Ouvrage cité, planche II, fig
Les poteries vernissées et émaillées.
Il faut descendre jusqu’au troisième siècle pour trouver la technique égypto-phénicienne appliquée à des oeuvres purement grecques de forme et de style. C’est encore en Égypte que s’est produite cette innovation. Les Ptolémées poursuivaient avec trop d’ardeur, dans l’ordre politique et religieux, leur oeuvre de fusion entre les moeurs grecques et les traditions nationales, pour que les conséquences ne s’en fissent pas sentir jusque dans l’art industriel. A Alexandrie, devenue un foyer puissant de civilisation, Grecs et Égyptiens vivaient côte à côte; l’hellénisme y revêtait une forme cosmopolite. Là, plus qu’ailleurs, l’industrie grecque devait se plier à des exigences nouvelles et chercher à renouveler ses vieilles traditions par des emprunts faits à l’art indigène. Ajoutez qu’au moment où l’hellénisme se développe en Égypte, les anciennes méthodes de la peinture céramique tombent peu à peu dans l’oubli et laissent le champ libre à toutes les audaces; il n’est donc pas surprenant que les céramistes grecs d’Alexandrie, en quête de nouveauté, aient jugé opportun de s’approprier des procédés familiers aux ateliers égyptiens. La technique des terres vernissées convenait d’ailleurs fort bien à cette poterie sans peinture, imitée du métal, dont la vogue commençait à se répandre, au troisième siècle, en Grèce et en Italie.
C’est à cette fabrication gréco-égyptienne, contemporaine de la domination des Lagides, qu’il faut attribuer une série, encore peu nombreuse, de vases à couverte vitreuse et de type tout à fait grec. Dans le nombre, trois exemplaires méritent une attention spéciale, car ils ont reçu, avant la cuisson, des inscriptions gravées à la pointe qui mentionnent des noms royaux; ils nous fournissent ainsi de précieuses indications chronologiques. Le plus célèbre est l’œnochoé trouvée à Benghazi, et publiée par son pos-
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sesseur, M. Beulé ’ (fig. iSg). Ce vase, haut de 3o centimètres, est revêtu d’un émail vert brillant, et décoré de reliefs où l’on voit encore des traces de dorure et de polychromie. Au centre est une femme, coiffée du diadème royal, tenant de la main gauche une corne d’abondance pleine de fruits et d’épis, et de la droite une patère, avec laquelle elle fait une libation sur un autel rectangulaire; sur une des faces de l’autel on lit l’inscription suivante : GEHN EYEPfETflN (autel des dieux Évergètes). Derrière la figure centrale se dresse un cône allongé, entouré de guirlandes d’olivier, sans doute une borne de stade ou d’hippodrome. Dans le champ, au-dessus de l’autel, est gravée une dédicace :
BEPENIKHC BACIAICCHC AfAGHC TYXHC
« (Offrande à) la reine Bérénice, Bonne Fortune ».
Aucun doute n’est donc possible sur l’identification de cette figure, modelée sans doute d’après une statue, et qui, en raison de son type individuel très nettement accusé, a pour nous toute la valeur d’un portrait : elle nous offre les traits de Bérénice, fille de Magas, de cette reine au caractère impérieux et violent, qui a si énergiquement marqué sa place dans l’histoire de l’Egypte. Faut-il rappeler les dramatiques épisodes dont sa vie a été traversée? C’est elle qui, mariée presque enfant à Démétrius le Beau, surprend le secret des amours incestueuses de son mari et de sa mère Apama, et le fait tuer sous ses yeux; devenue libre, elle passe en Égypte et épouse son premier fiancé, Ptolémée III Évergète. On sait la tendresse passionnée qu’elle lui témoigne; son vœu' de consacrer une tresse de sa chevelure à Aphrodite Zéphyritis, si Ptolémée revient vainqueur d’une expédition contre Antiochus II; la plate adulation de l’astronome Conon, qui découvre dans le ciel l’offrande disparue changée en constellation; enfin la mort violente qui, sur l’ordre de son propre fils, Ptolémée
I. Journal des savants, 1862, p. 163-172. — Cf. Fouilles et découvertes, p. 90-102.
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Philopator, termine cette vie commencée 'par un drame sanglant.
Le vase de Bérénice peut être daté avec certitude. Benghazi occupe en effet l’emplacement de l’ancienne ville des Évespérites que Ptolémée III agrandit et embellit en 23q, après la révolte de Cyrène, et à laquelle il donna le nom de sa femme, Béréniké. La reine y fut l’objet d’un culte tout particulier, et devint le génie protecteur, la « Bonne Fortune y> de la ville qui portait son nom. Tout nous invite à croire que le vase où elle est représentée faisant une libation sur l’autel des dieux Évergètes a été exécuté de son vivant; il prend donc place entre 2?>g et 22 1.
Une trouvaille récente nous a fait connaître un vase du même type, postérieur de quelques années seulement à celui de Bérénice :
Fig. i3g. — Le vase de la reine Bérénice. Œnochoé provenant de Benghazi.
( Paris. Appartient à M"»' Beulé. )
c’est une œnochoé découverte par un agent du génie anglais dans l’île de Chypre, à Épiscopi, sur l’emplacement de l’ancienne ville de Curium. Elle était décorée d’une guirlande de feuillage attachée à deux masques de Silène, et porte encore, gravé en
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creux, le nom de Ptolémée Philopator, qui régnait de 22 i à 204 (BACIA€C0C nTOA6MAIOY OlAORATOPOC) Enfin, une troisième œnochoé à émail vert, provenant de Canusium, et qui a passé de la collection Temple au British Muséum, nous fait descendre jusqu’à la fin du second siècle avant notre ère^. Le sujet est le même que sur le vase de Benghazi : une reine divinisée faisant une libation sur un autel, auprès d’une meta. L’inscription est malheureusement très endommagée; mais si, comme le pense Fr. Lenormant, le nom gravé sur le vase est celui de la reine Cléopâtre IV Séléné, la seconde femme de Ptolémée II Soter, la date de la fabrication se placerait entre les années 117 et 107.
Ainsi répartis sur une période d’un siècle et demi environ, ces monuments prouvent bien que la technique des céramiques vernissées a été en vigueur, sous les Lagides, dans les ateliers gréco-égyptiens; ces poteries ont été certainement recherchées en dehors de l’Egypte, et le commerce les a portées jusqu’en Béotie. Un même tombeau de Tanagra en a livré deux spécimens : à savoir un élégant canthare à couverte bleue et à dessins bruns, appartenant au musée de Berlin et le joli vase reproduit en tête de ce chapitre, que le British Muséum a l’heureuse fortune de posséder'^. Ce dernier a la forme d’un canard, sur le dos duquel s’ajuste un goulot muni d’une anse ronde. L’oiseau sert de monture à un Eros ailé, qui s’est campé derrière son cou, assis à califourchon. La tête haute et un peu infléchie vers la gauche, comme s’il obéissait à la pression d’un mors, le canard semble voguer paisiblement, guidé par son petit cavalier. La technique est d’une finesse extrême; sur le fond azuré de l’émail, qui a tourné au blanc jaunâtre, le détail des plumes est tracé à l’aide d’une couleur gris rose; la gorge et le haut des ailes sont
1. R. Mowat, Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1886, p. 145, et Bulletin épigraphique, t. VI, i885, p. 100.
2. Fr. Lenormant, Revue arch., t. VII, i863, p. 259-266, pl. 7.