CHAPITRE II
§ 1". — Considérations générales *.
Une agriculture encore dans Tenfance, ne produisant guère que des céréales ; des dévastations fréquentes; l'insécurité pour les travailleurs du sol, obligés trop souvent de chercher un refuge au sein des places fortifiées ; la difficulté extrême des transports ; ces causes réunies expliquent les famines si cruelles que nous constatons au moyen âge.
Durant toute la première partie du xi® siècle T Europe est en proie à cette cruelle calamité. Souvent après avoir dévoré des racines et des fruits sauvages, des aliments répugnants: u mures, canes, et cetera immunda pro deliciis haberentur », disent les chroniqueurs, les populations affamées en viennent à mêler de
1. Principaux ouvrages consultés . Matthœi Pansiensis, Chronica majora, 5 vol. in-8, London, 1872-1880; J.-P. Papou, De la peste ou époques mémorables de ce fléau, 2 vol. in-8, an VIII ; D' Peghoux, Sur les épidémies qui ont ravagé l'Auvergne, in-8, 80 p., Clermont-Ferrand, 1835; P. A. Derodé, Précis des principales épidémies observées en France, in-8, 26 p., Rheims, 1832 ; D' Ozanam, Hist. médicale des maladies épidémiques, 2* édit., 4 vol., in-8, Paris et Lyon, 1835 ; D' Frari, Délia peste, in-8, 974 p., Venczia, 1840; J. Hecker, The épidémies of Ihe middle âges, from the german translaled by Babington, in-8, 380 p., London, 1841; Maud'heux, Not. hisl. sur les épidémies qui ont régné dans l'est de laFrance, in-8, 57 p., Epinal, 1856 ; M. T. Boutiot, Rech. sur les anciennes pestes de Troyes, in-8, 56 p., Troyes et Paris, 1857 ; D' V. Laval, Des grandes épidémies qui ont régné à Mimes depuis le VI* siècle, in-%, 147 p., Nîmes, 1876 ; D' Marchand, Elud. hist. et nos. sur quelques épidémies et endémies du moyen Age, in-8, 111 p., 1873 : Clément Janin, Les pestes en Bourgogne, in-8, 94 p., Dijon, 1879 ; Comte de Marsy, La peste à Compiègne {xv»-xvi* siècles), in-s, 22 p., Amiens. 188i ; Chrétien, Le prétendu complot des juifs et des lépreux en IS:^I, in-8, 2 4 p., Châteauroux, 1877 ; Rev. Denton, England in the fifteenth centur y, in-B, London, 1888 ; A. Fraidherbc, Les médecins des pauvres et la santé publique en F/aa</rc, in-8, 193 p., Roubaix, 1888 ; E. Rebouis, A'<u(/. /tt5^ et crit. sur la peste, in-H, xi-148 p., 1888 : Boudet et Grand, Etud. hist. sur les épidémies de peste en Haute-Auvergne (xiv«-xviiisiècles), in-8, 135 p., 1902.
Tarf^le et de la farine ou du son : « tania fuit famis anxietas ut quidam albam terra m argila^ similem effossam permixta farina vel cantabro pane unde facto comederent. »
L'intensité des besoins pousse parfois à manger de la chair humaine ; on tue des enfants pour se repaitre de leurs membres, on expose cette chair aux marchés publics, et près de Mâcon un monstre est découvert dans sa hutte où sont entassés quarantehuit crânes de voyageurs immolés par lui. « Quorum carnes voraverat. »
Les cités retentissent alors, comme Paris en 1420, « de piteux plains, piteuses lamentacions. » On entend « petiz enfans crier : je meur de faim. » Des loups viennent déterrer les cadavres ensevelis aux abords des villages. Ces animaux parviennent également à entrer dans Tintérieur des villes par les rivières ; ils enlèvent des chiens et des êtres sans défense *.
Les pauvres gens qui vont ainsi chercher leur nourriture à travers les campagnes désolées sont-ils enfin secourus, cette assistance arrive trop tard, car selon les justes remarques de Jean de Troyes en ses chroniques (année 1482) : « quand ils cuident mengier, ils ne pouvent pour ce qulls ont les conduits retraits par avoir esté trop sans mengier. »
La mortalité est donc énorme ; d'autant plus que les maladies ne tardent pas à frapper des organismes affaiblis. En Tan 1503, écrit un historien lorrain, « famine estrange » à la suite» grande pestilence^ car Vune est comme le levain de Vautre, »
Ces épidémies, mal soignées, trouvent un terrain favorable à leur évolution, s'étendent, se multiplient. En effet, partout des marais stagnants ; des cités et des châteaux entourés de hautes murailles, bordées de fossés profonds aux eaux croupissantes. A Tintérieur, rues étroites, maisons basses, malsaines ; cimetières près des lieux habités ; inhumations faites sans souci de Thygiène, sous les dalles des églises ; populations entassées surtout en temps de guerre.
Quels foyers préparés pour ces affections mal définies devenant
2. Journal d'un bourgeois de Paris (1 i05-1449). publie par A. Tuetcy, iii-8, xliv- 't\b p., 1881.
à la fois : épidémiques, contagieuses et infectieuses, que les chroniqueurs désignent ordinairement sous le nom générique de peste et que Ton peut diviser en : pestes à bubons, fièvres catarr haies, fièvres miliaires, typhus, dyssenteries, scorbut, II faut y joindre fréquemment des épizooties.
Toutes ces maladies aboutissent au même résultat : dépeupler le pays.
Du X* au XVI® siècles elles sont noml)reuses et plusieurs attaquant des territoires immenses laissent de lugubres traces dans rtiistoire. Le xiv* siècle est peut-être le plus éprouvé ; il s'y rencontre d'un autre côté des perturbations profondes des éléments : hivers rigoureux, chaleurs excessives, tremblements de terre, invasions d'insectes, de sauterelles, etc.
Les parties de TEurope atteintes fort gravement sont la Germanie, la France méridionale, Tltalie et surtout les villes qui font un commerce régulier avec l'Orient : Marseille, Venise, Rome, etc. De 1400 à 1510, Raguse se voit envahie onze fois par le fléau apporté avec les ballots de marchandise venant de TEgypte, de TAsie mineure, de la Sicile.
La peste visite Florence dix-sept fois de 1313 à 1493. On compte à Nîmes trente et une épidémies de 1348 à 1649.
Le Bourgeois de Paris dont le journal s'étend de 1403 à 1449 parle dix fois au moins de : « très grant mortalité » ; de boce (petite vérole), d'espy d'unie, de toux.
L'Angleterre paye son tribut; on cite les pestes de 1198, 1315, 1366, 1407,
Les armées ne restent pas indemnes. La dyssenterie épidémique décime les Croisés assiégeant Antioche (1098) ; des affections contagieuses atteignent les troupes de Frédéric Barberousse, marchant sur Rome (1167). La peste disperse les soldats de Henri VI devant Naples (1193) et ceux de Beaudouin en Syrie (1202).
Le scorbut exerce d'affreux ravages au siège de Damiette (1218). Trois fois saint Louis ne peut empêcher la contagion d'attaquer ses compagnons d'armes : lorsqu'il marche contre Henri Hl d'Angeterre (1242-1243), en Egypte (1250), près de Tunis (1270) ; il succombe alors lui-même.
En Italie, les troupes du duc d*Anjou (1384), de Charles VIII (1496) éprouvent de ce fait de grandes pertes.
Il est facile de se rendre compte que les bandes indisciplinées qui ravagent les différents pays subissent des conditions hygiéniques déplorables : « Les routiers, constatent MM. Boudet et Grand {op, cit,^ p. 8), arrivent généralement la nuit, ils délogent les habitants, occupent leurs foyers, leurs lits, leurs granges, leurs greniers à fourrage, leurs écuries, et repartent le lendemain abandonnant leurs malades. Dans sa marche rapide, la bande se dégage ainsi de ses éléments infectieux, mais en laissant une traînée de mort sur son passage. »
C'est de cette manière que la Bourgogne est fortement éprouvée à Tépoque des incursions des escorcheurs.
§ 2. — Trois groupes d'épidémies : le feu sacrée la peste noire ^ la suette anglaise ^.
Sous la plume des chroniqueurs toutes ces maladies reçoivent, nous venons de le dire, le nom de peste ; il y a néanmoins trois fléaux qui se distinguent des autres par la netteté de leur caractère ou leur violence.
En 945, 983, 1039, 1041 et à d'autres périodes du xr siècle, une maladie terrible, dont les contemporains retracent Tefirayant tableau, visite la Lorraine, la France, Tltalie.
C'est un feu caché, dévorant, le feu sacré : Ignis plaga, ignis sacer ; il attaque les membres, les consume, les détache du corps, sorte de gangrène spontanée, d'érysipèle gangreneux, s'étendant à un grand nombre de personnes de tout sexe, de tout âge. Le moine Sigebert écrit (pour Tannée 1089) : « multo sacro igné interiora consumente computrescentes exesis membris instar
3, Principaux ouvragch consultés, Mém. de la Société Royale de médecine^ Rapp. lu le 31 décembre 1776 par MM. de Jus8ieu,Paulet, Saillant et labbé Tessier, p. 260 à 302 ; A. Phillippe, Hist. delà peste noire (1346-1350), in-8, xvi-295 p., 1853; E. Farge, La peste noire en Anjou (1348-1362) (ext. Revue d'Anjou), in-8, 15 p., 185i ; J. Michon, Docum., inédits sur la grande peste de 1348, in-8, 99 p., 1860 : Dr Eraud, De la maladie dite « feu saint Antoine » (ext. Lyon médical), in-8, 15 p., Lyon, 1892.
carbonum nigresceniibus, aut miserabiliter moriuntur ; sut manibus et pedibus puirefaciis truncati, miserabiliori vitae reservantur ; mulii vero nervorum contractione distorti tormentanlur. »
Sous une peau livide, ce mal ronge les chairs ; les patients, sont d'abord enveloppés d'un froid glacial que rien ne peut combattre, puis surviennent des chaleurs intolérables. Cette affection parait sans remèdes humains et quelques auteurs y voient le châtiment de dérèglements honteux ^.
Maintenant faut-il, comme les commissaires de la société Royale de chirurgie (1776), distinguer le feu sacrée de ces pestes inguinales connues sous le nom de mal des ardents ? Les opinions sont partagées à ce sujet ^.
En 1346, un autre fléau succède dans les contrées lointaines de l'est Chine, Tartarie, à une épouvantable famine et à de brusques convulsions du sol. Il envahit les Indes, la Turquie, rÉgypte, la Grèce, Tlllyrie, le Nord de l'Afrique. L'année suivante, la Sicile est atteinte, puis l'Italie, sauf Milan et quelques cantons situés au pied des Alpes.
La peste franchit les montagnes ou est apportée par les navires marchands : la Savoie, la Provence, le Dauphiné, la Bourgogne, le Languedoc, l'Espagne presque entière sont contaminés.
Les Flandres (hormis le Brabant), Paris, les principales villes françaises voient apparaître ensuite la terrible faucheuse d'hommes qui d'un bond traverse la mer, envahit l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande (1348-1349).
4. M Par analogie, dit le D<^Eraud, op. cit.^ p. 13, on serait amené à considérer le « feu sacré « comme étant la syphilis. «
5. a II n'y a point de doute, écrivent les commissaires (p. 273), que la peste qu'on appela d'abord, pestis inguinsiria^ peslis inguinalis, mal des ardens^ peste qui prenait en l'aine, etc., ne soit la maladie observée plusieurs fois depuis, dont les efTets sont on ne peut pas plus rapides et meurtriers, et dont les symptômes paihognomoniques sont le charbon, les exanthèmes ou taches pétéchiales, et surtout le bubon, qui a le plus souvent son siège aux glandes inguinales. Nous croyons donc être autorisés à conclure que le feu saint Antoine, qui est une maladie chronique qui finit par gangrener et sécher les membres qu'elle attaque, diffère essentiellement du mal des ardens. . . » Le D' Marchand {op. cit., p. 35 à 37) combat vivement ces conclusions ; pour lui « il reste avéré que sous les noms divers de feu sacré, feu saint-Antoine, mal des ardents, les chroniqueurs ont entendu décrire la même maladie, caractérisée par les mômes symptômes. »
Les travaux de culture interrompus, le cours de la justice suspendu, témoignent de Tintensité du mal.
A leur tour, TAllemagne, la Pologne, la Hongrie, le Danemark, la Suède sont décimés par Tépidémie. Quant à l'Islande que les glaces protègent insuflisamment elle est dépeuplée (1350- 1351).
Dans rile-de-France, au témoignage de du Breul, la peste règne durant Tespace de trois ans environ. Elle reparaît en Italie 1361-1363. Milan ne réussit plus cette fois à échapper à la contagion.
Des littérateurs, des historiens (Boccace, Villani, Guillaume de Nangis), des médecins (Guy de Chauliac) retracent la marche, l'étendue, la gravité de la maladie ; certains symptômes généraux la caractérisent : taches charbonneuses (papulœ nigrœ). bubons, prostration des forces. Des complications particulières, insidieuses, raccompagnent selon les régions.
En Angleterre, les crachements de sang prédominent, en Allemagne, les taches noires, en Italie, les tumeurs et les éruptions^'.
A Constantinople, le mal s'attaque de préférence aux poumons, il les enflamme et cause des douleurs excessives
Partout l'épidémie est contagieuse ; selon l'expression de Boccace, elle se propage comme le feu dans du bois sec. Dès qu'une maison est atteinte, à peine échappe-t-il un habitant. Geux qui soignent les malades, les prêtres assistant les mourants, sont victimes de leur zèle. Les liens sociaux se trouvent pour ainsi dire rompus ; l'épouvante des populations est à son comble, d'autant mieux qu'à cette lugubre époque la guerre est presque universelle et que les années 1316, 1347 se signalent par leurs mauvaises récoltes.
Les fruits s'offrent abondants, il est vrai, en France, l'année suivante (1348), mais personne ne songe à les recueillir, et dans
6. « On sentait, dit Boccace, naître sur les clifTérentes parties du corps des tumeurs qui insensiblement devenaient aussi grosses que des œufs, et quelquefois davantage, suivant les tempéraments. I*eu de temps après, ces tumeurs gagnaient de proche en proche et dés ce moment il n'y avait plus de ressources, on voyait aussi le mal se produire par des taches noires ou blanchâtres tantôt larges et rares, tantôt petites et en grand nombre : « macchie nere o livide... a cui grandi e rade ed a cui minute e spesse. . . »
nombre de régions les bestiaux abandonnés â eux-mêmes périssent.
« Vit-on jamais, s'écrie Pétrarque, de semblables désastres ? En croira-t-on les tristes annales ? Les villes abandonnées, les maisons désertes, les champs incultes, les voies publiques couvertes de cadavres, partout une vaste et affreuse solitude. »
C'est : LA PESTE NOIRE, LA PESTE DE LA MORTALITÉ, LA MORT DENSE.
« Les gens se y mœurent si soubtainement comme du soir au lendemain et bien souvent plus tostassés », disent les lettres de Philippe, roi de France (juin 1349)^ autorisant les mayeurs Amiénois à ouvrir de nouveaux cimetières [Bec. des monuments du tiers état, I, p. S44).
On rappelle aussi la grande peste parce qu'elle envahit, ou peu s'en faut, tout le monde connu et que les contemporains n'en ont jamais vu de semblable.
Au siècle suivant (1485), Tarmée du roi Henri VII cantonnée dans le pays de Galles est atteinte d'une maladie nouvelle, fièvre pernicieuse qui ne tarde pas à se répandre à Londres et dans le reste de Tlle. Les attaques sont foudroyantes, on succombe parfois en deux heures ; au bout de vingt-quatre heures on est mort ou hors de danger. Cette maladie se signale par des frissons, le délire, une soif ardente, un feu dévorant, une sueur abondante répandant une odeur fétide.
Lors de sa première apparition le mal atteint exclusivement l'Angleterre, aussi luidonne-t-onlenomdeswe/^ea/i^/awe, « sudor anglicus^. » La convalescence est longue, accompagnée de dyssenterie. Contrairement aux autres épidémies, la suette attaque de préférence les individus robustes, bien portants, jeunes, et délaisse les faibles, les enfants, les vieillards.
§ 3. — Les croyances populaires et leurs conséquences.
II est facile de concevoir que ces pestes, ces affections contagieuses de toute nature impressionnent profondément les peuples
7. On compte cinq apparitions de ce fléau de 1485 à 1551. En 1529, la suette ravage la Hollande, une partie de rAllemagnc, le nord de la France. Hecker conhacreà cette épidémie une longue notice, op. cit.^ p. 177 à 380.
qu'elles frappent. L'imagination populaire ne se contente pas de rechercher les causes du fléau dans les guerres, famines, mauvaises conditions hygiéniques, il lui faut faire intervenir les astres. Une comète est signalée, voilà la coupable. « Cometa apparuit, et dira famés subsecuta est. » « Comètes horribili specie flammas hac illacque jactans, in australi parte cœli visus est. Sequenti anno famés et mortalitas gravissima per totum orbem factœ sunt^. »
Le fait devient bien plus grave encore si plusieurs météores apparaissent en même temps : « Cometœ apparuerunt quas pestilentia grandis hominun et jumentorum subsecuta est et maxime boum. )> Des armées semblent marcher dans les airs prédisant les plus grands malheurs : « Acies igneœ Remis in cœlo visae quadam dominica die m martio mense (927) cui signo pestis evestigiô successit quasi febris et tussis, quœ, prosequente quoque mortalitate, per cunctas Germanite Galliae que gentes desœvit. »
Voici ce que Ton écrit gravement aux x** et xi® siècles.
Au XIV*, la croyance est la même ; en 1349, la Faculté de médecine de Paris consultée par le Roi répond que l'origine éloignée et première de la cruelle épidémie qui sévit est due aux constellations célestes : « Dicamus igitur quod remota causa et primeria istius pestilentie fuit et est aliqua constella tio celestis. »
Aristote ne lenseigne-t-il pas dans son livre sur les éléments, où il dit que la mortalité, les dépopulations du pays proviennent de la conjonction de deux astres : Saturne et Jupiter ^.
Guy de Chauliac ne s'exprime pas autrement :
« L'universelle agente (de la peste) fut la disposition de certaine conjonction des plus grandes de trois corps supérieurs Saturne, Jupiter et Mars, laquelle avoit précédé Tan 13451e vingt quatriesme jour du moi de mars, au quatorzième degré
H. Voir, indépendamment des ouvrages indiqués ci-dessus, Duplès-Agicr, Ordonnance de Philippe le Long contre les lépreux (Bibliothèque Ecole des Chartes, 4« série, t. III;.
9. « Eodem anno saturno dominium habente intcr planetas, qui infra spatium trigenta annorum cursum suum complet, primo in partibus orientis, videlicet Asia majore, Armenia. Syria, Perside, nec non et in Italia et Lombardia, pestis* ijnguinaria vel ascellaria. quam vulgares epidimiam nuncupant, grassari cœpit, horreiide, in tantum ut viri vix sufïicerent ad mortuos tumulandos. » (Chron., Cornelii Zantfliet ann., MCCGXLV.)
du Verseau. Car les plus grandes conjonctions signifient choses merveilleuses fortes et terribles, comme changements de règnes, advenemens de prophètes et grandes mortalitez )) (traduction de 1619).
Ces croyances naïves ont au moins le mérite d'être inoffensives. Malheureusement l'imagination surexcitée et effrayée ne reste pas toujours dans ces limites, Sous Tinfluence de la terreur on cherche des causes moins éloignées au mal qui décime les populations ; on accuse certaines catégories d'habitants. De l'accusation la pente vers le crime est rapide.
Le roi Philippe V étant à Poitiers, apprend qu'en Aquitaine les lépreux, unis aux juifs, empoisonnent les puits, les fontaines, les rivières, soit au moyen de substances vénéneuses, soit à l'aide de maléfices, a pour tous les crestiens occire ou toucher de meselerie. »
Ces malheureux se trouvent ainsi en butte aux fureurs populaires, à la ville comme à la campagne. Souvent enfermés dans leurs cabanes ils sont brûlés, sans autre forme de jugement, avec tout ce qui leur appartient * « In plerisque autem locis, in detestationem horrendi facinoris, leprosi ipsi viri et mulieres, in domibus suis conclusis cum omnibus rébus suis, fuerunt ignibus appositis a populo absque alio judicio concremati. »
Le bailli d'Amiens fait comparaître devant lui plusieurs ladres de cette ville et prononce leur condamnation ; les magistrats municipaux sont invités, « pour le énormité du mefTait » à faire sonner « leur clocque »; (la cloche du beffroy.)
Dans une ordonnance du 2i juin 1321, le Roi se déclare, après enquête, convaincu de la vérité de ces imputations ; il condamne au feu les lépreux hommes, femmes, enfants au-dessus de 16 ans, reconnus coupables à la suite d'aveux arrachés par la torture. Ceux qui n'avouent pas sont emprisonnés ; les biens demeurent confisqués et affectés à la nourriture des « meseaux » incarcérés.
Les 16 et 18 août 1321, le Roi, k la sollicitation de prélats, barons, nobles et srutres personnes ayant de toute ancienneté la garde des léproseries, donne mainlevée des propriétés saisies, et remet à l'évêque d'Albi et k ses justiciers l'amende encourue
pour avoir procédé directement contre les lépreux de ce diocèse, alors qu'il s'agissait d'un crime de lèse-majesté.
Ajoutons que le texte de ces ordonnances, rendues dans un moment de passion, ne prouve nullement la réalité des faits allégués contre ces infortunés dont les écrits du temps retracent les effroyables supplices. Un chroniqueur peint la situation en deux mots qui laissent dans Tesprit une impression terrifiante :
MCCCXXI, COMBUSTIO LEPROSORUM.
Quelques années se passent, arrive la peste noire, les juifs sont alors victimes de soulèvements encore plus étendus. Le complot dont on les accuse englobe les Maures d'Espagne qui leur fournissent, prétend-on, les moyens secrets de détruire la chrétienté'^. L'Allemagne, Tltalie, la Suisse, le Dauphiné, la Lorraine, l'Alsace deviennent le tombeau de milliers de juifs qu'immole la fureur des peuples.
Des bandes de fanatiques, les flagellants^ parcourent les pays voisins du Rhin et donnent le signal des massacres. Clément VI protège à Avignon les victimes de ces erreurs funestes et s'efforce, par ses bulles, d'arrêter d'aussi sanglants désordres.
Mais il faut le constater, ces violences restent à l'état d'exception. Le plus souvent lorsque les populations terrifiées ne trouvent aucun salut dans les soins humains, elles tournent leur regard vers le Maître de la vie et de la mort. Comme le dit un auteur du xiv° siècle, cité par Philippe [op. cit., p. 208) : « Mortels, fléchissez à force de prières et de supplications la colère de votre juge ; unissez les forces de la nature à l'espérance en Dieu. »
Flectite, mortales, prece supplice judicis iram, Divinœque spei naturœ jungite vires.
Ces recours à l'intervention des saints ont lieu ; saint Roch,
10.« Ad inquirendum contra judeos et judcas captes et arrestatos in Castro loci ejusdcm, quia tossicum et pulverea venenosos iu aquis, foutibus, puteis et victualibus, quibus christiani utebantur. posuisse et poni fecisse dicebantur ; de quibus sunt et eraut publiée difTamati. »» ; Prudhommc, Les juifs en Dauphinë aux XIV* et XV^ siècles, in-H, 110 p., Grenoble, 18.S3, p. 89 . Guigue, seifrneur de Beauvoir (Dauphiné), sur le point de mourir se sent pris de remords au souvenir des lépreux qu'il a fait brûler et dont il s'est approprié les biens et ordonne à son exécuteur testamentaire de réparer le tort causé (1333j Prudhonime, Étud. hisl.^ sur l'assislance publique à Grenoble, in-8, 1898, p. 280),
mort en 1327, qui de son vivant combat la peste dans les Etats de rÉglise et diverses cités de la Haute Italie, est particulièrement invoqué ^K
Voici quelques exemples de ces supplications publiques. A Paris, Tévêque Etienne, constatant rinsuffisance de Tart médical, ordonne des prières précédées de jeûnes. Il réclame ensuite l'assistance de la patronne de la cité, sainte Geneviève ; sa châsse est portée à Notre-Dame au milieu d'un grand concours de peuple et du clergé : « Les malades en foule, écrit Félibien (I,p. 156-167), s'empressent de toucher cette châsse et Ton assure qu'au mesme moment tous sont guéris, à l'exception de trois dont l'incrédulité ne sert qu'à rehausser encore davantage la gloire de la sainte. »
On bâtit ensuite proche de Notre-Dame une église du titre de Sainte-Geneviève des ardents en mémoire de cet événement. [Act, sanct. Bolland.^ l,p. 151-152, Miracula S, Genovefœ, §38- 46).
A Auxerre(lil3), les habitants font une procession générale, et quoique les prières soient ferventes Dieu ne les exauce pas aussitôt, remarque l'historien Lebeuf. Dans cette même ville, en 1429, on part processionnellement en pèlerinage à l'abbaye de Pontigny, au tombeau de saint Edme, « afin d'y offrir, conjointement avec les jurés et bourgeois, deux cierges chacun du poids de trente livres. »
A Florence (1417), procession générale : « ut pietassummi Dei dignetur imminens pestis periculum a populo Florentino suo misericordia removere. »
Céréonie à Commpiègne (1453) et offrande « d'une bougie » composée d'un nombre considérable de fils enduits de cire dont la longueur totale égale le circuit de la cité.
i\. Ad. sanc. BoUand.^ Aagust., t. III. de Rocho con/e55ore, cap. II, § 12-20, p. 401-403. « Si vous passez à Saint-Flour, rue de la Frause et près de la porte de ce nom (écrivent MM. Boudet et Grand, op. cit., p. 113). levez les yeux sur le mur d'en face, vous y verrez le vieux saint Roch, qui a survécu à toutes les révolutions. Son chien le contemple avec amour, imag:e de la fidélité dans Tabandon des hommes. Lui, montre la plaie de sa jambe, le bubon, et semble dire aux passants : « J*ai eu la peste et je n'en suis pas mort ; vous aussi ayez confiance et courage. Espérez ! » Cette statuette est un souvenir des pestes qui décimèrent Saint-Flour. Presque toutes les villes en eurent de pareilles. »»
Le Conseil de ville de Clermont-Ferrand (9 avril 1483) offre un cierge devant brûler nuit et jour « devant Notre-Dame de Grâce pour la cessation de la pestilence. »
Au milieu de ces épidémies les pouvoirs spirituels les plus étendus sont accordés aux confesseurs et, fortifiés par cette assistance, les mourants font joyeusement le sacriGce de leur vie. Ainsi que le dit le continuateur de Guillaume de Nangis : « Durante tamen epidemia dicta ^ Dominus tantum gratiam ex sua pietate conferre dignatus est, ut decedentes, quam subito, quasi omnes lœti mortem expetabant *2. »
§ 4. — La mortalité.
Toutes ces épidémies entraînent une mortalité considérable ; est-il possible à Taide des documents contemporains de se faire une idée exacte de ces ravages ? Evidemment non ; l'imagination se donne ici libre carrière. Lorsqu'il s'agit de contrées éloignées : la Chine, la Perse, l'Asie Mineure, on jongle avec les millions. En ce qui concerne l'Europe, les dizaines et les centaines de mille se pressent sous la plume des écrivains.
Encore doit-on s'estimer heureux lorsque les erreurs de copie*^ ou les rimes ne se mettent pas de la partie ; témoin ces quatre vers d'origine bourguignonne :
En mil trois cent quarante-huit A Nuits de cent restèrent huit.
12. A rapprocher les expressions du Journal d'an bourgeois de Paris (p. 115), relativement à la peste de 141S : « Et touzjours jour et nuyt on n estoient en rue que on ne rencontrast Notre Seigneur, que on portoit aux malades, et tretous avoîent la plus belle cognoissance de Dieu Nostre Seigneur à la fin, que on vit oncques avoir à chrestiens. Mais au dict des clercs, on ne avoit o.icques veu ne ouy parler de mortalité qui fust si dcsvée, ne plus aspre, ne dont moins eschappast de gens qui féru en fussent. »
13. Le continuateur de Guillaume de Nangis écrit qu'en 1349 il mourait à l'Hôtel-Dieu de Paris 500 malades : quingenti morlui.Ce chiffre est reproduit partout ; or il est certain qu'il s'agit ici d'une faute de copiste, on doit lire quinquaginta^ ce qui donne un chiffre déjà assez effrayant. Un des manuscrits porte du reste la rectification en marge : L. (Voir édition de la Société de l'histoire de France, t. II, note de la page 212).
et pour la ville de Beaune :
En mil trois cent quarante-neuf De cent ne demeuraient que neuf.
Dans nombre de chroniques, les évaluations sont des plus approximatives ; parfois même, quand Tauteur cherche à préciser, il se trouve qu'il y a plus de décédés que d'habitants !
Au XI* siècle (1006,1008, 1016, 1017), des narrateurs nous parlent de la pestilence qui frappe l'Europe, notamment l'Italie, et selon leurs récits le nombre des morts dépasse le chiffre des survivants. Il est question de 43.000 décès à Anvers, 34.000 k Gand, 28.000 à Bruxelles, etc. A Rome, en 1233, on sauve difficilement dix pour cent des personnes atteintes.
Quelques années plus tard (1242-1243), s'il faut croire certains historiens, il subsiste à peine dans les contrées envahies un dixième de la population !
Florence perd, dit-on, plus de 15.000 habitants en 1340, et 4.000 en 1347. Ce n'est rien comparativement aux données concernant la peste noire. S'agit-il de cette cité de Florence, 600 décès par jour, au total 60.000 ; de cinq individus existant au début du fléau, trois meurent. La proportion est de sept sur dix à Pise.
Marseille voit disparaître les deux tiers de sa population ; à Rome, la mortalité est incalculable : « ebbe perdita incalcolabile », dit Frari. Venise en quatre mois est privée de soixante pour cent de ses citoyens. A Gênes, 40.000 morts ; à Naples, 60.000. La ville de Trapani (Sicile) reste complètement déserte.
L'Espagne, de 1347 à 1349, fait des pertes importantes, il en est de même à Paris, à Sienne, à Strasbourg, en Allemagne. A Vienne, 40.000 personnes sont enlevées en peu de temps. Sur trois cents dominicains résidant à Marseille et à Montpellier sept seulement survivent. Dans la chartreuse de Montrieux en Provence, de 35 religieux il ne reste que Gérard, frère de Pétrarque.
A Bâle, trois ménages demeurent indemnes; 14.000 habitants meurent. A Paris, dans Vhospitale ad opus pauperum mulierum de novo conversarum, le personnel des Filles-Dieu tombe
de cent trente-six à cent quatre. Pendant Tannée 1349, de Pâques à la saint Rémi, le total des repenties passe de cent deux à quarante (Léon Le Grand, Maisons-Dieu y p. 200).
Presque tous ces chiffres, fournis par divers auteurs, sont exagérés. En ce qui touche la France, une proportion d'un quart de décès sur la population totale, indiquée par Chauliac, parait se rapprocher de la vérité, tout en restant énorme.
En 1361, la peste revient à Avignon, on accuse 17.000 inhumations ; nombre dévêques et de cardinaux succombent.
Le rôle des chefs de famille imposables à Saint-Flour (Auvergne) descend brusquement de 473 à 199. Milan, épargnée lors de la peste noire, perd 75.000 personnes !
Florence revoit les mauvais jours de 1349 ; on y compte de 300 à 400 victimes par jour (1382-1383). A Raguse, de 1399 à 14|0 les listes funéraires comprennent 160 patriciens etau moins 5.000 citoyens.
D avril à octobre 1399, Florence est de nouveau atteinte ; eu 1417, cette ville infortunée voit disparaître une forte partie de sa noblesse.
L*année suivante (1418), le bourt/eois parisien écrit dans son journal (p. 115) : « en moins de cinqsepmaines trespasse en ville de Paris plus de l mil personnes*'*. »
Pour l'épidémie de 1438-1440, le même auteur donne le chiffre de 45.000 décès; à Bâle, où se tient le Concile, c'est un horrible massacre, «orrendo stragio. »
Les années 1478 à 1485 comptent encore parmi les époques meurtrières ; à Florence, 2.000 défunts sont enterrés dans un seul cimetière, et pour Milan (1485) certains auteurs parlent de 137.000 morts! Frari (p. 341) ajoute que cela lui semble un peu exagéré : « crede qualche altro autore essere questo numéro esagerato. » Nous le pensons aussi.
En résumé, la mortalité est terrible lors de ces épidémies si fréquentes, mais la peur faisant office de verre grossissant
14. Pour cette année, Monstrelet donne un chitTre encore plus élevé : « A Paris on se mouroit d'épidémie très merveilleusement dedans la ville car comme il fut trouvés par les cures des paroisses, il y mourut cette année oultre le nombre de quatre-vingts mille personnes. »
contribue à enfler les chiffres fournis par les chroniqueurs. La réalité demeure néanmoins effrayante et Ton conçoit que Isl peste noire amène des perturbations économiques profondes.
§ 5. — Les remèdes et moyens préventifs ^^.
Bien souvent les populations cèdent k la terreur en présence de maladies mystérieuses contre lesquelles aucun remède n a d'efficacité. Les médecins eux-mêmes se laissent quelquefois entraîner par le torrent et abandonnent leurs malades. Chauliac, qui « afin d'éviter Tinfamie n*ose s'absenter », le déclare expressément à propos de la peste de 1348: « La peste, dit-il, fut inutile et honteuse pour les médecins, d^autant qu'ils n'osoient visiter les malades de peur d'être infectés ; et quand ils les visitoient ny faisoient guères et ne gagnoient rien ; car tous les malades mouroient, excepté quelque peu sur la fin. »
Un autre praticien n'hésite pas à déclarer ce mal sans remède : « curationem omnem respuit pestis confirma ta. »
Cette méconnaissance des devoirs de la profession médicale n'est pas générale, et lors des différentes épidémies on trouve souvent la mention de médecins et de chirurgiens payés par les villes et se chargeant du soin des malades.
A Clermont-Ferrand on accorde à un barbier franchise de taille sa vie durant et quarante sous par mois de traitement. A Dijon il y a aussi des héridesses (femmes soignant les malades et faisant les lessives) et des mangogets chargés de veiller les personnes atteintes du fléau, et d'inhumer les trépassés.
A côté de défaillances, l'histoite enregistre nombre de dévouements admirables ; celui de saint Roch est connu ; sainte Catherine de Sienne va au plus fort de l'épidémie soutenir le courage des mourants, et saint Bernardin de Sienne pousse jusqu'à l'héroïsme l'esprit de sacrifice ; à l'âge de vingt ans, en 1 400, il se voue au service des pestiférés.
15. Principaux ouvrages consultés : D' Léon Missol, Not. his. sur Vancien hosp. de U Quarantaine oa des pestiférés de Villefranche en Beaujolais, in-8, 74 p., Lyon, 1873; De Maulde, Coutumes et règlements de la République d'Avignon au Xin* êiècU, in-8, 1879.
Les sœurs de THôtel-Dieu parisien meurent sur la brèche et trouvent immédiatement des remplaçantes '^ ; les Filles-Dieu agissent de même à Angers. A Westminster (1349) il reste une seule des personnes desservant Thôpital Saint-James (Brethren and Sisters), les autres sont mortes à leur poste. Dès Tannée 1188, les membres de la confrérie des charitables de Saint- Eloy de Bé thune ont un soin particulier des habitants atteints par ces cruelles maladies.
Les remèdes conseillés sont de peu d'importance. La Faculté de Paris, dans sa consultation déjà citée, s^attache principalement aux moyens préventifs : air pur, viandes légères, bon vin, exemption de fatigues et de soucis. A noter que, d'accord en cela avec nos modernes hygiénistes, les médecins du xiv* siècle recommandent, si Ton n'a pas sous la main une eau irréprochable, de la faire bouillir ou distiller, avant de la boire *^.
L'isolement des malades, la purification de Tair à Taide de feux continuels, d'aromates, sont des moyens couramment en usage. Les rapports entre pestiférés et individus sains demeurent défendus par les règlements des villes. Parfois les immeubles contaminés se trouvent signalés à l'attention publique par une croix blanche ou un drapeau noir.
Les malades sont répartis fréquemment dans des loges ou cabanes situées en dehors de la cité et brûlées ensuite. Nombre de localités appliquent la même mesure radicale aux habitations privées. •
Nous trouvons à Compiègne (1499) mention de « deux escus de Roy » délivrés à « ung bon homme a quy on a brullé .sa maison, où ses enilans sont morts. » Le Conseil de ville de Troves fait livrer aux flammes un petit bâtiment dans lequel un homme et ses quatre enfants viennent de mourir.
16. « Et istac sanctae sorores Domus l)ei mori non linicntes, dulcissime et huniillimc omni honore postposito pertractabant ; quarum multiplex numerus dictarum sororum, sœpiiis rcnovatus per niortem in pace cum Christo ut pie creditur requiescit. >» ( Conlin. chron. Guillelmi de .\anyiueo, p. 212 .
17. « Cap. III. Circa potum aquc est consideranduni quod aqua débet eligi bene munda et clara, de fonte mundo et claro, non suspeclo.... que si talis. non habeatur, sed timeatur quin habeat aliquam maliciam, per decoctiones rectificetur sire distillacioncm per alembicum. «(Hebouis, op. cit., p. 112).
On expulse les pauvres ou on les renferme. A signaler aussi des hécatombes de chiens et de chats comme étant susceptibles de transmettre la peste ; aujourd'hui les rats sont reconnus coupables de ce méfait.
Les villes de TAdriatique : Venise, Raguse, plus particulièrement exposées au fléau en raison de leur commerce avec l'Orient, recourent aux quarantaines^ dès Tannée 1403 *®. Des lazarets appropriés reçoivent les voyageurs suspects et les marchandises. Ce système est appliqué à Marseille et à Lyon. On en rencontre des traces à Villefranche lors de l'épidémie de 1468.
Ce n'est pas tout ; à partir du xui® siècle apparaissent de nombreuses ordonnances des magistrats prescrivant des mesures d'assainissement dans les centres populeux, si insalubres au Moyen Age, avec leurs rues étroites, leurs maisons aux étages surplombants qui arrêtent les rayons du soleil. Il faut y joindre l'accumulation de fumiers, matières fécales, etc.
On songe alors à imposer le nettoyage des rues, le transport au loin des immondices : « Que nul barbier, disent les coutumes de Lunel (1367), quand il fera une saignée n ose tenir en dehors de la porte de sa boutique plus de deux écuelles de sang... »
Il est prescrit de n'élever dans les villes « aucuns bestiaux qui causent de l'infection... »
Une ordonnance du Prévôt de Paris — 16 novembre 1510 — « enjoint de plus à toutes personnes qui ont été malades de la contagion et à toutes celles de leur famille, de porter k leur main en allant par la ville, une verge ou bâton blanc, à peine d'amende arbitraire. »
Toutes ces mesures, bonnes en elles-mêmes, sont impuissantes à enrayer des fléaux qui tiennent à des causes plus générales.
Le meilleur préservatif est l'isolement, il faut autant que possible éviter les localités contaminées. Le duc de Savoie Amédée VIII (plus tard anti-pape sous le nom de Félix V) ne manque pas lorsqu'il doit se déplacer d'envoyer un médecin
18. Les Vénitiens enlèvent à cet cfTet aux ermites de la rèj^Me de saint Auj^uslin une petite lie où ils avaient fondé un couvent et y internent les personnes alleinics de la peste : « E istitui sudi essa unOspitale, dove ammetter si dovevano i puveri d'ambo i sessi aflliiti délia pest<: » (Frari, op. cit., I, p. xi.in;.
34 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. — INTRODUiTION. CHAPITRE II
pour s'assurer « de certain s'il n'y a aucune infection d'aer ne aultre maladie. »
En i492 le roi de France, devant se rendre à Compiègne, députe son maréchal des logis « pour savoir et avoir oppignion si il n y a aucun dangier pour la personne dudit Seigneur touchant la malladie de la peste » ; une assemblée est convoquée à Thôtel de ville en vue d'entendre les dépositions. Quelques cas suspects sont signalés. « Et pour ce que Mondit Seigneur le Mareschala dit que on ne recélast point la chose que c'estoit sur la vie de ceulx qui le recelleroycnê, a esté conclud de aller par devers Monseigneur le Bailly de Senlis, pour illec mander les curez, prieur de TOstel Dieu, médecins et barbiers dudit Compiègne, afïin d'en savoir plus amplement la vérité. »
Ces enquêtes marquent bien les inquiétudes qui envahissent l'esprit au seul i?iot de peste et l'impression profonde laissée par la mort noire, venant au milieu du xiv*' siècle bouleverser l'état social des peuples en les décimant.
Cet aperçu rapide des maux de toute nature qui fondent sur l'Europe du Moyen Age est nécessaire pour donner une idée des conditions dans lesquelles s'élèvent et vivent les établissements hospitaliers.
Empressons-nous d'ajouter, afin de ne pas laisser le lecteur sous une impression trop pénible, que ces tristes événements entravent les progrès de la civilisation sans en arrêter complètement l'essor.
Ainsi les papes maintiennent énergiquement le principe de l'indissolubilité du mariage contre la licence de puissants souverains. Innocent III demeure inflexible, ni menaces, ni prières, ne peuvent l'ébranler.
La législation féodale, basée avant tout sur des considérations militaires, progresse. La femme, que le droitdes diverses nations laisse encore dans une certaine infériorité, commence à être considérée comme la compagne et l'égale de l'homme. Cette influence croissante c'est la conquête du christianisme.
Les veuves, les orphelins (miserabiles persona?) sont les clients naturels de l'Église ; elle s'efforce d'étendre jusqu'à eux
le privilège clérical et les défend lorsqu'ils ne peuvent obtenir justice du juge séculier.
« La feme veve, el tans de sa veveté, se justice par sainte église », dit Beaumanoir (XI, §9).
Les mineurs sont aussi protégés contre les tuteurs avides ; suivant un dicton pittoresque relevé par Tardif (Droi/ au XIIP siècle^ p. 37).
Ne deit mie garder Tagnel Qui deit en aveir la pel.
Cette consolidation de la famille exerce la plus heureuse influence sur la vie économique et le développement de la richesse publique.
D'un autre côté la propriété s'étend.
L'esclave monte de la servitude au servage et tient à la terre non à l'homme. Il ne peut être arraché à son champ auquel lui et ses descendants appartiennent.
Sa condition s'élève quelquefois de fort bonne heure, il passe du servage à la mainmorte. Le fermier se change en propriétaire, la terre qu'il possède est à lui à l'exception de quelques redevances ou charges qui deviennent de plus en plus légères.
Dans les centres populeux le mouvement corporatif, la fortune grandissante donnent lieu à l'émancipation communale soit pacifiquement, soit à la suite de luttes ardentes.
Toutes ces conquêtes ne se font point en un jour, elles ont leur contre-coup heureux sur la situation des peuples et on rencontre des périodes, en France par exemple à la veille de la guerre de Cent ans, où la population rurale atteint un chiflre peut-être égal à celui constaté à notre époque. Les inventaires domestiques donnent une haute idée de cette aisance générale, dont la durée est trop courte.
Tel est le cadre essentiellement mobile dans lequel se meuvent les institutions et œuvres charitables du x® au xvi*' siècle. En lisant leur histoire il est facile de se convaincre qu'elles savent s'adapter aux temps les plus divers et mettre autant que possible un baume sur toutes les misères de l'humanité.