CHAPITRE III
Réception des ChevaUers.
L^écayer qai aspirait à la dignité de chevalier, re(juérait qu'informations fussent prises à son égard ; alors le prince ou le grand seigneur à qui cette requête était adressée , après s'être assuré du courage, de la pruiThommie ei des autres qualités du jeune poursuivant d'armes, fixait le jour de la cérémonie. C'était ordinairement la veille des grandes fêtes de l'Église, surtout de la Pentecôte , ou dans quelque circonstance so* lennelle, telle que des publications de paix ou de trêves , le sacre ou le couronnement des rois , la naissance ou le baptême des princes des maisons souveraines , leurs mariages , etc.
Plusieurs jours d'avance ^ le novice (c'était le nom qu'on lui donnait alors) se préparait par des jeunes austères, par des prières ferventes , par un aveu sincère de toutes les fautes de sa vie. Après avoir reçu , avec une grande dévotion , les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, il était revêtu d'unhabit de lin blanc comme neige, d'où est venu le nom si gracieux et si modeste alors de
DE LA CMTALBRIE. 43
candidat, synbole de la pureté nécMsatre dans l'état de la chevalerie. Ainsi vêtu , le* candidat allait faire sa veitU des armes ^ns nne église , passait la ntfit en ^fiaàsim , a^nooillé dbrant Faiikel de la Tierge ou d'an patron» cCprèsdea monomenls funèbres oèi se Toyaient les statues des ]»wces et des grands Gapitaine». lunnobile comme ces vénérables simulacres / le pieux écoyer , les mains jointes et les yeux baissés , remémorant en son esprit le» faits et gestes de o^ bons trépassés» drâiandait à IKen de vivre et de mourir comaae eux.
Dès que le jour eommençait àr paraître » d'ai^eiens- chevalier» qui; sous le nom de parrains» devaieiit assister^ le réciptendaîre pendant la ^cé*^ rémonie^ venaient le cherdlm pour fe eonidiAre m bam qu'avait préparé le grand chaÊabeHaai par bocineur pour la chevalerie» = Qnelquwfeî», au sortir du bain , on mettait le eandidart ait Ht» en le couvrant d'un drap mAt, parce qu'il disait adieu au monde impur» et commençait unendu»*- Telle Vîe. Mai» le plus ordhiairement» on le couvrait d'une sitnple tunique Maùcbu ; on passait autour de son cou uue écbarpe » d*ofa pendait son épée » h poignée en forme de crdx.
Eh cet étal , ses parrains la peeonduisaîeut 1 régKse, a/îcompagnés de ses parents, de se* amis et de tous les chevaliers des envirmis » crà- Yoqués pour cette auguste cérémonie. Là » le prêtre bénissait T^ée du nftvke^ <aa.pécitaîiten
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latin de^/|>s&ulBieÀ et des.exhortatioos qa'ou peat traduire ai|isi(i) : . .
O i^oo Dieu ! cooservoiE voire serviteur , car «c'est de vou$ que vient, la force; le géant» sans » votre appui » tombe sous la fronde du berger; » et le faible » si vous Tanioiez » est une tour d'ai* » rain inébranlable contre la rage des impuissants » mortels.,
» Dieu tout-puissant y vous balancez dans^os » maius les flèches de la victoire et les foudres )> delà céleste colère; daignez donc regarder du >ft haut de votre gloire celui qu'amène dans votre )> temple le. devoir de faire Joénir et consacrer » son glaive; ce n'est pointpour servir Tin justice » et la tyrannie» ce n'est point pour ravager et » d^ruire ; c'eçt pour défendre 1^ trône et lès » lois , c'est poui' délivrer tout ce qui souflre el i> gémit sous la verge de roppresseur; ainsi doi^ » nez«Iui, en faveur de cette mission sacrée, la D sagesse de Salomon et la force des Machar I» bées* »
Après cette cérémonie, le candidat yrecoB-^duit par les parrains dans ses appartements, était i:evétu d'abord d'un pourpoint brun , puis d'une camise djd gaze brochée en or ; sur ce vêtement léger on mettait lé haubert» et sur ce tissu de mailles de fer» la chlamyde» composée des cou* leurs et des livrées du chevalier.
(1) TraducUon de M. <iÉi JMkircbangy.
DE LA CnBTALÉBIE. 4^
Ain»! Tétn et adoubé, il était conduit an liea oii le prince ou quelque autre renommé chevallier éeyalt lui donner l'accolade. C'était ordinairement nne église ou nne cbapeHe ; cependant cette scène auguste se passait quelquefois dansla salle ou dans la cour d'un palais ou d*Qn château , et même en pleine campagne. Cette mar-ohe se faisait avec uns pompe triomphale , an son des tambours , des trompettes et des clairons ; il était précédé des principaux chevaliers pottant sur des carreaux de velours tontes les pièces de l'armure qu'on lui devait endosser. Arrivé au milieu des officiers et des dames de la cour, on le revêtait de toutes ses armes» excepté de Técu , qu'on ne lui donnait , ainsi qne la lance y qn'après qu'il était reçu. Lorsque Fécuyer prétendant était ainsi armé , en présence de celui qui devait lui donner l'accolade, on célébrait la messe du Saint-Esprit. Le récipiendaire l'entendait h genoux, le plus près de l'autel qu'il se pouvait , un peu aù-d<&viant de celai de qui il devait recevoir l'accolade. La messe achevée , on voyait s'avancer les sires-clercs, apportant sur un pupitre le livre où étaient transcrites les. lois de la chevalerie , dont il écoutait attentivement la lecture. En voici quelques articles qui prouveront k qœHe perfectiôii^^ devaient atteindre ceux qui s'engageaient dans Tordre de la chevalerie.
ft Les chevaliers doivent craindre,- révérer, servir et aimer Dieu religieusement i combattre
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de toi^ies leiir« forças pour ia Soi et k^déftd^se^de la rel^ouy etioourîr plutôt que de reopacer aa» c^i&tianii^e. .
». Us doivent semr leur piipce ^ouveorain fidè*^^ l^inient» et .combattre, pour lui et pour la patrie.
9 Leur bottc]ie!r.«era le refuge 4u Êiîble et de 1 opprisaé ; lei^ coura,ge. somtîeiidjKa envers et contre tous le boa drcHt de oeu qui viiendretit les implorer.
j» Us n'oflentseroat jamais persejane, et craiadrçut surtout de blesser» par de jualim pjçopcis» l'amitié^ la pudeur » les idisents» les pers^^unes affligées et les pauvres.
» L'espoir du gain ou des récompenses , Ta-^ BMHjr des graadeis*s, Wu plus- que Toripuml et le ressentiment» ne seront jamais les molife de leurs actions ; elles seront en toutes drco^istan^ ces in^rées par Tbonneur et par la vi^tu*
» Us obéiront aux ordres des généraux et des capitaines 5|ui auraient le droit de les comman-* der, vivront en bons frères avec leurs égaux et n'empiéteront rien par ^orgueil ou par force «uT les droits d'aucun d'^ux.
» Us Ae combatirpat jattiais plusieurs eontre un seul » «ti)$ luiront tontes jOraudes et super* cberies.
» IW i^ sérieront, qu'siiie . épée » à nMina qu'ils ne soient obligés de cMàbrttre eonti^ dei%s o'u pliysieuK. ^,
3» Dans les tournois ou autres: cewJhat» àpht^
DE Li. GttE¥AI,ERIE. 4)
sance , ik ne se wrviront jamw de la pomie ée leurépée.
» Ei^èléi^ obseryatears de leur parole » jamak feur foi vierge et pare ne sera souiBée par le plus léger meosonge; ij^ gardetani- cetle foi iovîola'* blement à tout le inp£i4e , et particoli^reiiMait à kore oonipagfluonSy^ovieDAnt leur boaiieor et laurs biens en leor absence,
)> S'ils ont fait yœu de mettre à fin q«elfiie aventure, quelle qu'elle soit» ils ne quitteronl jamais les armes, ayant cle Tairoir terminée, si ce n'est pour le repes de la nuit; et as Taque-r ront sans relâche à leur entreprise pecdant ua aa et un jour.
)> Si dans la poursuite de leur ayeotflffe., quelqu'un les avertit qiï'iJLs «uiveat un chenaia oo*cupé par des brigands , ou^'une bâte étrange y répand l'épouvante , ou qu'il aboutît à quld«* que manoir pernioieiix d'où l'on ne voit peint ^« veaiir les voyageurs > ils ne retoumeroni poii^ en arrière et poursuivront leur route, même dAna la persuasion d'un pérQ évideat eu d'usé -mort certaine , pourvu néanmeins qii'en s'engs^aaft dans cette aventure, elle leur laisse qodqoo chance d'être utiles à leprs concitoyens. >
» Ils n'accepteront point de 'titres ou de ré« GOffl^penses d'un pri&ce étranger , cwoe serait un affirant pour feor patirieb
ïi Ils maintiendront sous leimbimnières r«i^ dre et la discipline parmi les troupes soumisM h
lear commandemeiit , et TeiUeront à ce qd*on ne dévaste pas les moissons pu les vignobles ; sera puni sévèrement par eux le soldat qni tuerait la poole de la venve ou le ehien du berger» ou causerait le plus simple dommage sur les terres des concitoyens et alliés.
» Ces chevaliers sehîront et protégeront en toute rencontre , même au péril de leur vie , la dame confiée k leur garde ; et, quelle que soit sa beauté, ne lui parleront point d*amour, n'en exigeront point de faveurs ou de promesses , et ne profiteront d'aucune manière de l'ascendant qu'auraient pti leur donner su^ sa volonté des cir- ' constances quelconques.
» Us observeront fidèlement lear parole et leur foi données à celai qui les aurait vaincus ; s'ils sont faits prisonniers en bonne guerre, ils paieront exactement la rançon promise» ou se remettront en prison aux jour et temps convenus» selon leur promesse » à peine d'être déclarés infâmes et parjures.
» De retour à la cour de leurs souverains » ils rendront un fidèle compte de leurs aventures » quand mêmes elles seraient h leur désavantage , au roi et aux officiers d'armes » h peine d'être privés de l'ordre *de chevalerie.
» Sur toutes choses ils seront -fidèles» courtois » humbles » et ne manqueront jamais h leur parole » quelque mal ou perte qui leur en pût résulter. »
DE LA CHEYALEBIE. 49
Après celte lecture, le poiirsQÎTaiit se pro^ ternait h genoux devant le prince qui prononçait ces mots : « Eq Tlionncàr et au nom de Dien » tout-puissant 9 Père» Fils et Saint-Esprit, \e te »fais cheTalier ; or. ça qu'il te souvienne d'entre- 9 tenir toutes règles et bonnes ordonnances de » la chevalerie, qui est une vraie claire fontaine de » courtoisie. Sois fidèle à ton Dieu, à ton roi, à »ta mie; sois lent à te venger et'k punir, mais 9 prompt à pardonner et à secourir les veuves et » orphelins; assiste à la messe et fais Taumô- »ne (i) : aye soin en outre d'honorer les dames» »ne souffre d'en qulr niédire, car d'elles, après «Dieu, vient l'honneur que les hommes reçoi- »vent »
Le candidat répondait : « Je promets et fais » serment , en présence de mon Dieu et de mon » prince» par l'imposition de mes mains sur les T» saintes évangiles, de garder soigneusement )) toutes les lois de notre bonne chevalerie. »
Alors le prince tirait son épée , en frappait l'épaule du récipiendaire, lui donnait l'accolade, puis faisait signe »n parrain' de chausser au nouveau chevalier les éperons,, d'or , emblèmes
(1) Que chacun jour doit messe olr, S*U a de quoi , si doit offrir ; Car iDOuH est bien !*offi^ande assise, - Qui à taille de Dieu est mise, Car elle porte grant vertu.
Or^nne de Chmfoleri», jmbliée pmr Bm^%an.
de la dignilé qu'on loi conférait , de Toifidre d'haiie ^ et de loi expliquer le sens my^érieox de diaque pièce de son hamais.
Le parrain» en attachant les éperons , lui di« sait : < Ces éperons signifient que tous èewez » être diligent en tos entreprises » et poussé par » raigoillon de Thonneur en tontes vos actions. »
Venait ensuite un autre chevalier qui portait un écu» sur lequel étaient peintes h^ armes de la maison du j^ine chevalier ; il le lui pendait au cou ea, lui disant : « Sire chevalier» je vous » donne cet écu pour déiendie votre corps des » coups de vos ennemis , pour les attaquer phis yt hardiment» et pour vous donner ii entendre ]» que vous rendrez un plus grand service à vo* » tre prince et à votre patrie» en vous bien dé- » fendant» et cmiservant votre personne j qui )» leur est beaucoup chère et préd^ise» que si » vous tuiez beaucoup d'ennemis. C'est^ussi sut y> ce bouclier que Ton a représenté les armoi- » ries» qui sont les marques et la récompense >i de la vertu de vos prédécesseurs ; tfichez de » vous rendre digne de les porter» et d'accrol- » tre le lustre de votre fiimille par vos belles ac- » tiens; d'ajouter aux blasons que vous avez y> reçus de vos pères > quelque chose qui &sse » connaître ipie vi>tre vertu est semblable à ces » fleuves qui » petits en leur sewoe » grossis- D s«[iten coulant. »
Un autre ckondier lui melâtskt mm la tête le
DB LA CHBVALBEIB. 5|
beaaBue ou le casqqe» lui disait : a Sire cheFalier» çofl^ine la tête est la principale partie du coffê hnmaiD , aussi le heaume qui la repré* sente est la plus noble pièce <les armes du che* Talîer : d*où vient qu'on le pose sur Técu d'armes,, qui représente le reste du corps; et oomme là tête est la citadelle ob résident \m facultés de rime, il faut aussi , lorsque tous armerez Totre tête de ce casque , que tou^ n'entrepreniei rien qui ne soit juste « hardi , glorieux et relevé , et que tous n'employiez point ce glorieux ornement de votre chef en des actions basses et peu importantes ; mais que vous tâchiez par votre valeur de le cou- » ronner non-seulement de votre bourlet de che- » Valérie 9 mais de. quelque glorieuse couronne » qui vous sera donnée pour la récompense de » votre vertu. »
Le parrain continuait alors de donner au nou- Teau chevaher l'explication symbolique dei autres parties de son armure, «c Cette êpée» hii di- » sait-il 9 vous a été donnée mi forme de croix, 1 pour vous apprendre que, comme Jésus-Christ » a vaincu le péché et la mort sur l'arbre de la » croix , ainsi vous devez vaincre vos ennemis » par le moyen de cette épée qui vous représente » la cmix; s4Mivenez-yous encore que Tépée e^t » un des attributs de la justice , et qu'en La rece^ » vaut vous vous obUges de maintenir toujours 1 et de faire bonne justice.
9 Ce haubert qai enyironne votre corps et le 9 garantit contre les coups de l'ennemi , signifie » que le cœur d'an cheTaliér doit être une fi)r- » teresse inaccessible aux vices ; car, ainsi qn'tine » forteresse est entourée de bonnes murailles et ^ dfe fossés profonds pour en défendre l'accès à » rénnemi , ainsi le corps de cuirasse est fermé 1» de toutes parts» afin de donner à entendre an B chevalier que son cœur doit être fermé & la Tt trahison , à l'orgueil et à la déloyauté.
9 Cette lance élevée et droite, est le symbole 9 de la vérité, et le fer dont elle est armée, si- » gnifie le pouvoir et l'avantage que la vérité a » sur le mensonge ; le pcnnon ou banderolle » dont elle est ornée dans le haut, fait voir que » la vérité ne doit point se cacher, et qu'elle doit » se montrer à tout le monde à découvert.
» La masse d'armes signifie la force et le cou- » rage; car, ainsi que la masse est destinée à » servir contre toute $orte d'armes, ainsi la force » de courage défend le chevalier contre tous » vices, et augmente sa vertu pour les repousser 9 et pour les vaincre.
» Les gantelets qui préservent vos mains, dé* 1» noteht le soin que doivent avoir les chevaliers 9 de préserver leurs mains do tout contact im- T» pur, et de les détourner de larcins, de faux. » serments, et de tout ce qui pourrait les souil- » 1er. »
DE LA GHBVALEEIE. 55
Après cela , on sortait de T^lise en cérémonie , le chevalier reçu étant à côté de celui qui lut avait donné Taccolade : alor» un ancien chevalier amenait un beau cheval richement capa* raçonné; les armes du nouveau chevalier étaient peintes ou brodées sur les quatre coins du caparaçon ; le chanfrein était orne d'un cimier sem» blable à celui qui brillait sur son casque » et en lui présentant, on lui disait :« Voici le noble » cheval qui vous est destiné , pour. v0us aider à 9 mettre à fin vos glorieuses entreprises. Dieu 9 veuille qu'il puisse seconder votre valeur , et » que vous ne le conduisiez qu'aux lieux ofi^ » rhonoeur et la renommée s'acquièrent j> En lui remettant les rênes dans la main » on ajoutait : le Ce frein» cette bride destinés à modérer » Tardeur de votre coursier, ces rênes h Taide 9 desquelles VOUS pouvez diriger tous ses mou- 9 vements à votre gré , signifient que tout noble 9 cœur doit refréner sa bouche et fuir toute mé- 9 disance et mensonge; qu'il doit mettre un 9 frein à toutes ses passions , et ne se labser ja- 9 mais conduire que par la raison et la jus- 9 tice(i). »
Souvent dans cette cérémonie, la princesse ^ elle-même, ou la dame par amour du chevalier, venait lui nouer son écharpe, attacher le panache de son cimier,>et lui ceindre soa épée, en
(1) Lacurne de Sainte-Palaye. — Gassier. — Le P. Menestrier. — De La Roque, Traké de la No^sse.
S4 bis^^Mke
disant : « Bcira cheyalier , soyez toujours inrin- » cible » que prouesse et loyauté tous croissent, » et bonté vous soit amie ; que déduit, honneurs » et bonnes aventures vous fassent compagnie là » où TOUS serez ; en [oie et liesse pnissiez-yons » passer TOtrc ▼ie(i). » Alors tous les hérauts sonnaient 5 la fois de la trompette aux fefiétres du palais; soudain le nouveau chevalier s'élançait sur son coursier, souvent d'un plein saut, sans mettre le pied à Tétrier, malgré le poids de son armure ; il caracolait en brandissant sa lance et en faisant flamboyer son épés ; peu après , il se montrait dans le même équipage , au milieu dTune place publique. Là, i) était aecueilli et saké par lesacelamations du peuple, qui marquait par des transports d'allégresse , la joie qu'il ressentait d'avoir acquis un nouyeail défenseur. Sa présence semblait dire à la multitude avide de contempler ses traits : « Vous tous qui languissez dans Fattente d'un vengeur , faibles vassaux accablés sous les lois despotiques d'un souYOrain ; malheureux pupilles , dont un juge prévaricateut repousse la cause; hommes intègres, calomniés, diffamés publiquement, douces et ftiblés créatures qui maudissez votre fatale beauté, depuis qu'un infiime l'avisseur tous retient dans une captivité arbitraire, essuyez enfin vos larmes; levez des regards consolés vers le ciel; il vous
(1) Marchangy» Gante poéii^ue. «— De La Roque.
DE hk CnTAI.EBIB. 55
adresse nn ai^ tntélaire sons les traits de ce aoavean cheTalier » dont le xœur impatient de ùire le bien» ya d'abord deviner tos malheurs; marchez vers ee héros , montrez-lui pfa doit frapper sa lance, où doit tonner sa fervente éloqmnce , où doit coul^ son saDg et se répandre son or 1 Si des fers retiennent vos pas , répondez par on erî de détresse aux acclamations qu'excite sa présence; agitez à travers vos prisons le voile blanc ou la ceinture ; aussitôt il volera près de vous, écoutera vos plaintes, mettra votre sup-* plique au pied du tr&oe , attendra à genoux la décisicm du monarque ; puis , appelé au secours de Topprimé, renversera les odieux monuments d'une féodaKté tyrannique, brisera ces gibets saB|^nts, ces poteaux orgueilleux, ces péages illicites , et ne dormira plus qu'après avoir va sourire les malheureux qui l'ont invoqué(i). » De retour au palais ou au château , les dames le recevaient avec de grands témoignages de joie et d'afiEdction; elles aidaieott h détacher les pièces de son armure, et lui mettaient sur les épaules on riche manteau de menu-vair (2). Puis on se rendait à la salle du festin ; le nouveau chevalier occupait la place d'bonnenr> à côté de celui dont il avait reçu l'accolade. Pendant tout le repas, il était l'objet des félicitations et des pré-*
(1) Marchangy, Gaule poétique.
(2) Ce manteau était d'écarlate fourré d'hermine, si le nouveau elievalier était fils de roi 00 de prinee.
56 HISTOIBE
venances des dames et des autres chevaliers. La journée se^termiaait ordinairement par un tournoi et par un bal , où briUait également le héros de la fête.
Telles étaient en général les cérémonies usitées en pareil cas en temps de paix, dans les cours des rois , des princes ou des grands sei-» gneurs. Mais en temps do guerre» la cheTalerJe se conférait au milieu des camps , sur le champ de bataille, avant le combat ou après la victoire, ou sur la brèche d'une vHle prise d'assaut.
Le prince voulait-il doubler les forces de son armée sans augmenter le nombre de se^ soldats? il créait quelques chevaliers. Fallait-il traverser un fleuve en face de Tennemi, forcer un défilé» ou braver un péril plus imminent encore, devant lequel pâlissaient les plus intrépides vétérans ? des guerriers de bon renom recevaient aussitôt l'ordre de la chevalerie. S'agissait-il d'aller planter Toriflamme sur la tour d'une place hérissée de fer, et défendue par des rochers inaccessibles et des ravins profonds? de nouveaux chevaliera étaient proclamés ; et encore toutes les fois qu'on avait besoin de gens intrépides devant une mort visible , toutes les fois enfin que des circonstances inoufes rendaient insuffisants les moyens ordinaires , et demandaient un courage plus qu humain (i).
(1) Froissard, liv. 3. — Aimales de Louto XH.
Celle politique sublime» inépuisable ressource de la patrie, d'une parole.enfaatait des phalanges de héros. £h ! quel était doRc le pouvoir de rhonneur sur le cœur du cheTalier» quand ce titre le rendant tout à coup supérieur à lui* même, en faisait un être surnaturel? On croirait h peine les prodiges nombreux résultant de ces promotions magiques. Le guerrier avait à peine reçu Taccolade (et dans ces occasions elle n'était accompagnée d'autre cérémonie que de ces pa* rôles prononcées par le prince ou le général, au moment où il donnait trois coups du plat de son épée nue sur le col du poursuivant : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et de monseigneur Saint-Georges , je te fais chevalier) , à peine, disons -nous, cette courte cérémonie était-elle terminée, qu'il allait gagner ses épe-^ rans dans le plus épais de la mêlée ; le titre octroyé ne fut souvent qu'un brevet de mort, l'illustration d'une blessure ; mais quel qu'eût été son sort, il croyait toujours avoir trop peu fait pour se rendre digne d'un tel honneur : aussi le sacrifice de sa vie paraissait à peine l'acquitter envers son pays et son roi ( i ) .
' Les chevaliers ainsi reçus se nommaient che-^ valiers de bataille, de siège, ou de mines , seloil les cir<ionstances qui leur avaient valu cet honneur.
(1) Marchangy, Gaule poétique.
58 KlftTOIRX
Une vêùèfptmï bien remarqaable de ce genre Btérile d'être cilée à cause de sa singularité : en 1429» Stifiblck, géftéral anglais » après aymr été forcé par Jewtine d'Arc de lever le '^ége d'Or léans, s'était enfermé dans la Tille de Jargeaa ayec nue garnison nombrense et aguerrie. Bien -* tôt assiégé à son tonr par la même hà'oine, il refbse de se rendre; mai» les Français, dont la Valenr et rimpétnosité sont doublées par l'en* thousiasme de la guerrière qui les conduit à la victoire , renversent tons les obstacles , et esca* ladent les remparts de Jargeau. En Tsûn les An*glais opposent la plus rigoureuse résistance , ils ne peuvent arrêter l'ardeur et le courage de leurs adversaires; ils abandonnent les rempart» ; cha* querue» chaque place devient un champ de ba* taille , où ils ne trouvent que la mort où la captivité. SufFolck, entraîné lui-même , voyant que tout espoir de sauver la ville est désormais perdu, se retire en combattant avec quelques braves, dans l'intention de gagner un fort, bâti sur le pont qui joint la ville à la rive droite delà Loire. Mais Guillaume Regnault, écuyer, gentilhomme du pays d'Auvergne, a remarqué ce mouvement; il se précipite, sur les pas ^e Sufibkk , àk tête de quelques Français , pour lui couper la retraite. SufTolek et les siens veulent arrêter l'effbrtfde leofs ennemis ; rien ne résiste à l'épée de Regnault ; un des frères du général anglais est tué, et lui-même , s'il ne se rend, va s«d>ir le
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fit une espèce de levée en masse; tout iiouime qui
DE Lk GKSYAIEEIE. Sç
même sort. Taut à coiq> Suffidck crie à RegnauU : « £s-4a gentilhomme ; » -— « Oui» » répond le guerrier. c Es-tu chevalier?»-- *>Jc$ ne suis encore qu'écuyer , » réplique Regnault « Eh bien I » approche , et je vai^ t'élever è une dignité que » tu mérites' h juste titre ; car aujourd'hui tu as » vaillamment gagné tes éperons/» Regnault s'avançant avec modestie , quoique avec une noble assurance , met un genou en terre ; Suffolck le frappe sur le cou du plat de son épée , reçoit de lui le serment prescrit par les statuts , prononce la formule usitée, et lui tendant alors par le pommeau cette épée avec laquelle il vient d'accomplir la cérémonie de sa réception: «Relevez^ » vous , dit-il ; maintenant que vous êtes cheva- » lier 9 recevez-moi à rançon , je suis votre pri- » sonnier. » C'est ainsi que le général anglais évita la honte de se rendre à un simple écuyer. I Nous avons dit que dans l'origine on n'admet-
tait au rang deé chevaliers que des nobles; mais il est arrivé plus d'une fois que » dans des circon* stances graves, ou pour des services extraordinaires, on élevait à cette dignité de simples roturiers» Alors le roi lui seul avait le droit de créer des chevaliers , qui devenaient nobles et qui jouis* saient dès leur création , des honneurs et privi* léges attachés à la chevalerie. Ainsi , lorsque la chevalerie de Philippe -le-Bel eut été presque complètement exterminée par les Flamands , on fit une espèce de levée ed m^sse; tout homme qui
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avait deux fils fut obligé d'eu armer un cheva* lier, et cdui qui en avait trois» d'en armer deux. Frédéric Barberonsse faisait des chevaliers sur le chaioip de bataille avec des paysans » aveclessoU datsdeson armée qui avaient montré du courage. Les auteurs qui rapportent ce fait le déplorent comme attestant la décadance de la chevalerie (i). Ceux qui avaient été ainsi reçus se nommaient chevaliers d'Accolis , ou de Grâce.
Un grand nombre de chevaliers troubadours étaient aussi sortis de la classe du peuple* et avaient mérité d'être élevés è cet honneur par leurs talents et leurs exploits.
Mais un titre auquel la haute noblesse seule pouvait aspirer » et qui se trouvait interdit nonseulement aux roturiers y mais même aux simples gentilshommes, c'était celui de chevalier banneret. On appelait ainsi celui qui avait un nombre de gentilshommes et de vassaux suffisants pour lever bannière et faire une compagnie de gens d'armes entretenus à sa table et soldés à ses dépens. Ces bannerets faisaient porter en bataille, devant eux, un étendard carré , armoyé de leurs armes et devise , appelé bannière , semblable aux bannières des églises , et aux anciens étendards et enseignes des Romains.
Il y avait aussi des écuyers bannerets qui avaient quelquefois des chevaliers sous leurs
(])1M. Ampère, Revae des Deui Mondes, février 1838.
DE LA CHEVALSRIB. 6l
bannières^ et mémeqoi commandaient aux banneil^ts eberaliers , qaand ils en avaient reçu la commission du roi ; mais malgré cela » ils ne pouvaient pas plus que de simples écnyers , prendre aucune qualité, ou privilège réservés aux seuls chevaliers. Leurséperons étaient blancs, au lieu d'être dorés , et ils ne pouvaient même se faire qualifier de Messire, de Monseigneur, on de Monsieur.
6ft nrniHu