‹ Histoire de la céramique grecqueChapitre 20 sur 144 · EN BÉOTIE ET A CORINTHE · texte numérisé non relu

EN BÉOTIE ET A CORINTHE

L faut bien se garder de croire que tous les objets trouvés dans une nécropole, même de date très ancienne , soient forcément les produits de l’industrie locale; certains d’entre eux peuvent avoir été apportés de fort loin et venir de provenances très diverses. C’est ce qui arrive pour la nécropole de Camiros. A côté des vases décrits au chapitre' précédent, et qui sortent certainement d’ateliers rhodiens, elle en renferme un petit nombre d’autres dont l’aspect tout différent trahit une origine étrangère. Ceux-ci sont presque exclusivement, soit des aryhalles à panse sphérique, à cou très court, à embouchure entourée d’un large rebord plat, à anse de très faibles dimensions, soit des homhyles en forme de poires, dont l’embouchure est faite de même et dont l’anse est tellement petite qu’elle n’a pu servir qu’à passer une ficelle '.

!. Le plus grand nombre de ces bombyles et de ces aryballes sont d’une très faible capacité. C’était de ces vases que l’on se servait dans les gymnases pour les frictions

U influence orientale

La terre de ces vases contient plus de carbonate de chaux que celle des vases précédents ; elle a pris au feu une dureté si grande qu’elle peut résister à un choc assez violent. La surface en est d’un jaune légèrement verdâtre, les cassures laissent voir un grain uni et conservent des arêtes vives; l’eau transsude à peine à travers les parois. Comme dans les poteries dont nous nous occupions tout à l’heure, l’ornementation est d’un caractère tout asiatique; on y voit les mêmes animaux fantastiques, les mêmes grands félins inconnus à l’Europe. Mais dans cette faune de caractère conventionnel et quelque peu héraldique, le sphinx et la sirène viennent seuls de l’Egypte, et, à côté d’eux, on trouve, ce que nous n’avions pas encore vu, des images divines empruntées sans altération à la mythologie sémitique.

Dans le personnage ailé de l’aryballe dessinée page Sy, un habitant de l’Assour ou de l’Aram eût reconnu sans hésitation le dieu Nizrok, alors qu’un Grec eût peut-être hésité beaucoup à y retrouver Borée. Une déesse aux épaules munies de quatre ailes, qui se tient debout, serrée dans sa robe, et soulève de ses deux mains, en les empoignant solidement par le cou ou par la queue, soit deux lions, soit une panthère et un oiseau, est l’image exacte de l’Anata des bords du Tigre ou de l’Aschtoreth de la Phénicie. Un dieu et une déesse au corps terminé en queue de poisson n’eussent nullement étonné un Cananéen d’Ascalon : c’étaient, en effet, les divinités de sa ville natale, Dagon et Dercéto. Pour un Hellène, au contraire, si le dieu pouvait passer pour Triton ou Glaucos, la déesse restait étrange et sans nom. Ce dernier n’eût pas compris davantage une sorte d’entrelacs aux dispositions variées à l’infini, dont les bas-reliefs ninivites nous permettent seuls de découvrir le prototype : l’arbrisseau aux branches entourées de bandelettes sacrées qui est, chez les Assyriens, le symbole de la vie.

Les motifs semés dans le champ sont aussi d’un genre tout

d’huile; leur large rebord plat, appuyé contre la peau, empêchait le liquide de se répandre, en sorte qu’avec une très petite quantité d’huile on pouvait s’oindre le corps tout entier.

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DECOR D'UN' yUAôASTRON CORINTHIEN

( Musée de Berlin ) ,

en Béotie et à Corinthe.

nouveau pour nous : les croix gammées, les triangles, les losanges et les étoiles ont complètement disparu ; à leur place s’est introduit un ornement, toujours le même, une sorte de marguerite des prés à la corolle étalée, tantôt dessinée avec soin, tantôt tracée avec tant de hâte qu’elle est à peine reconnaissable. Cette fleur envahit tous les vides et ne supporte pas de partage.

Sur les poteries de ce style découvertes à Gamiros, les éléments de décoration ne sont pas distribués comme sur les vases de tout à l’heure. La disposition en zones est maintenant l’exception, et d’ordinaire la partie la plus en vue de la panse, celle qui est à l’opposite de l’anse, porte une seule figure, divinité ou animal, qui l’occupe tout entière, et ne laisse, à droite ou à gauche, de place que pour des motifs secondaires.

Toutes ces peintures sont d’un noir très brillant ; elles sont de plus presque toujours rehaussées d’engobes d’un rouge foncé. L’intensité du noir employé ne permettait plus d’indiquer les détails intérieurs par une différence de teinte ou par un trait au pinceau ; il a fallu recourir à des sillons creusés à la pointe et qui, déchirant la mince couche de noir, font reparaître au travers le ton pâle de la terre. Cette vigueur des noirs, jointe à l’importance de certaines figures et à l’envahissement du champ par des semis de fleurs qui ne laissent aucun vide de quelque étendue, donne aux vases un aspect sombre et triste, quoique non sans grandeur.

Il est facile de déterminer, sinon exactement de quelle contrée, du moins de quelle direction sont venus les modèles auxquels ce système de décoration a été emprunté. L’Égypte n’offre rien de pareil; rien non

Fig. 32. — Aryballe trouvée à Gamiros.

(Musée du Louvre.)

L’ influence orientale

plus ne permet de supposer que jamais des divinités du genre de Dagon et de Dercéto aient été adorées en Lydie. C’est donc, soit vers l’Assyrie même qu’il faut chercher, soit vers le pays araméen, soit encore vers la Phénicie du Nord, restée toujours entièrement sémitique, et soumise, de meilleure heure et plus complètement que la partie sud du pays, à la prépondérance assyrienne. D’autre part, il n’est pas possible que ces vases soient des importations; ils ont été faits en Grèce même et par des Grecs ; mais dans quelles parties de la Grèce ? Cette dernière question est fort embarrassante. On en trouve dans un grand nombre de localités très éloignées les unes des autres. A Rhodes ils sont assez rares; la côte d’Étrurie, celle de Campanie, en ont donné davantage et de plus grands; la plupart enfin viennent de Béotie, de Thèbes, de Thespies, de Platées, et surtout de Tanagra. Entre tous, quelle que soit leur origine, la ressemblance de la terre, de la facture et du décor est telle qu’il est impossible, même à un œil exercé, de faire des distinctions. L’aryballe dessinée page 67 vient de Camiros, et pourrait aussi bien être citée comme un spécimen de celles de la Béotie. Serait-ce donc de ce pays que toutes ces poteries proviennent ? L’affirmer serait bien hasardeux, mais, ce qu’il est du moins permis de dire, c’est que là a existé un centre de fabrication très important, et, en présence de ce fait, il est impossible de ne pas se rappeler que la Béotie a été, d’après les légendes, colonisée par les Phéniciens.

Que Corinthe ait été, elle aussi, à l’origine, une colonie phénicienne, c’est ce qu’aucun texte d’auteur n’affirme et ce dont les Grecs ne paraissent avoir gardé aucun souvenir. Mais le nom même de la ville, issu du phénicien Qarth ou Qiriatli' (forteresse), l’ensemble des cultes sémitiques que l’on y trouve, celui du soleil (Baalsamim) sur la montagne, de Mélicerte (Melk-qarth) dans l’isthme, et d’Aphrodite Noire (Aschtoreth) dans la ville même, les prostitutions sacrées qui sont le détail le plus caractéristique de ce dernier culte comme de celui de Mylitta ou d’Astarté, enfin certains noms géographiques de la Corinthie, comme celui de Cenchrées, du Mont

en Béotie et à Corinthe.

Phœnicéon, etc., sont des indices plus probants qu’un témoignage. Même lorsqu’après le retour des Héraclides, la ville fut devenue politiquement dorienne, il est probable que l’ancien fond de population sémitique, sauvé de la destruction ou de l’expulsion par sa docilité à se soumettre et par l’utilité dont il pouvait être aux vainqueurs, aura continué d’exister et d’exercer les industries qu’il avait introduites dans le pays. De ces industries, les deux principales étaient celle du bronze et celle de la poterie. On sait la célébrité que les vases, les miroirs et tous les ustensiles en bronze de Corinthe devaient, tant à l’introduction, dans l’alliage dont ils étaient faits, d’une proportion parfois assez forte d’or et d’argent, qu’à l’habileté avec laquelle ils étaient façonnés. Pour l’industrie de la poterie, Corinthe était particulièrement favorisée de la nature; les falaises qui dominent au Sud la grande plaine à l’extrémité orientale de laquelle la ville est bâtie, sont, sur une longueur de plus de vingt kilomètres, composées de haut en bas d’une argile blanche, onctueuse au toucher, formant, lorsqu’elle est détrempée, une boue homogène et tenace, et qui contient juste assez de carbonate de chaux et de silice pour constituer, sans mélange, une pâte céramique excellente. A l’est de la plaine, ces argiles s’étendent jusqu’au rivage, lequel fournit, de son côté, le sable fin nécessaire pour la glaçure. Aussi la fabrication des briques et des pots occupait-elle à Corinthe un grand nombre d’ateliers, et, après avoir fourni à la consommation locale, alimentait- elle une exportation considérable'. Athènes même, si active qu’y fut l’industrie céramique, employait parfois pour ses monuments des tuiles peintes de la Corinthie.

La célébrité des vases de terre corinthiens était telle que lorsque, en 46 avant Jésus-Christ, Jules-César entreprit de relever la ville, où L. Mummius n’avait laissé debout que les temples, et d’y établir une

I . Barth, Corinthiorum commercii et mercaturœ historiæ particiila, Berlin, 1844, p. 16. — Buchsenschütz, Die Hauptstætten des Gewerbfleisses im klassischen Alterthume, Leipzig, i86g, p. 17. — H. Blümner, Die gewerbliche Thœtigkeit der Vùlken dcr klassischen Alterthiims, Leipzig, i86g, p. yS.

L’influence orientale

colonie romaine, les vétérans et les affranchis envoyés par lui, au lieu de se mettre à cultiver les champs qui leur étaient attribués, trouvèrent plus facile et plus lucratif de chercher les sépultures antiques, de les piller et de vendre ce qu’ils y avaient recueilli. « En remuant les ruines et fouillant les tombeaux, dit Strabon, ils trouvèrent une foule de vases de terre et beaucoup d’objets de métal. Étonnés de la beauté de ces objets, ils ne laissèrent aucune tombe inexplorée, firent une ample récolte, la vendirent à grand prix et remplirent Rome de necrocorintliia^ car c’est ainsi que l’on appela les objets trouvés par eux, et surtout ceux en terre. Au début, ces poteries furent estimées à d’aussi hauts prix que les bronzes, ensuite la mode en passa, les trouvailles devenant plus rares et les pièces exhumées moins remarquables ' . »

Ce fut un engouement subit, et Cicéron en parle deux fois dans ses Paradoxes des stoïciens^ publiés précisément l’année de la fondation de la Colonia Laiis Julia Corinthus. Dans un de ces deux passages, il se demande, avec une crudité de langage dont les délicats de son temps ne s’effarouchaient pas, « ce que dirait L. Mummius, lui qui n’avait tenu aucun compte de Corinthe entière, s’il voyait un de ces collectionneurs tournant et retournant avec amour entre ses (doigts un de ces pots de chambre corinthiens-». Les railleries à l’adresse des archéologues ne datent pas, on le voit, de la Grammaire. Mais l’indignation , sincère ou non , de l’orateur, n’y fit rien; la manie des necrocorinthia persista, et les plus graves personnages l’encouragèrent par leur exemple. Auguste, grand amateur de toutes les œuvres archaïques, la poussait si loin que plusieurs personnes avaient, disait-on, été proscrites par lui uniquement à cause des collections qu’elles possédaient. Une nuit, on écrivit sur la base de sa statue : (( Mon père était argentier, moi je suis corinthier; pater argenlarius , ego corinthiarius '^ . » En dépit de

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