CHAPITRE I
§ !«'. — Les invasions et les guerres privées K
Nombre d'auteurs retracent le tableau de la triste situation des peuples infortunés vivant aux ix® et x® siècles. Ils sont opprimés de tous côtés : au Nord et à TOuest les Normands ; au Sud les Sarrasins ; à TEst les Hongrois !
Quarante-sept incursions des pirates Scandinaves demeurent enregistrées par les chroniqueurs ; alors que bien d'autres, moins importantes, ne laissent aucune trace dans Thistoire.
Ces pirates remontent les fleuves : la Seine, le Rhin, TElbe, le Weser ; ravagent les riches vallées ; saccagent villes, bourgs, villages ; massacrent hommes, femmes, enfants.
1. Principaux ouvrajfcs cniisultés: Guizot. César CanUi, Luchaire. Paul Viollct. E. Boutaric, Institutions militaires de lu France, in-8, 1863. Lecoy de la Marche, La chaire française au moyen ihje, in-s, 1868 ; Félix Rocquain, Études sur l'ancienne France, in-8, 1875 ; H. Dareste, Mémoires sur les anciens monuments du droit de la Hongrie Acad. des sciences mor. et polit., mai-juin ls.sr>; ; .Iules Roy, L'an mille, in-18, 1885: Jusserand. Les Anglais au moyen âge. La vie nomade, in-8, 1884 ; J.-A. Brutails, Études sur la condition des populations rurales du Roussillon au moyen âge, in-8, 1891.
En Bretagne, plus peut-être que partout ailleurs, ces descentes de bandes armées ont un caractère violent. L'intérieur des terres devient un désert et Tempreinte profonde de ce3 désastres reste longtemps marquée sur le sol de TArmorique.
Un trouble indicible envahit les habitants de ces diverses contrées ; ils ne peuvent se livrer aux travaux de la culture. Trois fois les rois de la mer, conduits par Rollon, assiègent Paris, dévastent les environs.
Trois fois leurs efforts deviennent inutiles, grâce au courage des défenseurs de la cité naissante, a Enfin, dit Félibien, les François ennuyez de se voir tous les jours exposez à la barbarie des Normans, se résolvent d'acheter la paix, quelque honteuse qu elle puisse être à la nation. Le Roy Charles demande une seconde trêve de trois mois, pendant laquelle il a avec Rollon une entrevue à Saint-Clair-sur-Epte, où se fait le fameux traité par lequel une partie de la Neustrie est cédée aux Normans, en fief de la couronne de France. »
Rollon reçoit le baptême (912); la plupart de ses compagnons imitent cet exemple, et, ajoute le vieil historien parisien : « ils montrent autant d'ardeur à réédifîer les lieux consacrez à Dieu qu'ils avoient auparavant marqué de fureur à les destruire. »
Au sud, les Sarrasins venus de Sicile, infestent l'Aquitaine, la Septimanie, la Provence ; ils apparaissent comme des nuées chargées d^orage sur les côtes de la Méditerranée ; les rives du Rhône ; pénètrent parfois dans le Dauphiné, le Rouergue, le Limousin.
C'est une série d'agressions ne donnant aucun répit aux populations. Ces envahisseurs établissent près de la mer, au sein de montagnes escarpées, de nombreux centres fortifiés. Ils sortent de ces repaires et mettent à contribution les villes italiennes du littoral. Il faut arriver à la fin du x* siècle (972-973) pour voir Guillaume, comte de Provence, disperser ces bandes sanguinaires.
A l'est, des guerriers nomades (Madgyars ou Hongrois) descendus des plateaux de l'Oural, ayant des affinités avec les races finnoises, pénètrent par la vallée du Danube, parcourent la Germanie, le nord de l'Italie, l'Alsace, la Flandre, la Lorraine, la
Franche-Comté ; ils menacent Reims et arrivent jusqu en Berry. Venus les derniers, ces envahisseurs ne sont pas les moins terribles, divisés en petits escadrons, habiles à lancer les traits, aussi prompts à Tattaque qu'à la retraite, ils exercent maints ravages. Pavie est brûlée avec ses quarante-trois églises. Ce que souffre alors la Bourgogne ne saurait être comparé qu'aux scènes d'horreur marquant, au v* siècle, le passage d'Attila.
Vaincues une première fois par Henri, dit TOiseleur (933), ces hordes sont écrasées en 955 sur les bords du Lech par Othon I*', à la tête de toutes les forces de l'Allemagne.
Moins de cinquante ans après, le pape Silvestre II (le français Gerbert) érige en métropole la ville de Gran et envoie la couronne royale au chef de ces hongrois convertis, Etienne I*', que l'église place plus tard au nombre de ses saints.
En dehors de ces fléaux, de grandes luttes accroissent les ruines : invasions multiples des Danois en Angleterre ; envahissement de ce pays par les Normands qui, enivrés d'orgueil à la suite de leur victoire, accablent les vaincus d'extorsions et d'outrages. Rivalité des souverains germaniques et des successeurs français de Charlemagne. Mainmise effective de l'Allemagne sur une partie des provinces italiennes, conquête du sud de cette péninsule par les guerriers venus de la Normandie, compétitions perpétuelles entre les rois de France et d'Angleterre.
Guerres séculaires afin de chasser les Maures d'Espagne. Les petits royaumes chrétiens d'Aragon, de Léon, de Navarre, de Castille, trop souvent divisés, perdent en querelles intestines des forces si nécessaires pour repousser l'ennemi commun.
En France, après un siècle et demi de calme relatif, la bataille de Crécy (1346) inaugure une nouvelle ère de combats.
Toutes ces luttes ont un caractère atroce ; au milieu du xii® siècle, Frédéric Barberousse se signale par sa cruauté et livre Milan aux représailles des cités voisines : cette ville disparait presque entièrement.
Les principautés de l'Italie ne se soutiennent que parla force, elles soldent des mercenaires-, bientôt changés en bandits.
i. « Au début du xiii* siècle, aux tcm;)s d'Innocent III, écrit A. Luchaire, les guerres de cité à cité sont encore plus fréquentes et plus meurtrières en Lom-
4 HISTOIRE DE LA CHARITÉ, — INTRODUCTION. — CHAPITRE l*^*"
Au nord, Philippe-Auguste (H84) combat les routiers du Brabant, réunisen corps d'armée et qui désolent les campagnes.
Du reste, au moyen âge, il est de principe que les garnisons en temps de paix, aussi bien que les troupes durant la guerre, vivent aux dépens du pays qu'elles occupent.
En présence de ces invasions, de cette absence complète d'ordre, chacun pourvoit à sa sûreté personnelle. La terre se couvre de châteaux, d'enceintes fortifiées. Les habitants concourent à élever ces tours, ces donjons dans lesquels ils trouvent souvent une protection et un appui ; parfois, hélas ! ces demeures deviennent aussi un asile pour le brigandage.
Livrés à eux-mêmes, grisés par leurs forces, n'obéissant à aucun pouvoir central, les seigneurs ne se fient qu*à la lance et à l'épée. A tout instant éclatent des guerres privées, les paysans sont livrés sans défense aux hommes d'armes.
Comme l'écrit A. Luchaire {Manuel des institutions françaises^ in-8, 1892, p. 228), « on peut dire que la loi du monde féodal est la guerre, sous toutes ses formes. La guerre constitue l'occupation principale de cette aristocratie remuante qui détient la terre et la souveraineté. Les habitudes invétérées d'une race militaire, la haine de l'étranger et du voisin, le choc des droits mal définis 5, des intérêts et des convoitises, aboutissent perpétuellement* à des luttes sanglantes, où chaque seigneur a pour ennemis ceux qui l'entourent. »
Le droit de guerre qui sous les deux premières races appartient au roi avec l'assentiment des grands, cesse, dès le
bardie qu'en Toscane. Bologne se bat avec Modcne, Vérone et Viccnce avec Padoue, Vérone avec Mantoue, Parme avec Plaisance, Milan avec Crémone, Alexandrie avec Casalc, Bergame avec Milan, Heggio avec Mantoue. Les ligues se font et se défont avec une telle rapidité de changement et une succession si complexe de batailles, de trêves et de traités que l'historien a peine à suivre. » {Séances et travaux (le V Académie des sciences morales, avril 1904, n» 505-506).
3. Voir un exemple de ces luttes séculaires entre les maisons de Blois et d'Anjou à l'occasion de frontières enchevêtrées les unes dans les autres (îrandmaison, \olice sur l'abolition du servage en Touraine, iii-8, 1865, p. 5.) « Les guerres familiales ont, chez nous comme ailleurs, désolé le moyen Age. témoin, s'il faut citer parmi les plus notoires, celle des Voet et des Medeni à Ypres, au xiii* siècle, celle des Alyn et des llym à Gand, au xiv* siècle, celle des Awans et des Waroux en Ilesbaye, etc. » (Lameerc, Bulletin de VAcad. Hoy. de Belgique, classe des lettres, 1904, n'* 5, p. 243).
milieu duix® siècle, d'être une prérogative royale, et les seigneurs usurpent alors le droit de vider leurs querelles par les armes : <c Nous ne pouvons au xix^ siècle, dit Boutaric, nous faire qu'une idée imparfaite des fléaux accompagnant cet état de choses. »
Ceci n'est rien encore ; des hommes couverts de fer, retranchés dans leurs forteresses, osent se montrer les oppresseurs des pèlerins, des marchands, de tous ceux qui passent à portée de leur tanière.
Fait douloureux se produisant dans toutes les contrées. Un statut du roi d'Angleterre, Richard 11(1378), s occupe de ces possesseurs de manoirs malmenant et tuant les gens sans défense *.
Ce baron qui fait crier aux armes, disent des prédicateurs français, pour que chacun s'en aille en ost avec lui, vous croyez peut-être qu'il va châtier un félon, ou rallier l'armée de son suzerain? Non. C'est un pillard de grande route, il réunit une bande pour dépouiller les riches passants, les légats et leur cortège'», les caravanes de marchands, s'emparer de quelque monastère. Il fuit le roi, dont il craint la justice et va cacher ses déprédations au fond de sa demeure, un de ces castella construits d'abord en faveur des opprimés et devenus des nids de vautours.
Il n'est pas rare de voir au lit de mort ces barons, qui abusent ainsi de leur puissance, rentrer en eux-mêmes, chercher à réparer leurs injustices en léguant des sommes importantes aux abbayes ou aux habitants de la contrée. En H73, le comte de Roussillon, Guinard, restitue deux mille sous aux gens de Pollestres afin de les indemniser de ses méfaits ; à ceux de Céret mille sous ; de Villemolaque mille sous ; de Domanova autant ; de
4. Par le fait des gens sans aveu l'insécurité des routes est telle en Anjfieterre, que dès 1285 le roi Edouard l^' ordonne que pour la sûreté des voyageurs exposés aux attaques imprévues, le bord des grands ehemins soit défriché à une distance de deux cents pieds de chaque côté, sans laisser taillis, buissons, creux ou fossés pouvant servir à abriter des malfaiteurs.
5. Sous le Pontificat d'Innocent III, un noble de la famille des Palavicini dont les domaines se trouvaient sur le territoire de Parme et de Plaisance détrousse le légat du pape revenu d'une mission en Pologne (A. Luchaire, Comptes rendus cUés, p. 508).
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Garrius deux cents sous ; de Maureillas cinq cents sous ; du Boulou deux cents sous.
Le testament de Pons de Vernet assigne des legs considérables aux victimes de ses brigandages ^.
Sans généraliser outre mesure, on peut dire qu'à cette époque une partie beaucoup trop grande de la petite féodalité, en contact immédiat avec le peuple, est dure ; elle exploite, rançonne, pille plus qu'elle ne gouverne.
Châtelains, vicomtes, avoués abusent ainsi d'un pouvoir qui n'a sa raison d'être qu'au point de vue de la protection des faibles.
§ 2. — Intervention de l'Église et de la Royauté. La Paix et la
Trêve de Dieu'^.
L'Église ne peut rester insensible à de tels abus, comme le remarque G. Picot : « Du iv® au xi« siècle, la volonté d'arrêter les souffrances populaires se trouve dans les doléances des Conciles. Il y a en faveur de la paix, non pas un effort éphémère, mais une suite non interrompue d'efforts. »
L'Église, fidèle aux enseignements du Sauveur, veut maintenir l'ordre, le respect des droits de tous. Ses assemblées fulminent des peines spirituelles contre les oppresseurs. Le Concile de Reims (1119) enjoint aux chapelains des châteaux de cesser le service divin dès que l'on y transporte le butin de guerres
6. « C'était un véritable brigand, écrit A. Brutails {op. cit., p. 287), que ce baron qui pénétrait avec efTraction dans les (granges, enlevait les troupeaux, les vêtements, la chaussure et jusqu'aux enfants, pour lesquels les malheureux parents devaient ensuite fournir une rançon. »
7. Principaux ouvrages consulté? : Beaumanoir ; Montalcmbert, Les moines d'Occident : Krnest Sémichon, La paix et la Iréve de Dieu., in-8, 1857 ; E. Boutaric, /wi France sons Philippe le Bel, in-8, 1861 : F. Laurent, Études sur l'histoire de l'humanité, t. Vil. La féodalité et l'Eglise, 2* édit., in-8, 1865: Victor Brants, Essai historique sur la condition des classes rurales en Belgique, in-8, Louvain, 1880 ; Abbé Le Monnier. Histoire de saint François d'Assise. A* édit., 2 vol., in-8, 1891 ; Imbard de la Tour, L'évolution des idées sociales au moyen âge, observations à la suite par MM. Luchairc, Himly, Sorcl, Levasseur et G. Picot (Séances et trav. de l'.Xcad. des sciences mor. et polit. ^ septembre-octobre 1896.)
injustes et de maintenir cet interdit jusqu'après réparation du dommage causé.
Il faut d'ailleurs distinguer ici entre la Paix et la Trêve de Dieu. Les membres des conciles s'efforcent, dès la (in du x® siècle, démettre à l'abri des violences, et cela d'une manière permanente, les clercs, les laboureurs et leurs instruments de travail, les femmes, les marchands, les voyageurs, le bétail ; les édifîces sacrés et leurs parvis ; les cimetières. Le Concile de Glermont (1095) veut également que si quelqu'un poursuivi par un ennemi se réfugie auprès d'une croix, il y reste aussi en sûreté que dans une église : « Si quis ad aliquam crucem in via persequentibus inimicis confugerit, liber ac si in ipsa ecclcsia permaneat. »
La paix universelle est le but à atteindre ; pour y arriver, étant données les passions de l'époque, l'Église établit des trêves obligatoires ; impose des limites aux guerres qu'elle demeure impuissante à empêcher complètement.
Les prescriptions concernant cette trêve de Dieu varient selon les contrées. D'une façon générale, le mercredi au soleil couchant les cloches des paroisses donnent le signal de la suspension des hostilités qui ne peuvent reprendre que le matin du lundi suivant. Sont compris dans cette suspension d*armes : Tavent, le carême, le temps pascal, les vigiles, les fêtes de la Sainte Vierge.
Nombre de synodes et de conciles maintiennent, développent ces prescriptions tutélaires, sanctionnées par Nicolas II, Alexandre II, Urbain II, Pascal II, Galixte II. Les violateurs de la Trêve encourent l'excommunication, et dès le jeune âge les hommes sont tenus de jurer de la respecter. Ce serment peut être renouvelé tous les trois ans. Les Pères du Concile œcuménique de Latran (1139) ordonnent que cette Tréue soit observée inviolablement : « Ab omnibus inviolabiliter observari praîcipimus. »
« La Royauté, écrit Boutaric {Institutions militaires^ op, cit,^ p. 170), est encore trop faible pour attaquer les abus delà féodalité ; rÉglise engage la première la lutte ; elle convoque le peuple et l'on a sous les yeux un grand et touchant spectacle. Une croisade prêchée à Tintérieur contre les seigneurs qui ne cherchent dans les guerres qu'une occasion de pillage. »
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Des ligues populaires, notamment celle dite des encapuchonnés, prennent une réelle extension au Midi de la France. Elles ne tardent pas à dégénérer en révoltes ouvertes, et le xii® siècle voit leur décadence.
Il ne faut pas croire à Tinefficacité de toutes ces mesures protectrices. Ces règlements n*ont point une durée éphémère, ils sont, il est vrai, fréquemment renouvelés, mais ce fait, allégué parfois pour démontrer leur inutilité, semble au contraire une preuve de Tinfluence heureuse et persistante qu'ils exercent ; si on les renouvelle c'est en vue de les modifier, en les adaptant aux exigences du temps et du lieu, et de leur donner ainsi plus d^extension en des circonstances difficiles^.
Ces dispositions s'étendent de bonne heure à l'Angleterre, au nord de TEspagne, à Tltalie, à l'Allemagne. La Paix, décrétée une première fois dans la Flandre sous Beaudouin le Pieux et Drogon, évêque de Tournay, est jurée, en HH, par les grands sous Beaudouin à la Hache qui a l'énergie de la maintenir. On constate des institutions analogues dans le Brabant et à Liège.
Les évêques d'Espagne sont puissamment secondés à ce sujet par les rois d'Aragon et les comtes de Barcelonne.
On peut voir également vers l'an 1023 le roi Robert et l'empereur Henri H, de la maison de Saxe, se concerter fraternellement pour établir l'union dans la chrétienté. Au synode de Constance (1043), Henri III de Germanie prohibe les défis particuliers et proclame une paix publique.
En Italie, les seigneurs trouvent de plus une opposition radicale à leurs folies guerrières lors de l'extension rapide du tiersordre que fonde saint François d'Assise. La règle des tertiaires contient, en effet (chap. VII), un article ainsi conçu : que les frères ne portent point d'armes offensives, si ce n'est pour la défense de l'Église et de la foi de Jésus-Christ, ou pour la sauvegarde de leur pays, ou encore avec la permission des supérieurs :
8. J.-A. Urutails, op. cit., p. 294. Cet auteur ajoute : « La trôve de Dieu proprement dite qui avait sa raison d'être dans l'excès des troubles du x' et du xi* siècle, mais qui ne répondait plus aux besoins de la société du xiii" perd peu à peu de son importance. » C'est surtout la paix dont l'influence persiste.
« Impugnationis arma secum fraies non déférant, nisi pro defensione Ecclesi», christianac fidei, vel eliam terrœ ipsorum. »
Cette disposition change au profit des petits et des humbles, Tordre social existant ; ceux qu'elle favorise s en emparent comme d une arme dont la portée et la puissance sont inespérées. Ceux qu'elle tend à dépouiller opposent une résistance ardente, mais ils échouent devant les actes des souverains pontifes, Honorius III et Grégoire IX, qui proclament que les tertiaires sont bien des hommes de Dieu et qu'il est du devoir du Saint- Siège de les défendre.
Plus de service militaire de la part d'une telle multitude ; plus de serments liant Thomme au service d'un autre homme ou à celui d'une faction. La féodalité italienne se sent atteinte dans les conditions mêmes de son existence. Il ne lui reste plus que les tailles et les redevances, et encore peut-on les racheter (Abbé Le Monnier, o/>. cit. y t. II, p. 21 et suivantes).
Indépendamment de l'action du clergé, certaines règles s'introduisent peu à peu dans ce jeu de la guerre réservé aux nobles; car « autre que gentil home ne poent guerroier », écrit Beaumanoir.
Ainsi il n'est point permis d'engager la lutte sans défi préalable. Deux frères, depèreetdé mère, ne doivent pas recourir aux armes pour trancher leurs différends.
D'un autre côté, dès le règne de Philippe- Auguste, la royauté intervient avec la pensée d'éteindre ces rivalités sanglantes qui épuisent le pays et de les transformer en actions judiciaires portées devant les tribunaux nouvellement créés ^.
Ce roi, généralisant une règle établie déjà par certains seigneurs ecclésiastiques, décide que les parents d'une personne
9. Il faut distinguer ici la trêve de Vasseurement ou promesse de paiv forcée accordée par Tune des parties sur requête adressée au juge par l'autre partie, a Trives dit Bcaumanoir, sunt à terme et assuerement dure à toz jors. » Cet asseurement constitue un progrès, A. Luchairc le constate ; mais, ajoute ce savant historien : « il n'aboutit pas à modifier complètement l'état social et à rendre impossible la guerre privée. Le mal était trop profond, trop inhérent à la constitution même de la société pour qu'on pût lui appliquer d'autres remèdes que de simples palliatifs. La guerre privée ne disparaîtra qu'avec la féodalité. » (0/). cil., p. 234). Voir aussi Tanon. Registre criminel de la justice de Sainl-Martin-des- Champs, in-8, 1877, p. cviii.
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offensée ne sont obligés de prendre part à sa vengeance que quarante jours après le fait qui y donne lieu, à moins qu'ils n'en soient les témoins. C'est ce que Ton appelle dans la suite : La quarantaine le Roy.
Saint Louis s'attache à interdire « les guerres privées dans le royaume et le duel judiciaire dans ses domaines » (Paul Viollet, Inst. polit., op. cit., t. II, p. 251 «o).
A la suite de Tinsuccès des associations populaires de la paix on voit se former dans les régions du Midi de la France des ligues entretenues au moyen d'un impôt frappant tout le monde sans distinction, Ce fonds commun de paix sert à solder des gentilshommes nommés paissiers, sorte de gendarmerie d'élite prête à marcher sur réquisition de Tévéque contre les perturbateurs de la tranquillité générale.
Ces gentilhommes se trouvent remplacés plus tard par des agents royaux qui ne se montrent pas moins actifs tout en jouissant d'une grande autorité. Saint Louis mourant peut dire à son fils : « Chier fils je t'enseigne que les guerres et les contents qui seront en ta terre ou entre tes hommes que tu mets peine de les apaiser à ton pouvoir, car c'est une chose qui moult plest à Nostre-Seigneur. »
Selon Texpression si juste de Boutaric, à la fin du xiii^ siècle la Royauté tend à se substituer aux pouvoirs locaux et à étendre son action, le Roi devient le grand justicier et le grand paissier.
§ 3. — La guerre de cent ans ^'.
On connaît les phases diverses de cette guerre déclarée en 1337 par Edouard d'Angleterre qui revendique la couronne de France ; au point de vue de la durée elle l'emporte sur toutes les autres, et ses tristes conséquences se font sentir alors même que des traités la terminent.
10. Parlant des rois d'Aragon A. Brutails s'exprime en ces termes que l'on pourrait également appliquer à Louis IX : « Cette union de la royauté et du clergé contre la noblesse en faveur du peuple, qui parait à plusieurs être un mythe, est, pour nos contrées, un fait incontestable {op. cit.^ p. 288).
11. Principaux ouvrages consultés : E. Petit, Les etcorcheurs dans l'Avallon-
A Grécy (1346), la chevalerie française se brise contre la tactique des gens de pied anglais. Le pays est dévasté jusqu'à Saint- Omer. Calais se rend après onze mois de siège.
A la tête de ces armées envahissantes se signale, par sa cruauté, Edouard^ prince de Galles : « Jeune homme de dix-sept ans, dit le Père Denifle, audacieux et téméraire, dont la férocité et le goût pour le pillage et les incendies croissent avec Tâge. »
Puis c'est Poitiers (1356) ; nouvelle défaite qu'il convient d'imputer moins au manque de courage chez la noblesse qu'au défaut absolu de stratégie et de discipline.
Après ce grave échec, la France reste abandonnée sans défense à ceux que le même historien appelle « ses quatre démons » : l'évêque Robert le Coq, Etienne Marcel, Charles le Mauvais et Edouard 111.
Le prince de Galles signale son passage à Taide de l'élément le plus usité dans les luttes de cette époque : le feu. En Bretagne, Jean de Montfort sollicite l'intervention des Anglais, il y a là environ quarante années de rixes sanglantes ^^^
Dès qu'une trêve survient, les bandes de mercenaires, non payées, vivent aux dépens des habitants. Après le traité de Brétigny (1360), le désordre est à son comble ; les grandes compagnies
nais, 1438-1444 (Ann. de VYonne, 1865); J. Simonnct, Doc. inédits pour servir h l'hisl. des inst., en Bourgogne^ in-9, XXIII, 492-cix pages, Dijon, 1867 ; Simcon Luce, Hisl. de Bertrand Du Guesclin et son époque, in-8, 624 p., 1876 ; A. de Charmasse, Note sur le passage et le séjour des grandes compagnies. Baigneux les juifs, 1364-1365, in-8, 11 p., Autun, 1881 ;' A. Coville, Bech. sur la misère au temps de Charles VI [Ann. Faculté de Caen, in-8, 1886) ; André Joubcrt, Études sur les misères de l'Anjou aux XV* et XVh siècles, in-8, XI, 368 p., Paris et Anj^ers. 1886: de Frcminville, Les écorcheurs en Bourgogne, M^b- 1445. in-8, x-274 p. Dijon, 1888 ; Siméon Luce, Hist. delà Jacquerie, 2" édit., in-8, XXIV. 368 p., 1895; Henri Denifle, La désolation des églises, monastères et hôpitaux en France pendant la guerre décent ans, 2 vol. in-8, XXV, 698 p., XIV, 859 p., 1897-1899.
12. « De villes et de châteaux il n'y en eût pas, à bien dire, qui n aient eu à soutenir plusieurs sièj^es, et quelquefois jusqu'à deux et trois dans la même année, chacun décidant le sac et le pilla|::edes lieux forcés, l'expulsion et la mise à mort des habitants, sans en excepter les femmes et les enfants : si bien que les armées et les bandes qui couraient le pays perdant quelquefois la trace de leurs adversaires, les suivaient comme aux environs d'IIennebond, sous la conduite d'un prince d'Kspag-ne, à la trace des toitures enflammées et des habitaticms de pauvres cultivateurs qui étaient rançonnés, pillés, pour ne laisser aucune ressource à l'ennemi » (Du Châtellier, Agriculture en Bretagne, p. 14).
répandent la terreur. C'est une suite ininterrompue de massacres, de pillages, de destructions d'églises, monastères, maisons- Dieu, d'enlèvement de bestiaux. En un mot toutes les calamités.
Les paysans se retirent à Tabri de remparts improvisés ; s'ils sont trop pauvres pour élever des réduits fortifiés ils abandonnent leurs hameaux, qui disparaissent sans laisser de traces dans la suite.
Comment énumérer les méfaits de ces troupes indisciplinées, composées d'Allemands, d'Anglais, de Navarrois, de Gascons, de Bretons, de Flamands?
La pauvre France semble être devenue une proie facile pour ces enragés.
Les campagnes découvertes souffrent davantage ; là on incendie les récoltes, on saccage les maisons ; hommes, vieillards enfants, femmes se voient blessés, déshonorés, mis à mort *^.
« Les brigands, écrit Simon Luce [La jacquerie^ op, cit.^ p. 41)^ passent, pillent, dévastent, brûlent tout, et laissent derrière eux un désert fait de mains d'hommes, le plus effroyable de tous les déserts. »
Dans rile-de-France, la Picardie, les habitants des campagnes exaspérés, pressurés par les nobles qui veulent faire retomber sur eux le poids de charges extraordinaires dues à ces désastres, se soulèvent à leur tour, brûlent les châteaux, souillent la cause populaire en commettant mille excès ; de là nouvelles horreurs. La désolation est à son comble.
Plus tard les grandes compagnies ravagent la Bourgogne, le Rouergue, la Haute- Auvergne, le Forez, le Limousin, la Provence.
L'expédition d'Espagne, sous les ordres de Du Guesclin,
13. Une lettre de Charles V, du 27 février 1371, citée par Henri Jadart (La populalion de Reims, in-8, 136 p., Reims, 1882, p. 10 et 11), indique les misères que ressentirent les Rémois : « Les j^ens de compai^ne, ennemis du royaume, par trois fois et en diverses années, ont esté devant la dicte ville de Reims et en tout le pais d'environ, y demourent longuement, ardirenl. tuèrent, mirent le peuple à rançon et firent tant d'autres meschiez que la dicte bonne ville et tout le plat pays furent essilcz, et tous leurs biens hors d'icellc ville perdu/. »
déplace le mal sans en triompher. Les routiers continuent leurs ravages à l'allée et au retour ; le Midi ne s'en débarrasse que tardivement.
Partout règne un véritable esprit d'anarchie et c'est à peine si la nation peut respirer quelques années à la fin du gouvernement de Charles V qui meurt (1380) en essayant, sur son lit de mort, d'abolir les impôts.
Que cet état de paix dure peu ! Le roi perd la raison, Armagnacs et Bourguignons ensanglantent le royaume. L'Anglais triomphe à Azincourt (1415), et il faut l'intervention surnaturelle de Jeanne d'Arc pour délivrer la France.
Les années qui suivent Azincourt dépassent peut-être en infortunes les temps si douloureux de la seconde moitié du xiv® siècle ; l'état social se dissout sous les coups répétés de troupes armées, louant leurs services au plus offrant et vivant sur le pays comme en terre ennemie. La voix populaire leur inflige le surnom mérité descorcheurs.
Plusieurs des chefs qui les dirigent ont eu cependant l'honneur de servir glorieusement sous l'étendard de la Pucelle, mais la paix les ruine, ils vont assaillir les villes, couper les blés verts en vue d'effrayer les assiégés, rançonner les habitants et, au moyen des plus épouvantables tortures, leur extorquer le peu d'argent qu'ils possèdent.
Aux environs d'Autun, les malheureux cachés dans les bois mangent un pain formé de glands et de terre. D'autres cultivateurs, privés de tout, se font ravageurs à leur tour et vivent en brigands au sein des forêts.
Pour comprendre l'étendue du mal il faut lire les milliers de lettres de rémission accordées par le roi à des hommes d'armes qui, l'autorité centrale une fois rétablie, se font pardonner « bien des courses, pilleries, roberies. » On comprend alors les justes doléances de Juvénal des Ursins parlant en 1440 de la M grant, énorme, terrible et merveilleuse tribulacion, esquelles sont de présent les povres sujetz et tout le royaume ». « La pauvre France, continue-t-il, demeure gémissant et plourant sans avoir consolateur, et le peuple querant son pain, après ce qu ilz
14 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. — INTRODLCTIOX. — CHAPITRE l**"
ont vendu toutes leurs précieuses choses et tout ce qu'ilz avoient pour avoir leur réfection. »
A ces mêmes époques où commence la guerre de cent ans, ritalie est déchirée par mille factions. Rienzi gouverne Rome et est massacré en 1354. Quelques années auparavant, Pétrarque peut écrire au pape : « Le berger veille la pique à la main sur ses troupeaux, redoutant les voleurs bien plus que les loups, le laboureur porte une cuirasse, il se sert de sa lance pour aiguillonner ses bœufs ; rien ici ne se fait sans armes ; nulle sécurité ; nulle paix ; nulle humanité ; mais partout la guerre, la haine et tout ce qui ressemble aux œuvres des mauvais esprits. »
Les seigneurs, les villes soldent des mercenaires, des condottieri, qui rançonnent la contrée tout en sachant fort bien se ménager entre eux lorsqu'ils sont forcés de se battre. « douleur ! s'écrie Benvenuto d'Imola, ma mauvaise étoile m'a fait naître dans ces temps où l'Italie se voit inondée de barbares de toute espèce, Anglais rusés, Allemands furieux, Hongrois incommodes^ qui tous accourent, pour ruiner le pays, moins par la force que par Tastuce et les trahisons, dévastant les provinces et saccageant les plus nobles cités. »
En Bohême, après le supplice de Jean Huss (1415), guerres religieuses.
Prise de Constantinople (1453) ; le dernier empereur grec, Constantin XII, meurt sur la brèche ; Mahomet II assiège Belgrade à la tête de 150.000 hommes, il est repoussé par Jean Huniade(1456).
De 1455 à 1485 les factions d'York (rose blanche) et de Lancastre (rose rouge) couvrent TAngleterre de sang et de ruines ; les partis en présence ont cependant jusqu'à un certain point le respect de l'agriculture. 11 périt, dit-on, dans ces guerres continuelles un million d'hommes et quatre-vingts membres des deux familles rivales ; elles se terminent par l'abaissement de la haute féodalité et l'élévation du despotisme des Tudors.
Les luttes qui appauvrissent TAlsace, l'Allemagne, présentent le même caractère de férocité. Sur les bords du Rhin au xiv® siècle, ajoute le Père Denifle, le mal est cependant moins grand qu'en France. « Un seul diocèse, comme par exemple celui de
Cahors ou de Thérouanne, a plus à souffrir qu^au même temps r Allemagne tout entière. »
Joignons à ces misères le fléau du grand schisme d'Occident et nous aurons une faible idée des malheurs dont sont accablées, durant tant d'années, les populations européennes.