Suétone, /I
en Béotie et à Corinthe.
Strabon, la mode durait encore du temps de Tibère, qui se plaignait au Sénat des prix fous atteints par les vases de Corinthe
Les colons de César ont fait adroitement leur besogne : aux environs immédiats de la ville on ne trouve plus rien ; mais nombre de tombeaux situés un p.eu loin ont échappé à leurs recherches, et les vases qui y sont contenus, quoiqu’ils soient sans doute moins beaux que n’étaient ceux renfermés jadis dans les riches sépultures groupées auprès des portes, justifient néanmoins pleinement le renom de la céramique corinthienne. Comme solidité, comme régularité de forme, ils n’ont point de rivaux parmi les vases grecs, malgré le peu d’épaisseur de leurs parois, et comme beauté, jusqu’au commencement du cinquième siècle ils ont mérité le prix.
Avec un peu d’habitude, on distingue aisément les vases de Corinthe des vases de style asiatique provenant d’autres contrées; la terre en est plus légère à la pesée, la couleur plus blanche, la surface plus poussiéreuse, le grain plus doux au toucher, la cassure plus sujette à s’effriter sur les bords. Les formes ordinaires sont différentes : le bombyle ne se trouve pas, et je ne connais que trois exemples de l’aryballe à panse sphérique sans base; en revanche, la pyxis ventrue, l’œnochoé à panse très basse et à embouchure trilobée, vases qui ne se rencontrent pas en Béotie, abondent dans les tombeaux corinthiens; quelques autres formes coexistent, au contraire, dans les deux pays, le skyphos, par exemple. Les couleurs employées sont les mêmes, mais il y a une grande différence dans l’usage qui en est fait; à Corinthe, les noirs sont plus francs et se détachent mieux sur des fonds plus clairs; les engobes rouges sont d’un ton plus vif. Les éléments de la décoration sont, comme en Béotie, les animaux fantastiques, les entrelacs, les fleurs, les divinités ailées, mais rarement un de ces sujets occupe une place aussi considérable que dans les vases béotiens. L’artiste corinthien n’aime pas à donner aux animaux ou aux personnages de grandes dimensions : s’il a une
I. Suétone, Tibère, 34. Il faut remarquer toutefois que dans ces deux passages les vases de terre et de bronze ne sont pas distingués.
L’injliimce orientale
vaste surface à décorer, il préfère la diviser, comme son collègue de Camiros, en un grand nombre de bandes, sur chacune desquelles il peint une longue série de figures. La précision avec laquelle sont tracées ces figures, l'adresse dans l’emploi du noir et des engobes, le soin apporté à indiquer par des traits creusés à la pointe les divisions intérieures, les détails de la musculature et des vêtements, frappent au premier coup d’œih Les espaces vides sont aussi plus nombreux qu’en Béotie, le fond clair de la terre est plus souvent visible entre les figures et les semis de fleurs, et le vase est, par suite, d’un aspect moins sombre et plus gai; enfin les représentations empruntées aux légendes de la Grèce s’introduisent de meilleure heure qu’à Thèbes ou à Tanagre parmi les motifs orientaux, et, comme pour attester que Corinthe est la première cité grecque où l’écriture soit devenue d’usage commun, nous rencontrons pour la première fois, au milieu des personnages, un grand nombre d’inscriptions, écrites, les unes en lignes qui se recourbent à leur extrémité pour reprendre en sens contraire, en tournant comme un bœuf qui laboure ( PouGTpocpvi^ov ), les autres alternativement de droite à gauche, suivant le sens de l’écriture phénicienne, et de gauche à droite, suivant la direction que prendra plus tard uniformément l 'écriture grecque. Ces inscriptions nous font connaître les formes les plus archaïques de l’alphabet corinthien, {'epsilon B, Viota ? et 5 , le. bêta Z, le M,
le gamma f, le koppa ?, le mu M, le digamma F, pour citer seulement les plus caractéristiques.
La planche V reproduit de beaux spécimens de deux types de vases qui se rencontrent fréquemment dans les tombeaux de Corinthe. Le premier est une œnochoé dont l’embouchure trilobée a conservé son couvercle, et dont la panse, basse et large, porte deux zones d’animaux; sur la zone supérieure, on remarque entre autres une sirène; sur la zone inférieure, au milieu des motifs ordinaires, se trouve un cavalier. Le vase placé au-dessous de celui-là peut être regardé comme un skyphos muni d’un couvercle; mais ses dimensions sont telles qu’au lieu d’un vase à boire on pourrait aussi bien y voir une
en Béotie et à Corinthe.
soupière ou cliytra. La bande ornée qui entoure le corps du vase présente une particularité digne d’être notée ; le peintre a eu l’idée de rajeunir le thème habituel en groupant plusieurs animaux. La figure 33 complète la série des formes les plus usuelles; elle reproduit deux types de pyxis, celui de droite fort commun, celui de gauche très rare. Il sera question un peu plus loin de la coupe qui surmonte ce groupe, et qui est un peu moins ancienne. Quant à la petite aryballe
Fig. 33. — Vases de Corinthe. (Paris, collection de l’auteur.)
qui est placée en avant, elle nous fait saisir sur le fait, dans la fabrique de Corinthe, la même transformation que nous avons déjà remarquée à Camiros et à Mélos, c’est-à-dire l’invasion au milieu du décor oriental des sujets empruntés aux légendes grecques. Sur la face antérieure du vase sont deux héros qui s’attaquent de la lance; leurs noms, Ajax et Hector, sont gravés à la pointe, celui d’Ajax à l’intérieur du bouclier, celui d’Hector sur la cuisse, ce dernier avec une orthographe qui ne fait guère honneur à la science du potier.
C’est encore à un vase de Corinthe, à un skyphos, qu’est empruntée notre tête de chapitre, et sur ce vase également la place d’honneur
L’influence orientale
appartient à un mythe purement grec ; il s’agit de l’hospitalité donnée à Héraclès par le roi des Centaures arcadiens, Pholos, dans son antre du mont Pholoé'. Le vieillard ouvre, en l’honneur de son hôte, un pitlios de vin que lui avait jadis donné Dionysos, et qu’il gardait soigneusement bouché. Les autres Centaures, attirés par l’odeur, accourent pour réclamer leur part du rare breuvage, et Héraclès est forcé de les repousser. Cette aventure avait fourni matière à une comédie d’Épicharme, et elle était représentée sur le trône d’Apollon à Amyclæ, sur l’architrave du temple d’Assos, et sur un monument célèbre de l’art corinthien, le coffre incrusté d’ivoire que Cypsélos avait consacré à Olympie. Ici, comme sur ce coffre, sur les bas-reliefs d’Assos, et sur une plaque de bronze découverte à Olympie, les Centaures sont figurés sous leur forme primitive; leurs jambes de devant sont des jambes humaines, leur corps est couvert de longs poils et leurs seules armes sont des branches de sapin. Notons encore, comme particularité à rapprocher de celle que nous a déjà offerte la chytra de la planche V, l’essai de groupement des personnages et leur disposition sur plusieurs plans.
Une pyxis trouvée près du hameau de Mertési, et qui, achetée à Corinthe par le savant voyageur anglais Dodwell, est aujourd’hui à Munich, réunit les deux genres d’ornementation, le grec et l’asiatique 3. Sur la panse sont deux bandes d’animaux; sur le couvercle, dont la figure 3q donne le dessin, est représentée une chasse au sanglier, sans doute quelque variante locale et nouvelle pour nous de la légende étolienne. Les noms des chasseurs, soigneusement peints à côté d’eux, diffèrent en effet complètement de ceux que nous trouvons dans les récits de la chasse de Calydon : ce sont Andrytas, Façon ou Lacon (avec un koppa)^ Philon, Thersandros. Un couple de sphinx d’une part, un oiseau de l’autre, séparent le premier groupe d’un second,
1. Ce skyphos a été reproduit en couleurs et commenté par M. Sidney Colvin, On représentations of Centaiirs in greek vase painting {Journal of hellenic studies, 1880).
2. Dodwell, A classical and topographical tour through Greece, Londres, 1819, t. Il, p. 197, avec 2 planches. — O. Jahn, Deschreibung der Vasensamnilung Kœnig Ludwigs, Munich, 1864, n“2ii.
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