FONDATION ET HISTORIQUE DE L’HOPITAL GÉNÉRAL
La Bruyère écrivait, juste un siècle avant 1789 : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tous brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer,
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de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé ».
Cette phrase de La Bruyère nous montre que la misère était générale en France avant 1789. A la fin du xviii* siècle (1798), les mémoires dressés par les intendants pour le duc de Bourgogne disent que beaucoup de districts et provinces ont perdu le sixième, le cinquième, le quart, le tiers et même la moitié de leur population.
En 1740 (1), Massillon, évêque de Clermont-Ferrand, écrit à Fleury : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; la plupart même, la moitié de l’année, manquent du pain d’orge et d’avoine qui fait leur unique nourriture et qu’ils sont obligés d’arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions. J’ai la douleur, chaque année, de voir ce- triste spectacle devant mes yeux, dans mes visites. C’est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux; car, en travaillant, ils sont nourris et habillés avec leurs femmes et leurs enfants ; au lieu que nos paysans, les plus laborieux du royaume, ne peuvent, avec le travail le plus opiniâtre, avoir du pain, eux et leur famille, et payer les subsides. »
Aussi les mendiants affluaient dans toutes les villes du royaume : La plaie de la mendicité s’aggrava au commencement du xviii c siècle. Vauban affirmait que près de la dixième partie du peuple mendiait effectivement.
En 1724, Louis XV créa, dans les villes importantes, des sortes de dépôts où les mendiants valides et invalides furent enfermés. Les premiers étaient assujettis à Un travail forcé.
(1) Résumé de V Histoire d'Auvergne, par un Auvergnat. M. Taillandier, page 313.
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Mais les subsides fournis par l’Etat aux provinces et aux villes ayant cessé au bout de dix ans, il fallut en revenir aux ressources de la charité locale, souvent impuissante à conjurer le mal (i).
Louis XIV avait remédié au mal en créant un hôpital général à Paris pour réprimer la mendicité ; mais le nombre des pauvres de l’hôpital général de Paris était monté à 1.000 en 1662. L’hôpital général étant à bout de crédit, ses administrateurs n’hésitèrent pas à engager leur fortune privée pour faire face aux charges toujours croissantes que lui apportait l’affluence des pauvres. Un arrêt du Parlement du 29 juin 1662 avait obligé l’hôpital général de Paris à recueillir les indigents de la campagne « jusqu’à ce que la moisson fût ouverte, parce qu’autrement ils seraient en péril de mourir de faim ». Par ce surcroît de dépenses, l'hôpital général vit s’épuiser rapidement ses dernières ressources. Ce fut alors qu’à la demande des directeurs, Louis XIV ordonna d’établir dans chaque ville et gros bourg du royaume un hôpital pour les pauvres malades, invalides et orphelins, « afin que chacun nourrisse ses pauvres malades. » Cet édit, du mois de juin 1662, créa des hôpitaux généraux dans les provinces, et ordonna que les mendiants y seraient enfermés et occupés à divers métiers (2).
Pénétrés de l’utilité d’un semblable établissement, les
(1) Cependant l’Etat semblait favoriser au xvn e siècle les établissements de charité; car, en 1638, on exonéra des droits de mutation les libéralités au-dessous de 300 livres faites aux hôpitaux, maladreries, etc. (Isambert : Anciennes lois françaises).
(2) Dans sa réunion du 17 février 1895, la commission relative à la suppression de la mendicité a décidé de faire interner les mendiants et les vagabonds dans les colonies de travail.
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habitants d’Auxerre, réunis en assemblée générale, le 28 mars 1672, avaient conclu qu’il « estait nécessaire four l’utilité publicque et le soicllagcment des pauvres de fonder , dans cestc ville , un hôpital général ».
Le 16 septembre suivant, un arrêt du conseil autorisait cette création, et déterminait les ressources qui seraient affectées aux frais du premier établissement.
L’administration se mit immédiatement à l’œuvre et jeta ses vues, pour installer le nouvel hôpital, sur l'hôtellerie dite du Panier vert (1), située sur la paroisse de Saint-Pierre-en- Vallée, près de la porte du Pont.
Les bâtiments ayant été appropriés aux frais de la ville, la prise de possession fut fixée au 25 octobre 1673 (2). Ce jour-là, à huit heures du matin, les administrateurs s’étaient rendus dans l’église Saint-Pierre où ils avaient trouvé le corps municipal.
Après la célébration de la messe, les pauvres, ayant à leur tête le clergé, les divers ordres religieux, les administrateurs et les officiers municipaux, furent conduits, au milieu d’un grand concours de peuple , dans la maison destinée à leur servir de refuge et à laquelle on donna le nom d’Hopital Saint-Nicolas, en reconnaissance du zèle et de la générosité que l’évêque Nicolas Colbert ne cessait d’y apporter.
Des lettres-patentes du roi Louis XIV, du mois de mars 1675, enregistrées au Parlement, le 9 mars 1878, consacrèrent définitivement la création de XHopital Général.
(1) Cette maison, qui appartenait aux sieurs Froment et Joly, fut louée à raison de 300 livres par an.
(2) Registre des délibérations du bureau d’administration.
au cra
Cet établissement devait recevoir seulement les mendiants valides de la ville et des faubourgs. Pour les retirer, y est-il dit, de l’oisiveté et de « la fainéantise où ils ne croupissent que trop, ce qui est la cause de leur mendicité, comme elle l’est de tous les vices, et enfin de les rendre capables de gagner leur vie en leur faisant apprendre des métiers auxquels ils auraient plus d’aptitude ». Plus' tard, on y admit les enfants trouvés, les orphelins, les enfants abandonnés de leurs parents, nés dans la ville et dans les faubourgs et âgés de sept ans.
La déclaration du 20 mars 1720 avait renouvelé l’ordre d’y enfermer les gueux valides et fainéants , de les y punir par la perte de leur liberté , par la nourriture qui leur serait donnée, et par le travail nécessaire auquel on les obligeait de s’appliquer.
Le nombre des admissions dépassa bientôt les prévisions; car dès l’année 1681, les bâtiments étant devenus insuflisants, l’administration dut en chercher d’autres qui pussent servir de succursale à l’établissement principal. Un hôpital, bâti anciennement sur le bord de la rivière, pour recevoir les malades atteints de la peste, parut réunir les conditions désirables. 11 était la propriété de la ville, qui l’avait loué au fermier des coches d’eau, mais celui-ci avait cessé de s’en servir.
On appelait cet hôpital Maison de santé , ou bien Hôpital Saint-Sébastien, mais plus communément Hôpital Saint- Roch.
Les administrateurs en firent la demande au Corps municipal, qui consentit à le leur abandonner, à la charge par eux
d’entretenir les bâtiments en bon état, et de les rendre à leur destination, si de nouvelles maladies contagieuses venaient affliger le pays.
Le I er décembre 1682, le nombre des pauvres admis était de 120. La maison du Panier-Vert ne suffisait plus; elle était insalubre, et on avait renoncé à se servir de l’Hôpital Saint-Roch.
Le défaut de ressources empêcha sans doute de remédier plus tôt à cet état de choses ; car ce n’est que le 6 novembre 1684, tr °i s ans après, qu’il fut convenu, dans une assemblée générale du Clergé d’Auxerre, qu’il y avait lieu, ainsi que le demandait le bureau d’administration, de construire des bâtiments spéciaux.
Le choix tomba sur un terrain situé le long du Grand Chemin de Paris, hors de la porte Saint-Siméon. Ce lieu, convenait autant à cause de sa situation favorable qu’à raison de sa proximité d’une chapelle dite de la Vierge-de-Lorrette ou Notre-Dame-de-Lorrelte dont les confrères avaient fait l’abandon audit hôpital et aussi comme étant le plus fréquenté, soit par les voyageurs , soit par les habitants de ville, lesquels à la vue dudit hôpital et par les visites qu’ils y feraient seroient excitez à y faire leurs libéralités et charités.
La chapelle de Notre-Dame de-Lorrette avait été bâtie vers l’an i5oo (1), par un ermite de l’ordre de Saint-Augustin, qui y vécut en solitaire, et qui, mort en i5qi, fut enterré dans le cloître des Cordeliers.
Elle fut reconstruite en 1599, P ar un nommé François
(1) D’après Lebœuf, ce serait en 1530.
Rémond. Les religieux de Saint-Marien y venaient faire l’office pour les confrères, à toutes les fêtes de la Vierge.
Cette chapelle fut démolie en 1791, pour faire place à une nouvelle plus décente et plus spacieuse, ainsi que nous l’expliquerons ci-après.
Le terrain choisi était d’environ un arpent et demi. Commencés sans retard, les bâtiments, dont la construction avait été entreprise au prix de 16.290 livres, furent achevés en deux ans. Il y eut une augmentation de i.o 3 o livres sur les prévisions. La réception en ayant été faite le 29 juin 1686, les pauvres y furent installés le 22 du même mois, le lendemain, l’évêque André Colbert, dont l’appui et les dons avaient puissamment contribué à réaliser les vœux des Auxerrois, fît la bénédiction de ce bâtiment.
Des bâtiments complémentaires furent successivement construits et le périmètre du terrain fut agrandi pendant les années 1688, 1724, 1743, 1756, 1 709 et celles qui suivirent (1).
Le grand portail ayant été élevé aux frais de l’évêque Nicolas Colbert, les administrateurs, de concert avec les officiers municipaux, décidèrent qu’en témoignage de reconnaissance, on y placerait ses armoiries et celles du duc d’Enghien, alors gouverneur de la province, dont les largesses avaient aussi concouru à soutenir l’établissement.
On mit ensuite au-dessous cette inscription :
Hôpital général fondé par la Ville d’Auxerre
Au commencement de la Révolution de 1789, L Hôpital
(1) A cette époque l’hôpital était assez prospère puisqu’en 1759 ses recettes étaient de 124,581 livres, 4 sous, 2 deniers. (Archives de V Hôpital, H. supph 2250).
général a été réuni à l’Hôtel-Dieu, qui dut entretenir autant de vieillards que la modicité du revenu le permettait.
Relevé sous l’Empire, aux frais du département, sous le titre de Dépôt de Mendicité, l’Hôpital général a été définitivement transformé, vers 1820, en un asile d’aliénés, destination qu’il garda jusqu’aujourd’hui, après que ses bâtiments eurent été reconstruits à grands frais sur une vaste échelle, et selon un plan approprié aux progrès de la science, qui en a fait un établissement modèle.