I. Thucydide, I, S
L’ornement al ion géomélnqite.
coïncidences ne me semble constituer une preuve. L’usage d’ensevelir les morts avec leurs armes était, à l’époque de Thucydide, particulier aux Cariens, mais il pouvait fort bien avoir existé chez les Hellènes primitifs, qui marchaient toujours armés, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même. Et de fait, les tombeaux de Mycènes renferment également des épées et des pointes de javelots. L’habitude de laisser au mort ses armes s’est d’ailleurs conservée fort longtemps chez d’autres peuples de race aryenne, les Germains et les Celtes par exemple.
Le Méandre est bien le grand fleuve du pays carien ; mais quel est le peuple qui lui a donné le nom par lequel les Grecs l’ont désigné? Sont-ce vraiment les Cariens? Ne seraient-ce pas plutôt leurs prédécesseurs dans la même contrée, les Lélèges, Aryens comme les Grecs ? Le nom du moins a une physionomie aryenne. Je veux bien qu’Hérodote ait eu raison de regarder la mode des panaches comme originaire de Carie; mais elle a pu se répandre de bonne heure chez les Hellènes; elle était universelle chez eux dès l’époque où fut composée l’Iliade, c’est-à-dire dès le neuvième siècle, et peut-être son introduction était-elle bien antérieure. Les Cariens n’ont pas eu le monopole des lamentations funèbres : ces lamentations étaient aussi bien d’usage chez les Grecs et chez les peuples italiotes. Enfin, s’ils étaient bons marins, les Grecs ne l’étaient pas moins, l’expédition contre Troie, la colonisation de la mer Egée, de la côte d’Asie, de la Cyrénaïque, de l’Italie méridionale, en sont les preuves.
Il y a d’ailleurs un argument péremptoire contre cette hypothèse de l’origine carienne. Nous connaissons maintenant quelques monu-
Fig. 21. — Pyxis du Céramique.
(Athènes, Musée de la Société archéologique.]
L’ornementation géométrique.
ments authentiques de l’art carien. Si peu nombreux qu’ils soient, ils nous prouvent que cet art était analogue à celui de la région centrale de l’Asie Mineure, et pareillement issu, par l’intermédiaire des Hittites, de l’art chaldéen. Il ne ressemble en rien, ni comme inspiration, ni comme motifs de détail , à celui des poteries à décor géométrique. Le sjpastika et ses dérivés lui sont tout à fait étrangers.
La croix gammée et le méandre se rencontrent au contraire très fréquemment dans les pays habités par des peuples de race aryenne On les trouve dans l’Inde, d’où ils ont passé en Chine; le sjpastika est même, pour les Indiens, un symbole religieux, un signe qui assure la protection divine aux objets sur lesquels il est tracé. La croix gammée existe sur un grand nombre de vases et de bijoux trouvés dans les pays germaniques, en Allemagne, dans le Danemark, en Suède et en Norwège; on la rencontre également chez les Celtes et chez les Slaves. Les populations septentrionales qui se sont glissées le long de la côte orientale de la mer Égée la connaissaient, car elle existe sur les fusaïoles de Hissarlik, et elle est l’origine du triskèle et du tétraskèle de la Lycie. Elle a aussi été fréquemment employée par les populations primitives des deux versants de la partie orientale des Alpes, ainsi que de la haute Italie, et c’est même dans cette contrée que nous trouvons les poteries les plus analogues à celles que nous étudions actuellement. Il existe dans la basse vallée du Pô, dans la Romagne et le Modénais, plus loin au Sud jusque dans la haute Toscane, au Nord jusque dans le Trentin, un grand nombre d’anciens cimetières, dont l’exploration et l’étude sont dues en grande partie au zèle d’un savant bolonais, M.Gozzadini. Ces sépultures, le fait ne semble pas douteux, appartiennent à une race venue du Nord et dont l’immigration est antérieure à l’arrivée des Étrusques. Or, non seulement les vases de terre et de bronze qui y sont déposés sont couverts d’une ornementation géométrique où se rencontrent presque tous les éléments que nous venons de voir en
I. r . Muller, Del Saakaldte Hagekors’s Anvendelse og Betydning i Oldtiden, Copenhaj’ue, 1S77.
L’ornementation géométrique.
Grèce*, mais la disposition du décor et les formes mêmes des vases révèlent, comme dans les poteries du Céramique, l’imitation d’ouvrages de vannerie.
Ces analogies dans les motifs de décoration, ces ressemblances dans la technique, ne sauraient être des coïncidences produites par le hasard. Elles prouvent que l’ornementation géométrique appartient en propre à la race aryenne, qu’elle existait, dès une antiquité très reculée, chez toutes les tribus de cette race et qu’elle a été portée par ces tribus dans tous les pays où elles se sont établies. C’est là un point que l’on est, je crois, en droit de considérer comme acquis.
Il faut donc chercher les origines de la poterie géométrique grecque sur le sol même de la Grèce et parmi les couches de populations aryennes qui ont successivement recouvert ce sol. Mais dans l’état actuel de nos connaissances, il est dangereux d’aller plus loin. Les Pélasges et les Achéens doivent, à mon sens, être écartés: Orchomène, Mycènes et Tirynthe nous font connaître leur art, et nous avons vu qu’il était fort différent. Restent les Lélèges et les trois véritables tribus helléniques, Doriens, Éoliens, Ioniens. Les Lélèges ont habité, à notre connaissance, ou ont pu habiter, à peu près tous les points où nos poteries se trouvent; et malheureusement ni de leur art, ni de leur industrie, nous ne savons absolument rien : leur race même n’a nulle part conservé son individualité jusqu’aux époques où il y a eu de véritables historiens. Elle s’est fondue, partie au milieu des Ioniens et des Doriens, partie au milieu des Cariens. Jusqu’à plus amples renseignements, nous ne pouvons donc les éliminer. Il semble cependant peu probable qu’une race qui a eu si peu de vitalité ait eu un art aussi caractérisé ; et d’instinct, je préférerais attribuer la paternité de cette curieuse céramique aux Hellènes, et principalement aux Ioniens, dont la capitale, Athènes, paraît en avoir été la fabrique la plus importante.
Si cette question d’origine reste fort obscure, celle de date l’est un peu moins. L’époque à laquelle commence notre poterie paraît bien être celle de l’établissement en Attique des tribus ioniennes.