CONCLUSION SUR L’HISTOIRE DES LÉPROSERIES
A partir des Croisades et principalement à partir du xii e siècle, la charité se manifesta sous d’autres formes. C’est alors que furent fondées les ladreries , maladreries ou léproseries , ainsi appelées parce qu’on y recevait surtout les malheureux qui avaient contracté en Orient 1 horrible maladie de la lèpre, ou ceux à qui ils l’avaient communiquée. « Les maladreries, a dit le jurisconsulte Beaumanoir, furent fondées sur aumosnes, et pour li commun profit, par desserrer lés sains (bien portants) des enfers (malades) de liepvre » ( 1 ).
(1) Beaumanoir : Coutumes du Beauvaisis. LAI, 4*
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On croit généralement que la lèpre fut apportée par les Croisés des contrées orientales, où elle a toujours été endémique. Voltaire prétend qu’il existait déjà des léproseries à l’époque de Charlemagne. « Les hôpitaux nommés léproseries, dit-il, étaient déjà très nombreux sous Charlemagne » (i). 11 est probable que, avant les Croisades, il y eut, en France, quelques cas isolés de lèpre : mais, Voltaire exagère un peu cependant. Il est au moins certain que les Croisades contribuèrent à la répandre davantage : c’est ce que nous fait croire Michelet (2), qui appelle l’institution de léproseries et maladreries « ce sale résidu des Croisades ». Au reste, avant le xir siècle, on trouve à peine quelques écrivains qui en fassent mention, tandis qu’à partir de cette époque, tous les écrits qui sont arrivés jusqu’à nous en donnent des descriptions très détaillées et très exactes. A cette époque, la lèpre devint un fléau si général que, loin de songer, comme on avait fait jusque là, à isoler les lépreux, on dut se décider à les réunir dans, des hôpitaux spéciaux, connus sous le nom de léproseries. Chaque ville, chaque localité tant soit peu populeuse dut avoir sa maladrerie particulière. Il se fonda même, vers la fin du xn° siècle, un ordre spécial pour soigner les lépreux, l’ordre de Saint- Lazare, et le xm e siècle vit s’élever environ 19,000 léproseries où les lépreux étaient soignés par les religieux de l’ordre nouveau.
Pourquoi fonda-t-on ces hôpitaux spéciaux appelés léproseries? Il semble logique qu’on aurait pu envoyer les lépreux
(1) Voltaire : Essai sur Us mœurs, 19.
(2) Michelet : Histoire de France, tome IV.
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dans les hospices et Maisons-Dieu ordinaires qui existaient alors. Il n’en est rien. C’est que, dans l’antiquité et durant tout le Moyen-Age, les lépreux ont été bannis de la société par des lois d’une extrême sévérité. Certains écrivains ont même prétendu que les lépreux étaient frappés de mort civile, c’est-à-dire de l’incapacité de jouir et de disposer. Cette opinion est exagérée. En effet, on trouve dans les archives de l'Yonne des textes authentiques allant du xi e au xn e siècle et qui prouvent que les lépreux pouvaient être témoins , propriétaires, et pouvaient disposer de leurs biens. Un acte de la fin du xi e siècle, tiré du fonds de la léproserie de Pontfraut, nous montre qu’une certaine Agnès, femme de Thiesselin Chausselàche, donne aux lépreux deux arpents de pré. De nombreux témoins assistent à l’acte. Et parmi ceux qui représentent les donataires, on remarque un Bertrand de la Porte, infirmus , c’est-à-dire lépreux. Les lépreux pouvaient donc être témoins (i).
Cela donné, on peut conclure contre la mort civile des lépreux et dire qu’ils ont toujours joui de leurs droits, même aux jours les plus sombres de leur histoire, c’est-à-dire aux xii e et xm e siècles.
Xavier de Maistre, dans le « Lépreux de la cité d’Aoste », nous a peint l’isolement d’un lépreux, confiné par ordre dans une masure isolée... Les Orientaux regardaient la lèpre comme une vengeance divine. Chez les Chrétiens, on séquestrait les malheureux lépreux de la société, et on les
(i) On trouve d’autres preuves plus précises dans un article très sensé de M. Mollard intitulé : « De la capacité civile des lépreux », Bull, delà Société des Sciences de V Yonne , année 1888, p. 317-325.
reléguait dans les endroits isolés, où souvent ils manquaient du strict nécessaire.
A Avallon, par exemple, dès qu’un individu était soupçonné d’être atteint de la lèpre, on présentait requête à l’official d’Autun, pour obtenir la permission de citer le malade à être visité, et ensuite cette opération était faite par le physicien ou par le chirurgien qui était accompagné d’un barbier. Le médecin éprouvait le malade et, sur sa déclaration, on le jetait hors la ville, c’est-à-dire qu’on le conduisait à la léproserie avec toutes les cérémonies accoutumées.
Les dépenses nécessaires à ces pauvres infortunés qu’on séquestrait brusquement de la société, tombaient à la charge de la ville. Aussi, voit-on, en 1447, à Avallon, « faire dresser un giest ou impôt sur les habitants pour visiter et gester certains meseaux qui estaient en la ville ».
La ville fournissait aux lépreux leurs costumes distinctifs : la femme de Gautheron Maquereaul reçoit trois aulnes de camelin pour se vêtir, « avec une besasse, ung barris, ung antonoir, une paire de gants et une cliquettes » (1).
La maladie de la lèpre était si contagieuse que nous voyons dans toute la France de nombreuses fondations destinées à servir d’asile aux personnes atteintes de la lèpre. Ces maisons hospitalières sont également en honneur dans le département de l’Yonne, à partir du xn c siècle : chaque ville de quelque importance se glorifie encore aujourd’hui d’avoir eu sa léproserie ou maladrerie.
(1) Compte de 1446-1447.
Les Léproseries à Auxerre
La charité chrétienne à Auxerre ne recula pas devant ce terrible fléau de la lèpre. Pour obéir aux lois qui séquestraient les lépreux, une léproserie fut bâtie hors de l’enceinte de la ville, et Auxerre ne tarda pas à ouvrir un asile aux lépreux.