‹ Histoire de la charité (volume 4)Chapitre 138 sur 142 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

défunt comparaissant devant l'Osiris céleste et les quarantedeux juges.

Est-ce un tableau analogue que trace la plume de Philon au début de l’ère chrétienne? Ecoutons-le.

« Des parents se chargent eux-mêmes du meurtre et étouffent de leurs propres mains le premier souffle des nouveau-nés, avec une dureté et une insensibilité effroyables. Ceux-là les jettent dans une rivière ou dans la mer après avoir attaché au corps un poids destiné à le faire descendre plus promptement au fond de l’eau. D’autres les exposent dans un endroit solitaire, avec l’espoir, disent-ils, qu'ils pourront être sauvés, alors qu’en réalité ils sont livrés à une destinée encore plus affreuse ; car les bêtes qui mangent la chair humaine se jettent sur ces petits êtres et les trouvant sans défense s’en repaissent. Beau festin que leur ont préparé un père et une mère ».

Ce qui est plus grave, la loi, la coutume autorisent par leur silence de pareilles atrocités !

S’agit-il des esclaves, leur sort, tous les textes le prouvent, reste relativement doux à l’origine des temps ; leur personnalité est sauvegardée. Cette condition devient au contraire fort dure si nous descendons le cours des âges. La Rome républicaine les confond avec les animaux, les êtres inanimés ; ils ne sont plus des hommes , mais des choses.

Si les défenseurs des progrès incessants de la raison sont dans le vrai, nous devons découvrir, parmi les débris des tombes fastueuses du Latium, de multiples inscriptions relatant le dévouement des citoyens romains envers les pauvres. Il n’en est rien.

Les auteurs nous citent comme digne d’attention, à cause de sa rareté , une épitaphe où un modeste joaillier, vivant, croit-on, sous César, tient à rappeler qu'il a aimé les pauvres : « ossa. hominis. boni, misericordis. amantis. pauperis. »

Par contre, les centaines de Stèles égyptiennes arrachées aux sables qui les recouvrent, proclament que les riches, les puissants, les chefs, sont tenus d’avoir soin des travailleurs, des veuves, des orphelins. Le livre des morts , déposé dans chaque cercueil, pose en principe que le défunt a eu l’obligation durant sa vie :

CONCLUSIONS

de donner « du pain à celui qui avait faim ; à boire à celui qui avait soif ; des vêtements à celui qui était nu » .

Sous le rapport de la bienfaisance, la terre des Quirites l’emporte-t-elle sur la terre des Pharaons?

On trouve, il est certain, à Rome des dispositions destinées à soulager la plèbe ; il s’agit, nous ne saurions trop le répéter, de mesures politiques, et Naudet n’hésite pas à écrire : « En récapitulant les faits concernant les secours publics chez les Romains, pendant les sept premiers siècles, on voit le Sénat, dans toutes les mesures qu’il prend, ne se déterminer que par les calculs de son intérêt, ou par les mouvements de la peur, jamais par un sentiment de compassion et de générosité ».

C’est à ces calculs qu’obéissent à leur tour les empereurs, avec leurs distributions de vivres, leurs congiaires, leurs donativa. Largesses dont le danger n’échappe pas à Tibère quand il dit : « Si tous les indigents veulent être assistés par l’Etat, le trésor n’y pourra suffire, et, encouragée par de tels subsides, la paresse ne mettra plus de bornes à ses exigences. » D’ailleurs cette sorte de charité légale, ces prodigalités qui détournent le peuple du travail, épuisent les finances, ruinent l’agriculture, ne s’appliquent qu’aux citoyens : le malheur de celui qui n’a pas ce titre ne saurait éveiller la sollicitude des gouvernants.

« Il se fait, ajoute Naudet, une transaction entre le peuple et le despotisme : le peuple vend sa liberté, ses droits, sa dignité, à condition qu’on le nourrisse et qu’on l’amuse ».

Des esprits supérieurs essayent de réagir, par leurs écrits, si ce n’est par leur conduite, contre les tendances de leurs contemporains. On aime à lire ces éloquentes professions de foi d’un Sénèque :

« C’est une erreur de croire que la servitude descend dans l’homme tout entier ; la plus noble jDartie de lui-même en est exempte. Le corps seul est l’esclave et la propriété du maître. L’âme s’appartient à elle-même... C’est donc le corps que la fortune livre au maître ; c’est le corps qu’il achète, c’est le corps qu’il vend. L’âme ne peut être traînée au marché, tout ce qui vient d’elle est libre » « Errât qui existimat servitutem in totum

hominem descendere : pars melior ejus excepta est. » De benef., III, xx).

« Commander aux esclaves avec modération est un mérite ; il te faut songer non combien tu peux les faire souffrir avec impunité, mais ce que te permet sur eux la loi du bien et de l’équité. » (( Non quantum illud impune pati possit, sed quantum tibi permittat æqui boni que naturae » (De clem ., I, xvm.)

Ce sont là de nobles paroles ; on en rencontre de semblables chez Cicéron. Mais, ainsi que le remarque Troplong, « la philosophie antique... renfermée dans le domaine de la spéculation au profit de quelques hommes d’élite, est une occupation et un amusement de l’intelligence et non une tentative énergique et courageuse pour réformer en grand la société et l’arracher à ses habitudes de corruption et d’inhumanité ».

On voit, en effet, ces philosophes ramener tout aux principes de justice et d’utilité. Cicéron veut que l’on donne seulement à ceux qui le méritent, en ayant égard aux rapports mutuels et aux services que l’on peut avoir reçus (De benefîciis, I, xiv; II, xvm).

L’influence de ces rhéteurs sur les masses est nulle, et c’est en vain que Sénèque blâme les jeux sanglants du cirque ; la foule en se ruant à ces spectacles odieux et barbares se moque de cette platonique protestation. En outre, le désordre des mœurs domine tout, et ce même Sénèque avoue que de son temps la chasteté n’est qu’une preuve de laideur, « argumentum est deformitatis pudicitia ».

Nous sommes ainsi fondés à considérer la doctrine du progrès continu de la morale dû à la raison pure comme une chimère. L’amour envers ceux qui souffrent est déposé dans le cœur de l’homme par une révélation primitive. Les passions combattent ensuite, étouffent ce sentiment, il s’atténue, plus ou moins vite, chez les peuples à mesure qu’ils s’éloignent de la source divine où ils l’ont puisé. Sans parler des Hébreux, placés au milieu de conditions particulières, ce sentiment nous apparaît moins vif sous Auguste qu'à l’époque si lointaine des premières dynasties égyptiennes.

N’oublions pas qu’à Rome, au temps des Antonins, il est pos-

CONCLUSIONS

sible de constater un certain adoucissement du sort de l’enfant, de l’esclave, du pauvre ; cet adoucissement provient, en partie, des efforts tentés par les Empereurs pour substituer leur autorité et celle de leurs agents directs à la toute-puissance du « Pater familias » antérieurement le chef, incontesté et irresponsable, de tous les êtres placés en sa puissance. Les Empereurs veulent aussi, en présence d’esclaves devenus légions, éviter le retour des formidables insurrections du passé. Pour eux ces mesures d’humanité sont utiles à l’Etat ; c’est ce qui les justifie et les fait adopter.

Et puis, est-ce qu’à ce moment, selon l’expression si connue de Villemain, « l’empreinte du christianisme n’est pas sur le monde? » Est-ce que Princes et sujets ne bénéficient point des doctrines sublimes qui, à l’insu de beaucoup d’esprits, s’échappent, pour parler avec saint Paul, de ces vases de terre renfermant les trésors de Jésus-Christ?

Est-il possible de méconnaître l’influence de ces idées, répandues un peu partout, et pour lesquelles on sait mourir?

Nombre de personnes, sans partager encore les croyances nouvelles, sont entraînées vers le bien grâce à la contagion de l’exemple.

Du reste, cette bienfaisance, qu’enseignent quelques philosophes, qu’un petit nombre sait pratiquer, reste incomplète. Il y a une lacune à combler, ainsi qu’Octave Gréard le constate dans une page magistrale de son beau livre sur la Morale de Plutarque. Voici cette page, qui formera la conclusion du présent volume tout en servant d’introduction naturelle au tome second de notre ouvrage :

« Cinquante ans avant l’avènement du Christianisme, le sentiment de la charité avait, avec Cicéron, trouvé sa place dans le code de la sagesse, et son expression dans le langage de la philosophie. Enfin, au premier siècle de l’ère chrétienne, le principe de la fraternité universelle, dérivé de ce sentiment de charité, était accepté par la morale du paganisme. « Le sage, dit Sénèque, essuiera les larmes de l’affligé, tendra la main au naufragé, ouvrira sa maison à l’exilé, sa bourse au nécessiteux, en homme qui partage son bien avec un homme. » Il est vrai

CONCLUSIONS

qu’il ajoutait aussitôt : « Mais en secourant le malheureux, le sage se gardera de s’affliger sur son sort ; son âme doit rester insensible aux maux qu’il soulage : la pitié est une faiblesse, une maladie. » Et là, était l’abîme. Cette émotion, interdite au sage païen, c’est le baume que la charité chrétienne devait répandre sur les blessures de l’humanité ; ces larmes de compassion, dont la source était fermée au stoïcien, c’est la rosée céleste dont le Christianisme devait rafraîchir les âmes souffrantes. Tandis que le sage ne se refuse point à partager tout ce qu'il possède, tout, excepté lui-même, le chrétien donne tout avec effusion et surtout lui-même ».

TABLE DES MATIÈRES

Pages

Avant-Propos i

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