations d’un genre tout différent : ce sont des scènes de navigation et des batailles navales. On y voit des bateaux de formes très variées et dont la construction atteste déjà une grande habileté. L’un est une longue pirogue à proue et à poupe très élevées, à coque étroite et non pontée, manœuvrée par une double file de rameurs. Celui que nous reproduisons ici (fig. 20) est un vaisseau

U ornementation géométrique.

de guerre, court et trapu; sa proue, munie d’écubiers ronds et surmontée d’un gaillard, porte un éperon aigu. Son pont, très ras sur l’eau, est surmonté d’un spardeck où, pour le moment, sont assis les rameurs et où, sans doute, les guerriers se tenaient pendant la bataille. Sur d’autres navires, dont aucun malheureusement n’est conservé en totalité, les deux ponts superposés sont encore mieux indiqués, et l’on voit les deux rangées de rameurs qui les garnissent : ce sont des diéres aphractes. Voilà le premier exemple fourni par un monument figuré de la superposition des rameurs dans les vaisseaux de guerre antiques, superposition que les marins avaient à l’envi déclarée impossible en dépit des textes qui l’affirmaient '. Deux rames à large palette, placés des deux côtés du gaillard d’arrière, font l’office de gouvernail. Quelques bateaux enfin ont, à mi-longueur, un mât avec une grande voile carrée.

Ces navires si variés, le peintre les connaît fort bien, et c’est là certainement l’objet qu’il représente avec le plus d’intelligence et d’exactitude. Il nous les montre tantôt voguant à la voile ou à la rame dans la haute mer, indiquée par des poissons, tantôt s’entre-choquant de l’éperon, s’accrochant l’un à l’autre ; et alors les guerriers qui les montent, debout sur les gaillards d’avant, s’attaquent de la lance, tandis que des archers, placés derrière eux, échangent une grêle de flèches. Les morts tombent sur le pont ou sont précipités à la mer. Le dessin des personnages reste enfantin, mais, même sous cet enfantillage se montre, et déjà bien plus nettement, cette audace à s’attaquer à la nature dont nous avions surpris les premières manifestations dans les essais grossiers de Théra, d’Ialysos et de Mycènes.

En dépit de la gaucherie du dessin, les vases à décor géométrique n’en révèlent pas moins un art dont le principe est d’une remarquable

1. Voy. A. Carlaull, la Trière athénienne. In-8. Paris, i88i. — M. Carlault sc propose de publier une élude spéciale sur les navires des vases du Louvre.

L’ornementation géométrique.

originalité, dont les règles sont bien fixées et la physionomie accusée de la manière la plus franche. D’où vient cet art, qui ne se rattache à ce qui précède que par un petit nombre d’emprunts, cet art qui semble sortir de terre tout développé, qui a une vitalité si grande, qui se répand sur un espace si considérable et qui laissera dans les productions des âges suivants des traces si profondes?

M. Conze l’a considéré comme aryen d’origine, comme frère de l’art des peuples de l’Europe centrale, et a donné aux poteries qui en sont les monuments le nom de poteries pélasgiques. MM. Brunn ’ et Gustave Hirschfeld se sont rangés à cette opinion : M, Helbig au contraire l’a très vivement combattue Les cinq ou six fragments trouvés en Assyrie et en Palestine lui paraissent suffire à prouver que le berceau de la décoration géométrique a été l’Asie. M. Dumont adopte résolument l’avis de M. Helbig^.

Je me refuse absolument, pour ma part, à croire à une origine aussi lointaine. Une demi-douzaine de tessons trouvés, ceux-ci à Kouyoundjik, ceux-là à Jérusalem ou dans l’intérieur de la Syrie, ne me semblent pas pouvoir être considérés comme les vestiges d’un art indigène. Les vases d’où ils proviennent ont pu être portés là par des voyageurs, par des mercenaires, ou par quelqu’une de ces bandes de captifs que l’on employait aux plus durs travaux. Parmi ces captifs, il y a eu sans nul doute des Philistins, et les Philistins étaient originaires des îles et probablement apparentés aux populations helléniques. Nous avons nombre de monuments en pierre de l’art chaldéen et assyrien, nous ne sommes pas dépourvus de tout renseignement sur l’art araméen et phénicien. Or, nulle part, ni à Babylone, ni à Ninive, ni en Syrie ou en Phénicie, nous ne rencontrons sur ces monuments un seul des éléments fondamentaux de la décoration géométrique. Nous ne trouvons pas non plus en Égypte les plus caractéristiques d’entre

1. Brunn, Problème in der Geschichte der Vasenmalerei. Munich, 1871.

2. W. Helbig, Osserva^ioni sopra la provenieii^a délia decora^ione geometrica CAnnali, 1875, p. 221).

3. A. Dumont, Du style géométrique sur les vases grecs. (Bull, de Corr. hell., i883, p. 374.)

L’ornementation géométrique.

eux, la croix gammée et le méandre. C’est seulement dans les peintures du tombeau de Rekhmara que l’on voit représentés des vases ayant quelque analogie avec ceux décrits plus haut : mais ces vases sont apportés comme tribut par des vaincus, et, parmi ces vaincus, les hiéroglyphes nous disent qu’il y a des gens « des îles de la mer ».

Sans aller aussi loin vers l’Orient que l’a fait M. Helbig, on pourrait songer à attribuer l’invention du décor géométrique aux Cariens, que nous savons avoir été à plusieurs reprises les maîtres de la mer Égée, et avoir même créé des établissements sur la côte occidentale de cette mer, particulièrement à Athènes et à Mégare, deux des gisements de la poterie qui nous occupe. Une des circonstances de la trouvaille d’Athènes serait favorable à cette conjecture : dans les tombes du Céramique, les morts avaient à côté d’eux leurs armes : or, c’est aux armes déposées en terre avec le cadavre que les Athéniens, lorsqu’ils purifièrent Délos, distinguèrent les sépultures cariennes '. Certains des motifs du décor et des détails des peintures s’expliqueraient aussi fort bien par cette origine. Ainsi le nom que les Grecs donnaient à l’ornement qui joue dans ces vases le rôle principal, le méandre, est le nom du grand fleuve de la Carie. C’est aux Cariens que l’on attribuait l’invention des panaches; la tête des guerriers de nos vases est surmontée de panaches. Les chants de deuil de leurs pleureuses étaient célèbres, et, précisément, sur nos vases sont figurées des lamentations funèbres. Ils étaient de hardis marins, des pirates redoutés, et un poète, Critias, les a appelés « les trésoriers de la mer », Kàpsç àVjç Ta[j.iai. Or les scènes de navigation et les batailles navales sont, sur nos vases, au nombre des sujets les plus fréquents. Enfin l’attribution de cette céramique à un peuple étranger à la Grèce et qui n’en a possédé quelques parties que d’une manière temporaire expliquerait bien l’apparition brusque et la disparition presque aussi soudaine de la poterie géométrique.

Certes il y a là un ensemble de coïncidences qui s’impose à l’attention et qui est faite pour rendre perplexe. Mais aucune de ces

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