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SYSTÈMES DES PHILOSOPHES DE LA GRÈCE

Pour IroLivei' chez les Grecs quelques notions théoriques de la chimie , de cette science qui n'était encore désignée par aucun nom spécial, il faut recourir aux annales de la philosophie. La philosophie de nos maîtres ne consistait pas, comme aujourd'hui, dans l'étude exclusive de l'homme intellectuel et moral; son plan était vaste comme le plan de l'univers : la cosmogonie, l'astronomie, la médecine, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, en un mot, toutes les connaissances humaines devaient entrer dans la philosophie grecque. Platon et Aristolc n'étaient pas seulement des philosophes dans le sens qu'on attache aujourd'hui à ce mot; ils représentaient, l'un par l'ohservation, l'autre par la conception, les deux pôles du mouvement hnmain.

Jetons un coup d'œil sur cette partie de l'histoire de la philosophie qui se rattache plus spécialement aux doctrines spéculatives des sciences d'application , parmi lesquelles la chimie et la physique occupent le premier rang.

École ionienne. — Thaïes.

Le chef de l'école ionienne nafjuit, suivant Apollodore , dans la !"■ année de la 35'' olympiade (an 640 avant J.-C), à Milet en lonie. Il passa une partie de sa vie en Egypte, et fut initié à la science des prêtres de Memphis et deïhèbes (1). Mis en présence de la nature, Thaïes s'efforça d'approfondir les merveilles de la création. En homme qui réfléchit, il se demanda : Comment et pourquoi tout ce qui existe s'est-il produit? La matière, d'où vient-elle? où va-t-elle? — C'est dans un des plus beaux pays du

(1) Ce liit après son retour dans sa patrie que ïlialès iiréJit l'eclipse totale de soleil dont parle Hérodote, et ([ui, d'après un travail récent de M. Airy (Philosophical Jransact., année 1803), doit être fixée au 28 mai 58j avant J.-C.)

PRE.MIÈRE ÉrOOIE. 73

monde, sur les plages fertiles de l'Ionie, en face de la mer qui sépare l'Asie de l'Europe, que Thaïes se posait ces questions.

L'eau est le principe de tout; c'est l'eau qui a produit toutes les choses. Les plantes et les animaux ne sont que de l'eau condensée sous diverses formes ; c'est en eau qu'ils se réduiront. Telle fut la réponse de Thaïes (1).

En substituant Vair h l'eau, on a la réponse d'Anaximène et d'autres philosophes de la même école (2).

Yingb-quatre siècles nous séparent aujourd'hui de Thaïes. Et voici l'éloquente parole d'un de nos plus célèbres chimistes :

« Les plantes, les animaux, l'homme , renferment de la matière. D'où vient-elle? que fait-elle dans leurs tissus et dans les liquides qui les baignent ? Où va-t-elle quand la mort brise les liens par lesquels ses diverses par^ties étaient si étroitement unies? — Les plantes et les animaux dérivent de l'air, ne sont que de l'air condensé. Ils viennent de l'air, et ils y retournent. Ce sont de véritables dépendances de l'atmosphère (3). >>

Loin de nous la pensée de faire de ce rapprochement une question de priorité. 11 y a là quelque chose de bien plus élevé : la loi universelle qui semble présider à la conception de toutes les théories. Les an-ciens, pauvres en faits d'observation, formulaient des théories dont la portée nous étonne. Et aujourd'hui, plus riches en faits que nos ancêtres, nous voyons surgir des systèmes qui ne sont pour ainsi dire que la reproduction d'idées dont la plupart sont aussi vieilles que le genre humain. De deux choses l'une : ou ces idées sont des vérités éternelles, inhérentes à l'intelligence même de l'homme, ou ce sont de mystérieux mouvements de l'esprit, se reproduisant toujours sous les mêmes formes dès que la pensée de l'homme s'arrête là où l'expérience semble l'abandonner. Voilà le grand dilemme posé par l'histoire des sciences.

(l)Aristote, Melaphijs., i,c. 3. De cœlo, ii, 13. Sexlii; Empiricu<;, Pijrrhon. TJypotyp.yiïi, § 30. Plutarqne, de Placït.pltilos., i, 3. Stobée, Eclog. pinjs. i, c. 2 ; édit. Heeren, page 291. Les doclriiies de Tlialès se trouvent très-bien exposées dans E. Rotli, Geschic/ite der Gricch. Philosopliie, t. I, p. 90 et siiiv. (.Mannlieim, 1858).

(2) Capycius, poète italien du seizième siècle, développe longuement, dans un poème l)e principiis rerum, cette donnée ancienne, d'après laquelle l'air est lu principe de toute cliose.

(3) M. Dumas, Cours de chimie organique, fait (en 1841) à la Faculté de nicdecine de Paris.

Anaxiniantlre (iic eu (il 1, luurt on .Mo avant J.-C)«

Ce philosophe continua d'enseigner les doctrines de l'école ionienne. Il admit comme principe universel quelque chose d'indéfini (aTCsipov), de subtil, qui pénètre toute la matière. Ce principe est, selon lui, plus subtil que l'eau, moins ténu que l'air, et plus grossier que le feu. Tous les éléments matériels sont contenus dans ce principe éthéré ; il en est séparé par le mouvement ; en se rarétiant et en se condensant il produit tous les corps que nous voyons (1). Tout corps s'est formé par le rapprochement de ses particules homogènes préexistantes (2). L'action de la chaleur et du froid préside à tous les changements que subit la matière. La forme arrondie des corps célestes provient de l'action combinée de l'air et du mouvement (3).

§3. Anaxîmène (.^o7 avaut d.-C).

Disciple d'Anaximandre, Anaximène considérait l'air comme le principe de toutes choses : « Tout vient de l'air, et tout y retourne (4). )) Les animaux et les plantes en tirent leur origine (5). Selon ce môme philosophe, l'âme elle-même est quelque chose d'aérien. La condensation et la raréfaction, le froid et la chaleur, déterminent toutes les modifications de la matière; l'air infini est la Divinité même (6).

(1) Arist. Phijsic , i, c. ô; Melaphijs., xii, c. 2.Decœlo, m, c. 5. Tlieniislius ad Arist. Pliys., loi. 16, a. S. Augustin, De civ. Dci, vni, 2.

(2) Sinipliciiis in Phijsic. Arist., p. 6 b.

(3)Voy. Rôlli, Geschichte der Gricch. P/iilosoph.,t. I, p. 131 et siiiv.

(4) 'Ex TOUTOU xà 7tâ/Ta yivza^M, -/.od sî; cOtôv Ttà)iv àvaXOcÇ^ai. Stobée, Eclog , p. 29G. Conf. Eusel)., Praji. evangel., i, 8, et Cic. Acad. quxst., n, 37.

(5) Plutarque, Plac, m, 4.

(6) Cic, De Nat. deoj ., i, c lo. s. Augusl., De civ. Dei, vui, 9.

Pyllia^ore et son école.

Comme Thaïes, Pythagore avait développé ses connaissances par de longs voyages en Chaldée et en Egypte. Pour lui le principe de toutes choses était l'ordre ou Vharmonie. Les pythagoriciens appliquaient ce principe même à la vie matérielle ; « Comme la puissance de l'esprit , disaient-ils , l'emporte sur celle du corps, il faut donner plus de nourriture à l'un qu'à l'autre. » Tout le monde connaît le régime frugal des disciples de Pythagore, et leurs pratiques ascétiques qui rappellent la vie des anachorètes de la Thébaïde et des brahmines de l'Inde.

Voici les principales doctrines de Pythagore, que s'approprièrent plus tard les néoplatoniciens et les alchimistes.

« Les nombres constituent le principe de toutes choses (1). » — Le mot nombre (apiôao'ç) est pris ici dans un sens très-étendu ; il peut signifier grandeur, quantité, corps, par opposition à l'espace qui était posé = o. Mais il signifie aussi rapport; et c'est probablement dans ce sens qu'il faut le prendre.

Les nombres impairs (TrspixTa; sont seuls complets et parfaits; les nombres pa/r^ sont imparfaits; car un nombre impair, additionné à un nombre pair, donne toujours un nombre impair. Un nombre pair, divisé par deux, ne donne aucun reste; tandis que la division d'un nombre impair par deux laisse toujours un élément placé au milieu de deux moitiés égales. Le nombre impair a donc un commenceinent , un milieu et uxxefm; le nombre pair n'a pas de milieu.

Le nombre 10 est le plus parfait de tous, parce qu'il comprend toutes les unités, et que le tétractijs est le résultat de l'addition des quatre premiers nombres : \ 4-2+3-1-4=10(2). Le tétractys était le symbole du serment des initiés, dans les doctrines de Pythagore (3).

C'est à la doctrine pythagoricienne des nombres que se rattache

(1) Arist., I, c. 5. Cic, Metaphijs., Quxst. Acad., iv, c. 37.

(2) Au tétiactys se raltacliait le télragamme mystérieux de ^"l^^ jouant un si grand rôle dans la religion mystique des Chaldéens et des Égyptiens , auxquels Pythagore avait en partie emprunté ses doctrines.

(3) Porphyre, de Vita Pijtha(j., éd. Riesling, p. 50.

la théorie des éléments ou des alonics. Pythagore donnait aux éléments les formes des cinq solides géométriques : la terre était le cube, le feu le tétraèdre, l'air l'octaèdre, l'eau l'icosaèdrc, et l'éther le dodécaèdre. Du reste, il représentait les molécules élémentaires comme infiniment petites (i).

Le monde est enveloppé d'un autre monde, au milieu duquel il vit comme un animal qui respire dans l'air.

La terre, la lune et les cinq planètes tournent autour du soleil, qui occupe lecentre du monde. — On voit que le système de Kopernik est fort ancien. — La terre, par son mouvement de rotation , produit alternativement le jour et la nuit (2). Le soleil, ce feu central, est le foyer de la vie et de l'harmonie céleste.

Le son est produit par une vibration de l'air, et celte vibration elle-même est déterminée pai' le choc des corps. La variété des sons dépend de la vitesse des ondes sonores et de la masse vibrante.

La théorie des sons, fondée sur le princi{)e des nombres, conduisit à la théorie des corps célestes (3). Chacun des corps célestes produit, selon celte théorie, un son particulier, déterminé par son genre de mouvement. Et la réunion de ces sons, qui sont entre eux dans des rapports parfaits, constitue la grande harmonie de l'univers. Si personne n'entend cette musique, ajoute Pythagore, c'est parce qu'elle est continuelle, permanente, et que nous y sommes habitués dès notre naissance. 11 fîmdrait qu'elle cessât pour recommencer; car nous ne percevons les sons qu'à cause du silence qui les précède.

Les corps de la nature n'intéressaient Pythagore que comme grandeurs mathématiques en rapport avec l'harmonie universelle. C'est pourquoi les substances ne sont, aufond, que des nombres, et l'univers, fort bien désigné par le mot y-otrixoç (harmonie, ornement), repose sur des rapports d'harmonie mathématiques.

Le soleil est la source de la vie ; il occupe le centre du monde : ses rayons traversent l'éther, et pénètrent les objets les plus cachés pour tout animer. L'Ame du monde est, selon les Pythagoriciens, la lumière du soleil (4).

(1) Voy. RoUi, Geschichte der Gricch. l'kilos., t. JI, p. 844 et siiiv.

(2) Voy. iiutie arlicle Pythagore , dans la Biographie générale.

(3) Aiisl., Métaphijs.,i, c. 5. Cic, Quxst. Acad., i\, c. 37.

(4) Sextiis Empiricus, Adversus Math., ix. — Cicéion, De nalura dcorum,i, 17. — Jauibli(i(ie, \'ita Pyihay. — Poriihyre, Deabslin., ii, là.

Tout l'air est rempli d'âmes ou de démons, sous l'influence desquels sont placés la santé, les maladies, la divination et la magie (1).

Les âmes, indestructibles comme la force primordiale d'où elles émanent, entrent dans les corps pour y parcourir des cycles indéfinis ( Métempsycose).

Tel est, en résumé, le système pythagoricien, bien imparfaitement reconstruit avec les fragments épars que nous ont transmis les auteurs. Ce système, un des plus extraordinaires qu'ait enfantés le génie de l'homme, a beaucoup contribué à l'établissement des principes dont s'est plus tard nourri l'esprit des alchimistes.

École éléatîque.

Le fondateur de l'école d'Élée, Xénophane, était contemporain de Pythagore, dont il connaissait les doctrines. 11 ne nous reste des ouvrages de Xénophane, de Parménide, de Mélisse et de Zenon, que de faibles fragments, conservés dansAristote, dans Sextus Empiricus, etc., et recueillis par Fûlleborn (2).

Voici les principaux points de la philosophie éléatique, qui doivent nous intéresser ici.

Rien n'est créé; tout ce qui est, existe et dure éternellement. Tout est un; Dieu est l'univers, et l'univers est Dieu.

La terre et l'eau sont les principes du monde matériel (3). L'âme est un être aériforme. — Vingt siècles plus tard cette opinion de Xénophane fut reproduite par Priestley, le même qui découvrit l'oxygène.

Les phénomènes de la nature reposent sur deux principes opposés, l'un actif, l'autre passif : la chaleur et le froid, la lumière et les ténèbres (i). Tout corps privé de chaleur est mort; tout est pour lui froid, silence et ténèbres (Parménide).

(l)DiogèneLaei't., VIII. Plutaïque, Placït. PhïL, i, 8. Cic. De diviiintione, i, i,").

(2) Liber de Xénophane, Zenone, etc., in-S"; Halle, 1789.

(3) An rapport de Diogènc de Laeite (ix,49), Xénopliane regardait les quatre éléments comme les principes de la matière.

(4) Cet antagonisme se rencontre dans presque tous les ouvrages alcliimiques, sous le nom de principes mâle et femelle, ù'agens et de patiens, elc

78 IIISTOIHE DE I..V CHIMIE.

Le mouvement est impossible, parce qu'il suppose que l'espace et le temps sont limités. Zenon entre ici dans des subtilités qu'il serait inutile de reproduire. D'après plusieurs auteurs, Zenon aurait éf^'alement nié la réalité des substances.

Le panlbéisnie, qui se trouve au fond de tous les systèmes de la philosophie grecque antérieurs à Socrate, était, dans l'école d'Élée, arrivé en quelque sorte à sa plus haute puissance.

§6- Philusophie triléraclitc ( 500 avant «R.-C).

Heraclite d'Ephcse s'était posé les mêmes questions que les maîtres de la philosophie ionienne. Il considérait le feu ou l'élément igné comme le principe de toutes choses. Le feu est la force primordiale, qui lient sous sa dépendance tous les phénomènes, tous les changements qui s'opèrent dans les corps. C'est le feu qui détruit, mais à la condition de reconstituer (1).

L'état primitif du monde était un état igné. Il viendra un temps où le monde se réduira de nouveau en feu (2). Les corps matériels peuvent être changés ou modifiés; le feu ne saurait l'être, parce que c'est lui qui change ou modifie tout ce qui est. La terre se réduit en eau, l'eau en air, et l'air en feu. De là le chemin qui monte (dégagement), et le chemin qui descend (fixation) (3). Le premier est le symbole de la génération ; le dernier, celui de la décomposition (4).

Le feu tire son aliment des paûies subtiles de l'air , comme l'eau tire sa nourriture de la terre (5).

En lisant la proposition qui j^récède, ne serait-on pas tenté de croire qu'Heraclite avait, par une sorte d'intuition surnaturelle, entrevu un fait qui ne devait être démontré expérimentalement que deux mille ans après lui, et cela chez" des peuples qui

(1) Arht. , Melaphys., i, 3. Plularque, Décret, p/iil., i, 3. Dioi^. Laert., ix, § 7.

(2) Ari.s[., Phijsic, m, j. Clément d'Alexandrie, Stromaf., v, 14.

(3) C'est rimage de l'cvaporation de Teau : la vapeur s'élève, se confond avec l'air, tandis que la terre (sels terreux) se dépose au fond du vase.

(4) Diog. Laert., ix, § 8. Tr,v [j.£Ta6o).r,v -/.aÀsïcQat ôoov âvw v.al xaTM. (û) Dio^. Laert., ix, § it.

PREMiÈfiE ÉronuE. 79

alors étaient aussi inconnus aux Grecs que le sont aujourd'hui pour nous les peuplades sauvages de l'intérieur de l'Afrique?

D'après le témoignage d'Aristote, l'évaporation , ou plutôt le dégagement d'un rorps aériforme ( car c'est ce que signifie, à proprement parler, le mot àv-aOuaiaffiç), joue, dans le système d'Heraclite, un rôle très-important (1). C'est là-dessus que ce philosophe avait fondé ses hypothèses sur la nature des astres et des âmes.

Heraclite explique la lumière du soleil et des astres par l'accumulation de substances aériformes en ignition, ce que nous traduirions aujourd'hui par gaz incandescents.

La vie consiste en un changement perpétuel de la matière^ dans un mouvement continuel d'émission et d'absorption (2). Ce mouvement est celui du cercle (3).

L'âme du monde est un corps aériforme, et l'aliment du feu, principe de toutes choses.

Cette âme du monde, qui est appelée tantôt Ttvsuy-a xoVaou, esprit du monde, tantôt ôcToç Xo^oî, essence divine, ne serait-elle autre chose que l'oxygène, l'air vital, universellement répandu, et qui entretient la flamme et la respiration?

Ce qui tendrait à le prouver, c'est le passage suivant de Sexlus l'Empirique {Adv. Math., vu, l'29) : « Nous vivons, suivant Heraclite, en aspirant cette essence divine par la respiration. »

Ftvo'ijLEOa — TOUTOV Tov Oîïov Xo'yov, xaO' 'HpXX./.ElTOV, Ol' àvaTTVOV^Î CTTadavxïç — ).

Le monde doit sa naissance au feu, et il périra de même par le feu. Ce mouvement alternatif d'apparition et de destruction aura lieu d'après de certaines périodes (/.axa xivaç TtEpioSouç) (4). Ces périodes se succéderont régulièrement comme le jour et la nuit.

Tout est régi par des lois fixes et immuables. Les phénomènes en apparence les plus contraires ou les plus inutiles sont nécessaires à l'harmonie du tout. Tous les êtres, même quand ils

(0 Arist., de Anima i, c. 3.

(2) Cette grande idée a été, dans les temps modernes, démoiiti ée expérimentalement.

(3) Tertull., adv. Marc, n, 28. Hippocrat., de Ainnentis, vi, p. 297 (édit. Chartier).

(4) Diog., IX, 8. Sext. Emp., Pijrvh. Hyp., i, 212, 215. Plutarque , de Plac. phil.,}.3. Antonin, m, c. 3.

80 lllSKtlRE HE LA Clll.MIE.

dorment , contfibucnt ;i la .solidarité d'action des êtres du monde (1). .

L'amour et la haine, Vattraclion et X^répubujv , voilà les grandes lois de l'univers (:2).

Tel est l'exposé sommaire dos doctrines d'Heraclite. C'est à ce philosophe que Hegel a emprunté, entr'autres le principe d'après lequel toutes les choses sont dans un perpétuel devenir.

Parmi les disciples les plus célèbres d'Heraclite on cite IJippocrate.

L'oracle de Gos l'ut souvent consulté par les physiciens et les chimistes du moyen âge, d'après ce que nous apprend Tachenius (3).

Le petit traité Des tdrs, des eaux et des lieux, est le seul écrit d'Hippociate qui pourrait offrir ici quelque intérêt. Encore renl'erme-t-il plusieurs erreurs, qu'il importe de signaler.

Ainsi, par exemple, l'auteur dit :

G. 25. a Le brouillard, en tombant, se mélange avec l'eau (EyxaxauiYvsuu.Evoi;), et Irouble la transparence de ce liquide. »

Gela se concevrait si le brouillard était lui-même un corps particulier, insoluble.

G. 28. (( Les eaux stagnantes (aiaffiy-a) ont une mauvaise odeur, parce qu'elles ne sont pas courantes (oux àTroppuTa). »

Hippocrate n'indique ici qu'une coïncidence, mais il n'en donne pas l'explication.

G. 35. «Le fer, le cuivre, l'argent, l'or, le soufre, l'alun (cjtuirxrjpia), l'asphalte, le nitre, toutes ces substances proviennent de l'action de la chaleur (Otvo pîriç yt^vovrai xoZ Ospixoti ). »

L'auteur fait jouer ici au feu un rôle trop exclusif. Pourquoi n'a-t-il pas adopté l'opinion des premiers philosophes, qui admettaient que tous les corps proviennent de la combinaison de deux, de trois, de quatre ou môme de cinq éléments?

G. 42. (( Geux qui regardent les eaux salines comme purgatives

(1) Antonin, Vi, f. 42. Kaî xoj; y.aOeOoovTaç, ô 'iIptxx),£'.-:o; âpy^Taç eïvat Xéy^' 5^*'

(7UV£pY'>-JÇ TÔJV £V TW x6(J(J.W ycvo[xevwv.

(2) Diog. Laert., ix, § 8. Platon, Symp., c. 12. Aristote, de Mundn, c. 5.

(3) OU. Taclienius (Tacken.), Hippocrnies chimicus, Venel., 1GC6, in-12.

TREMIEPiE ÉPOQUE. 81

(aXaupà uoara) se trompent. Loin de là, elles sont contraires aux évacuations. Elles resserrent le ventre plutôt qu'elles ne le relâchent. »

Ceci revient à dire que les sels alcalins ne sont pas purgatifs. Or ce sont précisément ces sels qui se trouvent le plus ordinairement dissous dans l'eau.

Hippocrate explique (c. -48) la formation de la pluie par le choc des vents, et par la condensation des vapeurs d'eau ou des nuages, que déterminerait ce choc. Aristote, qui vivait à peine cent ans après le grand médecin de Cos, explique beaucoup mieux la formation de la pluie et de la glace par l'action d'un abaissement de température.

L'erreur que commet ici Hippocrate est d'autant plus singulière, qu'il venait (c. 43) d'expliquer l'évaporation naturelle, la formation du brouillard, etc., par l'action du soleil, qui attire (àvaysi) les parties légères (volatiles) de l'eau, et laisse les sels se déposer.

Action du soleil, formation des vapeurs d'eau, action du froid et condensation des vapeurs, voilà tous les éléments d'un appareil distillatoire. Ce fut sans doute l'observation du vaste appareil distillatoire de la nature qui mit sur les traces de la découverte de la distillation. Bien que les annales de la science ne signalent cette découverte qu'aune époque relativement assez récente, il est cependant à présumer qu'elle remonte à des temps fort reculés.

Philosoplii(> d'Ëiupétlocle (44»0 avant «V.-C).

Dans le système cosmologique d'Empédocle, comme dans celui d'Heraclite, le feu joue un très-grand rôle. Vamour et la haine, Vailraction et la répulsion, y figurent également comme lois fondamentales du monde physique.

Le philosophe d'Agrigente, s'éloignant de ses prédécesseurs, •établit quatre éléments : le feu, Vair, Veau, et la terre (1), en notant cependant que ces éléments ne doivent pas être considérés comme les dernières molécules, immuables et indécomposables,

(1) Arist., Met., i, 4. Sexlus. Emp., adv. Mat/i., vu, 1 1.).

IIIST. DF, LV CIUMIK. — T. I. 6

82 IIISTOII'.E DE LA CIILMIK.

(le la inalièi'c (I). ((Goininc l'expérience, ilil-il, apprend que ces éléments (cxoi/eia) peuvent éprouver différents changements, il est clair qu'ils ne sont rien moins qu'immuables. » En conséquence, il admet que le feu, l'eau et la terre, tels que l'observation nous les présente, sont composés d'une multitude de particules très-petites, indivisibles et insécables , qui sont les véritables éléments des corps de la nature. L'air se compose de particules qui sont homogènes entre elles; de même l'eau, etc. (2).

C'est à ces éléments que la génération (combinaison) et la destruction (décomposition) s'arrêtent. Ces phénomènes ne vont jamais au-delà des derniers éléments (3).

Les derniers éléments (particules élémentaires) sont iavariables [iu.sT(iLfjkr\-:ÔL), indesti'uctibles iJljfOot^z'u.] et éternels (àtoia). Ils constituent tous les corps. Les changements de la matière dépendent du déplacement et de la combinaison de ces particules élémentaires. Il n'y a ni création ('{luaiç) ni destruction (Oivaroç), dans l'acception propre de ces mots; ce qu'on appelle ainsi ne consiste que dans des phénomènes d'agrégation et de désagrégation, de composition et de décomposition (4).

Les éléments dont se composent les corps de la nature ne sont pas tous homogènes; car les particules élémentaires de l'air se combinent avec celles de l'eau pour donner naissance à tel ou tel corps, et ainsi des autres (5).

La doctrine d'Empédocle ne s'éloigne pas beaucoup, comme on voit, de celle que les chimistes professent aujourd'hui sur la constitution moléculaire des corps.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'Empédocle attribue au feu une action à part, différente de celle qu'exercent les autres éléments dans la constitution des corps. Le feu est, suivant lui, le principe actif par excellence, tandis que les autres éléments se comportent d'une manière philo! passive ou comme des niasses inertes (6).

(1) Plutarque, de Placit. philos ., i, c. 3. Clem. Alex., Slrovi., v. 024.

(2) Plut., de Placit. philos., i, c. 13, c. 17, c. 18.

(3) Aristot., De générât, et corrupt., i, c. 8. "Oti iiv/^çj': twv ff-otxîîwv t/ti ■criv YÉveaiv xat tv]-; çOopâv.

(4) Aristotc, ibid., i, c. 1 ; i, c. 3 et 4. Simpliciiis, Ad phijs., i, p. 66.

(5) Aiist., Phys., i, c. 4; De cœlo, m, c. 7; De générât, et corrupt., ii, c. G. (C) kr'i&l.. De générât., ii, c. 3. Clément d'Alex., Strom., v, (>. 570. Pseudo-Orig.,

Philosoph., c. m.

L'afiinitc, VamifiéÇ'-YÙJ.'x), et la répulsion, Vhiimilié{'^v.y.o:;], président aux phénomènes de composition et de décomposition de la matière (1). Les particules homogènes s'attirent et se comhinent; les particules hétérogènes se repoussent et se désagrègent (2).

D'après ces idées, Empédocle âéCmil le monde phijsique : la réunion de toutes les combinaisons produites par des éléments simples (3). Nous n'en saurions aujourd'hui donner une meilleure définition. Le chaos est donc pour lui la condition primordiale du monde, dans laquelle les éléments constitutifs sont à l'état de non-combinaison, ou à l'état naissant. C'est cet état du monde qu'Empédocle appelait TtoXXa {beaucoup de choses), par opposition au monde constitué, qui portait le nom de é'v {un), ou de Y.6<j]i.ot; {harmonie].

Tous les corps solides sont poreux : ils ont des interstices (xoiXa), comparables à de petits tubes capillaires, par lesquels ont lieu des effluves ( aTroppotai ) de forces particulières (4). C'est par ces effluves qu'on explique l'action de l'aimant attirant le fer (Alex. Aphrod., Quœst. nat., lib. II, c. 23), la conservation des feuilles sur l'arbre (Plutarque, Sympos., III, 2, t. p. 649], la vision, la production des couleurs , etc.

Rien de plus instructif que de suivre Empédocle dans ses raisonnements tendant à établir que le principe de la connaissance repose sur l'identité de la pensée avec ce que celle-ci cherche à s'approprier. L'homme étant composé des mêmes éléments simples que les objets du monde qu'il observe, la connaissance implique l'identité (de composition) du sujet connaissant avec l'objet connu.

Philosophie de I^eucîppe (-iOâ ayant «J.-C.).

Leucippe, contemporain d'Empédocle, est le véritable auteur du système atomistique, repris et perfectionné par Démocrile, son disciple.

(1) Simplicius, ad Arist. Phys.,i, p. 3j.

(2) Arist., Melaphijs., i, c. 4. Sextus, udv. Malhcm., ix, § 10; et x, 317. Ma- CTo\i.,Sa(urn., vir, 5.

(3) Plut., de Placit. pf/ilosoph., i, c. 3.

{'i) Platon, Mcnou. Comp. Tenneinaiiii, Gesch. der Philosophie, vol. i, p. 29'>i, (le redit, de Weiidt, et noie de l'éditeur.

84 UISTOIUE DE LA CIllMir.

Voici, on sul)stancc, ce système, qui se rattache, par plus d'un point, auxidées de l'école éléalique etdesdocliinesd'Knipédoclc:

La terre, l'eau, l'air et le feu, que plusieurs ont considérés connme des éléments simples, ne sont que des corps composés. Les dernières particules des corps composés n'admettent {)lus de division; elles sont imnniahles; leur changement de position, leur séparation et leur (Combinaison expliquent toutes les variations de la forme des corps matériels. Les dernières particules de la matière sont tellement petites que nos sens sont impuissants à les saisir. Ce sont ces particules qui se nomment les insécables, en grec atomes (à'xoy.a) (1). Les atomes sont soumis à un mouvement intérieur, cause de toute combinaison comme de toute décomposition. Ils sont inégaux de grandeur et de forme. Les atomes ronds se meuvent avec le plus de vitesse. Aussi le feu a-t-il, ainsi que l'âme, les atomes ronds (2).

La matière contient des pores ou des intervalles vides qui favorisent le mouvement des atomes; car l'expérience enseigne qu'un vase rempli de cendres peut contenir en même temps le même volume d'eau (3), que le vin peut être comprimé dans une outre, etc. (4).

Leucippe expliqua la création du monde par la seule action des agents physiques, sans l'intervention d'aucune intelligence créatrice (5).

En matérialiste conséquent avec lui-même , il considérait l'àme comme un être matériel, composé d'atomes ronds, comme le feu. Selon sa doctrine, le mouvement de ces atomes constitue la pensée. L'âme est un être igné, peut-être identique avec le feu. C'est pourquoi la respiration est un phénomène absolument nécessaire à la vie ; car la vie, de même que le feu, a besoin d'air pour subsister (6).

(1) Aristote, de Générât, i. 8, de Cœlo, m, i. Galieii, de Elément. Hlppocrat. lib. II, 2.

(2)Arislote, de Cœlo, m, c. 4.

(3) Cette opinion de Leucippe est contredite par Tcxpérence.

(4) Aiistole, Pliijs., IV, 8.

(ô) Stobée, Eclog. phys., vol. i, 442 édit. Heeieii). (6) Aristote, de .inima, i, c. 2.

Démocrite (470 avant J.-C).

Démocrile, natif d'Abdère, fut un des grands penseurs de l'antiquité. Il passa pour un habile physicien ; à l'exemple de Pythagore, il acquit ses connaissances et les perfectionna dans de longs voyages en Perse, en Syrie, en Egypte. — Il ne faut pas confondre ce philosophe avec le pseudo-Démocrite, auquel les alchimistes attribuent différents ouvrages sur la physique et la chimie.

Diogène de Laërte et Suidas donnent la liste des écrits attribués à Démocrite. De ces nombreux écrits il n'y en a probablement que deux d'authentiques : l'un est intitulé Mi'yaç Atâxo(7[xoç (le Grand Diacosme), et l'autre, FIspi cputicwt; toû xoc;;j.ou (Sur la nature du monde) (I). C'est ce que semble confirmer Vitruve, lorsqu'il dit que Démocrite avait écrit plusieurs livres sur la nature des choses, et qu'il avait coutume de sceller de son anneau les expériences qu'il avait vérifiées par lui-même ('2). Cette coutume s'est plus tard reproduite chez les alchimistes, qui manquaient rarement d'apposer sur leurs fioles le sceau d'Hermès. Columelle (xi, 3) nous a conservé le litre d'un ouvrage de Démocrite, intitulé IIîpl Xîflcov (Sur les pierres).

Démocrite savait, dit Pétrone, extraire les sucs des plantes et passait sa vie à faire des expériences, afin- d'approfondir les secrets des règnes végétal et minéral (3). Sénèque nous apprend que c'est au philosophe d'Abdère que nous devons le fourneau à réverbère, les moyens d'amollir l'ivoire, d'imiter la nature dans la production des pierres précieuses et particulièrement des émeraudes (4).

Démocrite défendit et perfectionna le système atomistique de Leucij)pe, son maître. Du principe, dit-il, que rien ne se fait de rien, découle la nécessité d'admettre des atomes; car si tout corps est divisible à l'infini, et que la division ne s'arrête jamais, il arrivera de deux choses l'une : ou il n'en restera rien, ou il en restera tou-

(1) Diog. L., IX, 39. Atlien., iv, c. 19, p. 108. Teniieinanii, HisL de la philosophie (en allemand), vol. i, p. 338.

(2) Vitruve, ix, 3.

(3) Pelron. Arbit., p. 29, édit. Fianct'., in-4°, IG29.

(4) Sénèqne, Epis t. 90.

80 IIlSïOHtE DE LA CHIMIE.

jours quelque chose. Dans le premier cas, le corps ne se composerail de rien, ou il ne se composerait que d'une réalité apparente. Dans le second cas, on peut demander: Que resle-t-il? une quantité, ou une étendue? Mais alors la division n'est pas encore épuisée. Ne resle-l-il que des poiiitsVMais, quel que soil le nombre des points qu'on additionne, ils ne donneront jamais une étendue. Donc, il faudra admeltre des éléments réels, indivisibles et insécables. Tels sont les raisonnemcnls de Démocrite (1).

Les atomes sont variables, non-seulement en grosseur, mais en poids. Les atomes les ])lus petits sont aussi les [)lus légers. Tous les atomes sont entre eux dans un état actif ou passif, et cet état constitue leur mouvement propre.

Les atomes sont impénétrables : deux atonies ne pourront pas occuper simultanément le même espace. Chaque atome résiste à l'atome qui tend à le déplacer. Cette résistance donne lieu à un mouvement oscillatoire (TraXaôî) qui se communique à tous les atomes voisins qui, à leur tour, le transmettent aux atomes plus distants. De là un mouvement giratoire, une rotation (oivv)), qui est le type de tous les mouvements de ce monde (2).

L^ groupement des atomes donne naissance à un nombre infini de mondes, dont les uns se ressemblent et les autres ne se ressemblent pas (3).

Comme Leucippe, Démocrite essaya d'expliquer la création et tous les phénomènes du monde par la seule action des forces ou des agents physiques, sans aucun concours de la Divinité, dont il n'est pas question dans ce système, exclusivement matérialiste. — Le mouvement de l'âme, qui est la pensée, s'explique par le mouvement des atomes de l'âme. Car, ajoute Démocrite, l'âme n'aurait pas la faculté de mouvoir le corps, si elle n'avait pas la force de se mouvoir d'abord elle-même. La chaleur est la condition nécessaire de la vie ; cette chaleur suppose un foyer, qui est l'âme; car l'âme elle-même n'est que du feu ou une agrégation d'atomes ignés. Lorsque ces atomes se dissipent, la vie cesse (-4).

Toutes les sensations s'opèrent par l'intermédiaire d'objets sensibles. L'œil contient de l'eau, laquelle est l'intermédiaire de

( l) Aristote, de Générât, et Cornipt., i, c. 2et 8.

(2) Pliitarqne, de Placit. philos., i, 26. Sfobée, Edog. p/iys., vol. i, p. 394.

(3) Cicéron, Acad. Q., iv, c. 17. Diog. L., ix, 44.

(4) Aristote, de Anima, i, 2.

la vision. L'ouïe a lieu par le moyen de l'air : l'objet sonore communique son mouvement d'abord à l'air qui l'entoure, et celuici transmet le mouvement de proche en proche, jusqu'à ce qu'il vienne frapper l'organe auditif. (1). Ce mouvement, en se communiquant aux atomes de l'âme, y produit des oscillations qui persistent même après que l'objet qui les avait déterminées n'existe plus. C'est ainsi que l'eau continue à s'agiter longtemps après l'éloignement de la cause de son mouvement. C'est cette persistance du mouvement oscillatoire qui explique les songes au milieu du calme de la nuit (2).

Démocrite avait de nombreux disciples, empressés de propager les doctrines du maître. On nomme, parmi les plus célèbres, Métrodore le sceptique, dessus de Chios, Diogène de Smyrne, Anaxarque, contemporain d'Alexandre le Grand, et Nausiphane, maître d'Epicure (3).

Philosophie d"Aiiaxa^ore.

L'Asie Mineure (lonie), la Sicile et l'Italie inférieure, connue sous le nom de Grande Grèce, avaient été jusqu'alors le siège principal des sciences et des lettres. Anaxagore de Clazomènes (né vers 498 avant J.-C.) transporta ce siège à Athènes.

Anaxagore, dont la vie nous intéresse à plus d'un titre, tut accusé, par les Athéniens, de sacrilège; il n'échappa à la sentence de mort que par la fuite (i). Voici le principal motif de cette étrange accusation. Anaxagore avait enseigné que le soleil est un globe de feu, que la lune a des montagnes et des vallées, une mer et un continent, et qu'elle est habitée; que les éclipses proviennent de causes toutes naturelles, etc. (5). — Abreuvé de chagrins, victime de l'ingratitude de ses concitoyens, Anaxagore se rendit à Lampsaque, où il ne tarda pas à mourir. Il reçut, après sa mort, le beau surnom de Noù;, Intelligence.

{i) Plutarqiie, de Plac. philos., iv, 8. Arist., de Sensu, c. 4. Diog. L. ix, 44.

(2) Arist., de Divinaf. per somniun, c. 2.

(3) Voyez, pour plus de détails, notre article DcmocrUe, dans la Biographie générale.

(4) Diog. L., II, 12. Pliitarqne, xvi, l. i, p. 404, éd. Huit.

(5) Xénophon, Memorab. Socrat., iv, 7, 7.

Ce grand philosophe a(hj[)f;i la théorie afoinistique de Démocriteel de Leucippe. Nous alhjns indiquer les principaux points de son système.

Tout est dans tout (I). Chaque atome est un monde en miniatiire. Nous mangeons du pain, nous buvons de l'eau. Les aliments nounissenl les muscles, le sang, les os, en un mot, toutes les parties du corps. -La nutrition serait-elle possible, s'il n'y avait pas, dans le pain et dans l'eau, des atomes ou des molécules (aopia), identiques avec celles dont se composent les musales , le sang, etc. (2)?

Cette observation, qui touche au domaine de la chimie la plus délicate, a de quoi nous surprendre par sa justesse et sa profondeur. — Voici comment nous raisonnerions aujourd'hui : le sang, les muscles, etc., se composent, en dernière analyse, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, d'azote, de soufre et de phosphore ; or, ces éléments sont fournis par les aliments que le corps s'assimile. Donc, il y a identité de composition du corps vivant avec les substances dont celui-ci se nourrit.

Suivant Anaxagore, les corps composés peuvent être réduits, par l'analyse, à leurs éléments ou particules similaires [liouiéoméries); mais ces éléments sont eux-mêmes insécables et indestructibles. Il s'ensuit que le nombre des homéoméries ne peut être ni augmenté ni diminué. La quantité de matière dont se compose le monde demeure donc constante , quelles que soient les transformations qu'on y remarque (3).

C'est par une erreur de langage que la consposition (cuYxptciç) et la décomposition des éléments (Staxpt^iç) sont appelées naissance et mort (4).

Il n'y a pas d'espace vide. Les intei-valles, les 2)ores (îropoi), qui séparent les atomes, sont, non pas vides, mais remplis d'air (5).

La cause de l'ordre et du mouvement de la matière est en dehors de celle-ci. C'est en cela qu'Anaxagore s'écarte surtout

(1) On se rappelle que celle proposition a 6lé reproduite de nos jours, comme un axiome, par les Sainl-Simoniens.

(2) Plutarque, (k; Placit. philos., i, 3.

(3) AristotP, iVefaph., i, 3.

(4) Simplicius, in Phijs., p. G. Arist., de Générât., i. 1.

(5) Aristote, Plujs., iv, G . On voit qu'Anaxagore s'éloigne de la doctrine de Leucippe et de Démocrite, qui admettait des intervalles vides (xs-.oi), et qu'il se rapproche de plus en plus de la vérité.

PRE-MIEUE tl'ogUE. 89

de la doctrine des autres écoles qui, presque toutes, avaient placé le principe du mouvement dans la matière elle-même. La matière de la création et la cause de la création sont donc pour Anaxagore deux choses différentes : la première tombe sous les sens, tandis que la dernière échappe à l'observation directe. La matière subtile (éther, feu), que les autres philosophes avaient considérée comme la cause du mouvement de la matière, plus grossière, et des changements que ce mouvement entraîne, est comprise, par Anaxagore, dans la catégorie à laquelle est opposé le principe actif (vou?) (1). Ce principe actif possède tous les attributs de l'intelligence suprême (-2), qui ne peut être représentée sous aucune forme matérielle.

Anaxagore a , un des premiers, parlé des aérolithes : il les fait tomber, non pas de la lune, mais du soleil, qui lui-même ne serait qu'un immense aérolithe (3).

Les plantes sont des êtres vivants, doués d'une véritable respiration (rvor') (4). — On sait que cette proposition, établie par Anaxagore, est aujourd'hui démontrée par l'expérience et universellement admise.

Ce grand philosophe admettait deux sortes de génération : la génération par les éléments, et la génération par les espèces (génération proprement dite) (5).

La génération élémentaire des végétaux, il la comprenait d'une façon tout à fait conforme à la doctrine des chimistes modernes. Voici comment il s'exprime à cet égard : «L'air possède, dit-il, les éléments (semences) de tous les êtres; et ces éléments, qui ont pour véhicule l'eau, engendrent les plantes. »

( 'Av3t;âY0pai; u.£v tov àî'pa TravTwv ciâcxwv lysiv GTzip'j.y.z'x, xal TauTa (7UY/.aT0('i£pOL».£V!X TW uûaTi yî^vôîv -là csuTa. ) (6).

Plusieurs passages des auteurs anciens nous autorisent à croire qu'Anaxagore expliquait d'une manière analogue la génération élémentaire des animaux.

Nous passons sous silence la partie purement métaphysique

(t) Simplicius, m Physica Arist., p. 33C.

(2) Ibid., p. 38,

(3) Plutarqiie, de Superstidone, vol. vi, p. CiS, de i'édit. de Heiske.

(4) Plularqiie, de Respirât., 2. Id., Qtiasf. na/ural. (éd. Reiske, vol. i\, 910).

(.i) Diog. L.,ii, 9.

(6) Tlieophraste, Hisl. planiar., m, c. 2. ( Diog. Laeit., ii, § 9 ).

00 IIISTOIIIE DE LA CIIIMIK.

du système d'Anaxagore , un des plus remarquables de l'antiquité, et qui tendait à lenverser le nialérialisniè de Leucippe et de Déniocrite.

Philosophie «le Oios^ène d'Apollonie «»t d'Archélaiis ( i70

avant J.-C).

Diogène d'Apollonie, ville de Crèle, fut, comme Anaxagore, persécuté par l'intolérance religieuse des Athéniens. Il composa un livre Sur la nature et les météores, dont Simplicius et Diogène de Laërte nous onl conservé quelques fragments.

La matière et le principe du mouvement de la matière ne sont pas ici séparés aussi nettement que dans le système d'Anaxagore. «L'air infini, qui pénètre et anime tout, contient en lui-même le principe de la matière. » Cette proposition rapproche Diogène du système des matérialistes.

Voici ses principaux philosophèmes :

Tous les corps de la nature sont, dans leur essence, homogènes. La nature ne pourrait nourrir ni les plantes ni les animaux, si le produit n'était primordialcment homogène avec le principe producteur (1).

L'air fournit les éléments de toutes choses (2). L'eau contient de l'air; c'est de l'air que les poissons respirent dans l'eau; et s'ils meurent dans l'air, c'est qu'ils en respirent trop à la fois, et qu'il y a mesure à tout (3). L'air peut être chaud ou froid, sec ou humide, condensé ou raréfié, agité ou calme, dans des proportions indéfinies; et, dans ces conditions diverses, l'air est plus ou moins apte à engendrer des choses nouvelles (4).

L'air est la source de toute vie et de la pensée elle-même ; car l'homme et les êtres vivants ne vivent que parce qu'ils respirent de l'air. Toute vie, toute pensée cesse au moment où la respiration s'arrêto (5). Les nombreuses variations que peut subir l'air expliquent la multiplicité des êtres animés, qui ne sentent,

(1) Diog. Laert., ix, 57. Simplic. in Plnjsic. Arist., i.

(2) S. Angtistin, de Civ. Dei, vin, ?..

(3) Arislole, Metaphya., i, 3; de Respirât., i, 2 et 3.

(4) Diog. Laert., ix, 57.

(5) Simplicius, in Pliys. Arist., i.

ne voient, n'entendent el ne pensent que par l'air (1). La pensée repose sur ce que l'air parcourt avec le sang tout le corps (2). Le siège principal de l'âme est dans la cavité artérielle du cœur (3). Le dernier degré de la combinaison de l'air avec les corps a lieu dans l'action des métaux exposés à l'air : à l'exemple du fer, du cuivre, etc., ils absorbent des corps aériformes ou les dégagent, dans certaines conditions. Alexandre d'Aphrodisie, en rapportant ces idées de Diogène d'Apollonie, compare les combinaisons des corps à l'assimilation des aliments par l'organisme vivant : Id itaque quçd est sibi cognifuin et affine in se recipere; quod autem non est, extrudere. Trahit etiam nutrimentum animal; facit id quod estinter ipsum et id quodappetit, sibi simile (i).

Archélaiis de Milet, disciple d'Anaxagore et de Diogène, s'attacha, comme tous les philosophes physiciens (sucrixot), à l'observation des phénomènes de la nature, pour en déduire la connaissance des objets d'un ordre plus élevé; mais le plus souvent l'imagination l'emporta sur l'expérience.

Ainsi, le feu est, selon Archélaiis, de l'air raréfié (5) ; l'eau est de l'air condensé (6).

Saint Clément d'Alexandrie rapporte une opinion ancienne, d'après laquelle le feu se changerait par l'air en eau (7).

Comme pour Anaximène, Anaxagore et Diogène, l'air est pour Archélaiis de Milet, le principe de toute chose. Suivant ce philosophe, le chaud et le froid, le sec et l'humide, jouent un grand rôle dans la composition ou la génération des corps.

(1) Simplicius, In Phys. Arisf.

(3) 'Ev TY] àpTripiaxr, xoiÀta Trj; y.apîia;, Y;xt; ècti 7ive\jij.aTi-/.ri. Pliitarque, de Placit. philos., lib. n, c. 5.

(4) Alexandr. Aplirodis., Quast. naliir., ii, 23 fol. 18.

(5) Cette proposition, purement liypolliétiqiie , rappelle un fait bien connu de nos jours : l'iiyflrogène se présente sous forme d'un air extrêmement léger ("c'est le plus léger de tous les gaz), et s'enllamme au contact du feu, ce qui lui valut même d'abord le nom à'air de feu. Or, cet air de Jeu brûle dans l'air et donne de l'eau.

(6) Plut., de Placit. phil., i, 3.

(7) Strom., v, p. 437, éd. Heins.

92 IIISTOIRK LE LA CIU.MIE,

Les animaux, dit Archélaûs, sont primitivement sortis d'une vase laiteuse de la terre, cliaufféc par le soleil (I).

C'est avec Archélaiïs que finit la première et peut-être la plus belle époque de la philosophie grecque, dont les principaux efforts tendaient à mettre les princi|)es métaphysiques et moraux en harmonie avec l'observation directe des phénomènes de la nature.

Dans la période qui va suivre, nous verrons dominer presque exclusivement l'imagination, les conceptions idéales et le raisonnement affranchi de tout contrôle expérimental.

l.es sophistes (-450-400 avant J.-C).

La guerre contre les Perses, la lutte entre Athènes et Lacédémone ponr la suprématie de la Grèce, les arts, la richesse et la prépondérance morale d'Athènes , exerçaient une influence marquée sur la marche des sciences comprises sous la dénomination générale de philosophie. Périclès, en protégeant les sciences, les arts et les lettres, fit d'Athènes le foyer des lumières et le centre de la civilisation. L'exemple étant donné d'en haut, l'émulation devint bientôt générale. Mais partout où des existences rivales sont mises en jeu, l'ignorance et l'oisive vanité ne tardent pas à lever la tête à côté du vrai mérite. Aussi vit-on bientôt à Athènes une secte, appelée du nom de sophistes, s'arroger le monopole de la science et les avantages pécuniaires et honorifiques qui s'y rattachaient.

C'est (lu moins ainsi que Platon, Xénophon et Aristote nous représentent Protagoras, Gorgias, Prodicus, Hippias et beaucoup d'autres. Ces hommes, dont le principal savoir consistait dans des subtilités sur l'art poétique, sur la rhétorique et la métaphysique, paraissaient avoir été (à en juger d'après les fragments conservés dans Platon, Xénophon et Aristote) complètement étrangers aux sciences d'observation.

(l)Diog. L., I, 1.

PREMIÈRE ÉrOQUE. 93

Platon ( 420 avant J.-C).

Platon nous a transmis, dans quelques-uns de ses dialogues, et notamment dans le Thnée, des notions qui montrent que l'étude de la nature n'était pas entièrement dédaignée par les disciples de TAcadémie, dont Platon était le chef.

Le grand disciple de Socrate admettait une matière première, qui n'était ni le t'en, ni l'air, ni l'eau, mais qui était capable de revêtir toutes les formes. A cette matière première, nourricière de tous les corps, était associé un principe de mouvement qui est désigné sous des noms différents (I).

Comme le Timée renferme, en quelque sorte, toutes les connaissances physiques de l'école de Platon, nous allons en donner ici un résumé succint.

(( L'ordre du monde est composé des quatre éléments, pris chacun dans sa totalité. Dieu a composé le monde de tout le feu, de toute l'eau, de tout l'air et de toute la terre; et il n'a laissé en dehors aucune partie ni aucune force de ces éléments, afin que l'animal entier fût aussi parfait que possible, étant composé de parties parfaites (2).

« Dieu créa quatre ordres d'êtres animés, correspondant aux quatre éléments : le premier est Tordre céleste des dieux, composé presque tout entier de feu ; le second comprend les animaux ailés et qui vivent dans l'air, le troisième, ceux qui habitent les eaux; et le quatrième, ceux qui marchent sur la terre. »

Voici des considérations qui devaient singulièrement nuire à l'autorité de l'expérience : « De tous les êtres, le seul qui puisse posséder l'intelligence, c'est l'àrae; or, l'àme est invisible, tandis que le feu, l'air, l'eau et la terre sont tous des corps visibles. Mais celui qui aime l'intelligence et la science doit rechercher, comme les vraies causes premières, les causes intelligentes, et mettre au rang des causes secondaires toutes celles qui sont mues et qui font mouvoir nécessairement (3). »

(1) Meiners, Geschichte cler W'issenschaflen m (Jriechenland, 2^ vo\. {[782, Lemgo), p. 711.

(2) Œuvres de Platon, trad. par V. Cousin, t. xii, p. 123.

(3) Ibid., p. l'iT.

94 HISTOIUE I>K LA CHIMIE.

Le passage snivont rappelle la doctrine d'Anaxagore : « L'eau, en se condensaiU, se change en pierres et en ferre; la terre dissoute et décornposéc devient, en s'évaporant, de l'air; l'air enflammé devient du feu; le feu comprimé et éteint redevient de l'air; à son tour, l'air condensé et épaissi se transforme en nuages et en brouillard; les nuages, en se condensant encore davantage, se résolvent en eau; l'eau se change de nouveau en terre et en pierres : tout cela forme un cercle, dont toutes les parties semblent s'engendrer les unes les autres (1). »

La nature des quatre éléments était expliquée par la doctrine mystique des triangles, dont Platon parle avec beaucoup de réserve, et à laquelle il était interdit d'initiev les profanes. « Une base, dont la surface est parfaitement plane, se compose de triangles. Tous les triangles dérivent de deux triangles ; ces deux triangles (désignés dans le texte avec beaucoup d'ambiguïté) sont le triangle isocèle, et le triangle rectangle scalène. Telle est, continue Platon, l'origine que nous assignons au feu et aux trois autres éléments. Quant aux principes de ces triangles euxmêmes. Dieu, qui est au-dessus de nous, et, parmi les hommes, ceux qui sont les ainis de Dieu, les connaissent (:2). »

Nous avons souvent montré comment l'esprit humain peut atteindre la vérité par une sorte d'inspiration. Le passage suivant en offre un exemple : «L'eau, décomposée (divisée) par le feu, peut devenir un corps de feu ou deux corps d'air. » — L'eau se compose, en effet, de deux espèces d'air (gaz), d'oxygène et d'hydrogène. Ce dernier s'appelait aussi air de feu. — (i Quant à l'air, lorsqu'il est décomposé, d'une seule de ses parties peuvent naître deux corps de feu (3). »

« Le cercle de l'univers, qui comprend en soi tous les germes, et qui, par la nature de sa forme sphérique, aspire à se concentrer en lui-même, resserre tous les corps, et ne permet pas qu'aucune place reste vide. C'est pour cela que le feu principalement s'est infdtré dans toutes choses; ensuite l'air, qui vient après le feu pour la ténuité de ses parties, .et les autres corps dans le même ordre.... Outre cela, il faut songer qu'il s'est formé plusieurs espèces de feu : la flamme d'abord, puis ce qui sort de la flamme; enfin, ce qui resie de lu flamme, après qu'elle est

(1) Œuvres de Platon, tiad. par V. Cousin, t. xii, p. 1J3.

(2) Ibid., p. 162.

(3) Ibid., p. 168.

éteinte, dans les corps enflammés. De môme aussi il y a clans l'air une partie plus pure, l'élher; une autre plus épaisse , et d'autres espèces sans nom, qui naissent de l'inégalité des triangles (1). »

Platon semble réduire les minéraux à l'élément liquide (eau). « De toutes les eaux appelées fusibles, celle qui se compose des parties les plus ténues et les plus égales forme ce genre qui ne se divise point en espèces, et qu'embellit une couleur fauve et brillante, le plus précieux de tous les biens, l'or, dont les parties se réunissent en s'infillrant à travers la pierre. Une espèce voisine de l'or, très-dure, et dont la couleur est noire, c'est le diamant. Une autre encore, qui se rapprocbe de l'or pour les parties qui la composent, est une de ces eaux brillantes et condensées qu'on nomme airain (2). d

La division suivante des corps organiques est très-remarquable : elle se rapproche, sous beaucoup de rapports, des types généralement adoptés aujourd'hui en chimie végétale. « Les sucs peuvent, dit Platon, être divisés en quatre espèces principales. La première contient du feu : à cette espèce appartient le vin; à la seconde espèce appartiennent la résine, la poix, la graisse et l'huile; la troisième est celle qui produit la sensation de douceur, et que l'on distingue des autres espèces par le nom de miel ; la quatrième, enfin, comprend les sucs laiteux du pavot, du figuier, etc. (3). »

Les idées de Platon sur la formation des terres argileuses, du nitre, du sel, etc., sur les sens de l'ouïe, de la vue, sont tellement obscures, qu'il est impossible de les apprécier à leur juste valeur. L'école de Platon était d'ailleurs bien moins initiée à l'étude de la nature que l'école ionienne.

L'électricité était connue dès la plus haute antiquité. Platon la compare à la respiration, ou à un mouvement de contraction et de dilatation. « Quant à la chute de la foudre, dit-il, et aux phénomènes d'attraction qu'on admire dans l'ambre [électron, d'où le mot électricité) et dans les pierres d'Héraclée, il n'y a dans aucun de ces objets une vertu particulière; mais, comme il n'existe pas de vide, ils agissent les uns sur les autres, changent entre eux de place, et sont tous mis en mouvement par

(1) Œuvres de Platon, Irad. de Y. Cousin, t. xir, i>. 173.

(2) Ibid., p. 174.

(3;lbi(i., p. 178

suite des dilatations et des contractions qu'ils éprouvent, C'est aussi de la môme manière que s'accomplit la respiration (1). »

Voici comment Platon comprend l'existence et la condition des corps animés an milieu des agents du monde physique.

« Le seniblal)le se porte vers son semblable (2]. Les corps qui nous environnent ne cessent de dissoudre le nôtre et d'en disperser les parties, en attirant de chacune d'elles ce qui est de même nature; et, au dedans de nous, les parti(;s de noire sang, divisées et réduites, sont obligées , comme tout ce qui est animé sous le ciel, de suivre l'impulsion commune à tout l'univers : tout ce qui est divisé au dedans de nous tend aussitôt vers son semblable, et remplit ainsi ce qui est devenu vide. Quand il s'échappe plus de parties qu'il n'en revient, l'individu dépérit; quand il s'en échappe moins, il augmente (3). »

La plupart de ces idées, aussi belles que vraies, furent reproduites dans le petit traité Sur Vàme du inonde (Timée de Locres), qui passe pour apocryphe.

On a beaucoup exagéré la valeur de certaines expressions, qui se rencontrent dans le Timée. Ainsi, quelques érudits ont cru reconnaître Toxygène dans l'âme ou la mère du monde. « Cette mère du monde , nous ne l'appellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau; mais nous ne nous tromperons pas en disant que c'est un certain être invisible, incolore, etc. (4). n

D'autres ont voulu voir, dans le passage suivant, une allusion à la doctrine de l'aftinité : <( Un corps ne peut produire en luimême aucune altération, ni en éprouver aucune de la part d'un être avec lequel il a une entière ressemblance; au contraire, tant qu'un corps étranger se trouve contenu dans un autre, et combat contre plus fort que soi, il ne cesse d'être attaqué ou dissous (5). »

D'autres, enfin, ont cru, avec plus de raison, entrevoirie germe de la théorie du phlogistique dans le texte que voici : « Lorsque, par l'action du temps, la partie terrestre vient à se dégager des métaux (eaux fusibles), il se produit un corps que l'on appelle la rouille (U). »

(i) Œuvres de Platon, t. xii, p. 220.

(2) Ces paroles ileviiirenl un des principaux axiomes des alchimistes.

(3) Ibid., p.. 221.,

(4) Ibid., p. 150.

(5) Ibid., p. 169.

(C) Ibid., p. 174.

PREMIÈRE ÉPOQIE. 97

Ainsi donc, d'après Platon, la rouille (oxyde) se l'orme, non pas parce que le métal absorbe quelque chose, comme la science le démontre aujourd'hui, mais parce qu'il perd quelque chose. Ce quelque chose est de la terre pour Platon, c'est du feu pour Stahl, auteur de la théorie du phlogistique; voilà toute la différence. L'un et l'autre s'étaient trompés, parce qu'ils avaient oublié que c'est à l'expérience de décider si une théorie est vraie ou erronée. C'est la balance et non le raisonnement qu'il aurait fallu ici employer.

x\u reste, il est bien difficile déjuger un auteur sur quelques fragments ou sur des lambeaux de texte. Il faut à cet égard beaucoup de circonspection, appuyée d'un savoir solide et indépendant.

Les doctrines contenues dans le Timée furent reprises et commentées- plus tard par les philosophes néoplatoniciens ; elles passèrent de là dans le domaine des sciences .physiques, et particulièrement de la chimie , telle du moins qu'elle était cultivée durant les premiers siècles de l'ère chrétienne, et pendant le moyen âge.

Aristote (né cu 384-, mort en 322 avant J. C).

Aristote de Slagire, quoique disciple de Platon, s'éloigna de la philosophie de l'école académique. Autant Platon se complaisait dans la sphère des idées, autant Aristote inclinait vers l'étude de la nature, et en particulier vers celle des animaux et des plantes, qu'Alexandre le Grand pouvait lui expédier du fond de l'Asie. «C'est l'expérience, dit Aristote, qui doit fournir la matière propre à être élaborée et convertie en principes généraux ; car la logique n'est que l'instrument (opyavov) qui doit fournir la forme de la science. » Malheureusement, les péripatéticiens et ceux qui invoquaient l'autorité d'Aristote n'étaient pas toujours fidèles à ce sage précepte, auquel, du reste, le maître avait lui-même plus d'une fois dérogé.

Les ouvrages d'Aristote, pour lesquels la critique et la philologie ont encore beaucoup à faire, n'ont qu'un médiocre intérêt pour l'histoire de la chimie. La Physique, les Problèmes et les Météorologiques , ces derniers commentés par Alexandre d'Aphrodisie, contiennent beaucoup de vues générales qui, n'étant

HIST. DK t.\ CllIMIf:. — T. I. 7

1(8 IIISTOIISE HK LA ClIIMIi:.

point fondées sur des fiiits posilil's, sont susceptibles, de tuulcs sortes d'inlerprétalioii. Il n'en est jms de même des fails que l'observation peut véiilier en tout temps; ceux-là, on peut les citer sans s'exposer à des équivoques. Malheureusement, ils sont en petit nombre, malgré l'espèce de culte qn'Arislote professait poui' la méthode expérimentale.

Moins habile dialecticien, mais plus naturaliste que Platon, Aristote émit sur la matière et sur le mouvement des idées qui ont lait longtemps autorité dans les écoles, mais qui n'ont pas aujourd'hui une grande valeur scientifique.

Aristote admettait, comme Platon, quatre ou plutôt cinq éléments : deux éléments opposés, la terre et le feu; deux intermédiaires, l'eau et l'air; et un cinquième, l'éther (1), plus mobile que le feu dont le ciel serait formé, et d'où il fait aussi dérivei- la chaleur des animaux.

Dans plusieurs passages des yétéoroloç/iqurs , il est question de la vaporisation rie Teau par la chaleur, et de sa condensation par le froid. Ce fait, d'une observation vulgaire, devait natnrellemenl conduire à la découverte d"un des procédés les plus importants de la chimie, la distillation. Si la distillation n'est pas décrite par Aristote en termes aussi explicites qu'on pourrait le désirer, au moins l'est-elle par son commentateur Alexandre d'Aphrodisie, qui vivait environ six cents ans après Aristote (:2).

Voici le passage d'Aristote qui devait suggérer à son commentateur l'idée de la distillation :

« L'eau de mer est rendue potable par révai)oration; le vin et tous les liquides peuvent être soumis au même procédé : après avoir été réduits en vapeurs humides, ils redeviennent liquides i'6]. »

Ce passage aurait dû conduire à la découverte de l'csprit-de-vin.

Dans un aulre endroit {Meteorolog., lib. i, c. 34), Aristote explique très-bien la formation de la rosée parla condensation des vapeurs d'eau suspendues dans l'air, qui vont se précipiter sur la terre par l'action du froid. Tl ajoute, avec sa sagacité ordinaire, que la neige n'est que de l'eau congelée par un degré de

(I) Ce mol vient de àti Oso), je coins lonjoms.

(?.) Compar. Problcm. sect. 23, où il est également (|ue.slion de l'eau de mer rendue potable, et d'une linile qu'on retirait artificiellement du sel.

(3) Meteorolog. lib. ii, c. 2. — \le\an1r. .\pliro'li<., in Meteorolog. comment. lib. Il, 15 (in-^", )5«8, Venise,

l'i'oifl plus grand que celui qui est nécessaire pour réduire la vapeur à l'élat liquide.

MWenvs { tlleleorolog . , lil). ii, c. 2), le chef des péripaléticiens explique, aussi bien qu'on le ferait aujourd'hui, à quoi l'eau de. mer doit son goût amer et salé. « De même que l'eau, dit-il, qu'on filtre à travers des cendres, acquiert un goût désagréable , flinsi l'eau de mer doit sa saveur aux sels qu'elle renferme. L'urine et la sueur doivent également leur saveur à des sels qui reslent au fond du vase, après qu'on a évaporé l'eau. »

Nous ignorons si ces faits étaient déjà alors du domaine public, car Aristote ne s'en attribue pas la découverte. Mais voici une observation d'un grand iutér(H j>ralique, doit ce chef d'école est certainement l'auteur.

« Lorsqu'on met danslamer, dit-il, un vase d'argile bien fermé de foutes parts, on remarque que l'eau, qui y pénètre à travers les pores, est de l'eau potable, et aussi pure que si elle avait été fdlrée et débarrassée de ses |)arlies salines. » ( Meleorolog., lib. u, c. 2, sect. 17.)

Un peu plus loin, il fait observer que si les eaux de la mer j^euveiil porter de plus grands navires que les eaux douces , c'est à cause du sel qu'elles tiennent en dissolution. Et comme preuve il cite l'expérience d'après laquelle un œuf plein, placé à la surface d'une cuvette d'eau douce, tombe au fond, tandis qu'il surnage lorsque l'eau a été préalablement salée.

Aristote divise les eaux en eau stagnante, en eau de puits, en eau de rivière et en eau de mer. Cette division, que l'on pourrait encore admettre aujourd'hui, est, en quelque sorte, justifiée par la diversité des substances que ces eaux renferment.

[1 raconte ensuite que dans un certain endroit de l'Ombric on brûle différentes espèces de joncs, qu'on en fait bouillir les cendres avec de l'eau que l'on évapore ensuite, et qu'enfin il se dépose, par le refroidissement, une quantité notable de sel que que l'on recueille (1). — Il parle aussi des fontaines ou sources, dont les eaux doivent leur saveur et leuis propriétés aux sels qu'elles renferment; et licite, à cette occasion , les sources acidulés de la Sicile, les sources amères de la Scythie. 11 signale particulièrement l'alun (axuyTiripîa; et la chaux que ces eaux pourraient renfermer.

' I ; CVst là l.i préparation du sel vôgélal on ilii carlioiiuK' do |)ol,isse iin|iur.

100 lIISTdlHE DK LA CHIMIE.

Le lonncri'e ei les éclairs sont, suivant Aristote, produits par de'è esprits subtils, qui s'onflammout avec bruit, à peu près comme le bois, qui, en brûlant, l'ait quelquefois entendre un pétillement. L'éclair, ajoute-t-il, est un esprit incandescent (1).

Nous pourrions l'aire ici un rapprochement curieux entre les idées d'Arislote et une opinion émise deux mille ans j)lus tard par un des fondateurs de la chimie moderne, Berthollet , qui soutenait que le tonnerre et l'éclair étaient l'effet de la combustion des gaz hydrogène et oxygène dans les régions supérieures de l'atmosphère (:2).

« Le bois, continue Aristote, se compose de terre et d'air; c'est pourquoi le bois est combustible et non liquéfiable. Les corps peuvent être divisés en liquéfiables, et en non liquéfiables. Ces effets proviennent des causes contraires; car tout corps que le froid et le sec coagule est nécessairement liquéQé par le chaud et l'humide... Les corps , que l'eau ne dissout pas, le feu les dissout; et cela tient à ce que les pores de ces corps sont plus ouverts au feu qu'à l'eau. » {Meteorolog., lib. iv, text. 30, Gomment. Alex. Aphrod.)

Il est à remarquer qu'Arislote n'emploie qu'un seul et môme mol (T7iJt£(j6«t) pour désigner la dissolution aqueuse et la fusion (liquéfaction) par le feu. Il considérait la fusion des métaux comme une pénétration des particules du feu dans les pores de ces métaux, de même qu'il supposait une pénétration des particules de l'eau dans la dissolution des corps.

Un fait bien observé et nettement formulé par Aristote, c'est celui de l'évaporation de l'eau, proportionnellement à la surface que celle-ci présente. «L'eau que l'on conserve, remarque-t-il, dans une coupe, s'évapore très-lentement, tandis que cette même quantité d'eauversée sur une table s'évapore très-promptement. {yjeteorolog., lib. ii, text. 7, Alex. Aphrod.)

Il ne faudrait pas se laisser séduire par le titre d'un traité d'.\ristote, qui porte le nom de Physique : on n'y trouve que des conceptions théoriques sur le fini, sur l'infini, sur l'espace, sur le temps, le mouvement, la matière, etc. Ces conceptions ne seraient guère du goût de nos savants; d'ailleurs, elles intéresse-

(1) Fulmen spinliis accensum. Meleorolag., lib. ii, text. 50, Comment. Alexand. Apliroiiis.

(2) On sait que ces deux ga/, iiiùlés dans des proportions convenables, brillent avec détonation au contact d'une llamine, et donnent ainsi naissance à de l'eau.

raient fort peu l'histoire de la chimie et de la science qu'on appelle aujourd'hui la Physique. Quant aux autres ouvrages d'Aristote (excepté l'Histoire des animaux, les Traités sur la respiration, sur la génération, etc.), ils ne concernent que la philosophie proprement dite.

Théophraste (3i5 aranf a.-C.)>

Parmi les nombreux disciples d'Aristote, on dislingue particulièrement Théophraste d'Éressos, que le maître avait désigné lui-même comme le plus instruit de ses auditeurs, pour être son successeur et son héritier.

Théophraste est souvent cité comme une autorité par les aristotéliciens. Des nombreux écrits qui portent son nom, plusieurs sont certainement apocryphes; tel est, entre autres, le Traité sur la pierre philosophale.

Dans un petit Traité sur les pierres (1), Théophraste fait mention des charbons fossiles (charbons de terre), qu'il dit pouvoir servir aux mêmes usages que les charbons de bois. « On en trouve, ajoute-l-il, mêlés avec du succin, dans la Ligurie et dans rÉlide; les fondeurs et les forgerons en font une grande consommation. » — Ainsi, l'emploi du charbon de terre, dans les travaux métallurgiques, remonte à une assez haute antiquité.

(( Pour tailler et polir les pierres précieuses, on se sert, dit Théophraste, du fer. » L'auteur remarque ensuite que l'on obtient un verre coloré en faisant fondre du cuivre avec des substances qui donnent le verre ordinaire.

11 sait aussi que l'orpiment et la sandaraque (2) se rencontrent dans les mines d'argent, et quelquefois même dans les mines de cuivre, mais qu'alors ils sont accompagnés d'ocre, de chrysochalque et d'azur (3) ; il ajoute qu'en brûlant l'ocre, on obtient du rouge artificiel (colcothar), et qu'il f;iut distinguer l'azur naturel de l'azur artificiel, qui se fabrique particulièrement en Egypte.

(1) lUpi ),tewv. Paris, 1574. ( trad. lat. de Tiirnèbe).

(2) Sulfures d'arsenic. Tliéoplirasle est l'auteur le plus ancien qui fas-e raen- <ion de ces substances arsenicales.

(3) Pyrite et carbonate de cuivre.

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