CHAPITRE III
LES AVEUGLES 1
§ Ier. — Les anciennes maisons affectées aux aveugles.
Ainsi que nous le disons dans le tome III de cet ouvrage, le nombre des établissements hospitaliers affectés en Europe aux seuls aveugles est des plus restreints. Les Quinze- Vingts à Paris, la fondation de Barbou à Chartres ; quelques aveugleries à Meaux, Tournai, Bruges, etc., réunies plus tard aux Hôtels- Dieu.
Presque partout les malheureux atteints de cécité sont abandonnés aux inspirations de la charité individuelle2.
En Italie certains hôpitaux admettent ces infortunés ; ou bien les aveugles forment entre eux des confréries.
Les grands établissements de Louis XIV recueillent les
1. Quelques ouvrages consultés : Recueil de mém. sur les Étab. d’humanité , op. cit., nos 34 et 38 (V, p. 65-VI, p. 22). Dr Guillié, Essai sur l'inst. des aveugles, in-8, 224 p., norab. figures. Paris, 1817. Mme E. Niboyet, Des aveugles et de leur éducation , in-12, 197 p. Paris, 1837. P. A. Dufau, Des aveugles, in-8, xxx, 348 p., planches eu relief. Paris, 1850. Doublet de Boisthibault, Notice sur l'hôp. des aveugles à Chartres, in-8, 19 p. 1858. Essai hist. sur l'institution des jeunes aveugles de Paris, in-8, 285 p. Paris, 1860. Abbé J.-L. Prompsault, Les Quinze-Vingts ; Notes et documents, in-8, 156 p. Paris, 1863. Léon Le Grand, Les Quinze-V ingts depuis leur fondation, in-8, 368 p. Paris, 1887. Ouvrage des plus complets sur la matière. Cette thèse de Léon Le Grand ouvre la magistrale série de ses importants travaux sur les établissements charitables du moyen âge. — Henri Welschinger. L'aveugle autrefois, aujourd'hui, in-8, 24 p. Paris, 1893. Drs du Fougeray et Couëtoux. Man. pratique des méih. d'enseig. des enfants anormaux , in-8. Paris, 1896. Guilbeau, Hist. de l'inst. nat. des jeunes a veugles; in-18, 197 p. Paris, 1907.
2. «Los que fueren verdaderamente ciegos puedan pedir limosna sin licencia alguna en los lugares donde fueren naturales 6 moradores, y en los lugares dentro de las seis léguas ». (Nov. Recop., Lib. VII, Tit. XXXIX, Ley. VIII).
pauvres privés de la vue, au même titre que les vagabonds et les mendiants, au moins en attendant leur admission aux Quinze- Vingts (Husson, Étud. sur les hôp . , p. 283-293).
A Londres, le Rév. W. Hetherington, dans l’espoir que son exemple sera suivi, donne, en 1774, aux directeurs de l’hôpital du Christ, une somme suffisante pour servir annuellement une pension de 10 livres sterling à 50 personnes affligées de cette infirmité. Des fondations postérieures permettent d’augmenter ce nombre ( The Charities of London, 1863, chapter IX, p. 201).
Les Rois de France continuent à accorder leur protection aux sœurs et frères aveugles de Paris et de Chartres. Ces derniers peuvent quêter dans toutes les églises du royaume et y placer des troncs 3. La fleur de lys fait partie du costume des pensionnaires de ces deux maisons 4.
Les Quinze-Vingts subissent de nombreuses vicissitudes à la fin du xvme siècle. Le 31 décembre 1779 le cardinal de Rohan, Grand Aumônier, obtient des Lettres patentes pour la translation de l’hôpital du faubourg Saint-Honoré à l’ancien hôtel des Mousquetaires noirs, faubourg Saint-Antoine. Une société se fonde en vue de percer des rues et de construire des maisons sur les terrains occupés par l’antique fondation de Saint-Louis. La translation s’effectue en 1780.
Cette opération donne lieu aux plus graves accusations contre le cardinal 5. Après avoir analysé les pièces du dossier, avec son impartialité habituelle, Léon Le Grand conclut à la légèreté de l’inculpé qui s’engage imprudemment dans une affaire très compliquée. Il considère aussi que les conséquences de cet acte d’autorité font perdre à l’asile une indépendance précieuse par suite de l’aliénation de ses richesses immobilières, qu’une créance sur l’Etat, transformée ensuite en allocation , ne peut remplacer ( op . cit., p. 100-103).
3. Arrêt de Parlement, 1516. Arrêt du Conseil privé du Roi, 1661. Lettres : Charles IX, 1568; Louis XV, 1730 (De Boisthibault, op. cit.. p. 9, 10, 13).
4. « Il relève de la Cour des 15/20 où les aveugles président en robe grise et fleurdelisée. » (Caquets de V Accouchée, sixième journée, p. 199.)
5. « Le prix, fixé à 6 millions, devait être employé de la manière suivante : 5 millions versés dans la caisse du domaine, le surplus remis au cardinal qui le consacrerait à l’achat de l’Hôtel des Mousquetaires et à l’augmentation des revenus de la Maison » (Léon Le Grand, op. cit., p. 87).
LES AVEUGLES
Signalons aussi à cette époque, des modifications au règlement. Le cardinal supprime les quêtes et les remplace, de même que les distributions d’usage, par une allocation fixe (Abbé Prompsault, op.cit., p. 73).
Les événements révolutionnaires amènent également des perturbations dans cet établissement ; les aveugles lésés adressent force pétitions à l’Assemblée constituante et à la Convention. Ces suppliques revêtent le style du temps6.
En ventôse an 4, les pensionnaires sont sans bois ; ils ne peuvent en acheter « à 6.000 liv. la voye, ou du charbon à cent francs le boisseau, pour faire cuire les alimens 7 8 * * * * * * ».
La dépréciation des assignats nécessite l’augmentation constante des subsides accordés « aux membres aveugles des Quinze- Vingts ». Le Comité de Salut public leur fait donner du bois; plus tard le Gouvernement accorde du sel, de la braise, du pain, mais il refuse « les paiemens en numéraire^ ».
Ces réclamations font connaître un détail intéressant. D’après un mémoire présenté au citoyen Ministre de l’Intérieur (vendémiaire an 5), « il existe dans les Quinze-Vingts, depuis plus d’un siècle, deux sociétés de lecture, une pour les hommes, une pour les femmes, tous aveugles, tous membres de l’hospice, qui se réunissent tous les jours depuis deux heures jusqu’à quatre pour entendre la lecture des lois de la République et quelque morceau de l’histoire, ce qui les amuse beaucoup. Ils parlent aussi entre eux des intérêts généraux de l’hospice et se sont fait une
6. Voici le début de l’une de ces plaintes (1789) : « Messeigneurs, C’est au pied de votre auguste tribunal que quantitées d’hommes affligée de la vue et aspirants à l’hôtel Royal des 15 vingts, vouloir bien leur permettre qu’ils osent vous présenté la désolation du cruel tableau qui les environnent, occationné par la fatalité des temps et qui les jettent dans un danger éminent » (A. Tuetey, L'ass. pub. a Paris pendant la Révolution , t. II, 1895, p. 1 à 72, citation, p. 7).