‹ Histoire de la céramique grecqueChapitre 2 sur 144 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

N écrivant ce volume, nous avons eu surtout pour objet de retracer l’histoire de la technique et du style des vases grecs; c’est le point de vue auquel les archéologues ont commencé à se placer depuis une vingtaine d’années seulement.

Jusque-là, on s’était surtout préoccupé de demander aux peintures de vases de précieux renseignements sur la mythologie, sur la vie religieuse et privée des Grecs : que les vases fussent de provenance grecque ou italiote, qu’ils appartinssent à la période de floraison ou à celle de la décadence, il importait peu ; le sujet représenté sollicitait presque exclusivement l’attention des érudits. L’étude des céramiques d’origine purement grecque, la découverte, dans les pays helléniques, des plus anciens spécimens de cet art, ont fait, au contraire, surgir un grand nornbre de problèmes qui imposent désormais l’application d’une autre méthode. Technique de la fabrication, classement chronologique et géogra-

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phique des centres industriels, relations commerciales entre les différentes villes grecques, entre les métropoles et leurs colonies, autant de questions dont il n’est plus permis de se désintéresser.

En l’état actuel de nos connaissances, bien des problèmes soulevés par l’étude des vases peints attendent encore une solution définitive. Nos musées et nos collections privées sont remplis de vases dont la provenance est ignorée. Parmi ceux dont l’origine n’est pas équivoque, une bonne partie a été découverte fort loin de l’endroit où ils ont été fabriqués. Les poteries étant, en effet, par excellence des objets de commerce, il faut compter avec l’exportation, qui les a répandues dans tout le monde ancien. Distinguer les fabriques, les classer chronologiquement, est, par suite, une tâche délicate et qui expose à mille erreurs. Elle ne sera rendue plus facile que le jour où les archéologues se seront livrés, dans toutes les régions de la Grèce et de l’Italie, à de minutieuses recherches, où l’on aura recueilli, trié et soumis à l’analyse, pour chaque localité, les fragments en apparence les plus insignifiants; dès lors on aura chance de posséder une suite de spécimens de provenance incontestable; on pourra déterminer, avec quelque certitude, quelle part revient à l’industrie locale. Malgré toutes ces difficultés, il était utile, croyons-nous, d’exposer dans leur ensemble les faits qui paraissent acquis, et d’arrêter tout au moins les grandes lignes d’une histoire de la céramique grecque : c’est ce que nous avons entrepris de faire '.

Dans les chapitres suivants, le lecteur trouvera l’histoire détaillée des changements que subissent, aux différentes époques, le style et la technique des vases. Toutefois, il y a lieu d’étudier

I. Les travaux les plus récents seront cités au cours de l’ouvrag-e. Parmi les travaux d’ensemble les plus importants, nous devons mentionner surtout le livre de S. Birch (History of ancient Pottery, 2« éd., Londres, iSyS), les Études sur les vases peints, de M. le baron J. de Witte (Paris, i865, extraits de la Galette des Beaux- Arts), et enfin l’ouvrage capital de M. Albert Dumont, entrepris avec la collaboration de M. J. Chaplain : Les Céramiques de la Grèce propre (Paris, Didot, 1880-1887, fasc. 1-4). Ce livre, dont M. E. Pottier continue la publication, formera une véritable histoire de la peinture céramique en Grèce jusqu’aux guerres médiques.

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avant tout les procédés de fabrication usités pendant la période classique de l’industrie céramique. Pour cela, nous ne pouvons mieux faire que de suivre méthodiquement la série des opérations auxquelles se livraient les potiers grecs.

[° La matière et sa préparation. — L’argile, qui constitue la pâte céramique (yvi /'.epaij.ix.-/]), offrait en Grèce de grandes variétés. En raison de leurs qualités particulières, certaines terres se prêtaient mieux que d’autres au travail du potier ; telle était l’argile blanche de la Corinthie, celle du territoire de Tanagra, et surtout la terre qu’on trouvait en Attique, à la pointe Coliade; cette dernière,

plus rouge de ton que l’argile corinthienne, fournissait une pâte céramique excellente : c’était « la terre attique » (àTTiy.oç yspa[j.oç), renommée entre toutes Mais l’argile naturelle présente rarement une composition qui permette de l’utiliser sans aucune préparation. Parmi les éléments qui la constituent, alumine, carbonate de chaux, silice, oxyde de fer, tous ne se trouvent pas nécessairement dans les proportions voulues ; si l’alumine est en quantité trop grande, le retrait est extrême à la cuisson, et le vase est exposé à se craqueler; si la silice est en excès, la pâte devient

rêche et se vitrifie. Il faut donc ajouter à la terre ce qui lui

manque, le plus souvent de la marne et du sable, en d’autres

termes lui faire subir l’opération du dégraissage. En Grèce, et surtout en Attique, où l’on appréciait fort le ton chaud et rouge qui donne un si bel éclat aux vases peints, les potiers y mêlaient encore une certaine proportion d’oxyde de fer pour obtenir cette coloration.

La composition des pâtes céramiques a certainement varié suivant les époques et les ateliers; bien plus, elle ne présente pas toujours, dans une même fabrique, des caractères identiques

r. Voir Suidas, KtoXidSo; y.epaixîjsç. Cf. Athénée, I, p. 28 C. ÈiraivEÏTai ôvtcüç o àTxaôç

xÉpa|jLOi;.

2. Voir les observations de MM. E. Pottier et S. Reinach sur la terre des figurines de Myrina : La nécropole de Myrina, p. 126.

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Ces réserves faites, voici quelle est, en moyenne, la proportion des différents éléments qui constituent la terre des poteries grecques ' :

Silice 55

Alumine 20

Oxyde de fer 16

Carbonate de chaux 8

Magnésie et résidus divers i

Ainsi composée, la terre était lavée à grande eau et soumise à l’opération du pétrissage, qui lui donnait une parfaite homogénéité; puis on la laissait reposer pour qu’une sorte de combustion lente la débarrassât des matières organiques, qui auraient produit à la cuisson des porosités ou des noircissements.

2“ La fabrication des vases. — Parmi les monuments figurés qui mettent sous nos yeux des potiers grecs occupés à façonner des vases, un des plus instructifs est une hydrie à figures noires, conservée à la Pinacothèque de Munich (fig. 2) La peinture qui décore la gorge du vase offre un tableau divisé en deux parties par une colonne à chapiteau dorique : d’un côté, c’est l’intérieur d’un atelier de potier; de l’autre, un espace à l’air libre, où se trouve le four allumé. Plusieurs ouvriers sont au travail : l’un d’eux, à gauche, tient sur ses genoux une amphore terminée, qu’un de ses compagnons prend à deux mains pour la porter au four. Plus loin, nous voyons l’opération du tournassage : une amphore est posée sur le tour, auquel un apprenti, assis sur un escabeau très bas, donne vigoureusement l’impulsion; un potier plus âgé a plongé son bras gauche dans le vase et en égalise avec la main les parois intérieures ; au plafond sont suspendus

1. Voir, pour les analyses des terres céramiques, Brongniart, Traité des arts céramiques, 1, 55o. Cf. Blümner, Technologie und Terminologie der Gewerbe und Kiinst bci Griechen und Rœmern, II, p. 56-62.

2. Otto Jahn, Ueber ein Vasenbild, welches eine Tœpferei vorstellt. [Berichte der Sachs. Gcsellschaft der Wissenschaften, Phil. histor. Classe, VI, iSSq, p. 27-49, pl. I,

fig. I.)

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trois bâtonnets, qui servaient sans doute à transpo"ter les vases les plus soignés, pour éviter le contact des doigts. Enfin, un jeune ouvrier se dirige vers la porte de l’atelier, tenant avec précaution un vase déjà tournassé, qui va sécher au soleil en compagnie d’un grand pithos. De l’autre côté de la colonne, le maître potier, un homme âgé et chauve, surveille deux ouvriers occupés à la cuisson; l’un d’eux porte sur l’épaule un sac de charbon; un autre active avec un ringard le feu du fourneau, dont la face

Fig. 2. — Atelier d’im potier.

Peinture d'une hydrie à figures noires. (Pinacothèque de Munich.)

antérieure est ornée d’un masque de Silène destiné à écarter les maléfices. L’hydrie de Munich nous montre donc une partie au moins des opérations qui précèdent la cuisson, à savoir le tournassage et le séchage.

On verra plus loin que les poteries primitives étaient modelées à la main, et simplement lustrées au polissoir. Mais ce procédé, très rudimentaire, fait bientôt place à l’emploi du tour (Tpoyoç). On trouve déjà une allusion à cette technique perfectionnée dans un passage de V Iliade^ dans la description du boucher d’Achille : le poète décrit un chœur de danseurs entraîné par un mouvement aussi rapide que la roue du potier « lorsque le potier, assis devant son tour, lui donne l’impulsion avec ses mains pour le faire tourner » :

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Les Grecs n’hésitaient pas à s’attribuer une invention dont plusieurs villes helléniques revendiquaient l’honneur : les Corinthiens nommaient le légendaire Hyperbios, les Athéniens Coræbos ou Talos-. En réalité, le tour était connu en Égypte de toute antiquité, et le modèle dont les Grecs se sont longtemps servis ne différait guère du modèle égyptien ; comme on le voit sur l’hydrie de Munich, c’est un tour bas, dont la roue était mise en mouvement soit par la main d’un apprenti, soit par le potier lui-même. Le tour à roue, auquel on donne l’impulsion avec le pied, et qui rend l’ouvrier plus maître de la vitesse, a-t-il été en usage chez les céramistes grecs? Aucun texte et aucun monument ne nous l’apprennent; mais la perfection du tournassage dans les vases du plus beau style rend cette hypothèse fort vraisemblable. Il fallait à coup sûr un instrument perfectionné pour obtenir cette extrême ténuité des parois dont les potiers se montrent si fiers. Au dire de Pline, il y avait dans un temple d’Erythres deux amphores remarquables par leur peu d’épaisseur : c’était le résultat d’un concours entre un maître potier et son élève

Lorsque le tournassage a donné au corps du vase sa forme définitive, et que les parois ont toute la légèreté voulue, l’ouvrier le fait sécher, soit au soleil, soit devant un feu doux à la température du dégourdi. Il y ajuste ensuite les parties accessoires tournées ou moulées à part, telles que le col, le pied et les anses, après qu’elles ont été, elles aussi, suffisamment séchées; il soude ces pièces rapportées avec un peu de barbotine, qui provoque une adhérence très forte. Enfin, pour obtenir une surface parfaitement lisse, et supprimer toute trace de la soudure, on soumet

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