‹ Histoire de la charité (volume 3)Chapitre 13 sur 149 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

loi sage qui leur défend de s’entretenir des affaires politiques 9. »

Les lectures sont faites par deux lectrices qui reçoivent, en l’an 4, 36 livres portées sur les états de dépenses de la Maison, et 164 livres versées par les sociétés et provenant des souscriptions des membres10.

§ 2. — Indication de quelques aveugles célèbres.

Dès Fan 1640, on voit Pierre Moreau, maître écrivain, faire fondre des caractères mobiles en plomb à l’usage des aveugles (Mme Niboyet, op. cit ., p. 28). D’autres emploient des épingles et figurent sur des pelotes des lettres en relief. Plus tard on utilise les découpages en bois.

Des personnes atteintes de cécité deviennent, à force d’étude et de dispositions particulières, en état d’enseigner la philosophie, de composer des poèmes, d’exceller dans la musique. Saunderson, né en 1682 (province d’York), publie des éléments d'algèbre ; il imagine une arithmétique palpable et une planchette percée de trous, dans laquelle, plaçant des chevilles ou des épingles de diverses grosseurs, qui prennent des valeurs différentes selon le lieu qu’elles occupent, il fait avec facilité les opérations les plus compliquées (Dr Guillié, op. cit ., p. 70 à 85).

On a de nombreux exemples d’individus aveugles construisant des instruments de musique, tournant divers objets11.

9. Ils réclament du bois pour chauffer les salles de lecture et ces réunions bien innocentes ne sont point sans porter ombrage au Directoire, une note inscrite sur la requête l’indique clairement : « Il suffît de lire cette demande pour se pénétrer du danger de soutenir cette assemblée, proposer non pas précisément d’en ordonner la fermeture mais de refuser tout ce qui peut être nécessaire et requis pour la tenue. Déjà on a rejetté des états de dépenses les frais de lecture des journaux qu’on y portait ». (Arch. Nat., F15, 272).

10. Loin de partager les craintes du Directoire l’Admin. de l’hospice National est d’avis de favoriser ces séances de lecture, « dont la conservation est d’autant plus intéressante que c’est le seul moyen capable de faire diversion à l’infirmité dont les membres de l’hospice sont accablés » (Arrêté du 17 ventôse an 4. Arch. Nat., Fis, 212).

11. Dufau, op.cii., p. 185, 187. Cet auteur nous parle même d’un aveugle démontant et remontant des horloges ! A citer aussi des aveugles : ébénistes, tapissiers, tailleurs, etc. (même ouvrage, p. 188 et suivantes).

LES AVEUGLES

Mlle de Salignac, grâce au dévouement éclairé de sa mère, dont la patience ne se lasse jamais, apprend à écrire. « Elle se sert d’un crayon parce quelle ne sait pas s’il n’y a plus d’encre au bout de la plume, elle se guide sur le papier par une petite règle mince et étroite de la largeur de son écriture, elle retourne cette règle à mesure qu’elle remplit sa feuille. Quand elle est pleine, elle la développe pour recommencer sur l’envers et tout cela sans le secours de personne 12 . »

Vers 1780 MIle Paradis, célèbre pianiste allemande, née à Vienne en 1759, à l’idée d’apprendre l’écriture à l’aide de caractères en relief. Lors d’un voyage à Paris, elle s’entend avec M. Weissembourg, qui, aveugle également, s’occupe de la confection de cartes géographiques, « d’abord brodées en chenille, puis granulées en verre » (Mme Niboyet, op. cit ., p. 28).

Tous ces essais isolés, sans applications pratiques pour la masse des malheureux privés de la vue, se trouvent réunis, coordonnés, complétés par Valentin Haüy.

§ 3. — Valentin Haüy et ses œuvres.

Valentin Haüy, frère du minéralogiste, né en Picardie (1745), assiste un jour à un spectacle lamentable. Il voit dans un jardin public : « huit à dix pauvres aveugles, des lunettes sur le nez, postés le long d’un pupitre qui porte la musique et exécutant une symphonie discordante semblant exciter la joie des promeneurs. »

Un vif sentiment de compassion envahit son âme, il se demande s’il n’est pas possible de généraliser les résultats obtenus par certaines personnes. Avec le temps, cette pensée généreuse prend corps et il entreprend, malgré ses modiques ressources, l’éducation d’un homme frappé de cécité dans son enfance : François Le Sueur, alors âgé de 17 ans (1784).

12. « Sa mère, à force de lui faire tâter des lettres découpées sur des cartes ou des cartons, a su accoutumer les doigts de Mlle Salignac à distinguer A d'avec B et tout l’alphabet, ensuite à épeller des mots, puis à tracer elle-même des lettres sur le papier parle souvenir de leur configuration... (Lettre de M. de la Sauvagère sur les talens de Mlle de Salignac aveugle, à M. Fréron, Année littéraire, 1761, t. IV, p. 141, 143.

Le succès répond aux espérances de ce grand homme de bien. Les procédés employés par lui sont l’objet de communications à des sociétés de bienfaisance. « M. le Comte de Vergennes, M. le Baron de Breteuil, M. le Contrôleur général, M. le Garde des Sceaux, écrit-il, daignent permettre que Le Sueur fasse des exercices en leur présence et tous ces témoins respectables encouragent notre premier élève par leurs bienfaits13. »

La Société philanthropique accorde un secours de 12 livres par mois à 12 jeunes gens, elle confie leurs soins à Valentin Haüy; l’œuvre est fondée (19 février 1785).

Le nombre des enfants admis s’accroît. Condorcet saisit l’Académie des Sciences de cette magnifique entreprise ; le dévoué instituteur présente ses pupilles à Louis XVI (1786).

Le premier établissement se trouve établi rue Coquillière, puis on le transporte rue Notre-Dame-des-Victoires (1786). Le Sueur devient rapidement capable d’enseigner à son tour ; les frais généraux sont supportés par la Société Philanthropique qui administre la maison, concurremment avec le fondateur, au moyen d’une commission de cinq membres. La confection de volumes en relief aide aux jirogrès des élèves14.

En 1790 les jeunes aveugles, réunis aux sourds-muets, sont transférés dans l’ancien couvent des Célestins, près l’Arsenal. Un décret du 21 juillet 1791 décide que ces deux écoles seront entretenues aux frais de l’Etat. Les aveugles peuvent être au nombre de 86. Le 10 thermidor an 3, séparation des deux Instituts. La maison des ci-devant filles de Sainte-Catherine, rue des Lombards, reçoit Valentin Haüy et ses disciples15.

13. Haüy, Essai sur l'éducation des aveugles , p. 119 et suivantes. Essai hist. sur l'Institution ... op . cit ., p. 225 à 228.

14. C’est à Valentin Haüy qu’il faut rattacher l’organisation des établissements de Liverpool, 1790; de Glascow, de Bristol, 1793. Voir aussi : Étab. d'hurn., op. cit., septième et dixième rapports de la Société pour améliorer le sort des pauvres, nos 34 et 38, XLIV-XCIII, p . 65 et 22. Des essais sont tentés à Londres, 1799. Voir également Gray, op.cit., chapter vu, §5, p. 166.

15. Art. Ier : « Il y aura dans l’Institution nationale des aveugles travailleurs créée par décret du 21 juillet 1791 (vieux style), quatre-vingt-six places gratuites (une pour un élève par chaque département) pour autant d’élèves aveugles ; elles seront accordées à ceux qui, ayant plus de sept ans et moins de seize, pourront prouver dans les formes légales, leur indigence et l’impossibilité de payer leur pension. »

LES AVEUGLES

Un rapport du 16 vendémiaire an 3 nous renseigne sur les occupations des élèves alors au nombre de trente 16.

Travaux auxquels ils sont voués : la filature, le filet, le tricot, la corderie, la passementerie, la cartonnerie, l’empaillage des chaises, l'imprimerie, la musique, l’enseignement, etc. (Arch. Nat., F15, 259) «.

Les documents s’accordent à montrer Valentin Haüy comme un homme plein de zèle, de désintéressement 18, mais il n’est pas toujours bon administrateur et comptable habile 19. Son établissement de la rue des Lombards passe par des épreuves, l’argent manque souvent. Voici, pour clore ce chapitre, une lettre d’Haüy au citoyen Derniau, membre de la Commission des secours

Art. III. La durée de leur instruction sera de cinq ans, pendant lequel temps chaque élève apprendra un genre de travail qu’il pourra aller exercer dans la société.... »

16. Circulaire du 30 Thermidor an 2 de la Rép. française une et indivisible. « Le Comité de secours publics de la Conv. Nat., aux citoyens administrateurs du district de...., départ, de.... Citoyens, La Convention nationale en abattant la Royauté, n’avoit pas encore renversé certaines institutions monstrueuses pour y substituer des établissemens salutaires où le malheureux indigent puisse trouver des secours gratuits, où la vertu n’ait pas à rougir et où les droits de l’humanité, de l’égalité ne soient pas méconnus. Le moment est venu où la Convention va s’occuper, sans retards, de ce devoir important. Elle a jeté les yeux sur tous les infirmes indigens de la République et elle a pris l’engagement sacré de soulager leurs maux. Mais parmi les infortunés, les aveugles indigens ont surtout fixé son attention ; et c'est sur cette classe intéressante que ses projets de bienfaisance vont d’abord se diriger. En conséquence le Comité de secours publics occupé de cette pensée vous demande un état exact du nombre des aveugles appartenant à votre district. . . » Voici quelques réponses :

District de Metz 74

— — Thionville .......... 41

— — d’Yvetot 49

— — Neuchâteau (Vosges) 51

— — Crest (Drôme) 17

(Arch. Nat., F15, 254).

17. Un rapport de la même époque (F15, 259) indique les raisons qui ont fait choisir le couvent des Catherinettes.

« 1° Ce couvent est ramassé, sans aucune perte de terrein, propice à la direction des travaux, placé au centre de Paris, et conséquemment d’un débouché très favorable à l’industrie. 11 est près de deux ateliers capables d’entretenir de travaux environ 50 aveugles.

« 2° Tous les autres couvens sont, ou fort mal situés, ou tellement dégradés qu’on ne pourroit y loger l’établissement qu’à beaucoup de frais. »

18. Au xixe siècle Valentin Haüy (mort en 1822) fonde des Maisons à Saint- Pétersbourg et à Berlin.

19. Voir dans Tuetey, op. cit ., t. IV, p. 349 à 369, nos 233 à 250 de nombreuses pièces relatives aux aveugles travailleurs. La lettre citée ici figure p. 369 dudit ouvrage.

publics, elle fait le plus grand honneur à celui qui l’a écrite : c< 1er jour complémentaire, an 3. Citoyen Commissaire, Je vous adresse l’état de payement de notre maison, certifié par la Commission d’instruction publique, comme vous me l’avez demandé. Je vous réitère la vive prière que je vous ai faite d’ordonnancer sans délai le payement de tous les fonctionnaires de l’Institut ( sauf le mien si vous le jugez à propos) attendu que tous, excepté un que je supplée, remplissent leurs devoirs respectifs et qu’ils ne doivent nullement souffrir de l’imputation faite à leur chef d'employer les deniers nationaux à une œuvre de charlatanerie ou d'inutilité. »

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