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CHAPITRE II

CORPORATIONS ET CONFRÉRIES. — OEUVRES POUR L'ENSEVELISSEMENT DES MORTS. — LES PREMIÈRES LUTTES CONTRE LA MENDICITÉ

§ l®*". — Corporations et confréries.

Les gens de métier, réunis en corporations et en confréries^, aiment à se mêler au mouvement charitable de leur époque. On les voit créer des hôpitaux, fonder pour leurs compagnons des lits dans les asiles déjà existants ; apporter leurs cotisations aux aumônes générales *.

En effet, dans le véritable concept de l'association, Thomme travaille pour se procurer ce qui est nécessaire à sa vie, à celle des siens, et à ce qui peut contribuer à le réjouir chrétiennement. Il doit aussi travailler afin de pouvoir partager les fruits de son labeur avec les malheureux ^,

Voici deux exemples venant à lappui de ceux cités aux divers chapitres du présent livre ^.

1. « Je m'occupe des corporations, écrit Paul Viollct {Hist. des Institutions^ op. cit., III, p. 164), et le mot confrérie revient souvent sous ma plume. On pourrait dire, en elTet, que le métier a une double face: une face civile (probablement plus ancienne) et une face religieuse. En tant qu'institution civile il s'appelle souvent communauté. En tant qu'institution religieuse il e»l la confrérie. »

2. « Nos divers corps de métiers se plaisent à contribuer à cette aumône collective »> (Germain, Montpellier, op. cit., p. 52).

3. Janssen, L'Allemagne à la fin du Moyen Age ctrad. Heinrich), in-8, xi.iii- 603 p., 1887, p. 315.

4. « L'esprit de charité, dit A. Luchaire {Manuel, op. cit., p. 368\ est très déve. loppé dans toutes les corporations marchandes et industrielles, à plus forte rai. son quand elles se constituent en confréries. Non seulement les confréries sont à tous les points de vue des sociétés de secours mutuels, mais une partie de leur trésor commun est généralement consacré au soulagement des malheureux. De larges aumônes faites le jour de la fôte patronale, invitation d'un certain nombre de pauvres au repas de corps, argent fourni aux hôpitaux... »

Au XIV* siècle, la riche confrérie des drapiers de Paris, le jour de son assemblée générale, nourrit des foules d'indigenls ; elle envoie des vivres aux malades et aux femmes accouchées de r Hôtel-Dieu ; aux prisonniers du Châtelet; aux ordres mendiants.

On donne à tous les pauvres un pain, et lorsque le pain est épuisé une maille, soit la moitié d un denier^.

En vertu des statuts de la confrérie de Kiel, pendant la grand' messe célébrée en Thonneur des patrons de la corporation, douze indigents sont pourvus de vivres ; de plus, douze écoliers pauvres reçoivent un bon morceau de bœuf et un pain de seigle ^.

Les confréries que Ton peut considérer « comme le cœur du Métier » n'oublient pas leurs membres ' :

« Frères à cause de Jésus-Christ et des saints, les compagnons d'une même corporation doivent s'entr'aider dans toutes leurs peines, faire de charitables dons à leurs frères malades ou tombés dans la misère, pourvoir à Thonorable sépulture de ceux qui meurent sans ressources, s'intéresser aux veuves et aux orphelins » (Janssen, op, cit,, p. 317).

Les cuisiniers de Paris ont leur caisse de prévoyance; le tiers des amendes prélevées sur les maîtres, sert à soutenir « de povres vieilles gens dudit mestier qui sont decheuz par fait de marchandise ou de vieillesce » (Paul Viollet, op, cit , p. 163).

Les ouvriers pourpointiers entrant chez un nouveau patron payent une cotisation de huit deniers, dont le produit doit être

5. G. Pailliez, Éludes sur l'industrie et la classe industrielle à Paris, Bibl. des hautes études, fascicule 33, in-K, X, 426 p., 1877. p. 38.

6. Jaussen, op. cit., p. 317. « C'est principalement à la f^te de la confrairie que la charité s'exerçait. Quant, après la messe et les vêpres, on avait déposé dans l'église cier^res et bannières, arrêté les comptes de Tannée et élu les nouveaux ma^pstrats du métier, lorsque le métier et la confrairie comprenaient les mômes personnes » (E. Levasseur, Ilisl des classes ouvri)re8, 2* édition, t. I, Lxxxvn-7ir> p., 1900, p. 586.: Il peut arriver, ainsi que le remarque le savant économiste, que la confrérie comprenne des personnes étranjçères au métier ou bien, à l'inverse, que lescompajçnons du môme métier fassent partie de plusieurs confréries (G. Fagniez, op. cit., p. 33-3S\

7. « La confrérie est comme le cteur du métier, (''est surtout dans les réunions de la confrérie que les artisans s'organisent et se concertent. Sa caisse est leur caisse principale, sinon leur caisse unique » (Paul Viollet, Hisl. des Inst.^ op. cil. ^ III, p. 165).

consacré aux dépenses de la confrérie, notamment à secourir les nécessiteux du métier (G. Fagniez, op, cit., p. 39).

Chez les tailleurs de Soissons, le confrère pauvre tombant malade reçoit des secours de la caisse : » Et tout cil deniers seront mis en la bourse Notre-Dame... et s'il y a povre confrère qui soit malade, on l'en donra pour Dieu » (Fagniez, p. 39).

Les chartes des cordonniers de Lannion (1442) établissent que tout confrère infirme ou atteint de maladie a droit à un subside de six deniers par semaine ; que Ton doit même payer ses dettes involontaires. En échange, chaque jeune ménage verse une offrande de cinq sous.

Les mariniers et armateurs de la même ville se constituent en confrérie (1481) non seulement pour partager en commun les risques et périls, mais encore en vue de pouvoir se montrer compatissants envers les confrères nécessiteux : «Item, disent les statuts,ordonnent que si nuls desdits frères ou seurs viendroient en mendicité ou pouverté, qu'ils n'auroient de quoi vivre ne se gouverner, que dessus les deniers de la dicte fraerie leur soit payé, si le cas leur advient par fortune et sans leur coulpe, desmérite, ne maulvès gouvernement, à chacun sept deniers chacune sepmaine pour avoir du pain avecques une robbe Tan, jusques à la valleur de 20 sols monnoie. Et en cas qu'ils seroient en censures de Saincte Eglise ou santance d'excommunication p ^ur faulte de payer leurs créditeurs et leurs debtes, ils seroient aidez, si ladicte debte n^est advenue par leur maulvès gouvernement comme devant, jusques à cinquante sols chacun ^. »

A Strasbourg les caisses des confréries fournissent au soin des malades, et font des avances, en général peu considérables. On accorde des avances plus importantes à ceux qui offrent en garantie des gages de quelque valeur. Néanmoins les tailleurs assistent leur confrère sans réserve : (c autant qu'il en a besoin pour qu'il n'aille pas à l'hôpital » (Hanauer, op, cit,^ II,

p. XXlll).

8. Léon Maître. Les confréries bretonnes an Moyen Age, in-8, 50 p., Nanles, 1876, p. .'). L'auteur dit aussi (p. 4) : « Il y a une parenté si évidente entre ces deux institutions que certains esprits ont pu croire que le» corporations procédaient des confréries. »

Les couteliers de Saint-Omer (xv* siècle) admis à la maîtrise donnent 10 livres « pour aider les pauvres compagnons. » Les parmentiers versent 20 sols aux pauvres maîtres malades ou trop vieux. Les mesureurs de grains et les déchargeurs de vin abandonnent la moitié du salaire, et ultérieurement le salaire entier, d'une journée pour secourir les membres de la corporation blessés ou atteints par la maladie (E. Levasseur, op, cit,^ I, p. 586).

On rencontre aussi, mais plus rarement, des sociétés qui, sans être de véritables confréries, sont formées dans un but d'assistance mutuelle.

Ainsi les fourreurs de robes de vair à Paris, en dehors de toute préoccupation religieuse, se trouvent organisés pour venir en aide aux compagnons atteints par le chômage (1319) : « Comme pour le grant travail de leur mestier il enchient souvent en grieives et longes maladies, si qu'il ne puent ovrer, il lour convient quérir leur pain et mourir de mesaise, et la plus grant partie de eus ait grant volenté et bonne devocion de pourveeir sur les (malades) de leur dit mestier à leur cous, se il nous plaist, en ceste manière, c^est assavoir que chescun qui sera malade, tan comme il sera malade ou impotens, (aura) chescune semaine trois soûls parisis, pour soy vivre, et, quant il relèvera de celle maladie ou impotence, il aura troys soulz pour la semaine qu'il relèvera et autres trois soulz une foyz pour soy efforcer... et les ouvriers conreeurs qui voudront estre acuilliz et partir à ceste aumosne bailleront chaiscun dix soulz d'entrée et six deniers au clerc et paieront chaiscun de eus chaiscune sepmaine un denier parisis ou la quinzaine deus deniers et les seront tenu d*aporter là où la dite aumosne sera reçeue, et qui y devra plus de sis deniers d'areraigez, il sera débouté dou bienfait d'icel aumosne, jusques a tant qu'il ait paié*-^ ».

Les ressources des confréries, dont une bonne partie passe en repas plantureux, proviennent donc de droits d'entrée, d'amendes, de cotisations, de donations et de legs.

î>. Texte fourni par G. Fafçnici, Études sur Vindnslrie, op. cit., pi(î*ce, n" XII, p. 290-291, et iiu^me auteur : Documents relatifs à l'histoire de l'industrie et du commerce en France, t. Il (xiv et XV' siècles), in-S, lxxix-345 p., 1900, p. 40.

Les maux causés en France par la guerre de cent ans amènent forcément une diminution sensible des recettes ; pour les accroître, les confréries obtiennent parfois Tautorisation de s'imposer certaines charges dont le produit doit être versé dans la boîte de la Compagnie. Les ouvriers boisseliers-lanterniers (Paris, 1442], sont soumis à une retenue d'un denier par semaine sur leur salaire (G. Fagniez, Documents, op. cit., p. Lxi).

Enfin il n'est guère de communauté d*art et de métier qui n'apporte un concours honorable aux obsèques des confrères décédés. Ceux qui manquent à ces convocations sont passibles d'une amende *^.

Cela ne parait pas encore suffisant ; des confréries spéciales se forment dans nombre de localités en vue de faire des funérailles convenables à tous les citoyens privés de ressources.

§ 2. — Œuvres pour V ensevelissement des morts **.

Des esprits chagrins critiquent les soins donnés au corps après la mort et ne veulent pas les comprendre parmi les œuvres de miséricorde. L'aumône, disent-ils, a pour objet de venir en aide au prochain, et en ensevelissant les morts on ne vient nullement à leur secours : (( Eleemosyna eiiim ordinatur ad subveniendum proximo. Sed per hoc quod mortuus sepelitur, in nuUo ei subvenitur. »

10. Ch. de Beaurepaire, Statuts de la confrérie de Saint-Dominique (tailleurs), établieau couvent des Jacobins de Rouen en Ii77 [Bulletin de la Sociétéde l'histoire de Xormandie, séance du 3 août 1896, p. 131-156).

11. Principaux ouvrages consultés : Sainte-Marie Mëvil, Chartes de la charité de Notre-Dame de la Couture de Bernai {Bib. Ecole des Chartes, 4' série, t. I", nov.-déccmb. 1854, p. 147-166). — Charles Vasseur, Le registre de la charité de Surville (Mém.ant. de Normandie, 3' série. V* vol., III» liv., octobre 1864, p. 549- 570). — E. Beghin, Hist. de la conf. des charitables de Saint-Éloi de Béthune, 1188, in-8, 127 p., planches, Béthune, 1882. — Louis Guibert, Les confréries de dévotion et de charité à Limoges avant le XV* siècle, in-8, 20 p., 1883. — Abbé Porée, Le registre de la charité des cordeliers de Bernay, in-8, 23 p., Rouen, 1887. — Ch. deBeaurepaire, 5^i<ii<5 de la chanté de Saint-Cosme, Saint-Damien et Saint- Lambert en l'église Saint-Denis de Rouen, 1358, in-4, 17 p., Rouen, 1888. — E. Veuclin. Documents concernant les confréries de charité normandes, in-8, 139 p., planches, Evreux, 1892. — Charités de Lisieux, Bull. Soc. hist. de Lisieux, année 1892, n" 10, Lisieux, p. i à 46. — S. Cauët, Les confréries de charité en Normandie^ in-8, 40 p., planches, Evreux, 1904.

Saint Thomas [Surnm, théoL, 2, 2, qua?st. XXXII, art. II) leur répond : il est vrai que le corps n'éprouve plus aucune sensation lorsqu'il a perdu la vie et c'est en ce sens que le Seigneur dit que ceux qui tuent le corps ne peuvent plus rien contre lui. C'est aussi pour ce motif qu'il ne mentionne pas la sépulture donnée, en parlant des œuvres de miséricorde, alors qu'il énumère seulement celles qui sont d'une nécessité plus manifeste : « Et propter hoc etiam Dominus non commémorât sepulturam inter alia misericordia» opéra ; sed enumerat solùm illa qua» sunt evidentioris necessitatis. » Toutefois ces soins pris du corps même sans vie, importent au défunt à cause du souvenir qu'il laisse dans la mémoire des hommes, puisque son honneur est flétri si sa dépouille reste sans sépulture.

On peut ajouter que le mépris des dépouilles mortelles du décédé rejaillit sur ses parents encore vivants et qu'en les entourant d'un certain apparat, qui frappe les yeux de tous, on incite les indilférents à prier pour Tâme qui vient de quitter cette enveloppe de chair.

11 est facile de comprendre les raisons diverses amenant la création de nombreuses sociétés, connues habituellement sous le nom de ciiAiaTÊs, se donnant pour but d'assurer à leurs membres et même aux étrangers une sépulture chrétienne, quelle que soit leur position de fortune.

En Espagne, dès le xi^ siècle, le Cid Campeador, si dévoué aux œuvres de charité, fonde la Hermandad de la Caridad pour enterrer les pauvres *'^.

L'institution des charités (normandes), écrit Léopold Delisle, remonte au xnT siècle ; c'est dans le diocèse d'Evreux qu'elles prennent le plus de développement. « Ce sont des espèces de confréries, dont les membres se soumettent à des règlements particuliers, et s'obligent à rendre les derniers devoirs aux habitants de la paroisse ••^ »

L'Allemagne nous montre au sein de presque toutes les villes des congrégations, s'imposant le devoir de procurer à ceux qui

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