CHAPITRE PREMIER
RES SACRA MISER Le Pauvre est chose sacrée.
Avant d’aborder en détail l’histoire de la Charité dans le département de l’Yonne, et des différentes institutions (hôpitaux, ladreries, etc.), qu’elle a suscitées depuis les origines jusqu’en 1789, il nous semble opportun de placer ici un chapitre préliminaire où nous essaierons de donner à notre travail une portée morale et de lui enlever la sécheresse inévitable inhérente à toute œuvre de statistique et d’érudition.
Le coin de la France qui nous a vu naître, dont nous étudions l’histoire avec prédilection, tient un rang honorable dans les fastes de la Bienfaisance ; chaque bourgade, chaque ville redit, par ses monuments ou les restes que l’on en découvre, sa sollicitude pour cette partie si intéressante de l’humanité : les pauvres. Mais, s’il est vrai que ce fut la foi du Peuple qui, au moyen-âge, ht surgir de terre ces magni-
fiques cathédrales qui restent debout, bravant les siècles par leurs assises et leur ossature puissantes, s’il est vrai que toute œuvre publique a sa source dans l’idée ou le sentiment qui l’a conçue, élaborée, puis enfin produite dans sa maturité, comme la fleur donne son fruit, nous devons, par conséquent, trouver par delà toutes ces institutions charitables dont nous faisons l’histoire, un sentiment, une conviction, une idée qui les explique et les justifie : c’est la charité, c’est la bienfaisance, c’est le dévouement, c’est l’héroïsme. C’est, quelque nom qu’on lui donne, ce sentiment qui nous fait entrevoir, dans la personne de celui qui souffre, dans le pauvre, un être qu’il faut aimer et pour lequel nous n’aurons jamais assez de douceur ou de pitié.
L’homme est un apprenti , la douleur est son maître ,
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
Ainsi chantait un poète qui lui, connut la douleur dans tout ce qu’elle a d’âpre et de torturant ; et c’est de son cœur blessé que jaillirent ces cris inspirés et si vrais. Tous, comme lui, nous pourrions exhaler cette plainte : car, enfin, si l’on est sincère, et si l’on ne se renferme pas dans un stoïcisme outré et contre nature, on est obligé de reconnaître que la douleur est le grand problème de la vie.
L’homme souffre : c’est un fait, et on ne va pas contre un fait. Notre misérable existence n’est souvent qu’un long tissu d’angoisses où la pauvre nature humaine se débat, impuissante à briser les liens qui l’enserrent étroitement. Voyez l’enfant qui vient de naître : son arrivée en ce monde répand autour de lui la joie, la lumière, le bonheur: on s’empresse autour de son berceau, on lui fait fête, on lui
prodigue et tendresses et sourires. Lui, cependant reste étranger à tout cet appareil de réjouissances : il pleure. Et pourquoi pleure-t-il? Parce qu’il souffre. La douleur était là qui veillait dans l’ombre, comme un spectre, elle a pris cette créature à son berceau, et dès lors, elle ne la quittera plus : jusqu’au dernier jour, jusqu’à la dernière minute, elle sera là faisant sentir à chaque instant son terrible aiguillon, soit par les maladies du corps, soit par les angoisses de l’âme, soit par les inquiétudes de la misère...
Or, parmi ces victimes de la souffrance, il en est qui ont particulièrement droit à notre secours, justement parce qu’ils sont sans force et sans armes pour résister à cette ennemie terrible ; je veux parler des pauvres, des malades, des déshérités du monde, de ceux qui, le soir, se demandent si demain leur apportera du pain, de ceux qui se courbent sous les étreintes de la maladie, de ceux qui n’osent pas dire leur mal, de ceux qui n’osent pas recourir à la science qui guérit parce que l’argent leur fait défaut !
Recueillir un passant qui demande, avant d’aller plus loin, un gîte pour reposer ses membres fatigués ; partager avec lui, s’il est pauvre, le pain de l’hospitalité; consoler son cœur, s’il est accablé de tristesse, voilà, certes, un spectacle digne d’admiration. Spectacle qui ne date pas seulement de nos jours, mais que l’on remarque dans les temps les plus reculés, aussi bien sous la tente des patriarches qu’au seuil des foyers païens.
L’antiquité païenne obviait aux souffrances et aux besoins de toute nature par deux moyens : l’hospitalité et l’esclavage ; mais si l’on veut rester juste et impartial, il faut reconnaître
que bien souvent l’égoïsme gâta ces nobles sentiments, que l’égoïsme lit de l’esclavage une institution barbare, de l’hospitalité une espèce de trafic ; l’égoïsme, le tenace égoïsme, qui tue en nous la vertu, semblable à ces plantes parasites qui s’accrochent à tout ce qui les avoisine et qui finissent par étouffer l’arbuste en sa pleine croissance.
Consultons le poète le plus ancien, Homère ; il sera facile de nous convaincre que, pour lui, l’hospitalité n’est, après tout, qu’un calcul de l’égoïsme. La vie n’était qu’une suite ininterrompue de luttes sanglantes : or, deux familles qui s’étaient donné l’hospitalité devaient, si par hasard la guerre les mettait aux prises, abjurer leur haine à ce seul souvenir. D’où l’on voit que les périls de la guerre étant une des chances journalières de la vie, il était bon de prendre tous les moyens (et l’hospitalité était de ceux-là) d’éviter que la fatale parque ne vint trancher le fil de la vie inopinément, dans l’ardeur de la mêlée. Que deux combattants se rencontrent, et qu’ils se reconnaissent pour s’être donné l'hospitalité, aussitôt: « ils enfoncent avec joie dans la terre la lance meurtrière , se rappellent les coupes, les baudriers que leurs parents avaient échangés (i).
L’Iliade, nous retrace une scène semblable qui se passe entre deux combattants : Diomède dit à Glaucos : « Tu seras mon hôte dans Argos, comme je serai le lien dans la Lycie , si je vais dans le pays des Lyciens. Evitons de nous frapper dans la foule des combattants. ‘Pour moi, j’ai assez à tuer parmi les nombreux Troyens et leurs illustres alliés, ceux qu’un dieu enverra devant moi ou que
(i) Homère, Iliade.
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f atteindrai d’un pied rapide , /es Achéens ne sont pas moins nombreux devant toi. Tue celui d’entre eux que tu pourras atteindre. ‘Pour nous, échangeons nos armes afin qu’ils sachent que nous nous glorifions d’être entre nous , des hôtes au titre de nos ancêtres. » (i)
Voilà jusqu’où l’hospitalité était peu à peu descendue chez les païens : de l’ostentation, de la prévision contre les éventualités fâcheuses de l’avenir. D’ailleurs, les philosophes eux-mêmes, chez lesquels pourtant, on devrait retrouver des idées plus humanitaires, une notion plus explicite de la justice et de la philanthropie, les philosophes, dis-je, faisaient entre leurs hôtes des distinctions, empreintes du plus injurieux dédain. Platon sortit indigné d’une maison où il avait été honorablement accueilli : il avait remarqué que l’on avait pour d’autres hôtes les mêmes déférences.
Voilà pour l’hospitalité : on voit par les témoignages que nous venons de citer qu’elle avait perdu de sa pureté et de sa beauté première. Passons à l’esclavage, ce second moyen que l’homme avait de remédier à la misérable condition de ses semblables.
A l’origine, l’esclavage était destiné à grouper un certain nombre d’individus déshérités, proie facile pour la misère et le désespoir. L’esclave n’était pas un étranger; il faisait en quelque sorte partie de la maison, de la famille du maître, sa personne était sacrée. Elle eut dû le rester toujours : mais peut-on compter sans les passions humaines, sans cet orgueil dominateur que tout être porte en soi et qui pousse à des excès condamnables.
(i) Iliade VI, 225.
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Peu à peu, l’esclave ne devint plus qu’une bête de somme, gémissant sous le fouet du maître, et nourrissant au fond de son cœur une haîne farouche contre son tyran. Si bien qu’un jour, comme le raconte en ces termes saisissants un célèbre orateur : « au pied du mont Vésuve et en face de la mer de Naples deux ou trois hommes étaient rassemblés. Au milieu du silence de tous, l’un d’eux se leva et leur adressa ce discours :
« Chers et misérables compagnons d’infortune, avons-nous résolu de porter jusques au bout les injures du sort qui nous a été fait? L’humanité n’existe pas pour nous: rebuts du monde, saisi dès nos premiers jours par la main de fer de la destinée, nous n’avons servi jusqu’à présent qu’à récréer nos maîtres par des spectacles barbares, ou à nourrir par nos travaux leur faste, leur mollesse et leur volupté... Considérons qui nous sommes, et comptons-nous d’abord! Ne sommes-nous pas le plus grand nombre ? Qu’est-ce que nos maîtres? Une poignée de patriciens, qui ne respirent que parce que nous n’avons pas le courage de poser la main sur leur poitrine pour les étouffer... Nous n’avons pas seulement le nombre, nous avons l’intelligence aussi : beaucoup d’entre nous ont enseigné à leurs maîtres ou enseignent à leurs enfants les lettres humaines, nous savons ce qu’ils savent, et ce qu’ils savent, ils le tiennent de nous ; c’est nous qui sommes leurs grammairiens, leurs philosophes, et qui leur avons appris cette éloquence qu’ils portent au forum pour y opprimer tout l’univers. Enfin nous avons plus que le nombre et que l’intelligence, nous avons le droit, car, qui nous a faits esclaves? Qui a décidé que nous n’étions pas
leurs égaux? Où est le titre de notre servitude et de leur souveraineté ? Si c’est la guerre, faisons la guerre à notre tour : essayons une fois la destinée et méritons par notre courage qu’elle se prononce pour nous. » — Ayant dit cela, Spartacus étendit la main vers le ciel et vers la mer ; son geste acheva sa parole ; la foule qui l'avait écouté se leva, sentant qu’elle avait un capitaine, et huit jours après, 4000 esclaves rangés en bataille faisaient tourner le dos aux généraux romains, remuaient de fond en comble l’Italie, et se voyaient sur le point comme Annibal, de regarder en vainqueurs la fumée de Rome... Ils furent vaincus pourtant, malgré le nombre et le courage, et Pompée, venant mettre le sceau à leur défaite n’eut qu’à écrire quelques lignes au Sénat pour lui apprendre que ces vils esclaves, un moment sa terreur, étaient rentrés dans leur légitime néant. »
Telle était la triste condition de l’esclave ; et quand même Spartacus et ses partisans eussent été définitivement victorieux, l’esclavage n’en eût pas moins subsisté avec toutes ses horreurs ; car les esclaves d’hier devenus maîtres n’auraient pas su se garder des excès qu’entraîne l’ivresse de la victoire, ils ne se seraient pas rappelés leur triste condition, et, au bout de quelques semaines, une nouvelle révolution les aurait brisés comme ils avaient déjà brisé leurs oppresseurs.
Mais alors, une voix se lit entendre, la voix de celui dont Carlyle, dans son livre « des Héros », n’ose pas, par respect pour cette figure auguste, prononcer même le nom, et cette voix disait: « Il n’y a plus d’esclaves parmi vous... Vous êtes tous frères... Aimez-vous les uns les autres, c’est la grande loi qui doit régir l’humanité. »
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Sublimes paroles, qui ont traversé les âges sans perdre de leur vigueur et de leur fécondité, suscité au milieu de l’humanité souffrante, toute une effloraison d’actions héroïques, et dont le suave parfum a si fortement imprégné les âmes que, bon gré mal gré, elles se sentent pénétrées par lui et comme rajeunies par une sève qui ne tarit jamais et se renouvelle sans cesse comme en un éternel printemps. Le christianisme, cela est incontestable, a été le point de départ d’une nouvelle civilisation, ou, si l’on veut, d’un adoucissement de mœurs et de relations : progrès incontestable, dont chaque siècle a recueilli les fruits qu’il a légués au siècle suivant, pour constituer ce précieux patrimoine de liberté, de paix, de lumière et de bonheur que nous avons la mission de conserver et d’enrichir à notre tour.
La paix, le bonheur ! Pouvons-nous dire qu’ils ont place conquise, je ne dis pas dans le monde entier, mais seulement dans notre France? Certes, il n’y a plus d’esclaves, et l’Etat n’a pas à craindre les audaces terribles de nouveaux Spartacus. Mais les pauvres, mais les déshérités, mais tous les membres de ces classes qu’on appelle laborieuses, inférieures, populaires, mais les « masses » enfirt, où en sont-elles? Si nous jetons la sonde dans ces bas-fonds des villes manufacturières, quel pronostic en tirerons-nous? Si nous gravissons les marches qui conduisent à ces misérables mansardes où souvent manquent la lumière et la chaleur, et même le pain, que faudra-t-il conclure? Et si nous écoutons la plainte immense qui monte de cette mer humaine qu’on appelle le peuple, que cette plainte nous soit apportée par la voix de ceux qui réclament bruyamment et avec des cris de
révolte leur place au soleil et à la richesse, ou par la voix timide des misères cachées, honteuses, nous pourrons nous convaincre de ceci : que le peuple souffre. Il souffre dans sa sécurité matérielle, il souffre dans sa dignité, il souffre dans sa moralité. Ouvriers sans travail, vieillards inquiets du lendemain pour lequel ils n’auront plus de force et partant plus de pain, enfants sans éducation morale et livrés à toutes les séductions et à tous les assauts du vice, familles sans union, femmes sans protecteurs et de leur santé, et de leur honneur et de leur vertu : tel est le spectacle navrant qui . s’offre aux yeux de quiconque pénètre dans les rangs de cette armée du prolétariat.
Or, à cela, il y a un remède. Nous pouvons, je dis plus, nous devons, chacun selon nos forces, panser ces plaies sociales. Non, il n’est pas vrai que selon le mot de Hobbes, « l’homme soit un loup pour l’homme », « homo homini lupus » ; nous qui sommes assurés de manger notre pain quotidien, nous devons le partager avec ceux qui ont faim ou du moins trouver les moyens de le leur assurer ; nous qui avons le bonheur, lorsque la maladie nous frappe, de trouver une main amie pour nous guérir, nous devons adoucir d’un baume salutaire les blessures de ceux qui agonisent sur des grabats ; nous qui nous sommes nourris de vérité et de justice nous devons travailler à ennoblir le cœur de ceux qui restent dans les ténèbres de l’ignorance et dont la déchéance morale est inévitable à moins d’un secours immédiat ; nous devons enfin nous sacrifier volontairement afin que d’autres acceptent plus volontiers et sans trop d’amertume les sacrifices de tous les instants que leur impose la nécessité.
J’entends bien, il est vrai, des voix qui s’élèvent contre ce que je viens de dire et qui trouvent le remède, ou dans la révolte violente, ou dans le progrès suivi du bonheur qui doit donner, un jour ou l’autre, la science. Vanités ou utopies, que tout cela. Admettons, pour un instant que la masse de ceux qui n’ont rien, se révolte contre ceux qui possèdent. Quel sera le résultat ? Une effroyable anarchie, où la raison du plus fort, du plus violent sera toujours la meilleure, et où les passions auront la suprématie. On croyait donner la solution d’un problème, on n’aura fait que la compliquer : et la crise se renouvellera plus troublante, plus aigüe, nécessitant avec elle de nouvelles révolutions et de nouveaux cataclysmes.
Et la science, que peut-elle nous donner, et surtout nous donner pour le présent ? Car, ne l’oublions pas, ceux qui souffrent ne s’inquiètent pas de demain, mais d’aujourd’hui même : ils n’ont pas le temps d’attendre. Or, la science est impuissante à les satisfaire. Qu’on n’exagère pas cependant notre pensée. Nous ne prétendons pas nier à priori les progrès réels, incontestables de la science : mais nous affirmons que ce n’est pas à elle qu’il faut recourir pour résoudre le problème posé. Il faut à la classe déshéritée, plus de sécurité matérielle, plus de dignité, plus de conscience, plus de morale : la science peut-elle donner tout cela? Non, évidemment non; grâce à elle, il est vrai, telle ou telle denrée sera d’un plus facile accès, les communications deviendront plus rapides, le vêtement et la nourriture moins chers, mais cela ne suffit pas : car, il n’y a pas dans l’homme que des appétits matériels et physiolo-
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giques à satisfaire, il y a aussi et surtout des besoins psychologiques, des aspirations vers ce qui est bien, vers ce qui est bon, vers ce qui est vrai. Alors, là finit le rôle de la science, là, commence celui de la justice et de la charité.
Justice et Charité: telle doit être la devise de ceux qui ont à cœur d’apporter leur concours à la régénération sinon totale, du moins partielle de la société malade. La Charité seule fera l’objet de notre étude. Nous exprimerons quelques idées, quelques principes ; nous poserons les jalons : à d’autres de s’en servir pour tracer la voie complète à suivre.
La charité a deux sortes de moyens d’exercer son action : les hommes et les œuvres.
Chacun d’entre nous a exercé la charité : les meilleurs souvenirs de notre vie sont ceux qui nous rappellent l’aumône ou de notre argent, ou de nos services, ou de nos conseils. Mais il y a, de par le monde, des êtres à qui ce rôle de consolateurs semble appartenir en propre : j’ai cité le médecin, le garde-malade, le prêtre, le bienfaiteur qui remplissent, chacun à leur façon, un sacerdoce auguste.
Connaissez-vous de mission plus belle et plus digne d’admiration que celle de cet homme qui apparaît dans la famille, dans l’hôpital, partout où gît la souffrance, comme le sauveur attendu et béni. Cet homme a consacré les plus belles années de sa jeunesse, les forces vives de son intelligence à étudier cette merveilleuse machine qu’est le corps humain : il sait qu’un rien, un simple grain de sable peut fausser le mécanisme, aussi c’est avec acharnement qu’il soutient la lutte avec ce qui peut compromettre toute vie humaine. Que lui importe le danger, les miasmes délétères
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ou les souffles contagieux? Il est là, aux prises avec l’ennemi, passant les nuits, domptant le sommeil qui abaisse ses paupières alourdies : et bien souvent la victoire récompense son opiniâtreté. Que deviendrions-nous, grand dieu, si de tels sauveurs nous quittaient ; et que deviendrait la ..Charité? Elle perdrait en eux, un de ses plus beaux représentants et de ses plus précieux auxiliaires. Aussi .glpifémt 'honneur à eux.
Honneur aussi à ce s autres sauveurs qui pour remplir un rôle plus obscur, n’en méritent pas moins l’hommage de la '. reconnaissance. La garde-malade, qu’elle ait gardé les vêtements civils ou qu’elle soit revêtued’un costume religieux, c’est la femme, avec ses douceurs, ses tendresses toujours nouvelles. Qui pourra égaler l’habileté de sa main, qui pourra dire comme elle des paroles qui réconfortent, qui consolent, qui font espérer ; qui pourra sourire comme elle, de ce sourire angélique qui ramène au front du malade quelque rayon d’espérance, et fait expirer sur ses lèvres, gonflées de fièvre, la plainte révoltée, acerbe, violente. Jamais l’humanité n’aura assez de croix d’honneur pour ces héros : et c’est bien le moins qu’une humble plume exalte leur mérite au-dessus de tout éloge.
C’est un héros aussi que le prêtre, qui consacre sa vie à accomplir le grand précepte de la charité dont son maître, le Christ, l’a chargé. De trop belles pages ont été écrites à ce sujet, pour que nous nous permettions d’entreprendre une étude sur le rôle social du prêtre. Nous ne l’envisageons que dans san action consolatrice, si l’on peut ainsi parler ; et là nous trouvons qu’il est l’un des représentants de la
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charité les plus glorieux, qu’il gravisse les marches d’un escalier ténébreux pour aller porter à des affamés le pain et le couvert, qu’il se dévoue pour ses frères, comme saint Vincent de Paul se chargeant volontairement des fers d’un forçat, ou enfin, qu’il passe ses nuits, médecin lui aussi, pour répandre en des âmes torturées par le dom, remords ou les angoisses extrêmes, un peu de c a 1 ïtfô^iepâ^x' x vV et de pardon. 1 ^/
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pendant sa vie, veut encore qu’après sa mort, oti^nisse sa mémoire à cause des dons par lesquels il a soula^^l nnnn^V^^’' nité souffrante ou besogneuse. Si cet ouvrage, q'mîTws'''^ consacrons à l’étude des institutions de bienfaisance établies dans l’Yonne, au cours des siècles, si cet ouvrage, pouvait atteindre le but moral qu’il se propose : réveiller l’amour de ces fondations charitables, suggérer à des personnes favorisées de la fortune, la généreuse pensée d’en consacrer une partie à soutenir et encourager la charité privée ou publique, alors, nous serions heureux. Car, ne l’oublions pas, les dévouements des médecins, des garde-malades, etc. ne peuvent rien, s’ils ne sont pas appuyés par l’argent des bienfaiteurs. Et que nous est-il donné de pouvoir citer beaucoup de noms, comme celui d’Antoine Benoist auquel nous avons consacré une notice spéciale (i) et dont la ville de Joigny s’honore à justre titre comme d’un artiste de talent et surtout d’un homme de bien. Nous faisons appel à tous nos concitoyens du département de l’Yonne, (et nous
(i) Voir, c K J otice sur Antoine ‘Benoist , de Joigny, par Vaudin-Bataille, chez Champion, Paris.
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souhaitons que cet appel soit réitéré par toute la France) pour que ce généreux Jovinien trouve de nombreux imitateurs ; et pour que le Livre d’or de la charité s’enrichisse en grand nombre, de noms nouveaux et honorés que l'histoire, cette messagère des âges, redira à nos descendants (i).
Et ceci nous amène à parler des œuvres inspirées par la Charité. Elles sont innombrables.
L’homme, disions-nous plus haut souffre et dans sa vie matérielle, et dans sa dignité et dans sa moralité : les œuvres de charité sauront explorer ce triple champ d’infortune. A ceux qui ont faim ou qui souffrent les hôpitaux, les asiles de nuit, les maisons de travail, les ouvroirs qui fournissent du pain ou le moyen d’en gagner par un travail honnête.
Et qu’on ne vienne pas nous dire, à propos de ces ouvriers « sans travail » que c’est favoriser la paresse ou la débauche que de les secourir. C’est là un vain prétexte, grâce auquel on se dispense trop facilement de faire la charité. Et quand même, à la rigueur, vous seriez trompés une fois sur vingt, votre aumône n’en conserve-t-elle pas moins tout son prix. Aussi bien, l’ouvrier de nos jours est à
(i) L’auteur a passé sous silence la mention de fondations charitables personnelles •que Y Indépendant Auxerrois rappelle en ces termes :
« On lit dans le Petit Parisien du 8 août dernier :
« Saint-Germain-en-Laye. — Un don important qui mérite d’être enregistré <( vient d’échoir à la ville de Saint-Germain-en-Laye. Par testament olographe, une (( rentière, Mademoiselle Sophie-Alexandrine Vaudin, récemment décédée à Paris, a <( légué à la ville de Saint-Germain-en-Laye, deux grandes propriétés sises en cette « localité, rue Schnapper, et une somme de 60,000 francs, à charge par la légataire « de fonder un établissement de retraite pour les vieillards ou un orphelinat, qui
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la merci d’une foule d’aléas que l’industrie entraîne avec elle : accidents, incendies, concurrence, etc, etc. Voulezvous donc condamner l’ouvrier à rester victime impuissante ! Et quand il sera devenu vieux, lui infligerez-vous la peine de mourir de faim, pour avoir travaillé toute une vie pour élever péniblement sa famille, qui la plupart du temps est fort chargée? Non, mille fois non; et c’est pourquoi que nous souhaitons que des cœurs dévoués se rencontrent et s’unissent pour procurer à ces pauvres ouvriers un refuge assuré pour leurs vieux jours. Si leur jeunesse et leur âge mûr ont connu les jours de misère et d’angoisse, leur vieillesse du moins trouvera quelque consolation dans ces douceurs qu’elle ne rougira pas de recevoir.
Mais le peuple ne souffre pas que dans sa vie matérielle; et voilà pourquoi, à côté de l’aumône du pain, l’aumône des sages conseils doit aussi trouver place, à côté de l’hôpital, la maison de refuge, et tous les autres établissements similaires.
L’homme, il ne faut pas l’oublier, est l’égal de l’homme. Et si par naissance, ou par éducation, nous avons su développer en nous ces nobles facultés dont nous sommes fiers, et à juste titre, pensons que ces malheureux seraient peut-être nos égaux, si le vice et la misère ne les avaient corrompus, dès le berceau pour ainsi dire. Eh! bien, il y a au fond de ces cœurs dévoués, il y a encore, sous ces cendres, une étincelle : ravivons-la par le souffle bienfaisant d’une compatissance affectueuse ; faisons éclore la vertu en ces cœurs, en un mot refaisons l’âme du peuple comme nous restaurons son corps.
Quelle sera belle l’histoire de ce xix e siècle, que l’on
calomnie tant. Et pourquoi? Ah! c’est qu'en ses pages seront décrites, en lettres d’or, les merveilles de la charité et privée et publique. On y verra que la France est toujours la patrie des Vincent de Paul, on y verra que le pauvre y est aimé, respecté, secouru ; on y verra que notre beau pays, par ses institutions charitables comme partout le reste, marche à la tête de ce mouvement civilisateur qui entraîne les nations dans un progrès indéfini.
Nous avons essayé, dans cet ouvrage, d’esquisser une page de l’histoire ancienne de la charité. Laissant de côté les temps modernes, nous nous sommes attachés, avec amour, nous pouvons bien le dire, à la recherche de tout ce qui s’est fait dans notre département de l'Yonne, depuis les origines jusqu’à nos jours. Notre œuvre est modeste; ce n’est qu’une petite pierre, que nous apportons au monument superbe des œuvres de la charité. Mais s’il peut se faire que notre exemple soit suivi, et que d’autres fassent pour leur département, pour leur bourg, pour leur village, le travail que nous avons ébauché, il en résultera une histoire merveilleuse et complète.
Et si le spectacle de ce que nos aïeux ont fait autrefois pour le peuple malheureux peut suggérer à nos descendants la pensée et le désir de les imiter, même, de faire mieux ■ qu’eux, de créer partout des œuvres de charité, des hôpitaux, des refuges, des ouvroirs, etc., alors nous serons heureux d’y avoir contribué pour notre modeste part, et ce ne sera pas la moindre récompense de nos efforts.
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La charité a existé de tout temps, même chez les sauvages et les barbares. Chez bien des hommes, elle est instinctive, la pitié fait partie de leur être, ils souffrent en voyant souffrir. Ce sentiment naturel a été encouragé par la religion, par la morale, par la civilisation ; les poètes l’ont chanté, les sociétés l’ont récompensé par des sympathies et des honneurs. Les différents pays ont cherché à porter remède aux misères de l’humanité en venant en aide aux malheureux; mais tous n’ont pas pris la même voie et ne se sont pas avancés jusqu’au même point. C’est une curieuse histoire que celle de l’assistance publique à travers les âges ; mais nous n’avons pas à raconter ici, on la trouvera dans d’autres livres. Le but que nous nous proposons dans ce deuxième chapitre, c’est d’esquisser à grands traits la façon dont les différents États de l'Europe ont compris l’assistance ; et nous pourrons voir ensuite par comparaison, au cours de ce travail, que la
France, et principalement le département de l’Yonne, n’ont
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pas été en retard sur les autres régions européennes pour exercer la charité à l’égard des malheureux.
Ce n’est qu’au xvn° siècle que les Anglais songèrent sérieusement à organiser l’assistance publique dans leur pays, et l’histoire de la législation anglaise relative aux pauvres, ou, comme nous disons plus volontiers, à l’assistance publique, date de l’an 1601, sous le règne d’Elisabeth ; malheureusement, cette législation devait subir en 1782 des modifications fâcheuses : des abus s’ensuivirent, et les lois de 1818, de 1819 et surtout de 1884 y ont introduit de profondes réformes. Les Anglais ont distingué deux modes d’assistance : Indoor q t Outdoor relief , le premier s’applique au workouse (maison de travail), ou même à l’hôpital ou à un hospice; l’autre a pour objet les secours à domicile. Un grand service spécial, le « local government board » surveille l’assistance publique à l’aide d’inspecteurs et de réviseurs des comptes. Malgré cet essai d’organisation de la charité, le paupérisme qui a eu une grande extension en Angleterre avant 1789, n’en a pas moins encore dans ce pays de profondes racines.
L’Allemagne avait autrefois autant de législations que d’Etats, mais les lois avaient cela de commun que l’obligation de venir en aide à celui qui est dénué de tout était considéré comme un devoir de police et un moyen sûr de maintenir la sécurité. A l’Etat incombait la charge de fournir le strict nécessaire pour vivre : le reste était abandonné aux sentiments d’humanité de chacun, à la charité inspirée par la religion. Et comme l’application de l’assistance était déléguée aux communes, la question : Qui doit le secours? devenait importante.
Or, sous ce rapport, il y avait deux droits : i° celui du domicile de secours qu’on obtenait par un séjour plus ou moins long; 2° celui de l’indigénat (Heimatrecht) où la commune d’origine conservait le devoir de secourir le malheureux. Le droit au secours, admis dans la plupart des États antérieurement au xix° siècle, a été confirmé par les lois et conventions qui ont établi l’unité politique de l’Allemagne ; tout Allemand indigent a droit aux secours dans n’importe quel autre État allemand et doit être traité en indigent. Ainsi, en Allemagne, l’assistance publique a été de tout temps reconnue obligatoire, et on ne peut que louer cette nation d’avoir cherché à enrayer dans son sein la plaie du paupérisme par la mise en pratique de la charité.
En Autriche, l’assistance a été et est encore aujourd’hui un devoir communal ; n'y ont droit que ceux qui sont vraiment dans le dénuement.
L’Italie, la Suisse, les Pays-Bas, la Suède et la Nonvège n’ont pratiqué régulièrement que de nos jours l’assistance publique. L’Italie a réglé, par la loi du 17 juillet 1890, l’administration des « institutions publiques de bienfaisance » ; l’article 2 de la loi déclare expressément qu’elle ne s’applique pas aux oeuvres privées.
En Suisse, l’assistance publique est dans les attributions des cantons qui, en général, n’admettent pas le droit à l’assistance : quelquefois, tout en accentuant cette absence de droit, les législations cantonales reconnaissent un devoir moral de l’État envers les pauvres. La constitution de Berne, du 3i juillet 1846 (art. 85 ), déclare aboli le devoir des communes de pourvoir à l’assistance des pauvres.
Dans les Pays-Bas, l’assistance semble être surtout entre les mains des églises : la commune n’intervient que par des subventions.
Enfin, en Suède comme en Norwège, la société civile reconnaît que l’assistance est pour elle un devoir, mais qu’il y aurait des inconvénients à doubler ce devoir d’un droit accordé à l’indigent.
Ainsi, à part de très rares exceptions, presque tous les États de l’Europe ont reconnu le droit de secours à l’indigent, et ont établi, à la suite de cette reconnaissance, une législation de l’assistance publique. Mais, il faut le dire à l'honneur de la France, tous les autres États ont été devancés par elle dans cette organisation ; et si, dès le xvn e siècle, nous voyons en Allemagne et en Angleterre une tendance à ériger la charité en principe, on peut dire que ces États ne faisaient que suivre la voie qui leur avait été tracée par la France où l’institution de l’Assistance publique avait force de loi depuis une époque assez reculée : ce dont le lecteur se convaincra facilement quand il aura parcouru l'étude que nous consacrons à l’histoire de l’assistance publique dans le département de l’Yonne. Les gestes et faits de ce coin de la Bourgogne donneront facilement une idée de ce qui s’est fait par toute la France et prouveront, comme nous le disions plus haut, que ce fut elle qui, la première, le flambeau de la charité à la main, traça aux autres nations de l’Europe, cette voie de bienfaits et d’œuvres philanthropiques à travers l’humanité souffrante.