CHAPITRE
Les fils de Saint-Jean de Dieu sont également au premier rang. Sébastien Arias, accompagné de plusieurs frères, est envoyé par Grégoire XIII dans les Flandres espagnoles que visite la peste (1576) ; ces religieux accomplissent des prodiges de charité avant de succomber. A Rome, même zèle ; en France, plusieurs villes, la Rochelle notamment, sont les témoins du concours utile qu’apportent ces serviteurs des pauvres On les retrouve lors des pestes de 1630, à Rome, Naples, Palerme, Milan ; dans cette dernière ville, le prieur et douze Frères sont frappés de mort
A la fin du xvi® siècle, une Sœur du grand Hôtel-Dieu de Lyon, « va avec les hospitalliers ez maisons suspectes, conduit les pauvres malades par dessoubz leurs bras, les consolant et les encourageant, ferme elle-mesme leurs maisons, afin que rien n’y soit prins et desrobé
Simonne Colin, jeune postulante, comparaît devant les administrateurs de l’hôpital de Reims, sollicitant la permission de se consacrer pour toute sa vie aux malades, et inaugure sa mission près des pestiférés, à l’heure même où son père, (chirurgien, se dévoue à soigner ces malheureux et succombe à la peine (29 juillet 1668)^9.
Au milieu de ces malheurs publics, des hommes voués plus particulièrement à l’étude, à la prédication et à l’enseignement se jettent partout au plus fort de la mêlée. Nous voulons parler des Jésuites.
A ceux que cette constatation peut étonner, un écrivain du
56. Dans cette calamité plusieurs Frères de Saint-Jean de Dieu meurent à la Rochelle (1629). A Paris, le Provincial convoque le chapitre et ne peut presque plus se résoudre à envoyer d’autres religieux. Tous le pressent, les larmes aux yeux, de les choisir. (Jules Pelisson, Notice sur la peste de Barbezieiix (1629-1630), Paris, 1877).
57. L’abbé Goudour, Vie du bienh. Jean Grange, dit le Pêcheur, de l'ordre des Frères Saint-Jean de Dieu, Lyon, 1858. Note de la page 167.
58. Cimber et Danjou, Arch. ciir. de l'hist. de France, 1^® série, t. IX, p. 253. Contagion de peste en la ville de Lyon.
59. Jadard, Le dévouement du chirurgien Nicolas Colin et Simonne Colin, sa fille, pendant la peste de Reims en i 6 68, Reims, 1885, p. 7. Lors de la peste de Tulle (1631), deux demoiselles, nommées Charain, se consacrent au service des malades et à l’ensevelissement des morts (Melon de Pradou, Not. hist. sur l’hôp. de Tulle, 1883, p. 20).
LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES
XVIII® siècle répond : « Une société, dont l’institution n’a pour objet que la gloire de Dieu, et ne leur donne pour occupation que le salut des âmes, ne peut manquer de saisir une si belle occasion de satisfaire à l’un et à l’autre »
Ganisius, en 1562, sert les pestiférés d’Augsbourg, assisté de deux Jésuites. Pendant l’épidémie de Trêves, six autres Pères rivalisent de zèle. Lorsque la contagion (1567) éclate avec plus de violence, elle emporte cinq nouvelles victimes de la charité. Deux autres Pères subissent le même sort en 1586. « Tandis, écrit Janssen Allemagne et la Réforme ; trad. Paris, tome V, chap. XVII, n® 3, p. 221), que pendant les années d’épidémie, entre 1564 et 1584, la plupart des prêtres d’Innsbrük et de Wilten prennent la fuite comme tant d’autres, les Jésuites restent dans la ville, visitant les lazarets, prodiguant aux personnes atteintes du fléau les consolations de la religion. »
Le savant historien cite de nombreux exemples de dévouement fournis par des Pères de la Compagnie : à Paderborn (1598), à Cologne (1605), en Bavière, etc. « Les ennemis que les Jésuites ont à Constance, dit un prédicant, Henri Lauber (1612), ne peuvent nier qu’au temps de la contagion, quand tout le monde perd presque l’esprit, lorsque tous les cœurs sont en proie à l’épouvante, les Pères s’ofPrent courageusement pour secourir les misérables, en quoi il faut les louer, bien quen dehors de cela on fasse bien de les combattre » (Janssen,.op. c/L, V, p. 222-223) 61.
Passons-nous en France ; à Grenoble (1628-1632), le P. Trom-
60. Relation hist. de la peste de Marseille en 1720 (nouvelle édition), Marseille, 1779, p. 169.
61. « Jusqu’au commencement de la guerre de Trente ans, les registres de leur ordre portent les noms de victimes du fléau, désignent les lieux, l’année de la mort de 121 Jésuites auxquels il a été donné de mourir au service des pestiférés » (Janssen, V, p. 223 et 243). Gharvériat, d’après Lammert s’exprime ainsi [op. cit.^ p. 28): « Les Jésuites firent plus encore; de 1636 à 1648, à Grosswallstadt, ils s’occupèrent du soin des âmes sans s’inquiéter du danger. Ils se vouèrent au soin des malades à Ingolstadt en 1632, à Würtzbourg et à Neisse en 1633, àBurghausen en 1634. A Neubourg (1634), le Jésuite Kônig, ancien confesseur de Tilly, mourut victime de son zèle. Enfin mentionnons le P. Rutgerus Hesselmann, qui, malgré un froid rigoureux et une neige épaisse, parcourut les montagnes de Westerwald, soulageant, consolant les malades, ensevelissant les morts. Il mourut lui-même de la peste le 30 avril 1637. »
pel est charg-é, avec des religieux de divers ordres, d’administrer les sacrements, il succombe à la peine (Prudhomme, op. cit.^ p. 190).
Le P. Garasse soigne les pestiférés à Bordeaux. Il entre ensuite à Phopital de Poitiers et reste « sur ce champ de bataille au milieu des pauvres et des mourants, les consolant par son exemple „ Deux autres Pères meurent à Lille, ainsi que deux Frères coadjuteurs
A Marseille (1720), sur vingt membres de la Compagnie, dixhuit périssent
Pichatty écrit dans son journal : « Le P. Milay, jésuite, vient offrir aux échevins de se charger des fonctions de commissaire à la rue de l’Escale et à tous ses environs, département que personne n’ose prendre, parce que c’est le siège le plus enflammé de la peste, et qui est même comme interdit et barricadé avec des corps de garde aux avenues, pour que personne n’y entre ni n’en sorte. Ils y établissent ce saint religieux qui, depuis le eommencement de la contagion, y confesse les pestiférés; il y fait des actes de piété qui sont plus qu’héroïques. Mais la peste ne l’épargne pas longtemps et ravit à la religion ce nouvel apôtre » [op. cit..., I, p. 68).
A côté des ordres cités jusqu’ici, il en est un dont le zèle au milieu des épidémies dépasse peut -être tout ce que nous venons de voir.
Il s’agit des Capucins. De 1580 à 1639, ils se signalent dans plus de trente villes françaises atteintes par la peste ^5. Les Pères établis à Marseille (1578) méritent bien de la cité par leur dé-
62. De la Ménardière, Intr. à Vhist. des établ. de charité de Poitiers^ in-8, 1874, Poitiers, p. 26.
63. Quarré-Reybourbon, Lille et Béthune. La peste à Lille en 1667^ Lille, 1900, p. 9.
64. Plusieurs Jésuites, étrangers aux maisons de Marseille, y viennent par dévouement. L’un d’eux avait quatre-vingts ans, le P. Levert, ancien missionnaire qui avait porté l’Évangile en Égypte, en Perse, en Syrie et jusque dans les Indes » (P. Souiller. Les Jésuites à Marseille aux XVIL et XVIII^ siècles, Avignon, Marseille, 1899, p. 119) .
65. Le P. Maurice de Tolon, prêtre capucin. Le Capucin charitable enseignant la méthode pour remédier aux grandes misères que la peste a coutume de causer parmi les peuples et les remèdes propres à cette maladie, Lyon, 1721, 4® partie, chap. I®', p. 380.
LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES
vouement (1580). Lors des épidémies de 1630 et 1639, nouveaux témoignages de charité; ils succombent presque tous (Fabre^ op. cit . , I, p. 330, 335). En 1720, ces religieux fournissent nombre de confesseurs; surtout dans les lieux d’horreur dont l’abord peut rebuter le zèle le plus vif et le plus ardent. Il en meurt quarante-trois
Au cours de la contagion qui frappe l’Auvergne (1631), la conduite des membres de cet Ordre est admirable ; vrais disciples des apôtres, écrit Peghoux, ils accourent auprès des habitants de Clermont et des campagnes environnantes
A Montpellier (1629), les Pères Capucins qui désirent se consacrer à ce service, s’offrent d’eux-mêmes, les supérieurs choisissent ceux qui leur paraissent les plus capables de remplir d’aussi dangereuses fonctions Non contents de soigner les malades réunis à l’hôpital de la Santé de Bordeaux (1629-1630)^ ils visitent les pestiférés isolés, et inspectent les domiciles pour le compte du bureau sanitaire
Le Languedoc devient le théâtre de leur activité (1630); le nombre de ceux qui contractent la maladie est considérable La ville de Dunkerque se trouve atteinte parla peste (1666), deux pères de la Flandre sont signalés à Colbert en raison de leur zèle, le premier meurt, le second tombe malade
L’hôpital Santa Maria Nuova, de Florence, ne peut que se louer de l’apostolat de ces Pères (1630), la contagion fait beaucoup de victimes parmi eux A cette même époque, les chapelains des paroisses de Modène se trouvent découragés, le bureau de la santé s’adresse aux clercs réguliers, notamment aux Capucins , ils accourent : Sempre i primi ad accorrere ovunque fosse un dolore da consolare, un sacrificio da compiere
66. Bertrand, Relat. hist. de lapeste de Marseille, 1119^ p. 169.
67. D'" Peghoux, Sur les épidémies qui ont ravagé V Auvergne, Clermont-Ferrand^ 1835, p. 42.