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CHAPITRE PREMIER

Origine de la chevalerie. — Tableau de TËurope au X« et au XI* siècle.

On a beaiucoup écrit sur rorlgine de la chevalerie; les uns Tont placée à l'époque de la première croisade, les autres Tout fait remonter à une date beaucoup plus reculée. M. de Chateaubriand la fixe an commencement du huitième siècle. Sans reproduire ici les dissertations auxquelles ce sujet a donné lieu , nous allons présenter un tableau succinct de Tétat de l'Europe à l'époque oii la chevalerie commença à faiise* sentir son influence salutaire. C'est alors seulement que cette institution nouç intéresse et nous charme , comme elle cesse de le faire quand les progrès de la civilisation', le retour vers l'ordre

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et Faction puissante de l'aatorité rendent inutile l'emploi de 1^ force iodiyiduelle pour la répression des abus , et lexécution des lois. Mais avant d'atteindre cette dernière époque , il faut parcourir plus de trois siècles de barbarie et de ténèbres; « heureosenient qu'on traverse œ loBg et pénible désert soos roscorte de raimable et brillante chevalerie ; cette institution admirable de nos pères ^ ce sublime effort de Tenthousiasme et de la vertu, qui ne semble plus aujourd'hui d(in» nos temps réguliers qu'une noble extravagance, fut pourtant dans ces temps d'anarchie le supplément des lois et la sauvegarde des droits les plus chers ; ce fut la protection de la veuve et de l'orphelin , l'abri du faible » l'effroi des brigands ; en un mot, ce fut un vrai présent que le ciel fit à la terre, pour y retenir, dans ce temps de désolation, les vertus prêtes à la déserter ( i ) • » L'invasion des barbares, qui pendant plusieurs siècles inondèrent l'Europe, avait englouti dans ses flots tous les restes delà civilisation romaine. Lois , littérature , beaox-4irts , monuments , tout avait péri dans ce naufrage. Gharlemagne parut; son génie opposa une digue à ce torrent dévasta* teur; mais quand sa main paissante ne fut plus là pour soutenir l'oayrtge qu'il avait élevé , le tomrent reprit son cours avec plus de riolence qu'auparavant. tLedi»èmesiècle se présente sons

(0 M. de Lti-Gassi, iJlis Oit

DB LA CafiVA.l.ERIE« 3

le Udeux ensemble de Tignoranco, de laradesso et de la superstition la plus complète; les sciences sont littéralement enfouies dans les monastères qu'elles ont pris pour asile; les moines n'en sont que les gardiens , et non les oracles. Les beaux-arts ont expiré sous la masse ioforme de quelques monuments gothiques; la société morale n'est ni moins malheureuse ni moins désespérée; la brutalité unirerselle est au comble; les grâces» le bon goût, toutes les communications douces qui embeUissentet composent le charme de la vie semblent ayoir déserté la société humaine (i)« >

De nouveaux barbares , connus sous le nom de Normands , couvrent tous les rivages de rOcéaa de leurs barques innombrables , et pénètrent, en remontant les fleuves» jusque dans Tintérieur des terres, portant partout avec eux le pillage, le meurtre et Tincendie.

« Le grand empire fondé par Charlemagne se dissout , et il s'opère la grande révolution qui change le monde antique dans le monde fi&odal. Les ducs, les comtes, les vicomtes, retiennent et s'approprient les châteaux, les villes, lesprovin^s dont ils avaient reçu le commandement L^escla^ vage personnel disparaît peu à peu pour faire place au servage. Ainsi s'élève au sein de l'ancienne monarchie un système nouveau qui , sous le nom de féodalité, Ibrme une hiérarchie de suzerains p

(i) Las-Cases.

de vassaux et d'arrière-yassanx , et lie entre eux toutes les classes, tous les indi?idaSy depuis le monarque seigneur suprême jusqu'au serf attaché à la glèbe , ' premier et dernier anneau de la chaîne (i). »

Dans toute l'Europe , la même cause agit» les mêmes faits s'accomplissent : le monarque n*est plus que le chef de nom d'une aristocratie religieuse et politique 9 république de tyrannies diverses.

Avec la féodalité > cette confédération de petits despotes y inégaux entre eux» et ayant les uns envers les autres des devoirs et des droits» mais investis dans leurs propres domaines » sur leurs sujets directs» d'un pouvoir arbitraire et absola, naquirent les haines qu'excitent l'inégalité des conditions» les dangers qu'entratne l'exercice du pouvoir» les dévastations qu'amènent les querelles du voisinage » et tous subirent la présence continuelle de la force et de la guerre.

Jetons un coup d'œil sur cette Europe déchirée par toutes ces discordes sanglantes ; que voiton dans ces campagnes cultivées en si peu d'endroits -j inondées dans tant de vallons » marécageuses dans tant de plaines» et couvertes» sur leurs montagnes et sur leurs collines , de noires et antiques forêts? La demeure guerrière des jseigneurs» dont l'enceinte est fortifiée de tours

(!) Châleaubriand, Études Historiques.

crénelées^ et, dans les vallées voisines, les chaumières des serfs qui cultivent les terres du domaioe dç leur maître. Les châteaux étaient presque toujours construits dans un lieu favorable à la défense; tantôt sur le haut d'une montagne» dont le flanc escarpé et inaccessible rendait toute attaque impossible de ce côté; tantôt auprès d'un torrent qui , en se creusant de profonds abîmes > avait préparé un fossé naturel à la/orteresse élevée sur ses bords. On apercevait de loin ces retraites guerrières 9 qui s'élevaient au-dessus des plus hautes forêts, et semblaient vouloir subjuguer la nature ( i ) .

Les châteaux se composaient ordinairement de grosses tours rondes ou carrées, dont la plateforme était couronnée decréneauxsaillants; quelqnefois elles étaient flanquées de massifs de pierre qui supportaient des espèces de belvédères. Ces tours étaient tellement un apanage de noblesse, que souvent en parlant d'an gentilhomme dont on voulait vanter la dignité, on disait : // a une tour (2).

Parmi les tours des châteaux, il y en avait une moins grosse, mais beaucoup plus élevée que les autres , et dont les lucarnes étaient ouvertes aux quatre vents. Elle s'appelait le beffroi; c'était le lieu d'observation oii deux solives sus-

(1] Marchang^% Gaule poétique.

(2) idem, ibidem.

6 BISTOIBB

pendaient la cloche d'alarme^ et le tocsin que l'on sonnait pour prévenir qu'ondéeonyraitâes soldats dans la campagne. A ce signal, les serfs ijuittaient kurs travaux » et se rassemblaient dans le cbâ^ tean pour s'y défendre sous les ordres de leur seigneur. Dans le beffroi , se tenait une espèce de sentinelle appelée waeta, gmaiie ( d*où est Tenu le mot guet) , dont l'emploi était d'annoncer arec un cornet le point du jour et le lever du soleil , pour appeler les gens de la campagne h leurs travaux. La g^eiaiV^ donnait encore le signal de la huée. On appelait ainsi le cri qui partait dn château , quand un vol ou un meurtre avait été commis; cri que devait répéter à l'instimt chaque vassal, afin qu'averti dans toute l'étendue àa fief on pût saisir le coupable.

Les grosses tours des cbâleaux-forts étaient séparées par des galeries crénelées , ou par di^ vers CMrps de bâtiments percés de fenêtres inégales , dont Fembrasure indiquait l'épaisseur des asurailles et des parapets. Ces fenêtres étaient rondes ou carrées; on leur donnait quelquefois la forate d'yeux, d'oreilles, de feuilles de trèfle; 1» volets étaient desimpie toile. Des palissades, des fossés , des barbacanes et des mflcbicoii& défendaient Fenlrée du manoir féodal. Les ouvertures secrètes , les meurtrières , les couloirs ^ les guichets, les poutres retenues en l'air par des câbles dé fer , les portes basses et souterraines dont le seuil était enfoui dans un terrain humide

DE LA €BETALERIE. 7

et glissant > les dternes sans rebards» les ponts sans garde * fous , le brait des eaux invisibles grondant sourdement sous des voûtes lugubres et sonores, tout faisait redouter quelque surprise dans ces lieux étranges, et justifiait les contes populaires des hameaux voisins. Les appartements étaient mal distribués; on n'y voyait que des cabinets noirs , de vastes cbambres , oh étaient de» lits lai^s de douze pieds, de grandes salles mal fermées» oii Taraignée filait ses légers tissus 9 où la chauve-souris venait voltiger autour des piliers en forme de potence , qui servaient de supportsaux plafonds ; dans l'angle poudreux de la galerie » les chiens dressés à co manège par les veneurs, épiaient 'les loirs » les mulots et les rats.

Les cheminées étaient immenses ; des chênes entiers y brûlaient à la fois durant l'hiver. Le seigneur , safamHle , ses écuyers et tous ses commensaux, pouvaient] s'y chaufier à l'aise, et même placer entreeux la table d'échecs , la man* dore , la harpe, le métier à broderies , et les petits pages , dont les bras enchaînés dans l'éche- Teau de soie ou de lin servaient de dévidoir aux belles c&ushiês. Le dessus de ce vaste foyer était cnmé quelquefois de lances , de plombées y de hallebardes placées en travers ; plus souvent on y voyait des sculptures et dés bas-reliefs , les timbres etlesécussons du mattre de logis. Quand k mauvais temps ne p^mettaitpas de siéger sur

le perron du châioau , la plus grande de ces salles f lambrissées d'armures et d-enseignes , servait de tribunal au seigneur justicier, qui rendait arbitrairement ses ai réls; législation incohérente, confuse, barbare, créée trop souvent par le caprice et l'intérêt d'un despote , et qui variait se* Ion les diverses juridictions de tous ces suzerains, usurpateurs du plus sacré , du plus précieux des droits , celui de prononcer sur la fortune et sur la vie des hommes.

La chasse était l'exercice habituel et presque l'unique occupation des seigneurs, quand la guerre ne les appelait pas. Souvent ils allaient passer dans les forets des semaines entières , accompagnés de leurs feudataires et des officiers de leurs maisons, chassant tout le jour, et la nuit dormant so(\s la tente ou sous la ramée.

Ils cultivaient avec soin et habileté la fauconnerie, ou l'art d'élever certains oiseaux, et de leur apprendre à saisir dans les airs la proie du chasseur. lis employaient l'épervier, Témérillon, l'aigle et même le vautour; mais le faucon , par son vol, par son courage et par la facilité avec laquelle il se laisse dresser, était devenu cher à la noblesse , qui considérait le droit de le posséder comme une prérogative ; non-seulement à la chasse , mais encore en visites , en voyage , même à l'église pendant l'office divin , les seigneurs et même les dames affectaient de porter cet oiseau favori orné de sonnettes, de vcrvelles ou

DE LA CHEYALEBIE. 9

d^anneaux; et le poing sur lequel il reposait était ordinairement couyert d'un gant brodé de perles et de pierreries.

Le faucon fut tellement considéré de nos pères 9 si Ton peut s'exprimer ainsi > que le noble ou seigneur fait prisonnier ne pouvait céder soa faucon pour prix de sa liberté , tandis que la loi lui permettait de donner pour sa rançon deux cents de ses serfs. Celui qui dérobait un faucon était puni comme s'il eût tué un esclave. Et les seigneurs étaient si jaloux du pouvoir exclusif de chasser 9 qu'au milieu des lois barbares qui garantissaient ce privilège / à leurs yeux tuer un homme leur semblait quelquefois un crime plus pardonnable que de tuer un cerf ou un sanglier.

Cependant les jeunes filles des seigneurs ap* prenaient à connaître les plantes les plus propres à guérir les maladies, et surtout les blessures j bien plus communes dans ces temps de guerre perpétuelles» et dont aucune contrée n'était à l'abri (i). Elles se réunissaient» avec leur mère et leurs suivantes dans un appartement particu-

(1) On trouve 4Aa6 les vieux auteurs des eiemples tourchanls et naïfs de ces cures opérées par les soins d'une jeune fille. Gérard de Nevers, blessé, ftat porté dans un castel ; là » une demoiselle le fit désarmer, pui$ le fit Inen doucement eotœher en un lit , et après une jeune fille en prit soin , et le pansa si gentiment, qu'en peu de temps il commença fort à amender , tant elle le fit à propos et complètement man^ net et boire, tellement et si hien en usa la demoiselle que , avant le moispaué, il fut remis et du tout guéri.

lO SI9TOIRB

fier in château , dans nne aerte de gynicte^ do&t les mors , taptsséa pendant rhÎTer de nattes et de joncs » étaient garnis pendant l'été de feoiUages et de fleurs; elles s'y occapaieBt d'oorrages de laine , et j charmaient leurs travaux par des chants oo par les récits des combats et jMrouestes des chevaliers.

Lorsqu'on parcourait les campagnes qui entouraient ces châteaux» et que la nature avait destinées à devenir si belles et si fertiles»^ envoyait les chemins ouverts au milieu des bois, eu âevés en longues chaussées au mtHeu desmanûs et des plaines souvent inondées , bordés de poteaux, de fourches patibulaires » et d'autres iostruments de mort ou de suppliée.

A l'entrée de chaque bois > au passage de chaque rivière » à la limite de chaque fief , au voisinage de chaque précipice» àTapprochede chaque château» le voyageur» livré aux ordres arbitraires du seigneur» était soumis aux droits de péage hs plus forts» les plus bigarres» les plus durement exigés. Forcés de prendre' une escorte» et de la payer chèrement» ceux qui transportaient des xiarcbandises précieuses sur des mulets ou sur des chariots , voyaient souvent ces mêmes marchandises pillées par Teseerte qui devait les dé*» fondre » ou enlevées par Perdre du seigneur» et tran^rtées dans son repaire»

Au miliea de ces déplorables aaoHiiiients de b tyrannie et de la triste servitude» en voyait p«^

DE LA CVBTALERIE. 11

mitre des signes toachants de cette religion érangélîqae qnî a essuyé tant de larmes , allégé tm de fardeaux etccTnsolé tant de malhears. La croix de Jésos était plantée dans les carrefours par les malheureux ser& ; et après avoir jeté les yeux sur les affreux tableaux que présentait TEorope àkêolée> on se platt à contempler ces infortunés qui, au comble de la misère , Tenaient toucher Yétendard sacré , et trouvaient quelquefois , autour de cet arbre èe salut , un refuge que n'osait vio* 1er la tyrannique puissance de leur maître bar* bare (i).

Après avoir décrit les campagnes telles qu'on les vît depuis la fin de la seconde race jusqu'au règne èe saint Louis , nous alton« parler des cités.

Les grands demeuraient presque toujours^ dans leurs châteaux-forts , et la cour résidait une partie de Tannée dans les maisons de plaisance affec^ tionnées par les souverains» en sorte que les deux classes des prêtres et des artisans peuplaient à peu près- seuls l'intérieur des villes.

Ces villes 9 renfermées dans des enceintes plus ou moins fortes > et situées sur le sommet des monts ou sur le bord des rivières , présentaient des rues étroites , irrégulière» , obscures , et pri* véesr de courants d'air salutaire » comme delà lumière du soleil. Le long de ces rues malsaines , presquetoujours non pavées» remplies d'immon-

(1) Lacépéde , Histoire de l'Europe.

dices et dWux croupissantes» aumilîea desqael* les se vautraient de nombreuses troupes de porcs, étaient rangées sans ordre des maisons formées d'une sorte de charpente grossière et de terre pétrie; et les échoppes des marchands forains obstruaient les places.

Presque toujours les artisans de la même profession et les marchands des mêmes objets se logeaient dans les mêmes rues. Ces marchands ou ■ces artisans , rassemblés en communautés , cherchaient dans la réunion dé leurs forces une garantie contre l'oppression , et » pour rendre cette garantie plus puissante , ils lui donnaient un caractère religieux, en faisant de leur communauté une confrérie pieuse qui avait ses règlements, sa bannière et son patron (i) . On peut regarder ces communautés et confréries comme la source d'oti devaient plus tard sortir les communes et la bourgeoisie.

Aucune véritable police n^existant encore , des brigandages se commettaient dans les rues éloignées du centre des villes , comme dans les sentiers d'une forêt solitaire; et voilà pourquoi les habitants des cités étaient soumis à deux règles en apparence contraires. Ils étaient obligés « lorsqu'ils sortaient de chez eux après une heure prescrite , de poMer un flambeau ordinairement de poix ou de résine , et, à une heure également

(1) Lacépëde, Histoire de TEarope.

Dfi LA CDEVALERIE. l3

déterminée , suivant les saisons , une cloche sonnait le couvre-feu 9 et les habitants fermant leurs portes^ éteignaient la flamme de leurs foyers, et ne sortaient que pour des affaires pressées. Au milieu de ces villes, dont les rues présentaient, pendant la saison des .pluies , une fange qui ne permettait souvent de les parcourir qu'à cheval, ou monté sur des échasses, régnait une humidité si grande et si corrosive, que la rouille et le verlde-gris couvraient les fers et les cuivres des portes et des fenêtres* Ces cloaques multipliés , et les gaz infects qui ne cessaient de s'en dégager , faisaient naître et répandaient ces maladies hideuses et terribles , connues sous le nom de mal des ardents, ou feu sacre, et la lèpre, la plus affreuse de toutes, qui faisait mourir deux fois le malheureux qui en était atteint. Le lépreux, en effet, était déclaré mort civilement ; il était incapable de succéder; son mariage était dissous; on célébrait ses funérailles , et avant qu'il eût succombé à sa malheureuse destinée , on le reléguait dans un quartier éloigné oii personne ne pouvait communiquer avec lui.

Ce tableau succinct nous donne à peu près une idée de ce qu'étaient la France et le reste de l'Europe pendant les dixième , onzième et douzième siècles. <( La France , dit Chateaubriand , était alors une république aristocratique fédérative, reconnaissant un chef impuissant. Cette aristocratie était sans peuple : tout était esclave ou serf.

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Le boni^ois n'était point encore né ; ToaTrier et le marchand appartenaient à des maîtres dans les at^ers des abbayes et des seigneuries; la moyenne propriété n'avait point encore para ; de sorte que cette monarchie ( aristocratie de droit et de nom ) était de {ait une véritable démocratie; car tous les membres de cette société étaient égaux , ou le croyaient être. On ne rencontrait point an-dessous de Taristocratie cette classe distincte et plébéienne qui, parFinférioriti relative du rang, fixe la nature du pouvoir qui la domine. Toilà pourquoi les chroniques de ces temps ne parlent jamais du peuple; car alors le peuple n'existait pas , et cette aristocratie sans peuple était à cette époque la véritable nation française. «On ne peut se faire une idée , dit ailleurs le même écrivain , de la fierté qu'imprima au caractère le régime féodal; le plus mince aleutier s'estimait à l'égal d'un roi. Le corps arbtocratique était à la fois oppresseur de la liberté commune, et ennemi du pouvoir royal. »

Aussi que d'injustices , que d'usurpations , que de violences s'exerçaient impunément par rhonmie puissant et ambitieux , contre le fa3)le sans appui ! Malheur à la famille qui perdait son chef, avant que ses fils fussent en état de proléger leur mère , leurs soeurs , et de se protéger eux-mêmes! Souvent alors Tennemi de cette &mille, et c'était ordinairement quelque vobin ambitieux et méchant , ne voyant plus d'obsta-

DE LA CHETALBBIE. iS

cl^s k Texercice de sa haine et de sa rengeance, dépouillait la yeuye et les orphelins de Théritage paternel. Tropheareux ceux-ci, quan^ilspou* raient éviter de tomber eux-mêmes entre les mains de leur injuste ravisseur , et qu'ils troo- Taieut asile et protection chez quelque autre seigneur, parent ou allié de leur famille. Là , sonrentun guerrier touché de leur malheur, révolté de Finjastice dont ils étaient victimes , jurait de les venger, et sa persévérance et son courage lui faisaient bientôt acconplip ce serment. Son noble dévouement excitait la reconnaissance et Fadmiration de tous , mais surtout des femmes qui sentaient le besoin que lear faiblesse avait d'un protecteur pissant et courageux. Son exemple^ les éloges que la beauté donnait à la valeur, le désir de se signaler aassi par de brillants faits d'armes, enflammaient le cœur des jeunes gentilshommes^ et ils attendaient avec impatience l'instant où il leur serait permis de ceindre l'épée , de combattre à cheval avec la lance , en un mot d'être armés chevaliers.

Ainsi la féodalité avait fait un appel au cou rage personnel; les périls au milieu desquels vivaient les hommes de ces temps , demandaient de l'énergie et du cœur; les armes étaient leurs jouets; les tournois leurs passe-temps ; leur métier la guerre, et la société était pour tous un Téritable champ de bataille.

Si l'on considère la chevalerie comme une

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cérémonie par laquelle les jeunes gens destinés à la profession militaire, recevaient les premières armes qu ils devaient porter, elle remonterait & Charlemagne et beaucoup au-delà. Ce prince donna solennellement Fépée.et tout Téquipage d'unhomme de guerre, au prince Louis-le-Débonnaire, son fils , qu'il avait fait venir d'Aquitaine. On peut trouver des exemples semblables sous lu première race de nos rois; on peut même en découvrir des traces jusque chez les anciens Germains , dans ces leudes , ces fidèles , ces compagnons du chef de guerre, dont parle Tacite. Mais si Ton regarde la chevalerie comme une dignité qui donnait le premier rang dans Tordre militaire , et qui se conférait par une espèce d'inrestiture accompagnée de certaines cérémonies religieuses et militaires , et. d'un serment solennel, elle ne remonte pas au-delà du onzième siècle. Ce fut alors que le gouvernement français sortit du chaos oii l'avaient plongé les troubles qui suivirent Texlinction de la seconde race de nos rois , et les désordres occasionnés par les invasions des Normands. Comme il arrive toujours dans les temps de crise et d'anarchie , plus le mal avait été grand, plus il s'était prolongé, et plus le retour vers l'ordre était un besoin général : aussi s'attachait-on avec avidité, avec transport > à tout ce qui pouvait contribuer h le ramener. Aussi quelle reconnaissance , quelle enthousiasme inspiraient ces guerriers généreux

qui s'armaient pour rétablir cet ordre tant désiré » et punir le brigandage de quelques châtelains pervers !

La religion , trouvant en eux les défenseurs de la foi , les appuis du faible et du pauvre , consi* déra dès lors la chevalerie comme une milice sacrée, comme un sacerdoce belliqueux, digne des faveurs et des bénédictions célestes;. dès lors l'Église rendit plus auguste , plus vénérable cette héroïque institution , en interposant sa pompe et ses mystères dans la réception des chevaliers. Ceux-ci de leur côté sentirent redoubler leur zèle et leur courage , en pensant au caractère sacré dont ils étaient revêtus , et les peuples en conçurent pour eux plus de respect et de vénération. Les souverains ', apprenant chaque )our à estimer davantage des hommes dont la fidélité et la grandeur d'âme ne se démentaient jamais » crurent la politique et la reconnaissance fortement intéressées à honorer un ordre, à la fois Tépée , le bouclier et Tornement du trône.

C'est ainsi que la chevalerie monta à ce degré de célébrité auquel les rois mêmes ont aspiré ; célébrité qui s'accrut bientôt, et atteignit jusqu'au merveilleux , quand l'esprit aventurier des croisades vint ajouter un nouveau degré d'énergie à toutes les vertus chevaleresques , et ouvrir un nouveau théâtre à la valeur et à la gloire des preux.

La chevalerie répand un charme magique qui

ïè HISTOIEE

séduit y intéresse et attache; avec elle on oublie Tabsence des arts et le sommeil des lettres ; on dirait que c'est un rayon de la ciyilisàtîon qui perce et brille au milieu des ténèbres de la barbarie. Les troubadours et les trouTères (i) marchent à ses côtés; cardans tous les temps et chez tous les peuples , les exploits et la poésie furent inséparables ; leur muse naiye et simple chante la vaillance 9 rhonneur, la galanterie; elle célèbre les héros qui passent , et inspirent ceux qui suivent (2).

Quand on est rebuté de n'avoir parcouru dans les premiers siècles de notre histoire, qu'Hun champ obscur et stérile , on arrive ^vec surprise et comme par enchantement à cette époque mémorable cil .toutes les vertus sont cultivées, et où fleurit cette aimable galanterie, qu'à peine tout l'effort de notre civilisation peut conserver parmi nous (3).

En se bornant & retracer, comme l'ont fait les romanciers , la courtoisie , la valeur et la générosité ^e ces preux , ne faisant usage de leurs armes qu'afin de protéger les opprimés et assurer

(1) Ceis deux mot?, dont Vvai appartient à la langue â^>c et l'antre i la langue d'oil ont pour racine te YêFt>e froiff^r, i*^ venter, et ont la même signification, que le mot poëfe, quittent lui-même du mot ttodittic, dont la racine est le verbe Troisca, qui signifie faire , créer, inventer , trouver. En effet , le caractère principal de la poésie est Tinvenlion.

(2) Las-Cases, Atlas historique. ,

(3) Marchangy, Gaule poétique.

DE LA C]IByAI.BRIE. I9

le repos de la société > c'est déjà placer la che- Tftlerie panni les plus belles institutions humaines (i).

Hais ce qui en fait» pour ainsi dire, Tétemel orgueil de la France et la fille héroïque de la pa* trie, c'est qu'elle a le droit de reyendiquer les plus belles gloires de nos fastes et de notre yie prirée.

A elle appartint la noble tâche d'avcûr , en sanctifiant des préjugés salutaires^ donné une garantie et un auxiliaire à la yertu dans le fana^ tisme de l'honneur, culte suprême des Français» et dont ils ne laissèrent jamais périr le feu sacré.

La première aussi , elle professa cette urbanité devenue un des caractères indélébiles de la na- Iioq; c'est encore elle qui, proclamant enfin leurs droits négligés , se plut à substituer un in- T&riable empire à l'ascendant passager des femmes ; et Toici un effet particulier de la cheyale* rie, qui doit fixer d'autant plus notre attention» qu'il a pénétré jusque dans l'essence du ccMrps social.

Les femmes avaient été dans une servitude plus ou moins grande, chez toiis les peuples de l'Orient et de l'Afrique. L^i législation de la Grèce et même celle de Rome , avaient laissé subsister plusieurs effets de cette servitude; les femmes n'étaient véritablement sorties de cet état de

(1) Lacurne de Sainte-Palaye, mémoire sur Tanciemie chevalerie.

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soumission particulière dans Tempire romain, que lors de rétablissement da christianisme , la seule religion qui , rendant à Thomme sa véritable dignité 9 faisait de la femme, non son esclave, mais sa compagne. Ce grand changement, opéré par des nuances plus ou moins sensibles , s'était manifesté avec plus ou moins de rapidité dans les diverses contrées de TEurope. Il dut surtout se faire sentir chez les peuples descendants des anciens Gaulois, des anciens Germains et de tous les barbares do Nord, qui regardaient les femmes comme douées d'une vertu prophétique , d'une force morale , d'une puissance divinatrice , et en quelque sorte d*ane nature céleste supérieure à celle de Thomme. Toutes les pensées, toutes les affections particulières de la chevalerie se joignent h ces idées religieuses et à ces grands résultats ; de leur noble combinaison naft cet amour généreux et fidèle, épuré par la religion , et qui ne ressemble en rien à la passion grossière , qui souvent en usurpe le nom* Quand un chevalier avait fait choix de la personne qui devait un jour être sa compagne , il s'efforçait de mériter son estime par ses exploits et par ses vertus , et Tidée de lui plaire était^un nouveau stimulant qui doublait sa valeur et lui faisait affronter les plus grands périls; mais tout en conservant une fidélité inviolable h la dam^ de ses pensées, il devait également hommage ou protection & toutes les personnes de ce sexe fai-

BS LA CHBTALERI£. 91

ble et trop souvent opprimé. Sans armes ponr se maintenir dans la possession de leors biens , dénuées des moyens de prouver leur innocence attaquée , elles auraient vu souvent leur fortune et leurs terres devenir la proie d'un voisin injuste et puissant , ou leur réputation succomber sous les traits de la calomnie , si les chevaliers n'eussent toujours été prêts à s'armer pour les défendre. C'était un des points capitaux de leur institution 9 de ne point médire des daines , et de ne point permettre que personne osât en médire devant eux.

Dieu, l'honneur et les daines deviennent donc la devise de tous les chevaliers dignes d'être avoués par leur patrie. Ces mots magiques brillent dans ces fêtes galantes et guerrières, dans ces jeux militaires » dans ces réunions solennelles de braves et de belles, dans ces combats simulés , dans ces suporbes tournois que l'on multiplie avec tant d'ardeur, oii la loyauté reçoit tant d'hommages , la valeur tant d'applaudissements, l'adresse courtoise tant de palmes , et l'amour pur et fidèle tant de douces récompenses, d'écharpes et d'emblèmes ( i ) .

Nous devons encore à la chevalerie d'avoir conservé ces traces de loyauté , de bonne foi et de simplicité dont s'honorait Fhomme , quand sa simple parole était le gage inviolable des traités

(2) Lacépède, Histoire de l'Europe.

â9 HISTÛfllE

les fdtts in^rtants. De tous les crime» en hor-* reur à la chevalerie , nul ne lui parut plus vil que le mensonge et le parjure; elle les marqua de tant d'ignominie» qu'on ne peut les recon* naître» même dans les tempsiesplus déprayés»

sans les accabler de honte et de mépris.

La chevalerie a vingt fois sauvé la France , soit en écrasant les &ctions » soit en donnant à 009 soldats l'exemple de la fidélité , de la patience et du courage.

Grâce à elle, nos revers et nos calanûtéa sont devenus pour nous des titres de gloire»

Quand nos troupes furent découragées , nos ci- .tés envfihLes» nos rois abandonnés et trahis par d'insolents vassaux» quelques chevaliers soutio' rent, sans fléchir» tout le poids de la guerre* Jour et nuit couverts du harnais » ils chevaur chaîent vers n6s frontières » sonnaient du cor à la barrière des camps ennemis» au pied des remparts» où les défiaient d'odieupc drapeaux » provoquaient les chds les plus renommés > lea vainqueurs les plus superbes» et» les renversant du haut de leur triomphe » ne l^ir laissaient da territoire usurpé que la mesure d'un tombeau.

Tantôt têtus de sarots blancs et chargés de bois comme de patwres bûcherons (1) » ib pénétraient ainsi déguisés sur le pont-Ievis des châteaux quHs reprenaient; d'autres fois ils se glissaienl

(i) Vie de Bertrand INigwicIin.

DE LA CBETALEBIE, s5

dans la ville assiégée , où lear présence ranimait les citoyens abattiis, et valait le renfort d'nne armée; soavent encore ils paraissaient tout h coap sur les rives d'un fleuve * snr les hanteiars d'un défilé; et 9 par leur contenance intrépide» faisaient reculer de nombreux bataillons (i).

Tant de bienfaits éclatants méritèrent aux chevaliers les plus honorables distinctions. On leur donnait les titres de don , de sire , de messire et de monseigneur. Ils pouvaient manger à la table du roi ; eux seuls avaient le droit de porter la lance, le haubert, les éperons dorés, la double cotte de mailles, la cotte d'armes, Tor, le vair, l'hermine, le petit-gris» le velours, l'écarlate ; ils mettaient une girouette sur leur donjon ; cette girouette était en pointe , comme les pennons , pour les simples chevaliers , carrée , comme les banùières , pour les chevaliers bannerets. On reconnaissait de loin le chevalier à son armure : les barrières des lices, les ponts des châteaux s'abaissaient devant lui% Partout il recevait un « accueil gracieux , empressé, respectueux; et il y répondait avec une douceur» une modestie, une politesse , que le nom de courtoisie exprime parfaitement.

Cette courtoisie , destinée à tempérer la rudesse et l'âpreté qu'imprime souvent au caractère l'exercice habituel du métier des armes»

(!) Marchangt, Gaide poétiqae.

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était recommandée formellement par les lois de la chevalerie » et formait une des bases de Téducation donnée au jeune homme qui aspirait à

être revêtu de cette dignité.

DE LA CHBYALERIE. a5

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