VASES DE L^ITALIE MÉRIDIONALE
E principal centre de la civilisation hellénique dans la Grande- Grèce était Tarente. Sous le gouvernement d’Archytas, l’ancienne colonie laconienne fondée par Phalante était parvenue au plus haut degré de prospérité. Les villes grecques de la Grande-Grèce reconnaissaient sa suprématie. Après des luttes acharnées soutenues au cinquième siècle contre les populations indigènes de la presqu’île lapygienne, Messapiens, lapyges, Peucétiens, elle avait solidement établi sa suzeraineté sur toute la péninsule. Au Nord, l’Apulie subissait son hégémonie et se laissait docilement pénétrer par les influences
Les vases de l'Italie méridionale.
helléniques. Une puissante marine favorisait l’extension de son commerce et le développement de son industrie
Riche et prospère, favorisée par son admirable situation géographique, Tarente était devenue le grand marché de l’Italie méridionale. Aucune ville n’était mieux placée pour reprendre à son profit les traditions de l’industrie hellénique et les faire refleurir dans la Grande-Grèce. Après les recherches de François Lenormant, on n’hésite plus à reconnaître que la production céramique y a été particulièrement active, et que les ateliers tarentins ont été les premiers à s’approprier les méthodes et les procédés des artistes de la Grèce propre. Toutefois, on ne saurait encore déterminer avec précision quand commence à Tarente la fabrication locale.
Les fouilles exécutées pendant ces dernières années dans les nécropoles tarentines, soit par des particuliers, comme MM, Diego Golucci et lo Lucco, soit par M. Viola au nom du gouvernement italien n’ont fourni sur ce point que des renseignements négatifs. On n’a pas trouvé de vases peints appartenant au style du cinquième siècle ou de la première moitié du quatrième et pouvant être, avec certitude, attribués à la fabrique locale. Il faut donc admettre que, pour cette période, le territoire de Tarente et l’Apulie recevaient encore des produits céramiques exportés de l’Attique. Le fait n’a rien qui doive nous surprendre. Les Athéniens entretenaient des relations suivies avec leur colonie de Thurioi, et, avant la guerre du Péloponèse, leur commerce avec Tarente était très actif. Nous savons d’ailleurs que, dans la première moitié du quatrième siècle, leurs importations étaient encore considérables dans les villes de la côte apulienne. C’est par là qu’ont pu être apportés, dans le sud-est de la péninsule italique,
1. Voir, sur l’histoire de Tarente, Fr. Lenormant, La Grande-Grèce, t. !«■■, 2* édit., p. 21 et suivantes.
2. Sur les fouilles de M. Viola, voir ; Nciiiie degli Scari, 1881, p. 377-436; Helbig, Bullcttino deW Inst., 1881, p. içS-eoo; Fr. Lenormant, Galette archéologique, 1881-1882, p. i5o.
Les vases de l' Italie méridionale.
les vases de beau style attique trouvés dans les nécropoles de Ruvo et d’Altamura
Mais laissons là un problème encore obscur et pour la solution
Fig. 114. — Oreste à Delphes.
O.xybaphon trouvé à Ruvo. (Musée du Louvre.)
duquel on ne peut présenter que des hypothèses. Ce qui paraît certain, c’est que, dès la seconde moitié du quatrième siècle, des fabriques locales se sont constituées sur le territoire de Tarente, et dans les villes apuliennes, telles que Rubi, aujourd’hui Ruvo,
I. Par exemple le vase publié par M. Heydemann : Giganiomachie aiif einer Vase ans Altamura, Halle, i88i.
Les vases de VItalie méridionale.
qui, au point de vue industriel et commercial, relèvent directement de Tarente. Les vases exécutés à cette époque ne sont d’ailleurs que des imitations des modèles grecs. Style, technique, sujets, procédés de composition, tout y révèle l’observation scrupuleuse de la tradition hellénique. A côté d’exemplaires d’une exécution souvent lâchée, on en trouve que n’auraient pas désavoués des maîtres potiers athéniens. Tel est, par exemple, un remarquable oxybaphon trouvé à Ruvo, aujourd’hui conservé au Louvre, et qui nous montre quel était, pour cette période, le niveau de l’art céramique dans les ateliers italo-grecs (fig. 114)'.
La scène figurée est empruntée à- la légende d’Oreste; l’artiste semble s’être inspiré de l’épisode mis en scène par Eschyle au début des Euménides. Après le meurtre de Clytemnestre, Oreste, poursuivi par les Euménides, s’est réfugié dans le temple d’Apollon, à Delphes. Tenant encore à la main son épée ensanglantée, il est assis, dans une attitude accablée, sur l’autel du dieu, près de Vomphalos de Delphes. C’est bien ainsi qu’il apparaît aux yeux de la Pythie, dans la pièce d’Eschyle. «Je vois, assis sur la pierre qui est le nombril du monde, un homme chargé du poids d’un sacrilège. C’est un suppliant. Ses mains dégouttent de sang; il tient un glaive nu » Devant lui sont deux Erinyes qui sommeillent, lassées de leur poursuite; mais l’ombre de Clytemnestre va les éveiller, et déjà la troisième sœur, vue à mi-corps, semble surgir du sol. Cependant la puissante protection du dieu de Delphes est acquise au fugitif. Voici, derrière Oreste, Apollon debout, tenant d’une main une branche du laurier sacré et de l’autre la victime expiatoire, un jeune porc égorgé, dont le sang coule sur la tête du meurtrier pour le purifier. Plus loin, Artémis, armée de deux javelots, contemple gravement cette scène d’expiation. La composition est conçue avec une
I. Moiiumeiiti incditi, t. IV, pl. 48. Cf. de Witte, Annali, 1847, p. 418, et Kiudcs sur les vases peints, p. 108.
■i. Eschyle, Les Euménides, vers 40-43.
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sobriété parfaite qui la met en harmonie avec la grandeur tragique du sujet. Le style, aisé et souple, n’accuse aucune de ces négli-
Fig. Il 5. — Borée enlevant Orithyie.
Œnochoé de l’Italie méridionale. (Musée du Louvre.)
gences trop fréquentes dans les vases italo-grecs. C’est un excellent spécimen de la fabrication locale dans l’Italie méridionale, au temps où les pures traditions grecques y sont encore suivies et respectées.
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Les mêmes qualités se retrouvent dans un curieux vase du Louvre, que certaines particularités de forme et de décor désignent à notre attention (fig. ii5)’ : c’est une œnochoé munie d’un couvercle à bouton, dont le contour, découpé en forme de trèfle, s’adapte exactement à l’orifice trilobé du vase. Le sujet représenté, l’enlèvement d’Orithyie par Borée, se rattache aux légendes de l’Attique. Le dieu a saisi dans ses bras la jeune fille, qui se débat sous cette robuste étreinte, et il l’emporte au vol de ses deux larges ailes. La peinture est d’une grande beauté. Les lignes du corps d’Orithyie, que laisse entrevoir la fine étoffe de la robe constellée d’étoiles, sont d’un dessin terme et souple; le mouvement des figures, le jeu des draperies flottantes , la puissante envergure des ailes de Borée, tout contribue à donner au groupe un superbe élan. A coup sûr l’artiste s’est inspiré de quelque modèle attique; il n’est pas jusqu’au type de Borée qui ne rappelle celui du Thanatos des lécythes athéniens. Mais si l’on considère le décor, aucun doute n’est possible sur l’origine italiote du vase du Louvre. A part l’espace réservé pour les figures, toute la partie antérieure de la panse est couverte d’enroulements de feuillages qui jaillissent d’une touffe d’acanthe, et dont les spirales vont se relier à d’élégantes palmettes. Cette décoration, d’une richesse extrême, est inconnue aux potiers de la Grèce propre; elle va, au contraire, se développer jusqu’à l’excès dans toute une série de vases, communément appelée vases apidiens; elle est l’élément caractéristique d’un nouveau style, qui appartient en propre aux ateliers de l’Italie méridionale.
Les nécropoles antiques de la Fouille et de la Terre d’Otrante, en particulier celles de Gnathia, de Celia, de Lupatia, aujourd’hui
I. G. Perrot, Monuments grecs publiés par l’Association pour l’encouragement des études grecques, 1874, pl. 2, p. 28-52.
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Les vases de l’Italie méridionale.
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Altamura, de Barium, de Rubi, et de Canusium, ont livré en grand nombre des poteries d’un style facilement reconnaissable Tout d’abord les dimensions de ces vases sont souvent considérables. Quelques-uns d’entre eux, comme une amphore d’Altamura conservée au musée de Naples, atteignent jusqu’à i™,47 de hauteur ; c’étaient des vases de luxe qui n’étaient destinés à aucun usage pratique. Une forme très fréquente est celle de l’amphore à large panse, enrichie par un luxe inusité d’ornements. Les anses se courbent en volutes massives, décorées de mascarons modelés en relief et peints, et souvent des têtes de cygne jaillissent près du point d’attache; ailleurs elles se découpent finement, et s’enrichissent de rotules et de rinceaux. Quelquefois la panse du vase s’allonge d’une façon démesurée et se termine par un col au profil grêle : dans ce cas, le vase prend la forme d’un brûle-parfums^. Le même goût exubérant se retrouve dans le décor, qui trahit la préoccupation sensible de viser surtout à la richesse, au détriment de la mesure et de la sobriété. Les figures sont prodiguées sur toute la surface du vase, au risque d’alourdir et de surcharger l’ornementation. Tantôt, comme sur les grandes amphores à mascarons, une composition unique occupe toute la panse; tantôt des zones tournent autour du col et du corps du vase. La décoration fleurie dont nous avons signalé plus haut la première apparition joue désormais un rôle important. Des têtes ou des bustes de femme surgissent au milieu des feuillages et des fleurs; les feuilles dentelées des acanthes se tordent en arabesques capricieuses et se marient à des tiges chargées de fleurs d’où se détachent des vrilles analogues à celles de la vigne. Pour souligner les détails, accuser les nervures des feuillages et rehausser le dessin des rosaces et des étoiles qui remplissent les intervalles entre les personnages, les peintres emploient le blanc, le jaune, le rouge violacé, et cette polychromie contribue encore à donner aux vases
1. Voiries exemplaires publiés par Gerhard : Apiilische Vasenbilder,'&ST\iTi, 1845.