IIISTOIUE Oiù J.A Clll.Mlj
'l'héophrasle donne le moyen de piépaier du niinium, de l;i réruse et du vcrt-dc-gris, à peu près comme l'ont pins lard indiqué Vitruve et Pline.
Le Traité du feu (i) renferme des diseussions subliles sur le iioid et l'humide, sur la chaleur et la sécheresse, emjjruntées la plupart h la doctrine d'Aristote. On y trouve cependant un passage du plus haut intérêt, dont voici la traduction littérale : « // nes( [jas Irrationnel de croire que la flamme est entretenue par un souffle ou corps aériforme ("2). » — [1 fallut plus de deux mille ans de recherches et de tâtonnements pour arriver h la démonstration expérimentale de ce grand fait.
L'auteur ajoute qu'il donnera ailleurs plus de détails sur tout cela. Mais, comme il ne revient nulle part sur ce même sujet, il faut croire, ou qu'il oublia sa promesse, ou (|ue son ouvrage a été perdu.
C'était une opinion généralement répandue, et (|ue nous retrouverons à l'occasion du feu grégeois, que la poix enthimmée ne peut pas être éteinte par l'eau, mais qu'il faut employer à cet effet l'huile et le vinaigre ( Traité du feu, de Théophraste).
A propos des substances aromatiques et des huiles essentielles, Théophraste remarque avec justesse que l'odeur est due àla volatilité des corps (3); qu'il n'y a que les corps composés qui affectent l'odorat, et que les corps simples sont inodores (xà àuXà aoSfxa) (4).
L'air joue, suivant Théophraste, un rôle important dans le développement des plantes; à l'influence de l'air il faut encore ajouter celle du terrain. « L'air, dit-il, et les localités influent puissamment sur les différentes qualités des plantes (.">). »
S'il est vrai que beaucoup de ces écrits, attribués à Théophraste, sont supposés et d'une origine plus récente, il faut néanmoins reconnaître que le style en est assez pur, et qu'il ne ressemble pas au grec des écrivains de l'école d'Alexandrie.
Après Pythagore, Démocrite, Platon et Aristote, lesprit humain semblait las d'enfanter de nouvelles doctrines. Hu ne son-
(1) ©EoçpâTTrrj TTEc-l itufô--. Paris, 1507, in-'i"; éd. Tiirnèlio.
(2) Tûùïo |j.àv oùv oÙK àv à).6YWÇ o&HctE (jUVEp-fê^/ 7iv£-jij.a ti. Il)i(l.
(3) Tô yàp tr); ôofi/j; èv àvaTi-or;. Ibi I.
(4) Troclat. itEpi oojxwv ( de Ofioribiis;, ('d. Tiirnèbe. I.ntof. lôàf), in-4".
(5) Atà Tov àépa xai àuXûc tôttou;. De Cousis />/ft«/«n<;/(, Paris, lâ.îO, h\ à".
TREMIÈRE ÉPOQUE. 1^3
geait plus qu'à emprunter ou à commenter. La Ihéorie des atonies et des subtiles émanations des corps, Épicure (né en 337, mort en 270) l'avait empruntée à Dcmocrite. La doctrine du feu universel, ou de l'âme du monde (irvsuaa et Àoyoi;), de l'école ionienne, servit de base à la physique de Zenon. Andronicus de Rhodes, Cratippe, ïhémistius, Simplicius et Alexandre d'Aphrodise commentèrent habilement et propagèrent les doctrines d'Aristote, tandis que les idées de Pythagore et de Platon, enveloppées de formes mystiques, avaient trouvé des disciples enthousiastes dans Apollonius de ïyane, dans INicomaque de Gerasa, dans Plutarque, et, plus tard, dans Numenius, Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus.
Plus enclins à la pratique qu'aux théories abstraites de la science, les Romains montrèrent plus de goût pourda philosophie du Portique et d'Épicure que pour celle de Platon et d'Aristote. Les systèmes de la philosophie grecque ne furent guère connus à Rome qu'après la conquête de la Grèce. Cicéron, Lucrèce et Sénèque contribuèrent particulièrement à en répandre la connaissance. C'est ainsi que la Grèce conquit Rome.
K«>suiuô <l(>s tendances de la philosophie ancienne.
En examinant attentivement les différentes théories, enfantées parle génie de l'homme pour expliquer les phénomènes de la nature, on s'étonne de cette puissance généralisatrice qui, par l'énoncé de quelques propositions, tend à embra'^ser tous les faits particuliers; on se demande si tous ces systèmes, consignés dans les annales de la philosophie, ne sont que le produit d'une imagination exaltée en présence des richesses de la nature, ou s'ils sont le fruit d'une étude consciencieuse des faits.
Cette question, si importante sous fous les rapports, est malheureusement très-difficile à résoudre.
Quelques-unes des théories que nousvenons dépasser en revue sont évidemment entachées d'erreur. Mais il y en a d'autres qui restent inattaquables : l'expérience des âges postérieurs est venue les confirmer. Que l'on se rappelle seulement le rôle que l'école ionienne faisait jouer à l'air, ou plutôt aune portion de l'ail . Véritable àme du monde physi([ue. Piiir devait vivifier
JOi
IIISTOIHE DE LA rJUMIK
tous les êtres et entrctonir l'action du feu, sans lequel l'univers serait plongé dans le froid de la mort.
Les doctrines de Thaïes, d'Anaxiniène, d'Heraclite, de Démocrite, d'Anaxagore, etc., si on les juge au point de vue de la science actuelle, laissent sans doute beaucoup à désirer; mais, il faut le reconnaître, elles sont toutes frappées au coin de l'originalité, elles nous étonnent par leur hardiesse.
Ces philosophes ne nous auiaienl-ils légué que les lois et les peints culminants de .la science, sans avoir daigné décrire les faits qui devaient les y conduire? Auraient-ils suivi le procédé de certains philosophes de nos jours, qui donnent à leurs systèmes le titre de philosophie de la nature, après avoir mis en avant çà et là quelques données expérimentales, dont ils s'exagèrent ensuite la valeur?
Deux faits pourraient répondre affirmativement à ces questions : 1° Les systèmes de philosophie actuels, ayant pourpoint de départ quelques faits d'observation empruntés aux sciences, ont tous la plus grande analogie avec les systèmes de la philosophie grecque, surtout avec ceux qui sont antérieurs à Platon et à Aristole.
2" Presque tous les auteurs de ces systèmes, Thaïes , Démocrite, Pylhàgore, étaient initiés à la science des prêtres de l'Egypte. Or, c'est dans les temples de Memphis, de Thèbes et d'Hélio|)olis qu'était pratiqué ïart stic/r, qui, comme nous le montrerons, n'était autre chose que la chimie expérimentale, enveloppée de symboles et de dogmes religieux. L'art sacré, dont il [l'est fait nulle part mention chez les auteurs antérieurs au troisième siècle de l'ère chrétienne, apparaît à l'époque de la grande lutte qui éclata entre le paganisme et la religion chrétienne, c'est-à-dire à l'époque où tous les mystères, si longtemps dérobés à la connaissance du profane, furent mis en discussion et exposés aux regards du vulgaire. Dans ce combat à mort, où deux religions, l'une vieille et décrépite, l'autre jeune et pleine de vie, absorbaient l'attention du monde, il fallait, de toute nécessilé, montrer et mesurer les armes avec lesquelles elles allaient se combattre.
Ajoutons que les systèmes des anciens philosophes ne nous ^ont parvenus que tronqués, et que les ouvrages dans lesquels ces systèmes étaient exposés avec les faits d'observation qui leur avaient probablement servi de base, ont, pour la plupart, en-
PREMIÈRE ÉPOQUE. lOo
entièrement péri. En effet, nous ne connaissons les philosophes antérieurs à Platon et à Aristote que par des fragments et des citations incomplètes, disséminées dans les écrits d'Aristote, de Cicéron, de Plutarque, de Sextus l'Empirique, d'Origène, de Porphyre, etc.
Enfin, si, dans les doctrines auxquelles Heraclite, Démocrite, Platon, etc., ont attaché leurs noms, nous n'avons vu que des généralités, voyons maintenant si, dans les ateliers du forgeron, du métallurgiste, du vitrier, du peintre, dans les arts que l'on pratiquait en Grèce et dans l'empire romain, nous' ne retrouverons pas presque tous les éléments d'une science qui devait bientôt recevoir un nom.
La philosophie ancienne, la science des Grecs, était une synthèse prématurée.
PAKTii: i»i{ATiari:.
IVIctnllurgiv. — Alliages.
A l'exemple de tous les peuples anciens , les Grecs font remonter aux temps mythologiques la découverte de l'art de travailler les métaux. On admet généralement que les Grecs ont emprunté la plupart de leurs connaissances techniques aux peuples de l'Orient, et principalement aux Egyptiens ; de même que plus tard les Romains empruntèrent ces connaissances auxGrecs. Cadmus, dont le nom indique une origine sémitique (1), passe, d'après les traditions antiques, pour avoir le premier enseigné aux Grecs l'extraction des métaux et l'art de les travailler (2). Le nom de cadmie (minerai de zinc) rappelle encore aujourd'hui celui de Cadmus.
Après l'or et l'argent, on savait dès la plus haute antiquité travailler le cuivre et ses alliages, Vxs, le /aAxdi;, que l'on traduit par airain, était, comme nous l'avons dit, employé encore à l'époque de la guerre de Troie (900 à 1000 ans avant J.-C), pour la fabrication des arn)es, des outils d'art (3), des haches, des piques de lances, et de tous les instruments du forgeron (4).
Il règne une grande confusion à l'égard des noms tels que xs, /a/xo';, aurichalcum, nu'nj [nekhochelk], que l'on traduit indifféremment par airain, cuivre, bronze, laiton. Pour comprendre cette confusion, il faut se rappeler que les noms des substances étaient primitivement fondés sur l'aspect extérieur, et sur des propriétés physiques, souvent très-accidentelles; de sorte que des substances, très-différentes les unes des autres par leur composition, pouvaient être considérées comme identiques. C'est ainsi qu'un verre coloré par un oxyde métallique passait
{')D"û (A'"f/'« ou hedem) sigiiilie du côté de rorieiil.
(2) Héiod., vil, 6 el i2. — Pline, vil, Hist. nat.bl; Ciénieiitd'Alfx., Sfr(»n. i
(3) H(nn., lliad., xxiii, v. 118 el 82C ; Odysi., m, v. 4;iJ ; \, v. iii (i) Hom., (klyss., v, T'i'i ; m, 432.
PHEMIEHli EI'dQl'E. 107
pour une véritable pierre précieuse, et que la baryte, la slronliane et la magnésie étaient, pendant des siècles, contbnchiesavec la chaux. A la rigueur on pouvait parvenir à distinguer l'argile (alumine) de la chaux par le simple toucher ou par le contact (le la langue (l'argile seule happe a la langue). Il était encore facile de s'assurer que l'une et l'autre terre ne donnaient pas le même résultat par l'action du feu. Mais il fallait des moyens chimiques pour distinguer la baryte de la strontiane, celle-ci de la chaux, la soude de la potasse, etc. Cette remarque s'applique aussi à la dénomination générique d'œs ou de -/aXxo'ç, qui désigne tantôt un alliage de cuivre et de zinc, tantôt un alliage de cuivre et d'étain en proportions variables, tantôt enfin le cuivre pro|)rement dit.
Voyons si ce que nous venons de dire se contirnie par le témoignage même des anciens.
Lorsque l'on calcine dans un fourneau certains minerais de cuivre et de fer, assez abondamment répandus dans la nature, il se forme, sur les parois de la cheminée, des dépôts grisâtres, quelquefois en quantités tellement considérables qu'ils finiraient par obstruer le fourneau, si on n'avait pas soin de les détacher de temps en temps avec des ringards. Ces dépôts (oxyde de zinc impur), qui portent le nom de cadmies, sont connus depuis fort longtemps. La cadmie provenant des fourneaux de l'ile de Chypi'e passait pour la meilleure (i).
Les Grecs et les Romains connaissaient également la calamine, qu'ils appelaient cadmie naturelle.
((La cadmie, disent Dioscoride et Pline 2), est un produit qui se sublime par l'action combinée du soufflet et de la flamme, et qui. en raison de sa légèreté, s'attache aux parois des fourneaux. Celle qui se trouve à l'ouverture supérieure de la cheminée s'appelle capnilis {Ae, xocttvo'ç, vapeur), à cause de sa grande légèreté; celle qui est attachée à la partie moyenne du fourneau se nomme bolnjlis (de SoTpu;, grappe), pour rappeler la forme sous laquelle elle se présente; elle est plus lourde que la précédente et plus légère que la troisième espèce, appelée plakitis (de ttXocç, croûte), qui adhère à la partie inférieure des parois de la chemi-
(1; Pline, His/. naf., xwiv, 22 (édit. dt- la Colli ctiori de Leiiiair»'/. (2) Diosfoiid., Mot.med., s s'i. Pline, W/.s/. nnt., \x\ivt, 22. Ce passage de l'Iine est, pour ainsi dire, la io|)ioiliiction litiérale de celui de Uioscoiide.
née ; c'est un cor])s j^oreux comme la pierre ponce. Celte dernière espèce j)orle le nom û'onykilis lorsqu'elle est bleue au dehors, et qu'elle offre intérieurement les lâches de Fonyx ; elle se non. me ostrakiUs lorsqu'elle est d'un aspect noir et sale. »
Ces distinctions, fondées en réalité, mais que nous trouverions aujourd'hui insignifiantes, avaient anciennement une grande valeur. Ainsi, la cadmie boirytis était uniquement réservée au traitement des maladies de l'œil. L'espèce, appelée plakitis, était exclusivement employée contre les maladies de la peau, et comme un moyen de faciliter la cicatrisation des plaies (1).
On se servait de la cadmie, non-seulement pour des usages médicinaux, mais encore, et c'est là ce qu'il importe de noter, pour la fabrication de Vairain (aes, /aXxoç). En voici la preuve :
Pline dit {-Hisl. nat., xxxiv, '22) : « La pierre dont on fait l'airain, et qui est utile aux fondeurs, se nomme cadmie. » — C'était la cadmie naturelle ou la calamine. Le même auteur remarque ensuite que la cadmie qui se dépose sur les parois des cheminées [cadmie artificielle) peut également servir à la fabrication de l'airain, mais qu'on remploie plus particulièrement en médecine.
D'un autre côté, Dioscoride [Mat. med., v, 84) nous donne en quelque sorte l'analyse de l'airain, en affirmant que la cadmie se produit pendant la calcination de l'airain, qu'elle s'attache sur les parois de la cheminée, etc. En effet, le zinc, étant volatil, devait, pai l'action de la chaleur, se séparer du cuivre, qui est fixe. Ainsi, il demeure bien établi que les anciens faisaient de Vairain avec du cuivre et du zinc; leur airain était donc une espèce de laiton. Mais on se demande alors conmient ils appelaient le cuivre? Eh bien! ils l'appelaient également a/mm faes). « L'airain, dit Pline, se retire aussi d'une autre pierre, appelée ckalkitis (pyrite de cuivre), qu'on rencontre dans l'île de Chypre (2). Mais Vaurichalque, ajoute-t-il, obtint bientôt, par sa beauté, tous les suffrages, et remplaça généralement l'airain de Chypre.» Cet airain de Chypre, que Pline appelle ailleurs (3) cypritim, d'où vint plus tard le nom decuprum, cxûvre, était employé pour la coloration des verres. C'est avec ce même cuivre que
(1) l'iine, Hist. nat., \\\iv, 23.
(2) Hist. nat., xxxiv, 2.
(3) Ibid., wxvi, 28.
l'on imitait surles statues la couleur rouge des robes prétextes (I). Le nom de cyprium ou d'«5 ajprium (airain de Chypre) ne paraît avoir définitivement fait place à celui de cuprum (de Kûttoo;, Chypre) que vers la fin du troisième siècle de notre ère (2).
Maintenant , qu'était-ce que Vaurichalque on or ic ha l que dont parlé déjà Platon (3), et que les anciens estimaient, à cause de sa beauté, au-dessus de l'airain de Chypre, ou du cuivre (4)? La réponse, nous la trouvons dans Festus qui dit : « Pour faire de Vaurichalque, oji projette de la cadmie sur de l'airain (cuivre) (o). »
Ainsi, l'aurichalque était aussi une espèce de laiton ou de cuivre jaune.
Passons à une autre signification du mot xs. « L'airain {œs) qui sert, dit Pline, à faire des statues ou des tables, se fait en ajoutant douze livres et demie de plomb argentaire {plumbum argentarium) à cent livres de cuivre en fusion (6). »
Or, le plomb argentaire est, non pas du plomb contenant de l'argent, mais un alliage deplombet d'élain. Car Pline lui-même remarque, un peu plus loin, que l'on sophistique l'étain {plumbum album) en faisant fondre ensemble parties égales d'étain et de plomb, et que l'on appelle cet alliage plomb argentaire (7). — Le plomb argentaire était donc un alliage assez semblable à l'alliage connu aujourd'hui sous le nom Ae soudure des plombiers. Il est probable que, dans beaucoup de cas, le plomb argentaire était réellement de l'étain ; car on n'avait alors aucun moyen de distinguer chimiquement ce métal de ses alliages.
« Il existe, continue Pline, une autre espèce d'airain [œs] appelée airain de forme [formalis temperalura xris), qui prend facilement la couleur qu'on appelle grécanique ; cette espèce d'airain est un alliage de 100 parties de cuivre, de 10 parties de plomb, et de 5 parties de plomb argentaire (8) ». — C'était là notre bronze ordinaire.
(i) Pline., \xxiv, 20.
(2) Spartien (<iiii vivait vers 290) dil, dans la Vie de Caiacalla : Cnncelli ex œre vel cupro.
(3) Crilius, Dialog.
(4) Piaille, in Milit., act. .3, se. i,\. 64 : Cède 1res mi/ii homines aurichaico contra, mm istis morihus.
(5) Cadmea terra in xs conjiciftir, ut fiai aurichalcum.
(6) Hist. nal., xxxiv, 20.
(7) Ibid., XXXIV, 48. — Hoc argentarlum se. plamhuin appellant.
(8) Hist. nal., XXXIV, 20.
nu iirsToiiiE \)K LA riiiMip:.
Eu(\n Voiraia de Cor/'nfJir, si cc'lèbro dans toiile l'anliqnih', et que l'on esliniait au poids de l'or, élail un alliage de enivre, d'or et d'argent, composition indiquée par Pline (1).
En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient les différents alliage de cuivre, de zinc, de plomb et d'étain. Les mots ,Ts et /aÀxo; signifient lantôUaiton, tantôt bronze, et même quelquefois n///ve. \j'aurichalqiif, qui veut dire o/'-r?//?;y6', parait a\oir été le même alliage que celui qui est connu aujourd'hui sdiis le nom de chrysochalque ou chnjsocale (or-cuivre).
Nous avons vu plus haut que l'airain servait autrefois à peu près aux mêmes usages qu'aujourd'hui le fer ou l'acier. Il faut donc admettre que Ton connaissait aussi la trempe du bi'onze, comme nous l'apprennent en effet les commentateurs grecs d'Hésiode et d'Homère , Proclus et Eustathe. Pour la culturedes terres, dit Proclus, les anciens se servaieni du cuivre, connue on emploie aujourd'hui le fer; mais, le cuivre étant mou de sa nature, ils le durcissaient par une sorte de trempe (Sia tivo;
Sa'J;^? (7T£pp01TOlOÛv:£; (2).
Eustathe confirme le témoignagne de Proclus, en disant (jue l'on trempait l'airain lorsqu'on voulait s'en servir au lieu du fer (3).
Forest. dans son Voi/age à la ISouvdIe- Guinée, rapporte que les habitants de la côte occidentale de celle contrée sont armés de zagaies, d'arcs, de tlèchcs, et même d'épées de cuivre (bronze), et que le fer leur paraît inconnu (4).
G. Pearson, ayant analysé des hallebardes et d'autres instruments tranchants d'origine cclliquc, les a trouvés composés d'un alliage dans lequel l'étain entrait de 10 à I4 pour 100 (5).
D'autre part, il résulte des expériences de Darcet : 1" que le bronze rougi au feu et plongé dans l'eau froide est amolli d'une manière très-sensible, ce qui permet de le travailler sur le tour, de réparer à l'outil l'irrégularité des pièces moulées, de Tétendre sous le marteau, enfin de le dresser avec la lime et de le polir avec la pierre, qui est une espèce de stéatite ; 2° que le
(1) Hist. !S(i/., xwiv, 3.
(2) Comment, ad vers. Hesiod., Opern et dies, 14^.
(3) T'/j /a/.y.oj, f'j-r,-/'r/.yy dz iJior,pvj yoi'.y.-j, ioir^Tzzo. Comment, ad vers, l 'r.' , liv. I, Iliad.
(à) Annales rie chmif , \\\\\. I.>n.
Iti'onzc, chauffé an milice et refroidi dans l'air, devient dur, mais aigre et cassant.
Les ouvriers terminaient probablement leur opération en chauffant de nouveau les pièces de bronze amollies par l'immeision; et, en les laissant refroidir dans l'air, ils leur donnaient un certain degré de dureté. C'est par ce second procédé, le refroidissement dans l'air, qu'ils parvenaient à rendre tranchants les épées et les couteaux de bronze (I). — Voilà comment les peuples primitifs étaient parvenus à faire servir le bronze aux usages auxquels nous employons le fer, métal dont l'apparition dénote déjà un degré de civilisation plus avancé.
Slétallur^^ir. — Exploitation «les mines.
Dans toute l'étendue de l'empire romain , les mines étaiiMit exploitées par des fermiers de l'État {pubh'cani), qui, réunissant en commun leurs capitaux, appelaient à leur aide des hommes spéciaux, des inspecteurs on des ingénieurs des mines (2), Ceux-ci traçaient aux mineurs la voie qu'ils devaient suivre, et indiquaient les filons à exploiter. Les ouvriers occupés au travail des -mines étaient des esclaves ou des repris de justice, que les chefs menaient à coups de fouet (3). Le nombre de ces malheureux devait être très-considérable ; car Pline rappelle une loi censorienne qui défendait d'occuper plus de cinq mille esclaves pour le service des mines; c'est ce nombre que les fermiers de l'Etat employaient dans un seul petit canton du territoire de Verceil (4). Cette loi peut nous donner en même temps la mesure de l'importance de cette branche d'industrie chez les Romains. Les mines des Gaules et de l'Espagne étaient parliculièrement le l)nl de leurs entreprises.'Excilés par l'espoir d'une fortune rapide, les citoyens romains y accouraient en foule, à peu près comme seize siècles plus tard, par une singularité du destin, les flescendants des Ibères allaient à leur lour se rendre en Amérique, attirés par la soif de l'or.
(l)Méii». (le l'Acad. des iii-cript., vol, mu (ih27j.
(2) 'KçcTTV-O-iE: Toiï: u.îTa)>'.y.ar: ipYs^r'air. Diodoio de Sicile, V. 3(i
(.3) Dioilore de Sicile, ibid.
(i) Hisf. )wt., wMii, 21.
La conflamnalion aux travaux des mines équivalait à un arrêt (le mort ; car on n'ij^norait pas que ces travaux devaient, dans un bref délai, mettre un terme à la vie (1).
On .savait qu'il existait, dans les souterrains, des airs irrespirables, qui éteignent les lampes en même temps que la vie de l'ouvrier mineur; on connaissait ces mofettes qu'on attribuait, au moyen âge, à l'inflaence des démons. On cherchait à en prévenir les effets par des courants d'air, par des espèces de ventilateurs établis dans les ruelles souterraines.
Pline a tracé un tableau éloquent de ce genre de travail , auquel les Romains paraissent avoir été de bonne heure initiés (i).
« On creuse, dit-il, sous les montagnes, c1(.'S espaces immenses éclairés par la lumière des lampes. Les jours et les nuits se confondent; car on n'aperçoit la lumière du soleil qu'au bout de plusieurs mois. Ces mines portent le nom d'arrugies (3). Qu'arrive-t-il? Les ruelles, pratiquées sous terre, s'abîment tout à coup sur ceux qui les construisent. Et les voilà de nouveau occupés à reconstruire des voûtes pour soutenir des montagnes près de s'écrouler. Dans tout ce travail , on rencontre des carrières de silex. On les fait éclater par le feu et le vinaigre. Mais comme les mineurs seraient suffoqués par la vapeur et la fumée, on brise la roche à coups de marteau, et on la réduit en fragments d'environ cent cinquante livres, que les ouvriers chargent, jour et nuit, sur les épaules, et se lespassant de proche en proche à travers les ténèbres; car ceux qui occu|)ent l'entrée de la mine voient seuls le jour. Si la roche de silex a trop d'épaisseur, on creuse tout autour un corridor en pente. Toutefois le silex passe pour être plus facile à percer qu'une certaine terre composée d'une espèce d'argile et de gravier, qu'il est jjresque impossible d'entamer (4). On l'attaque avec des coins de fer et des maillets.
(1) Sil. Italiens, lib. i, v. 231. « L'avare Asdirien, après avoir <iécliiré les enrailles de la terre, s'y enfonce profondément, et n'en sort qu'avec un visage pâle et livide, dont la couleur le dispute à celle de l'or qu'il rapporte de ces gouffres ténébreux . »
(2) Pline, llist. nul., xxxiii, 21.
(3) Arrugix, de riiga, ride, sillon, rut lie. On dit encore aujourd'liiii les rues d'une mine.
(4) Ibid. ferra ex quodam argilLv génère, glarex mixta , prope inexpugnabUis. — On se tromperait étrangement si l'on voulait toujours prendre les mots silex, argilla, calx, etc., dans le sens qu'ils ont aujourd'hui. Ces mots avaient, chez les anciens , une signification très-vague, et qui ne s'appliquait pas
PREMIÈRE ÉPOQUE. 1 i3
Rien n'est plus dur, si ce n'est la soif de l'or, qui est plus dure encore {anri famés durissima] . Le travail étant achevé, on coupe le soutènement des voûtes :lachute prochaine s'annonce paruu signe qu'aperçoit seul celui qui fait sentinelle au sommet de la montagne. Il crie et frappe aussitôt, pour faire retirer tous les travailleurs ; lui- même fuit en toute hâte. La montagne brisée tombe et se disperse en mille éclats, avec un fracas qu'aucune expression ne saurait rendre. Les mineurs, victorieux, contemplent avec satisfaction la nature qui s'écroule. Cependant ce n'est peutêtre pas encore là de l'or, et ils ont fait tous ces travaux sans être sûrs d'en rencontrer. »
Le même écrivain résume par ces mots toutes les opérations du métallurgiste : «Le minerai {quod effusum est) est bocardé {tunditur), lavé, moulu, chauffé et forgé. »
V^oici comment Diodore de Sicile s'exprime, d'après Agatharchide, sur la manière dont les mines d'or étaient exploitées en Egypte :
a Les contrées de l'Egypte voisines de l'Ethiopie et de l'Arabie sont riches en mines d'or, dont l'exploitation coûte beaucoup de travail et de dépenses. C'est un minerai noir, marqué de veines blanches et de taches resplendissantes. Les chefs de l'entreprise emploient un très-grand nombre d'ouvriers, qui sont tous ou des criminels condanmés , ou des prisonniers de guerre; on y appelle même tous les parents des condamnés, lorsque le nombre des ouvriers est insuffisant. Ils travaillent Jour et nuit, sans relâche, et sous la surveillance de soldats barbares, parlant des langues différentes de celles des mineurs, afin qu'ils ne puissent être gagnés ni par des promesses ni par des prières. — Celui qui distingue les veines d'or se place à la tête des ouvriers, et leur désigne l'endroit à fouiller. Les rochers sont brisés, non par les moyens de l'art, mais par des coins de fer. Les mineurs suivent, dans leurs travaux, la direction des filons métalliques, et sont éclairés par des lumières dans les souterrains obscurs. Les roches sont amenées au dehors, pilées, et réduites en petits morceaux.
« Jamais les ouvriers ne chôment; on les excite sans cesse au
toujours au\ mômes objets. Ainsi, le silex de Pline, que l'on altaqu;iil avec du vinaigre, n'était pas de la silke, qui est complètement inattaquable par cet acide, mais c'était probablement une roche calcaire, de la chaux carbonatée; et l<j terre <]u'il appelle inexpugnable é\d.\{ v\ne roche siliceuse oa granitique.
HIST. DE LA CIIIMli;. — T. 1. S
i 1 4 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
travail par de mauvais traitements et par des coups de fouet. Les enfants mêmes ne sont pas ména;:çés : les uns sont chargés d'apporter les blocs de pierre, les autres de les briser en morceaux. Ces morceaux sont repris par des ouvriers plus âgés (ayant plus de trente ans), pour qu'ils les pilent dans des mortiers de fer. Les fragments, ainsi piles, sont ensuite moulus dans des moulins à bras, qu'on fait tourner par des femmes et des vieillards. Tl y en a deux ou trois pour chaque moulin. Il" est impossible de décrire les souffrances de ces malheureux : exposés tout nus au froid et à la pluie, on ne leur laisse aucun repos; il n'y a aucun sentiment de commisération, ni pour la femme débile, ni pour le vieillard sur le bord du tombeau; il n'y a aucun égard pour le malade en proie au frisson de la fièvre ; on les frappe tous indistinctement à coups redoublés, jusqu'à ce qu'ils expirent à la peine, sur le lieu même de leur travail. »
Détournons les yeux de cet horrible tableau : il fait honte à l'humanité, et ne rappelle malheureusement que trop la conduite tenue plus tard par les Espagnols dans le Nouveau Monde, et toujours pour ce même métal.
Enfin Diodore ajoute que ce procédé est très-ancien^ et qu'il a été inventé par les premiers rois d'Egypte (1).
Après avoir ainsi réduit la mine en poudre, on retendait sur des planches larges et un peu inclinées; on y faisait ensuite arriver un courant d'eau, destiné à entraîner les matières terreuses et à séparer l'or arrêté par son poids. Les ouvriers employés à ce travail répétaient plusieurs fois cette opération; ils frottaient pendant quelque temps la matière entre leurs mains, puis ils l'essuyaient avec de petites éponges, pour achever d'enlever les impuretés que l'eau seule n'aurait pu entraîner. Par ce moyen la jioudre d'or devenait nette et brillante (2).
Ainsi l'extraction de l'or était fondée sur le procédé de lavage que l'on emploie encore aujourd'hui.
L'extraction de l'argent (natif) était basée sur la même méthode.
Les auteurs grecs et latins ne nous ont laissé aucun délail
(1) Diodore de Sicile, iv, Il et 12 (t. i, p. 193 de notre traduction, 2e édil.). Comp. Pline, xxxiii, 21.
(2) Hippociale avait déjà connaissance, plusieurs siècle*; avant Diodore, des procédés de lavage employés en Étiypie. Ilippocrale, de Vict. rot., i : /çu-îiov èpY^îovtat, xônTouTi, tiXOvovxti, ■zr,v.ou'îi Ttuf.t.
l'IiEMIKHF ÉPOQUE. 115
précis sur l'exploilalion des minerais de fer, de cuivre, de ploinb et d'étain.
AUiag^es d"or, d'arçent el de cuivre. — Moyens «le purification. — Coupellation.
Les anciens savaient que l'or et l'argent ne se rencontrent que rarement dans la nature h l'état de pureté. L'or natif contient presque toujours une certaine quantité d'argent. L'or pur était appelé /puncx; aTcupoç, or sans feu, c'est-à-dire or qui n'a pas besoin de passer par le feu pour être pur. On trouve en Arabie, ditDiodore, des morceaux d'or apyre, d'une belle couleur de tlaniine et de la grosseur d'une châtaigne (1).
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, comme nous, ils employaient le plomb pour purifier ou affiner ces métaux. C'est d'eux-mêmes que nous le savons.
{( Les fondeurs, dit Agatharchide, après avoir reçu , au poids et à la mesure, une certaine quantité de minerai d'or, le déposent dans un vase de terre; ils y ajoutent du plomb proportionnellemenl à Ic^juantité d'or (2), avec une addition de sel, d'un peu d'étain et de son d'orge ; ensuite ils recouvrent le creuset d'un couvercle qu'ils lutent exactement ; enfin, ils exposent le creuset à un feu de fourneau pendant cinq jours et cinq nuits, sans discontinuer. Après ce laps de temps, ils laissent refroidir la matière. Alors on voit apparaître l'or très-pur, et sans la moindre trace des substances étrangères qu'on y avait ajoutées. Le wcfnl a perdu un peu de son poids (3). »
Cette opération était une véritable coupellation : tous les élé*ments du procédé s'y retrouvent, sauf l'étain et les grains d'orge, dont nous ne voyons pas trop aujourdliui la nécessité.
Ccquidoitsurtout fixer notre attention, c'estle soin qu'on avait déjà alors de proportionner la quantité de plomb à celle de l'or qu'il s'agissait de purifier. N'était-ce pas là un procédé dHnquartationl L'orge, qui, comme toute matière riche en carbone, a la
(1) Diodore de Sicile, m, 13 (t. i, p. 193 fie notre liadiictioii )•
(2) MiçavTî; oà xaTà ■zôni.ffio^ àvàXoyov aoXuooccj. Diodorc, m, '.'.\ ( t. ii p. 205 de Tédilion bipontine).
(3) O^.tyri; àreo'jdia; Y£Y£vr,(ic'vri;. lb;d.
IKi HISTOIRE DE LA CHIMIE,
propriété de revivifier les métaux en les désoxyclant, était sans doute employée comme l'emblème de la purification et de la résurrection. On sait combien l'influence des dogmes religieux était grande dans l'antiquité. Le sel, comme l'orge, avait une valeur symbolique.
L'or, ainsi puritlé, s'appelaitor <>hry:ie{dUYiim obryzum), c'està-dire de l'or plusieurs fois passé au creuset (!). L'opération elle-même s'a[)pelait obrus.sa (2), que nous pourrions traduire par coupellution. Suétone raconte, dans la vie de Néron, que cet empereur exigeait que les impôts lui fussent payés en or «qui eût passé par l'épreuve de l'obrusse » : exigit aurum ad obrussam. Pline lui-même nous apprend d'ailleurs que l'essai de l'or par le feu s'appelle obnissa.
L'opération de Vobrusse paraît être assez ancienne; car Hérodote parle déjà (3) d'or calciné, par opposition à Vur blanc, qui était un alliage d'or et d'argent, appelé electrum (4).
Velectrum [r^liXTpov) signifie, chez les anciens, deux choses bien différentes : d'abord l'électrum proprement dit, c'est-à-dire V ambre jaune ou le succin, qui est une substance organique (-espèce de résine fossile); en second lieu, un alliage d'or et d'argent, comme nous l'apprend Pausanias (lib. i) : aXXo TjXsxTpov, àvaueatYf/évoç luxiv àpyopM /pudôç, (( il existe uu autre élcctrum, qui est un alliage d'or et d'argent. » Comp. Pline, xxxiii,23 ; « Tout or est allié d'argent; la proportion seule varie : c'est quelquefois la dixième, la neuvième, la huitième partie du poids. Lorsque la proportion de l'argent est d'un cinquième , l'or perd son nom, il s'appelle elcclrum (5). »
Les Grecs et les Romains avaient-ils un procédé particulier pour séparer l'or de l'argent, soit dans les alliages naturels, soit dans les alliages artificiels de ces métaux? La simple coupellation ne suffisant pas pour en obtenir le départ , il est permis de croire
(1) IIo).)âxt; év}/r|0£v wuts yéveaôai ôêpuaov. Sclioliaste ad Tliucyd., lib. ii, fol., p. 106, eilit. Duker. — Cimf. Heiodot., lib. i, p. 19 (éflil. H. Slepli.).
(2) Cic. in Bruto. — Sénèque, epist. 13, l et 2.
(3) Lib. I, pag. 19 (éd. H. Slepli.),
(4) Odyss. IV, 71.
(5) Un aîiteur italien, Cortinovis (Opnscoli scelti stille scienze, etc. Milano, 1700, in-')"), a cherché à prouver, dans une savanic Jiiisertalion , que le platine était connu des anciens sous le nom ii'electrum. Les raisons qu'il en donne ne sont pas concluantes.
PREMIÈRE KPOUUE. 117
qu'ils- connaissaient effectivement le moyen de séparer l'argent de l'or par la voie sèche, moyen qui était autrefois employé, sous le nom de cément royal, dans plusieurs monnaies de l'Europe (1).
En décrivant le mode d'exploitation des mines hispaniques, Strahon rapporte qu'après avoir fait passer le minerai au feu, il en résultait un mélange d'or et d'argent (p^'y!^^ s/ovtoç àpyôpou xoà j(puaoïï), qu'on faisait subir à ce mélange une nouvelle calcinalion, que l'argent était alors détruit ou brûlé (tov \j.h à'pyupov «Troxaisa- 6ai), et que l'or restait pur au fond du creuset (xov Se /pucov Ctto-
D'après ce passage, il est évident que les Espagnols savaient séparer l'or de l'argent^ bien que Strabon, qui était, avant tout, géographe, n'indique pas le moyen dont ils se servaient.
Mais Pline supplée ici en quelque sorte au silence de Strabon.
« On met, dit-il, avec l'or, dans un vase de terre, deux parties de sel commun, trois parties de misy (3), et de nouveau deux parties d'un autre sel, et une partie d'une pierre appelée schiste (terre argileuse); on expose ce vase à l'action du feu : le mélange s'empare alors de tout ce qui est étranger à l'or, qui demeure pur (4). »
Nous enregistrons ces paroles de Pline : elles sont d'une haute importance pour l'histoire de la chimie. Car un mélange de sel commun {chlorure de sodium), de vitriol {sulfate de fer ou decuivre) et d'argile {alumine), produisait, sous l'influence de la chaleur, une réaction , de laquelle devrait résulter un des acides minéraux les plus énergiques , Vesprit de sel , appelé aujourd'hui acide chlorhydrique.
Quel était cet autre sel que l'auteur ne nomme pas? Si c'est le nitrate de potasse, les Romains auront connu Veau régale. Or la vraie chimie ne date que de l'emploi bien établi des acides minéraux, qui sont les véritables dissolvants des métaux.
Dans l'opération que nous venons de rapporter, l'acide n'était
(1) Recherches stir la métalbirgie des anciens, par Louis Savot, cliiip. vm Dans le Recueil (iea Anciens minéralogistes de France, par Gobel, t. ii ; Pan<, 1779, 8.
(2) Strabon, lib. m, p. 146, édit. Casanb.
(3) Le 7nisij était, selun tontes les probabilités, le sullate de fer on île enivre.
(4) Torretur cum salis gemino pondère , triplici myseos, et rursnm cnin dnabus salis porlionibus et una lapidis, queni scliiston vocant. H. N. xwiii, 24.
I 18 HISTOIRE IJE I.A CIIIMIK.
poinl isolé ; mais l'aclion était la même : en réagissant sur l'argent, on opérait le départ du métal (à l'état de chlorure). Celait là tout le but que l'on se proposait d'atteindre.
La matière ainsi séparée, qne Slrabon appelle pierreuse el vitrifiée, et qui plus tard reçut le nom de lune cornée, ne paraît avoir été primitivement d'aucun usage. Peut-être, par une fausse analogie, était-on conduit à penser que l'argent était brûlé el irrévocablement réduit en cendre, comme le bois qui brûle dans la cheminée. Rien n'a été plus funeste au progrès de la science que des théories fondées sur de fausses analogies.
Cependant la métallurgie était, au temps de Strabon, dans un état assez avancé; car cet auteur nous apprend que(l) : « Il y avait autrefois dans l'Attique des mines d'argent très-riches, quisont aujourd'hui délaissées. Ceux qui font maintenant fondre les scories et le résidu qu'avaient laissé les anciens obtiennent une quantité notable d'argent ; ce qui prouve qu'ils n'avaient pas une grande expérience du travail des fourneaux (twv àp/otîo)v
dlTEiptOÇ XaiJl.lVEUOVTO)V ). ))
Le fourneau de fondeur s'appelait en grec xa^ivoç, en latin caniinus ou fornax. Pline y distingue les côtés {tatera), le dôme (cornera) , et la bouche [os). Il est assez difficile de déterminer exactement la forme de ces fourneaux. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'elle variait beaucoup , suivant les lieux, ou plutôt suivant la nature du minerai qu'on avait à exploiter : fornacum maxiina différentiel est {"2). La forme de quelques loupes ou culots ' de fonte, trouvés dans quelques monuments romains, nous permet de croire que leurs fourneaux ressemblaient à peu près à ceux dont on fait encore usage, pour l'extraction du fer, en Catalogne et dans une bonne partie des Pyrénées (3).
Monnaies.
L'or, l'argent et le cuivre, voilà les métaux qui servaient de temps immémorial à la fabrication desmonnaies et des médailles.
(1) Lil). IX, p. 399, f^itil. CH-;aiih.
(2) Pline, xxxiv, 41.
(3) Aincillion, dans le f. xlvi des Ulém. de l'Acad. des inscrip/ioiis, p. 513.
Les anciens habilanls de la Grande-Bretagne (1), les Clazoméniens (-2), les Lacédénionicns et les Byzantins ont aussi employé Je fer à cet effet.
Aristote et PoUux rapportent que Denis, tyran de Syracuse, fit battre de la monnaie d'étain. Il parait môme que les plumbei nummi, traduits ordinairement par monnaies de vil prix, étaient de véritables monnaies de plomb. Ce qu'il y a de certain, c'est que, sous le règne de Septime Sévère, la monnaie de cuivre contenait une quantité notable de plomb en alliage (bronze) (3). Quant à la monnaie d'argent, elle parait avoir toujours été exemple de plomb ; car ce métal, allié avec l'argent , rend celuici aigre et cassant , à moins que l'un de ces métaux ne dépasse de beaucoup l'autre dans les proportions employées.
Les monnaies de l'antiquité grecque et romaine étaient faites avec des alliages naturels , avec l'or et l'argent tels qu'ils étaient extraits de leur minerai par les procédés alors connus. Aucune loi n'avait fixé le titre de la monnaie, c'est-à-dire la quantité d'or ou d'argent pur qui doit entrer dans la composition d'une pièce monnayée d'un poids et d'une valeur déterminés. Les petites quantités d'or et de cuivre qu'on a trouvés dans des monnaies d'argent, frappées pendant la république de Rome ou sous le règne de Philippe de Macédoine, sont purement accidentelles, et tout aussi variables que l'argent et le cuivre dans les monnaies d'or.
L'or et l'argent, aussi purs que les procédés alors connus permettaient de les obtenir, devaient, à cause de leur moins grande dureté, présenter l'avantage d'une manipulation facile, en se laissant mieux laminer sous le marteau, et en recevant plus aisément l'empreinte de l'efligie et de l'exergue.
k mesure qu'on s'éloigne des beaux temps de Home et d'Athènes, et que l'on se rapproche de la chute de l'empire romain, on observe que le litre des monnaies est d'aboid déterminé par
(1) Ces.ir, li. G., v, 12.
(2) Arist., liv. Il Œcon. "
(3) L. Savot ( DfScimis sur les médailles antiques. Paris, 1G27, 4 "j dil : « Ceux qui en sont cntienx le- inetlent dans le fen, et ne voyent point qu'il en soiie aucun plomb on estain auparavant le temps du dit Septimius, mais bien et fort visiblement de celles qui "iit été t'al)iiqiiées du depiii> , des(jiielles on voit suinter et sortir par jietites guutlen le plomb fn di\ers endioits, quand elles ont senti un peu l'ardeur du feu. »
des lois spéciales, mais que ces lois font bientôt place à la volonté arbitraire des empereurs, qui, pour conserver leur trône et souvent leur vie, se faisaient faux monnayeurs. Ils y cherchaient les moyens de satisfaire les passions d'un peuple blasé, et les caprices d'une milice indisciplinée qui disposait en souveraine du sceptre de l'empire. C'est ainsi que nous verrons, au moyen âge, les rois souventrecourirau faux monnayage pour combattre l'esprit d'indépendance des grands vassaux. On peut donc établir en règle que la dégradation des monnaies est en raison directe de la décadence des mœurs. L'empire romain nous en offre l'exemple le plus éclatant. Voici quelques détails à l'appui de notre opinion.
Monnaies grecques de 000 ans avant J.-C.
Parmi les plus anciennes monnaies de la Grèce que l'on conserve dans les médailliers de nos musées, on remarque une monnaie de Crotone. On suppose qu'elle a été frappée 600 ans avant l'ère chrétienne. Cette monnaie est d'argent, épaisse, rude au loucher et imparfaitement arrondie. Son poids estil3gr. 64.
Comjjosition : Argent 109,50
Cuivre 1, 0
Or 0,1 :i
Perle 3, 0
C'est donc là une monnaie en argent presque chimiquement pur(l).
Les statères d'or de Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, sont, d'après les analyses de Patin et de Fabroni, composées de 0,979 d'or et de 0,021 d'argent. Ce titre est à peu près celui de l'or natif, c'est-à-dire tel qu'il se rencontre dans la nature. Les mines du mont Pangée fournissaient annuellement pour la valeur de 5,229,000 fr. d'or. C'est de là que Philippe lira le levier le plus puissant pour l'exécution de ses desseins politiques (2).
(1) Voy. Thomson, Annales de chimie, lxxi, 113.
(2) Du temps d'Hérodote (vers 500), l'or s'échangeait en Gièce contre seize fois son |>oids en argent. Phis tard, du temps de Socrate, il ne valait plus en argent que douze fois son poids; et cette diminution de la valeur de l'or doit élre attribuée aux sommes versées toujours en or par les rois de Perse, pour cor-
PREMIÈRE ÉPOQUE. i2\
D'Arcel donne l'analyse d'une monnaie antique, composée d'un alliage probablement dû au traitement incomplet d'un minerai particulier (1). Celte monnaie a fourni à l'essai :
Argent 368
Or 18ï
Cuivre 448
Il n'est pas probable, ajoute judicieusement d'Arcet, qu'une loi monétaire ait exigé un alliage aussi compliqué, surtout ii une époque où les moyens d'analyse ou d'essai ne consistaient qu'en méthodes approximatives. Archimède n'eût pas appliqué les lois de la pesanteur spécifique à la détermination du titre de la couronne d'Hiéron, s'il eût pu se servir d'un moyen plus exact.
Monnaies de 200 ou 300 ans avant J.-C.
Denier romain frappé du temps de la république. Poids : 60 gr. 06.
Argpnt ;.9,68
Or 0,29
Cuivre 0,09
C'est là à peu près la composition de quelques espèces d'argent natif.
En jetant un coup d'œil sur le tableau suivant, on pourra se convaincre que la dégradation des monnaies allait en augmentant avec la décadence de l'empire romain.
Monnaie de Vespasien. Poids : 3^''",04.
(An de J.-C. 69.)
Composition : Arjient 2,431
Cuivre : 0,539
Or 0,020
Étain des traces.
rompre les républiques grecques. Yers l'an 300. le rapport de l'or à l'argent, en Grèce, n'était plus que de un à dix. ( Letronne, Considérations sur les monnaies des Grecs et des Ro77iai}is.) (t) Antiales de Chimie, lxxii, 50.
! lllSTdlUK liK I.A CIII.MIK.
Monnaie de Trajuv. Poids : ^s'-^^.
( An (le J.-C. !)8.)
Composition : Argent 5,i55
Cuivre 0,341
Élain. ;
Or...! «'«"^
Monnaie (T Adrien. Poids -.'.W'yM.
(An (le J.-C. 117.)
Coniiiosilion : Argent 2,808
Cuivre 0,601
Élain. ;
Or...| «'«0'
Monnaie d' Anton in Pie. Poids : 3^'^*,87.
' An .le J.-C. 138.)
Composition : Argent 2,717
Cuivre 1,053
Étain. /
Or...^ '''''
Monnaie de Marc-Aiirlle. Poids: 2^''-, 92. (An (le J.-C. 161.)
Composition : Argent 2,3:?0
Cuivre 0,5!r.>
Étain. j
Or... ) "'""•
Monnaie de Coniwode. Vinds : 2S'',703.
(An (le J.-C. 180.)
Con)positi(>n : Argent 1,814
Cui\re 0,869
Ktaiii . ;
Or...l '■'''
Monnaie de Gordien Pie. Poids : 3^' ',4. Quantité analysée, 3^34.
(An de J.-C. 238.)
Composition : Argent 0,941
Cuivre 2,262
Élain. J
jVonnniede Philippe l'Arabe. Poids : 3^'"*,5. (An de J.-C. 244.)
^ Quantité analysée, 3,47.
Composition : Ai j;eiit 1 ,508
Cuivre 1,917
Étaiii. I
Or. . . \
Monnaie de Décius. Poids : 3^'*,768.
Analyse faite sur 3,738.
Composition : Argent 1,490
Cuivre 2,213
Étain. ) , ,
Vers les derniers temj)s de l'empire romain, le trésor manquait souvent d'argent pour payer la solde d'une nombreuse armée (2). Dans cet état de détresse, Galien et ses successeurs eurent recours à un moyen extrême, en faisant, par une refonte
(1) La plupart de res monnaies romaines proviennent des fouilles faites à Famars ( Fanwn Martii), village situo à une lieue de Vaienciennes. Voy. Annales (le chimie, t. xwii (année 1820), (i. 320. Ces analyses s'accordent sensiblement avec celles faites par Klaprotli et consignées dans les anciennes Annales dec/iitnie, t. Lxxxi, p. 82.
(2) La paye journalière d'un soldat était de dix as ou d'un ntiminus clenariiis, qui devait, d'après la loi, contenir soixante grains d'argent.
générale, retirer l'argent contenu dans les monnaies. A la place de colles-ci, ils Orent frapper des monnaies de bronze ou de cuivre élamé , simulant les monnaies d'argent. Tout en recueillant le profit de cette opération frauduleuse, les empereurs avaient ordonné de ne faire percevoir les revenus du trésor qu'en monnaies d'or, qu'ils s'étaient bien gardés d'altérer.
Dix de ces fausses pièces de bronze étamé, à l'effigie de Galien, pesant 232 gr., ont donné (1) :
Cuivre 221,25
Argent 1,25
Élain 9
La quantité d'argent qui s'y trouve est accidentelle, et probablement due à l'imperfection du procédé mis en usage pour extraire ce métal. La présence de l'étaju dans les monnaies du troisième siècle suppose l'emploi du bronze {œs statuarium), ou du cuivre provenant d'ancienne vaisselle {xs celadrium, xs ollarium). C'est ainsi qu'on a vu, pendant la révolution française, frapper des monnaies avec du métal de cloche.
Cependant, dans toute l'étendue de l'empire romain, les monnaies de plomb et d'étain étaient, comme fausses, exclues de la circulation ; il y avait défense expresse d'en émettre , comme nous l'apprend la loi 9, parag. 2 du livre 8 du Digeste, titr. 10, 011 il est fait mention de la loi Cornelia, établie contre les faussaires : Eailem lege exprimitiir, ne qids niimmos stanneos emere, vendcre dulo malo velit.
La plupart des médailles antiques des Grecs et des Romains, de même que celles des premiers rois de France et des empereurs d'Allemagne, étaient fabriquées avec de l'argent ou de l'or aussi pur que les procédés alors usités pouvaient le permettre (2). Les tributs dont les consuls et les premiers empereurs romains frappaient les nations vaincues s'effectuaient en monnaies d'argent (3), tandis que plus tard les impôts devaient être payés en
(1) Klaprolli, Annales de chimie, iaxxi.
(2) Savot (citant Bofiin ) dit que, par un essai qui fut f*iU(ie son temps à Paris, on trouva que les nif^dailles d'or de Ye^pasien étaient à si liaut titre que les orfèvres et le président de la cour des monnaies n'y trouvaient qu'une 788* partie d'empirance. {Métallurgie des aiiciens, cliap. vi.)
(3) Pline, xxxiii, 15. Sed prater alia equidem miror populum romanum viciis gentihus in tributo semper argcntum imperitasse, non aitnim.
PREMIÈRE ÉPOQUE. 1 i>5
or. De là les e\pve?,sion& aurum publicum, aurum coronarinm, a. lustrale, a. ylebale, etc.
A une époque plus récente. Charlemagne et ses successeurs avaient soin d'ordonner (comme le montre le texte des Capitulaires) que les monnaies, et surtout celles destinées à solder l'impôt, fussent pures et de bon poids : denariï ex omnibus monetis meri ac bene pensantes.
L'altération des monnaies fut de tout temps un crime assez répandu : les souverains eux-mêmes en avaient donné l'exemple.
Cependant, comme dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon. C'est à la fabrication des fausses monnaies que nous devons l'art de l'essayeur. Pline l'affirme en ces termes :
« Les uns, dit-il, altèrent les monnaies en y ajoutant du cuivre, les autres font une soustraction du poids légalement établi, et qui est tel que 84 deniers pèsent exactement une livre. C'est pourquoi on institua par une loi Vart d'essayer les monnaies {ars denarios probandi). Cette loi était si agréable au peuple, qu'on éleva à Marins Gratidianus, qui l'avait fait porter, des statues massives dans toutes les rues de Rome. C'est une merveille de voir que, dans cet art des faux monnayeurs, le vice seul demande une étude iinirumque, in hac artium sola vitia discuntur) ; une pièce fausse est conservée comme un modèle, et s'achète au prix de plusieurs pièces de bon aloi (I). »
On voit, par ce passage de Pline, que les fausses monnaies consistaient principalement dans l'altération ou l'abaissement du titre. Il existait aussi de fausses monnaies par la substitution de l'étain ou d'un alliage de plomb et d'étain à l'argent. On a même rencontré des monnaies fourrées, remontant au temps des premiers empereurs romains; ce sont des monnaies de fer ou de cuivre recouvertes de minces lames d'argent. Cependant beaucoup de ces monnaies, qu'on a regardées comme fourrées , sont faites avec des alliages très-peu homogènes; ce qui arrive toujours lorsque le titre est trop bas, et que le cuivre y entre dans des proportions trop fortes par rapport à l'argent. L'histoire nous apprend qu'Antoine, Caracalla, Héliogabale et Alexandre Sévère
(1) Pline, Hist. nat.., xxxiii. 46- — Les anciens savaient non-seulement reconnaître la pureté de l'argent ou de l'or par la pierre de touche, par 1<» son ou l'odorat, conome le paraît insinuer l'auteur (M. Mongez) des Mémoires sur l'art du monnayage chez les anciens, etc.; mais ils faisaient déjà, comme nous venons de le voir, usage de la coupellation.
1^0 IllSTOIRfc; DE LA CHIMIE.
lie se sont pas l'ait scrupule (l'altérer ainsi le titre des monnaies. Ce dernier, atteint de quelque remords de conscience, s'appliqua, vers la fin de son règne, à rétablir l'ancien titre, en faisant refondre toutes les monnaies. C'est ce qui lui valut le surnom de reslitulor monetiv , ce qui montre combien l'allération était poussée loin. H y a des épithètes qui valent des pages entières de l'histoire.
Nous avons fait voir que la coupellalion était bien connue des anciens. Tous les essais des monnaies se faisaient donc par ce procédé.
Un sujet de surprise, c'est que, dit FMine, pour purifier l'argent, il faille le calciner {coquere) avec du plomb (1).
On lit, dans la loi Lucia , qu'il y avait des essayeurs {artffice.s), spécialement chargés d'analyser les monnaies et û'en séparer les matières d'alliage (2).
Le moyen dont on se servait pour obtenir le départ de l'or et de l'argent consistait, comme nous l'asons dit, dans un mélange de substances analogue au cément royal. On employait également l'étain, qui était quelquefois confondu avec l'antimoine (3).
Les Romains ne se dissimulaient pas combien ces moyens étaient imparfaits, et combien il était difficile d'enlever à l'or les dernières traces d'argent. C'est du moins ce qui ressort d'un passage curieux des Institutes, dans lequel l'alliage d'or et d'argent est comparé à un mélange de vin et de miel. « De même que le vin et le miel, y est-il dit, donnent naissance aune espèce d'émulsion [mulsum], ainsi l'or et l'argent, fondus ensemble, donnent un alliage appelé elecfrum, dont il est également difficile de séparer les éléments (4). »
Vobnjse oviVobrusse (5) était, comme nous l'avons vu, em- |)loyée, ainsi que l'amalgamation, pour purifier l'or.
(1) Pline, Hlst.nal., \x\iii, 19.
[").) Tit. I, 41 des Digestes. — Cuin diversaj maleri;e œs alqiie argentum sit , ail artilicibiis «eparari et iii pristinam mateiiam rediui solet.
(.3) L. Savof, D\sc. sur les médailles antiques, cli. vi. — Voy. p. 109.
(4) Lib. Il, Inslil., lit. i, parag. 27. — L. 7 du 41* des Digestes, tit. I, De acquirendo rerum dominio, § 8.
ji Cod. Theod., tit. de PonderiOui : Diii miiltiimfiue nammac examine in ea oliiy/a detineatur, quemadmodiim piira videatur.
I*ropri«'tés ites métaux. — Composés et prépara tiens métalliques.
Or. — Ce métal devait son prix à son inaltérabilité et à sa stabilité au feu. C'est ce qui lui valut plus tard le nom de roi des métaux. Voici comment Pline nous trace en deux mots l'histoire de l'or (1) : « L'or existe parfait dans la nature, pendant que les autres métaux ne se perfectionnent que par le feu. En outre, il n'est pas sujet à se rouiller, ni à changer de poids ou de qualité. Il résiste à l'action des sucs acides, qui attaquent toutes les autres substances (SWCC05 aceti domiiores rerum). De plus, il se laisse Gler comme de la laine. On fait des tissus d'or pur. J'ai vu moimême l'impératrice Agrippine, femme de Claude, assister, à côté de son mari, au spectacle d'un combat naval; elle était vêtue d'un manteau tissé de purs fds d'or. »
Il faut que le luxe des Romains et leur goût pour les objets d'or aient été poussés bien loin ; car Pline rapporte, avec indignation, que Marc-Antoine, le triumvir, s'était servi de vases d'or pour les besoins et les usages les plus dégoûtants; luxe, ajoutet-il, à faire rougir Cléopâtre même (2).
«Nulle substance, dit Pline, en poursuivant son récit, n'est plus malléable que l'or (3) : une once d'or se laisse étendre en plus de sept cent cinquante lames minces {bracteas), de quatre doigts de long et d'autant de large. Les plus épaisses de ces feuilles s'appellent aujourd'hui feuilles de Préneste. On applique l'or sur le marbre, au moyen du blanc d'œu^ (candido ovi). La véritable méthode de dorer le cuivre consiste dans l'emploi du \'\?-i\vgeni {x.<i inaura7i argento vino). A cet effet, on décape d'abord parfaitement le cuivre, en le chauffant, et en l'éteignant dans un mélange de sel, de vinaigre et d'alun. On lui applique ensuite les feuilles d'or, amalgamées avec du vif-argent , et mêlées de poudre de pierre ponce et d'alun. »
(1) Hist. nat., Axxiu, 19.
{'>.) Iliid. xwiii, 14. Aureis tisum in omnibus obscenls desideriis, pudenrlo crimine, eliam Cleopatrx.
(3) ll)i<l. 19. Il cilp comme exemple les feuilles d'or de Préneste. Cependant un peu pins loin il dil que le plomb est plus malléable que l'or.
Voici un passage du ni6me auteur, souvent cité par les alchimistes : (( Indépendamment de l'or natif, il y a un moyen unique de faire de l'or, c'est avec de l'orpiment [auripig)n(>nium)^ qui sert en peinture et que l'on trouve en Syrie, à fleur de terre. Il est de couleur d'or, mais fragile comme une pierre spéculaire (1). Un prince très-avide de richesses, Caligula, séduit par l'espoir de se procurer de l'or, fit calciner une énorme quantité d'orpiment. Mais la quantité d'or qu'il obtint ainsi était si minime, qu'il y avait perte plutôt que gain; et personne ne fut depuis tenté de recommencer l'expérience (2). »
Les chercheurs de la pierre philosophale n'ont pourtant guère profité de cette leçon de Caligula; car nous verrons par la suite que l'orpiment (minerai d'arsenic) jouait un rôle important dans leurs opérations.
Arg-ent.
Laissons encore parler Pline, qui est ici notre principal guide : « Le minerai d'argent ne s'annonce pas , comme celui de l'or, par la couleur et l'aspect qui caractérise ce métal. Sa mine (^erra) est tantôt rousse, tantôt couleur de cendres. On ne peut griller cette mine qu'avec du plomb ou avec une mine de plomb appelée galène, qui accompagne souvent les mines d'argent (juxfa argenti venas plerumque reperitur). Dans cette opération, le plomb va au fond et l'argent surnage, comme l'huile sur l'eau.
« On trouve des minerais d'argent dans presque toutes les provinces de l'empire romain (c'est-à-dire dans tous les pays du monde alors connu). L'Espagne en est surtout riche. On les rencontre dans un sol stérile et dans les montagnes. Une veine d'argent met sur la voie d'une autre, qui d'ordinaire n'en est pas éloignée. Du reste, cette loi s'observe également pour les autres métaux, et c'est probablement pour cela que les Grecs les ont appelés melalla (3).
(! Autrefois la fouille d'une mine d'argent était arrêtée dès
(1) Sulfate de chaux lamellaire.
(2) Hist. nat., xxxiii, 22.
(3) ibid., 31. Le nom de metalla { [xet' ôùl<x) signifie, en grec, les uns après les autres.
PREMIERE EPOQUE. I iO
qu'on avait ronconlré une couche d'argile (ulumen). Aujourd'hui, on cesse de fouiller, dès que, sous la couche d'argile, on trouve une veine de cuivre. Les exhalaisons des mines d'argent sont mortelles, à tous les animaux, mais principalement aux chiens. Il en est de l'argent comme de l'or : plus ces métaux sont mous, plus ils sont beaux et purs. »
F^'lbérie était surtout riche en mines d'argent. L(js Gaules étaient plus riches en mines d'or (I).
Au rapport de Strabon, les mines de la Nouvelle-Garthage, eu Espagne, étaient exploitées de la manière suivante : on broyait d'abord la minerai (,3wXo; t>,v àpyupîTiv) ; puis on le lavait dans des courants d'eaux, dans lesquels on avait placé des cribles ou des tamis. Cette opération était répétée cinq fois. Enfin le résidu, fondu avec du plomb, don nait, après le départ de celui-ci [i-rzoyj- OÉvro; TO'j [xoXûêoou), de l'argent pur (2). Les fourneaux dont on se servait, dans ce cas particulier, avaient des cheminées très-hautes, où venait s'attacher une espèce de suie (Xtyvijç) provenant des minerais (3).
Le mômeécrivain ajoute : «L'argent coupelle et projeté (à l'état de fusion) dans l'eau se recouvre de bosselures irrégulières, et prend le nom d'arç/ent fa (/renaillf. C'est ce que les Romains exprimaient par argentum pustulatum , argent en pustules, ce qui équivaut à argent trè -pur (i^. »
- Le seul composé argenlique ({ue les anciens fussent parvenus à préparer était le chlorure d'argent. Ws, l'obtenaient, comme nous l'avons vu, dans l'affinage de l'or, et le rejetaient parmi les scories.
Cuivre.
Voxyde de cuivre était connu chez les Grecs et les Romains sous le nom d'écaillés (XsttiSïî, squamx). On le préparait, en grillant , «lans des vases de terre, des morceaux de cuivre. C'était là
(1) Diol. (ie Sicile, lib, v.
(2) SUal), Geosi-., lit), m, p. 138 (édit. Casaiii).). (.5) Il)id., p.' lie.
(i) Le mol puslulalwih a fort ein!)aira^sé les corniiieitateiits ('■Itaii^tT-ç a i\ s(ipnce.s. Ils ont cru se tirer il'enil):irras en prop t^arit (ie> variaiiti's siii^ulii'îri'-; , telles i\\ie postula/ nia, pasfillafum, p'ixsilntum.
UIST. DR LV Ciiniii-:. — T. '. 9
une des principales industries des hahilants de Chypre. Ce produit était employé en nriédecine pour l'extirpation des polypes et d'autres excroissa nées de chair (1).
Il est difficile de décider à quels composés cuivreux s'appliquent exactement les mots .vrugo, chalcanlhos, i^colecia, mi.sy, aonj, chalcitis, atramentum sutorium, que les traducteurs rendent, d'un commun accord, par verâel ou vert-de-gris.
Pour débrouiller ce chaos , il importe de rappeler que les Grecs et les Romains confondaient trois sels de cuivre dont ils avaient connaissance : le sulfate, Vacétale et le carbonate de cuivre (vitriol bleu, verdet, vert-de-gris). Dioscoride et Pline nous apprennent que Wrnigo (toc) se préparait de différentesmanières, et qu'on l'obtenait, 1° en chauffant des clous de cuivre saupoudrés de soufre dans un vase de terre, et en exposant le produit à l'humidité ; 2" en raclant celui qui se forme naturellement sur la pierre khalkite, d'où l'on tire le cuivre (2); 3" en arrosant avec du vinaigre de la limaille de cuivre, et en agitant le mélange plusieurs fois par jour, jusqu'à ce que tout le cuivre soit dissous * {donec absumatur); 4° en couvrant des vaisseaux ou des lames de cuivre de marc de raisin {vinaceis), et en les raclant dix jours après (3).
Or, les deux premiers procédés donnent du sulfate, et les deux derniers de l'acétate de cuivre. Il s'ensuit que ces deux sels étaient, à cause de leur couleur, confondus ensemble sous le iiom commun de xrvgo ( verdet).
A l'époque des Grecs et des Romains on n'avait sans doute aucune idée de l'analyse chimique. Mais la sophistication avait déjà fait de très-notables progrès; comme le mensonge, elle date de l'origine de notre espèce.
'(On sophistique, dit Pline, Vœrugo de Rhodes (4) avec du marbre pilé. D'autres le falsifient avec de la pierre ponce ou de la gomme pulvérisée. Mais la fraude qui trompe le j)lus, c'est celle qui se fait avec le noir des cordonniers, atramenfum. sutorium (5). »
M) Pline, Hixt. wrt/.,\xxiv,*26(<''(lil. Lemaire) ; Dioscoride, v, 87; Oiihase, xiii,5.
(2) La khalkite n'est antre chose que du sulfure de cuivre présentant des effloie.sceuces fie sulfate.
(3) Diosc, V, 87, 91 ; Pline, xxMV,2fi; Vilruve, vu, 12.
(4) Le carbonate de cuivre.
(5) Sulfate de fer («onperose ^erte). — Pline, xxxit, II.
La fraude, chose triste à constater, est de tous les pays et de tous les temps. Demandez à nos droguistes, à nos épiciers, à nos boulangers, à quoi la poudre de craie ou déplâtre peut leur servir. Cependant on songea de bonne heure à arrêter les débordements de la tromperie. Suivant Pline on reconnaissait que Vxritgo est sophistiqué avec de Vatramentum sutorium, lorsque, étant mis sur une lame de fer rougi au feu, il se recouvre de taches rouges {rubescit). C'est effectivement ce qui a lieu lorsque le sulfate de cuivre est, ce qui arrive fréquemment, mêlé de sulfate de fer. Ces taches rouges ou jaunes, qui se manifestent pendant la décomposition du sulfate, ne sont autre chose que de l'ocre (oxyde de fer).
Indépendamment de ce moyen , Pline en indique un autre non moins curieux : il recommande d'appliquer Vœrvgo sur du papyrus qu'on a laissé auparavant macérer dans du suc de noix de galle; la fraude est, dit-il, manifeste, si le papiernoircit (1). Voilà le premier papier réactif dont il soit fait mention ; et il peut servir encore aujourd'hui à constater la présence d'un sel de fer (2).
Les faits que nous venons de signaler prouvent que le levier le plus puissant du progrès de la science est, non pas l'amour du bien, mais le génie du mal.
\2ferugo était employé, en médecine , pour faire des collyres et des emplâtres (3). Dioscoride en indique déjà la propriété vomitive.
L'espèce d'œrugo appelée svolecia (4) se préparait en traitant ensemble un mélange de cuivre, de nitre, d'alumine et de vinaigre blanc très-fort {cum aceto albo quam acerrimo). Une autre méthode de l'obtenir consistait à racler la surface du minerai de cuivre appelé khalkUis (5).
Il résulte de là que la scolecia était tantôt un acétate de cuivre (peut-être un mélange d'acétate ct]de nitrate), tantôt le sulfate du même métal.
(1) Deprekendilur et papyro galla prius macérai 0; nigrescU enim sta/im aerugine illiia. Plin., Hist. nat., x\xiv, 26.
(2) La noix île galle (acide taniiiiiue) noircit les sels de fer, en donnant naissante à de l'encre.
(3) Pline, xxxiv, 27; Diosc, v, 87.
(4) SxwVcil, ver ; à cause de son aspect.
(5) Pline, XXXIV, 29.
La chalcite {kkalk'lis) élait un minerai qui servait orrlinairement h la préparation du cuivre. C'est un sulfure de cuivre qui, étant exposé à l'air et à l'humidité, peut se convertir en sulfate de cuivHî (vitriol bleu). «La bonne chalcite se reconnaît, dit Pline, à sa couleur de miel, ;\ sa friabilité, à l'absence de tout gravier dans sa substance. » — Il lui attribue h peu près les mêmes qualités médicamenteuses qu'à l'c-erw^/o proprement dit (1).
Quant au sonj et au niisi/. substances sur les j)ropriétés desquelles les auteurs ne s'accordent pas entre eux, ce sont également des sulfates de cuivre plus ou moins impurs , communément mélangés de résines jaunes et de matières odorantes (:2).
Le khalkanthe{àe. /«Xxdç, cuivre, àvOoç, fleur) des Grecs est tantôt le vitriol bleu (sulfate de cuivre), tantôt le vitriol vert (sulfate de fer). Dans le premier cas, il portait plus particulièrement le nom de khalkanthe de Chypre ; et dans le dernier cas, les Romains l'appelaient alrainentum suloriuin, noir des cordonniers. Ce qui confirme notre manière de voir, c'est que les anciens nous apprennent eux-mêmes que le khalkanthe est tantôt d'un beau bleu (sel de cuivre), tantôt d'un vert pâle (sel de fer). On l'obtenait sous forme de cristaiîx, en faisant évaporer, à la chaleur du soleil, les eaux qui le contenaient en dissolution (3).
Le khalkanthe était employé dans un grand nombre de maladies, tant externes qu'internes.
En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient incontestablement ro.r//f/(? r/e cuivre (bioxyde), \o carbonate, \e sulfate et Vacétate de ce métal.
Zinc.
Nous avons vu que les anciens connaissaient les minerais de zinc (eailmic etcalamine) avec lesquels ils préparaient l'airain. Le pompholyx dont parlent Dioscoride, Pline, Galien, etc., était préconisé comme un ingrédient des emplâtres siccatifs. Il était pré-
(1) Pline, XXXIV, 29 (édit. Lfinaiie).
(2) Ihiil.; Diosc. v, 117.
'?>) Fit et salis modo , Jlngranli^simo sole ndni'Ssns diilces aquas cogen/r ]\m\., XXX, 12; Conf. Ori^'., liv. IC; Diosfoii<]., v, 114.
paréde la manièresuivante : onconstruisait deux petiteschambres l'une sur l'autre; dans le milieu de celle d'en bas était i)laeé le fourneau, dont la bouche allait se rendre dans la chambre supérieure. Cette chambre avait le plafond voûté, selon Galien, et une petite fenêtre qu'on tenait fermée pendant la préparation du pompholyx. Quand le feu était bien allumé et le fourneau bien chaud, on-^- jetait, par la petite fenêtre pratiquée dans la chambre supérieure, du cuivré jaune ou de la calamine, qui, par l'action du feu, réi)andait d'épaisses fumées blanches. Ces fumées venaient s'attacher aux parois et à la voûte de la chambre, sous forme de petits flocons doux aii tor.cher, auxquels on donnait le nom de pompholyx, et plus tard celui de laine des philosophes [lana jjhilusop/iica). Les flocons qui retombaient sur le plancher inférieur, et qui étaient réputés moins purs, constituaient le spodiiim des anciens (1).
Le poi/iph'i/i/x et le spodium ne sont donc que l'oxyde de zinc, qui se produit chaque fois que l'on chauffe le métal au contact de l'air.
Si dans l'opération que nous venons de décrire les anciens avaient évité le contact de l'air, ils auraient obtenu le zinc distillé, et personne ne leur aurait pu contester la connaissance du zinc métallique.
Dioscoride dit : « Il faut recouvrir ladite cadmie de charbon, et la chauffer jusqu'à ce qu'elle devienne brillante (2). »
Cette cadmie brillante (oiotiav/-;), serait-ce le zinc mélallique, obtenu par la réduction du minerai (oxyde) au moyen du charbon?
Il est à regretter que Dioscoride n'entre pas ici dans de j)lus amples détails, et qu'il ne nous parle pas de la distillation. Son laconisme laisse le champ libre aux commentaires.
Les noms de xaaai-Epo; et slannum , que l'on traduit ])ar elain, ont donné lieu à beaucoup d'équivoques qui disparaissent dès que l'on admet que les Grecs et les Romains connaissaient le zinc, et qu'ils l'appelaient, ainsi que l'étain, xacaÎTspo? ou stannum.
(I) Itioooî, (endre. Pline, xxxiv, 33.
ô'.aia-//-,; Y£vr,Tat Dioscoride, lil). v,84.
•S'i HISTOIRE DE LA CHIMIE.
Fer.
En lisant les auteurs anciens, on a souvent lieu de s'étonner de la justesse de leurs observations relatives à des faits qui sont du domaine delà chimie et parliculièrement de. la métallurgie. Le passage suivant de Pline en est une preuve : « De tous les minerais, celui du fer est le plus universellement répandu; et le fer est en môme temps le métal le plus utile et le plus nécessaire à l'homme. On rencontre des minerais de fer presque partout ; l'île d'Elbe {llva insula) en contient. On les reconnaît sans peine à leur couleur jaune de terre. Les variétés du fer sont très-nombreuses; la qualité du terrain et du climat y entre pour beaucoup. On retire de certains rainerais im fer mou, qui est très-propre à la fabrication des clous et des roues de voilure ; d'autres donnent, au contraire, un fer aigre et cassant, qui ne convient nullement à la fabrication de ces objets. Les bonnes espèces s'appellent strictursd ou fer de dégaine, fer de lames, du terme militaire stringere aciem , tirer l'épée. La différence du fer entraîne la différence des fourneaux : les uns sont destinés à forger le noj'iiu de fer {nucleus fern), le plus dur et le plus propre au tranchant. Dans d'autres > on fabrique seulement des enclumes et des marteaux.
(i La plus grande différence du fer est produite par la trempe,, qui consiste à plonger dans l'eau le fer rougi au feu [in aqua cnvdens immergiivr). Ce procédé a suffi pour faire la réputation de plusieurs villes, telles que 13ilbilis (1) et Turiasso en Espagne, Côrae en Italie, etc.; mais le fer delà meilleure trempe est sans contredit le sérique. Après celui-là, l'acier parthique tient le premier rang; dans notre contrée, l'acier doit, ainsi que dans la Norique, sa bonne qualité à la mine de fer d'oij il provient (2). Ailleurs , il la doit à la trempe ; on cite à cet égard
(1) Aujourd'hui Caiatajud, ville du royaume d'Aragon, el pairie de Martial, qui fait souvent mention (dans ses Kpigrammes, lib. iv) de la (rempe du fer de sa ville natale. — Bilbilimaquts et ormis nobilem (lib. i, ôO.).Sa:i'û Bilbilim oplimam métallo (lib. iv, 55). Auro BilbiUs et supeiba feno (lib. xii, 18). Cette qualité de la trempe «^taif altribin^e aux eaux de la petite rivière de Salone; Satone qtci ferrvm geint.
(2) On Wtnoricxis ensis (épéf norique) chez Horace, et rioricos cv/trns (couteaux noiiques) dans Pétione.
PREMIÈRE ÉPOgUE. 135
l'eau de Sulmone (1). Il est bon de noter que l'acier s'aiguise mieux à l'huile qu'à l'eau sur la pierre à aiguiser : l'huile rend le tranchant plus fin {delicatior acies) (2). »
Comme les industriels de nos jours, ceux de l'antiquité s'occupaient des moyens d'empêcher le fer de se rouiller et de s'oxyder au contact de l'air ou de l'eau. Ils cherchaient à préserver le fer de la rouille, en le recouvrant d'un enduit que les Grecs appelaient antipathie, et qui était un mélange de poix liquide, de gypse et de céruse (3).
La rouille de fer était employée en médecine, tant extérieurement qu'intérieurement, à peu près dans les mêmes cas où on la prescrit encore aujourd'hui. On s'en servait pour arrêter les pertes utérines, qui sont souvent accompagnées de chlorose (pâles couleurs), maladie contre laquelle le fer passe pour un remède souverain et en quelque sorte spécifique (4). L'tnnploi médicinal de l'eau ferrée remonte à une époque fort reculée. , « On éteint, dit Pline , un fer incandescent dans l'eau, et cette eau s'administre dans plusieurs maladies, et particulièrement dans la dyssenterie (5). »
Bien que nous ayons sur ces maladies d'autres théories que les anciens, nous les trailons cependant encore aujourd'hui par les mêmes moyens. A quoi servent les théories?
L'aimant (ma /ne*) est connu de toute antiquité. Il doit sa célébrité à un phénomène d'attraction propre à attirer l'attention du ])remier venu. Aussi les anciens auteurs sont-ils pleins des merveilles de l'aimant, dont le nom, magnes, vient, selon Nicandre, d'un nommé Magnés, qui, le premier, aurait découvert l'aimant sur le mont Ida. Ce Magnés était un berger qui, en menant un jour paître son troup )au, fut, dit-on, tout à coup retenu au sol par les clous de ses semelles et le fer de sa houlette (6)
(1) C'est niobablemenl Salone qu'il faut lire,, nom de la rivière de Bilbiiis, qii« cite aussi Justin comme particulièrement propre à la trempe du fer (Mb. xi.iv , cap, 3),
(2) Pline, xxxiv, 41 .
(3) Pline, xxxiY, 42.
(4) Sislit el femniarum profluvia. Flin., ibid., 45.
(b) Cale/iledom /errocandcn/eaqua.Cowiwr. Cad. Au'elrnu., i, Cliron., >■. 4; Cels., IV, c. 9 ; Scriboniiis Ln\ iius, Compos., (46. In inuKis rilii.s , privadm vero in dysenteria. Pline, loc. cit.; Dioscorid , v, 9.3.
(fi) Pline, .>Lxxvi, 25. D'antres font venir inognes de mag , tliarme (d'où
i3G IJISTOIUE 1»E lA CHIMIE.
Les anciens admelliiionl deux espèces d'aimants, l'aimant niàle et l'aimanl feniellc; celui-ci éiiit de couleur noire, et passait ])our le i)lus faible.
Ils {)ailer)t aussi d'une troisième espèce d'aimant : c'était l'hématite, de couleur sanguine ; « mais, ajoute Pline, elle n'a pas la propriété d'attirer le fer. » Ce rapprochement, qui ne repose sans doute sur aucune analyse, est très-digne de remarque; car l'hématite est un minerai de peroxyde et l'aimant un composé intermédiaire de protoxyde et de peroxyde de fer.
L'Ethiopie avait la réputation de fournir le meilleur aimant. On en retirait aussi de la ïroade, de la Béotie, de la Cantabrie. Dans ce dernier pays on le rencontre, dit Pline, non pas en strates conligus formant des chaînes de montagnes {caute continua), n)ais en fragments épars par huUalion [sparsa bullalione) (1).
On n'ignorait pas à l'époque de Pline que l'aimant communique sa propriété an fer [ferrum inficdeademvi), et qu'on peut l'omphiver avec avantage dans la fusion du verre (2).
Alang^anèse.
Le manganèse n'est guère connu à l'état métallique. L'oxyde noir de manganèse ou la nuiçincsie noire était , dans toute l'antiquité, confondu avec l'oxyde noir (magnétique) de fer (3).
Son usage, dans la fabrication du cristal et des verres colorés, ne parait pas avoir été incoium des contemporains de Pline. Maynn et Anclroilatnas paiaissent signifier, tantôt aimant , tantôt manganèse (4).
^ient le mol ina^ie ) et du mot celtiiiue ces (en allemand eisen), fer; dé ma- 1 iere que uiugtiès siijiiilicrail clianne dujer.
(1) IMine, axxiv, aï.
(•).) IMiiie, ibid.
(3) C est de magnés (aimant) qui- vient .-ans doute le nom île manganèse ou magnésie noiie.
['*) l'Iine, x\x> I, 34 ; \x\\ i, 3^.
PBEMI£Rt LIOOIE. loi
Plomb.
Les auteurs liitins mentionnent deux espèces de plomb ; le plomb blanc [phimbvm album ) et le plomb noir [plumbiim nigrum ). Le premier est, selon Pline, nommé par les Grecs cassileros. Le plomb blanc serait donc l'étain, ou peut-être même le zinc. Quant au plumbum nigrum , c'était le plomb proprement dit.
L'Espagne et les Gaules possédaient les princi})ales mines -de plomb exploitées par les Uomains. Us savaient que le minerai de plomb est généralement argentifère ; aussi la galène [galcna] était-elle soumise à un traitement préalable afin d'en retirer l'argent qu'elle contenait (4). Le minerai appelé molybdène [molybdœna) n'était, d'après Pline, que de la galène, ou un minerai de plomb argentifère [venaargenti plumbique commuais) {2).
Le plomb était laminé pour divers usages. Il éiait surtout employé dans la construction des tuyaux de fontaine, que l'on soudait, comme aujourd'hui, avec un alliage de plomb et d'étain, connu sous le nom de soudure des plombiers.
Une remarque curieuse, déjà faite par Pline, c'est qu'un vase de plomb, dans lequel on fait bouillir de l'eau, est très-promptement corrodé lorsqu'on y introduit un jeton de cuivie (3).
La ïifJiarge (/.lOâpY'jpoç de Dioscoride) (4j est ce que Pline appelle scorie de plomb [scoriu plvmbi). On en distinguait deux espèces : l'une, a[)pelée chrijsHis , provenait de la purification de l'or à l'aide du plomb ; l'autre, argyrilis, était le résultat de la purification de l'argent par ce même moyen (5). l^our l'obtenir, on divise le plomb en lames très-minces, et on le chauffe en le remuant avec une baguette de fer, jusqu'à ce quil se soit converti en cendres (donec liquor muletii?- in cinerem). Il y en a qui saupoudrent de soufre les lames de plomb ainsi chauffées (6). — La
(l) I*liiie, xxviv, 4". ht i\M\. (jaleiHn i,\. Iijhiide : il iléi ive liii dorieu yà i«)iir y/;, terre, b{t\t\plena[i iicasiillaii//e«o),/j/<'^;/.C"o.^lle|iiin(;i[)almiiiriai(lci)loniliconiiii. ('2) l'iiiie, ibid., cap. 53.
(3) l'Iiiic, ilii I., cap. 48.
(4) De ).îf)o;, pierre, el âpyupo;, argnil
(5) Uios(Oiide, V, 102 ; l'Iiiie, WMii, 3j. {6j IMine, ibid.; l)io>Coii(le, v, y2.
lilhar^e étail, comme elle l'est encore de nos jours, employée e» médecine dans la i)ré|)aration des emplâires.
Le î^/«/î//«, qui servait surtout dans la peinture , s'obtenaitpendant la calcinalion du minerai de plomb. On le sophistiquait avec de la ch'dux [vifiul'ur minium admixta cake). « Pour reconnaître celte fiaude, il faut, ditVitruve, mettre du minium (soupçonné impur) sur'une lame de fer, que l'on chauffe jusqu'à l'incandescence [donec lamina cant/csTa^). Si alors le minium, de rouge qu'il était, devieut noir, etqu'étanl refroidi, il re()renne sa première couleur, on peulêtre assu ré qu'il n'est point sophistiqué (1).»
Voilà un procédé aussi exact qu'il pouvait l'être à l'époque du célèbre architecte romain, c'est-à-dire, il y a plus de dixhuit siècles.
La céruse, que les Romains a|)pelaienl cerusa, et les Grecs psimrmjthion, étail préparée de la manière suivante : « On met, dit Pline, des lames de plomb dans des outres remplies de vinaigre, qu'on tient bouchées pendant huit jours. Il se forme sur ces lames une crasse qu'on racle; on replonge ensuite ces lames dans les outies, on les racle de nouveau au bout d'un certain temps, et on continue cette opération jusqu'à ce qu'elles soient toutes consumées [donec deficiat maferia) (2). »
(( Les Rhodicns, rapporte Vitruve, mettent du sarment dans des tonneaux où ils versent du vinaigre , puis ils placent sur ce sarment des lames de plomb, enfin ils ferment les tonneaux avec des couvercles. Après un certain laps de temps ils ouvrent ces tonneaux, et trouvent le plomb changé en céruse. Vœrugo ou ivrvca se fait de la même manière, en employant des lames de cuivre au lieu de lames de plomb (3). »
Les principales fabriques de céruse étaient établies à Rhodes, à Corinthe, à Lacédémone et à Pouzzoles (4-).
La céruse, soumise au grillage, était convertie en minium (5). Elle était employée comme fard par lesdanies romaines (adcandorem feminarum) (6), et servait aux mêmes usages médicaux que la lilharge.
(1) Vilruve, Archil., lil>. vu, (. 9.
(2) Pline, xxxiv, 54 (pdil. Lemaire).
(.■}) Vitruve, Arcliil., lib. vu, c. 12. (4j Dioscoride, v, 103.
(5) l'iiiie, xxxiv, c. d'i .
(6) IMiiie, ibi-l.
Dioscoride, Pline et Galien mentionnent les propriétés toxiques des préparations de plomb.
Étain.
Les écrivains classiques ne s'accordent pas sur la valeur exacte des expressions de stannum, plumbum album, plumbvm anjentariurn , cassileros {x.oiGGi-:tpo(i), que les interprètes se contentent généralement de rendre par étain. Quoiqu'il soit bien difficile de démêler ici le vrai du faux, on peut cependant admettre comme à peu près certain que plusieurs de ces termes s'appliquent, nonseulement à l'étain, mais encore au zinc ou à un alliage dans lequel le zinc prédomine, comme cela paraît être le cas pour le xaaaiTepoi;, auquel Homère donne l'épithète de brillant (cpasivot;), et qui servait à la fabrication des boucliers et d'autres instruments (i).
Les îles Gassitérides, que l'on croit être les mêmes que les îles Britanniques, étaient, dans toute l'antiquité, célèbres par leurs mines d'étain (2). Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Angleterre est encore aujourd'hui un des pays les plus riches en mines d'étain, dont les minerais sont d'ailleurs répandus avec parcimonie à la surface du globe. En faisant la description des îles Gassitérides Strabon remarque que le cassiteros est plus fusible que le plomb (Tvix,e(î6ai iroXo t-x/iov [xo/.ûêoou ). Or, cette propriété ne peut s'appliquer qu'à Vétain, au plus fusible de tous les métaux, ou à ce que Pline appelle le plomb blanc.
On reconnaît, dit le naturalisteromain, le véritable plombblanc en ce que, étant fondu, il peut être versé sur du papier sans qu'il le brûle (3).
(1) Hom., Iliade, xxxiii, 561.
(2) Strabon, t i, p. 265 (édit. Casanb. )• '• Les îles Cassilériiles sont an nombre de dix. Les unes sont di'sertes, les antres ?ont babiti'es par des bonimes qui portent des vêtements noirs, loinbant jusqu'aux laions, et attachés autour de la ceinture par des brandies d'arbre. Ces iiomm.'s portent des barbes longues comme celles des boucs. Les Pbéiiicicus, franchissant le détroit de Cadix , (aisaieul seuls le connnerre avec ces îles, abondantes en mines de plond) et d'élain. »
(3) Pline, xxxiv, 48.
L'élamago est, siiivanl Pline, une opération fort ancienne. «On se serl, dil-il, de l'éfain pour recouvrir des vases de cuivre, qui présentent ainsi le double avantage de donner une saveur plus agréable et d'être jiréservës de la rouille [stamivm compescit œrvyinis virus). »
C'est aux (iaulois (pie rovieiil l'honneur de cette invention, si utile à la santé de l'boninie. Les airains étaniés des Gaulois s'ap- ])elaient vosa invocUlia. Dans la ville d'Alise (1), on substitua l'argent à-l'étain pour élainer des objets d'airain. Les habitants de Bourges (i///z/r/</es) argent aient jusqu'à leurs voitures, leurs litières et leurs chariots (-2).
On faisait, avec l'étain, des miroirs très-esliniés dés Romains. Il y avait à Ijrindes une fabrique de miroirs d'élain.
Pline rapporte que le minerai d'étain se trouvait dans la Lnsilanie et dans la Galice, à Heur de terre, sur un sol sablonneux, qu'il était de couleur noire, et entremêlé de petites pierres [interveniunt niinuii calculi).
• Quant au métal que l'on rencontrait dans les mines d'or {(tlula), et qui, après le lavage du minerai, se prés'entuit sous la faune de calculs twirs, variés de taches blanches, à peu près du même poids que l'or, et se trouvant pêle-môle avec les sables aurifères au fond des corbeilles destinées à lereceuillir. ce n'était certainement pas l'étain (3).
Quel était donc ce métal blanc au moins aussi pesant que l'or? Ce ne pouvait être que \eplafi)ie. JJ'ailleurs, il n'est pas étonnant que les anciens aient connu le platine, puisque ce métal se renconlre souvent dans les mines d'or, et qu'il se présente, ainsi que l'or, avec l'aspect qui le caractérise.
jllereiire.
Ce métal, dont l'état liquide a de tout lem|)S frappé l'imagination de l'homme, était j)arfailement connu des Grecs et
(1) Les opinidiis sont encore |>ailaj;<''es .«iir la vciil.ible topogiapliie de celle cité gaiili)isc. On doit qu'elle était siliiée pics de Saiiite-I'ieiiie en I>oiiij;of;iie.
(2) l'iine, x\xiv, 48.
{3) Iriiouîttilvr {(œ ai(n.T)c/ in aiirariis mctalhs, qux ulula vocant , (iqiia immissa eluentc cokulos higros puuluin canclore icniulos, qiùbus eail(in gravitas queu oitro, ft ideo in culatiiis in quibus aiirtim colligittii , i emaiiitil ciiui 10. l'Iine, \\\i\, 47.
PUEMIERE EPOQUE. 141
des Romains, qui en distinguaient deux espèces : l'argent-vif [argentum vivum) ou le mercure natif, et l'eau-argent {hydrargyre) ou le mercure préparé artificiellement, Le premier étail'recueilli dans les mines de l'Espagne, sous forme « d'un liquide éternel, comme l'appelaient les Romains {liqiioris œterni), poison de toutes choses [venenum rerum omnium) (I). »
Us exprimaient la densité considérable de ce métal, en disant que toutes les matières surnagent sur le mercure, excepté l'or, qui y tombe au fond.
L'hydrargyre ou le mercure était extrait, comme il l'est encore aujourd'hui, de son principal minerai, appelé cinabre (cinnabaris), que l'oii confondait souvent, à cause de sa couleur rouge, avec le minium ou le miltos des Grecs, erreur qu'avait déjcà signalée Dioscoride. «C'est à tort, dit-il, que l'on confond le cinabre avec le minium ; car le cinabre s'exploite en Espagne : les ouvriers sont obligés de se couvrir la figure avec une vessie, à cause des vapeurs mercurielles, qui sont dangereuses à respirer (2). »
Dioscoride décrit ainsi le procédé d'extraction ; «On place dans un creuset de terre une assiette de fer contenant du cinabre, puis on y adapte un chapiteau ou alambic (aaSixa TCspixaOaTrrouTiv ), en le lutaiit tout autour (TTôpio(À£Î|/avT£<; ttvjXm); enfin, on allume des charbons au-dessus de cet appareil. Alors le mercure se sublime et vient s'attacher au chapiteau, où, parle refroidissement, il se condense et prend la forme qui le caractérise (àTroI/u/OiïTa Oopapyjpoç yi'^z-z'xi) (3). »
Pline raconte cette opération à peu près dans les mêmes termes [A). Et Vitruve ajoute que les gouttelettes de mercure éparses dans le fourneau sont balayées dans un vaisseau plein d'eau, où elles se joignent et s'unissent (.S).
L'extraction du mercure et la préparation du pompholyx, indiquée plus haut, auraient pu conduire à la découverte de la distillation.
Un autre procédé pour extraire le mercure du cinabre consistait à piler (avec des [)ilons métalliques) un mélange pâteux
(1) Plinp, \xxiii, .VI (édif. Lemaiie).
(o) Dioscoriiie, v, 109.
(3) Dioscoride, v, 1 10.
(4) Pline, wxiii, 4.
(;>) Vilruve, iih. v:;, S. •
de minerai et de vinaigre, dans des mortiers de cuivre (I). On comprend que, dans cette opération, le pilon et le mortier métalliques soient attaqués : ils décomposent le cinabre en s'emparant du soufre et mettant le mercure en liberté. Le vinaigre' était propre à hâter celte action.
On purifiait le mercure en l'amalgamant avec de l'or, et on le passant à travers les pores d'une peau ou d'un linge (2). Ce procédé était en même temps employé pour l'affinage de l'or.
« Le mercure, dit Vitruve, sert à beaucoup de choses; car on ne peut, sans le mercuie, bien dorer ni l'argent ni le cuivre. Lorsque les étoffes tissues d'or ^ont usées, pour en retirer l'or, on les brûle dans des creusels;et la cendre étant jetée dans l'eau, on y ajoute du vif-argent, qui s'empare de toutes les parcelles d'or (id uulem omnes micas auri corripit in se, et cogit secum coite). Après avoir décanté l'eau, on met l'amalgame dans un linge, qui, étant pressé avec les mains, laisse passer le vifargent liquide et retient l'or pur (3). »
Voilà un procédé aussi simple qu'ingénieux; il était pratiqué il y a deux mille ans, et on n'hésiterait pas à l'employer encore aujourd'hui.
Bien que les anciens nous parlent des propriétés vénéneuses du mercure, ils ne font pourtant nulle part mention du sublimé corrosif ni des autres composés mercuriels, si ce n'est du sulfure naturel [cinabre], avec lequel on préparait des liniments, préconisés pour frictionner, dans certaines maladies, la tête et le ventre.
On voit que le mercure n'avait pas encore alors l'importance que lui attribuèrent plus tard les alchimistes. On sait qu'ils en firent le principal élément des métaux. Faut-il voir une allusion à cette doctrine, dans ce texte très-explicile de Dioscoride, qui dit : « Quelques-uns racontent que le mercure existe essentiellement et comme partie constituante ( /.aO'IauT-z-v ) dans les métaux (4)?» Ces «quelques-uns» (Ivioi) seraient-ils des alchimistes?
(I) Pline, xxxiii, .41
(?) In pelles subactas e/fiuidilur, per quas sudoris vice de/luens , purum relinquit aurum. Pline, loco cit.
(3) Vitruve, iiv. vu, 8.
(4) 'Evioi ôï liîTopoOdtv xat xaO'£a\j-r,v iv toi; (i£Tâ),),oi; Éypîov.saÔai Tr,v •Jôpip- Yvpov. Dioficoridp, v, 10.
Arsenic.
Ce corps, qui n'a été bien étudié que de nos jours, était déjà connu des anciens : ils parlent souvent de Vorpiment, de la sandaraqne, et même de Varsenicum (àpCTsvixo'v).
L'histoire primitive de l'arsenic se borne à la connaissance des sulfures naturels, et notamment de [asandaraque et de Vorpiment, qui portait le nom d'arsenic par excellence.
nUarsenic (arsenicum), dit Pline, se compose de la même matière que la sandaraque [ex eadem est materia); le meilleur est celui qui a une belle couleur jaune d'or {optimum, coloris eliam in auro pxcellentius)\ celui qui est plus pâle, ou qui ressemble à la sandaraque, est réputé de qualité inférieure (1) »,
.Au témoignage de Pline on peut ajouter celui de Vitruve, qui affirme que l'orpiment [auripigmentum] est ce que les Grecs appellent arsenicon (2).
Il est étonnant que les anciens n'aient pas décrit les propriétés toxiques de Varsenic blanc (acide arsénieux), d'autant plus qu'ils savaient que, pour donner plus de force à l'orpiment, il faut le torréfier dans un vase de terre neuf jusqu'à ce qu'il change de couleur (3), et que les malades affectés d'asthme et de toux sont soulagés en respirant la vapeur arsenicale, résultant de la combustion de l'orpiment avec du bois de cèdre (4).
« On calcine, dit Dioscoride, la sandaraque avec du charbon, jusqu'à ce qu'elle ait changé de couleur. Ainsi employée en frictions sur la peau , elle l'irrite et fait tomber les poils. On la trouve en Mysie, en Cappadoce et dans le Pont (5). »
La sandaraque ou l'orpiment calciné n'était, selon toute apparence, que de l'acide arsénieux impur. Mais les auteurs grecs et latins ne nous ont laissé à cet égard aucun détail précis.
Dioscoride, Celse, Pline etGalien,et tous les écrivains posté-
(1) Pline xxxiv, 56 (édil. Leinaire).
'1) Vitruve, vu, 7.
(3) Torretur, ut validms prosit, innova testa, donec mutet colorein. Pline, xxxiv, 56.
(4) Pline, ioco cit.
(5) Dioscoride, v, 121.
lU HISTOIRE DE LA CHIMIE.
rieurs, ont mcntioniié l'.iction caiisti([uc (3t épilafoire îles prépa râlions arsenicales (D.
AntimoiiLP.
L'aiilimoine, qui acquit au moyeu âge tant de célébrité par les écrits de Basile Valentin, n'était pas tout à fait inconnu des anciens.
Le slimmi ou f,Ubi de Dioscoride était du sulfure d'antimoine, tel qu'on le rencontre dans la nature. « Il est, dit cet auteur, rayonné, friable, et se divise facilement en morceaux. Etant calciné avec du charbon et de la farine, à une chaleur suffisante, il prend l'aspect du plomb ('2). »
Ce procédé ne devait pas manquer de fournir une certaine quantité d'antimoine métallique, dont on n'ignorait probablement pas la forme cristalline, caractéristique.
Indépendamment des noms de stimmi, slibium, barbaso», pldtij ophlhahnon, on l'appelait encore albastrum, contraction (le album astruin (étoile blanche), nom qui paraît avoir été appliqué à l'antimoine métallique.
Le slibium naturel (sulfure d'anlimoine) était employé dans le traitement des blessures récentes, et pour teindre les cils en noir ^3).
Soafre.
Le soufre («î///j/i?/r des Romains, Oîîov des Grecs) est coinu depuis la plus haute antiquité. Le soufre natif, que l'on rencontre encore aujourd'hui en Sicile et à Naples, autour de l'Etna et du Vésuve, n'avait échappé à aucun des observateurs anciens. C'est ce qu'ils appelaient le soufre vif (y/yaw) onapijre (aTrupo?), c'est-
(1) Discoiide, lococit.; Cels., iil). v, c. 7 ; Gai. De fac. simplic. mei., Mb. i\, 3; Pline, xwiv, 56.
(2) Dioscor (1p, v, 99.
(3) Pline, xxxiii, 34; C.ls<, v, 20.
PREMIÈRE ÉPOQUE. 14o
à-dire qui n'a pas besoin d'être traité par le feu, comme une autre espèce de soufre appelée gleba ( minerai de soufre}.
Le soufre était employé en fumigations dans les cérémonies religieuses et mystiques (1), non pas seulement à cause de son odeur particulière, suffocante, mais surtout à cause de sa singulière flamme livide, qui, comme dit Pline, « communique dans l'obscurilé , aux figures des assistants , la pâleur des morts (2). »
« Le soufre est, continue le même auteur, de toutes les matières, la plus inflammable; ce qui fait voir qu'il renferme en lui une grande force de feu : Quo apparet ignium vim magnam etiam ei inesse. »
Ces paroles ne rappellent-elles pas la théorie Stahlienne, d'après laquelle le soufre et le charbon sont les substances les plus riches en phlogistique?
Il ne fiiut donc pas s'étonner qu'un traducteur de Pline ;M. de Sivry), vivant vers le milieu du dernier siècle, eiit traduit ce passage, de la manière suivante : « Ce qui fait voir que le sovfre conlienl beaucoup de phlogistique (3). »
Le soufre ne servait pas seulement en fumigations, mais il était encore, comme aujourd'hui, employé pour soufrer des mèches, et dans le blanchiment des étoffes de laine {ad suffiendas lanas candorein moUitiemque confert ).
Les eaux thermales et les préparations sulfureuses étaient, comme elles le sont encore aujourd'hui, prescrites comme trèsefficaces dans le traitement des maladies de la peau (4).
Malgré les nombreux usages du soufre, on devait ignorer, jusqu'à notre époque, ce qui se passe pendant la combustion du soufre. L'acide sulfureux n'apparaît que dans la chimie des gaz.
Sels alcalins.
Aucun des sels alcalins n'était autrefois connu à l'état de pureté. Les épilhètes de rouge, jaune, gris, bleu, appliquées à ces sels,
(i) Odyss., x\ii, 481; Juvénal, Salir., ii, 157; Ovide, Fas'., iv; Pioperce, Eleg., IV, 9.
(2) Pallonm dirum velut defunctorum. Pline, x\xv, 15.
(3) Histoire naturelle <le Plirn-, traduite eu tiaiiçais, t. xi, p. 349. ('i) Pline, XXXV, 16. Anfert Uclienas et lepras.
sufliraiont pour nous en convaincre, si nous ne savions pas combien il est difficile, môme à l'aide de nos moyens d'analyse, d'obtenir le cblorure de sodium, le carbonate de soude, le nitre, etc., purs et exempts de tout mélange.
L'évaporation spontanée ou artificielle des eaux de mer et des fontaines salées formait, indépendamment des gisements naturels, la principale source des sels alcalins.
Carbotuites de potasse et de soude. — La substance que les Grecs et les Romains désignent parle mot wïYrMw (vÎTpov)esl tantôt notre potasse du commerce (carbonate de potasse impur), tantôt, mais plus rarement, le nitre (azotate de potasse) propre ment dit, tantôt enfin la souQe du commerce (carbonate de soude impur). Dans ce dernier cas, nitrum est synonyme de nafron (1). Quelquefois même le carbonate de potasse, ainsi que tout autre sel alcalin, porte simplement le nom de.çe/(sal).
La potasse du commerce, appelée plus tard sel alcali végétal. s'obtenait par le même procédé qu'aujourd'hui, en filtrant l'eau à travers les cendres des végétaux. L'eau, ainsi chargée de tout ce qu'elle a pu dissoudre, laisse, après l'évaporation, un flépôf salin au fond du vase. Pour préparer ce sel, les anciens n'employaient pas indifféremment les cendres de toute espèce de végétaux; ils choisissaient de préférence celles du chêne, du coudrier [corijlus), des roseaux, de la vigne et de la fougère.
Ils n'ignoraient pas que le sel végétal (carbonate de potasse) se liquéfie facilement au contact de l'air humide, et qu'en cela il diffère d'un autre sel analogue (carbonate de soude;), qui se change à l'air en une poussière blanche (eftlorescence ). Ce dernier s'obtenait par l'évaporation des eaux de certains lacs de l'Egypte, de la Macédoine, etc. (2).
Les médecins de Rome et de la Grèce connaissaient la propriété cautérisante des sels alcalins, car ils les prescrivaient pour faire tomber les poils [detrahit pilas efficacissime). Us les incorporaient dans des huiles grasses, pour en préparer des linimenls savonneux. Mais on en faisait surtout un grand usage dans la fabrication du verre.
Ce qui doit ici attirer notreatlention, c'est l'emploi delà chaux brûlée pour donner plus de causticité aux sels alcalins. Au rap-
(1) Voy. page 58.
(?) Pline, xwi, 46.
PREMrÈRE ÉPOQUE. 147
port de Pline, ce procédé était surtout employé en Egypte (1), Pour se convaincre que le nilre des anciens n'était pas toujours ce que nous appelons nitre ou salpêtre, on n'aura qu'à lire le passage suivant de Pline : « Ce nitre (qui, étant mélangé de chaux, picote vivement la langue) ne pétille point dans le feu; il blanchit et gâte les mets, et verdit davantage les herbes potagères [olera) (2). »
Le nutron (sesquicarbonate de soude) se trouve naturellement dans plusieurs lacs d'Egypte. Il était de tout temps employé pour la conservation des matières animales.
Quant au produit, obtenu en faisant brûler du soufre avec le nitrum (carbonate de potasse ou de soude), ce ne pouvait être qu'un sulfure alcalin ou une espèce de foie de soufre. C'est ce produit qu'ils appelaient lajJi-^, pierre (3'.
SiaTon.
Pline a le premier fait mention du savon ; il en attribue la découverte aux Gaulois. On le fabrique, dit-il, avec des cendres et du suif (4). Galien, ou l'auteur du Traité des médicaments simples, ajoute que le meilleur procédé consiste à traiter la graisse de mouton, de bœuf ou de chèvre, avec une lessive de cendres et de chaux (5).
Tels étaient les principes généraux de la saponification. Quant aux détails d'exécution, ces auteurs n'en parlent pas.
Les Gaules et la Germanie eurent les premières fabriques de savon (6). Les muscadins de Rome se servaient de savon germanique pour teindre leurs cheveux en blond. Déjà du temps d'O-
(1) Pline, xx\i, 4C. Adulieratur in /Egypto calce;deprehenditur guslu; — pungit.
(2) Pline, ibid.
{^) Sal nitrum siilphuri concoctumin lapïdem couver titur. Ibid.
(4) Piin., \xviii, 51. Sapo fit ex sebo et cinere. Les mots sapo , aiuwv, sepe, seife, savon, ont tous la même origin»'.
(5) De simplic. niedicam. Sapo conficitnr ex sevo ixilmlo, vel capiino aiil vervecino, el lixivio cuin calce.
(6) Tlieoilor. Priscian., iib. i, 3 et IH. Arelaeus, De diulurn. tnorbh, u, 13. Aëtius, De arte nied., vi,.i4 ; mii, l?(j.
vide et de Martial l'emploi de la pommade pour teindre les cheveux n'était pas inconnu à Rome (1).
Les médecins arabes parlent souvent de l'usage du savon en médecine el pour le blanchiment des étoffes (2).
On employait quelquefois le fiel de taureau pour nettoyer le linge; c'est qu'en effet le liel est, ainsi que le savon, essentiellement alcalin (3). Ce fut donc la pratique qui conduisit à la théorie, d'après laquelle la bile est une espèce de savon.
IMitre (azotate de potasde uu <lc soude).
Les cavernes de l'Asie, appelées Co/i/ces, desquelles on retirait jadis des quantités considérables de nitre (4), nous rappellent les cavernes de nitrate de soude de l'Amérique méridionale qu'on exploite aujourd'hui. On a essayé d'expliquer la production de ce nitre des cavernes par la quantité prodigieuse d'animaux de toutes espèces qui s'y réfugient le jour et la nuit.
On ne paraît pas avoir autrefois accordé une grande attention au phénomène, si remarquable, de la cristallisation. Une étude attentive de ce phénomène aurait prévenu bien des erreurs, en servant à distinguer la plupart des sels entre eux.
Cependant les expressions de fistnlosum, fibro.sum^ paraissent devoir être appliquées, l'une à la forme cristalline du nitre, l'autre à celle du sel ammoniac. « Pour être bon, il faut, dit Pline, que le nitre soit fistuleux, » en faisant probablement allusion aux prismes allongés et creux de l'azotate de potasse (5).
Les médecins de Rome n'ignoraient pas sans doute la vertu diurétique du nitre, puisqu'ils le prescrivaient aux hydropiques (C).
Une observation qui doit ici trouver place, c'est que le nitre que l'on obtient par l'exploitation, soit des nitrières artificielles, soit des nitrières naturelles (plâtras, vieux murs, écuries), et
(1) Mai t., Mv, 25, 27 ; viii, 23, 19 ; Ovide, De arle amandi, m, 1G3.
(2) S('ia|)io, éd. Braiinf., c. 348. Rliases, De simplic, p. 397.
(3) Fliiie, II, p. 474.
(4) Pline, XXXI, 46.
(5) Pline, ibid.
(t) Pline, ibid. Hydropicis cumfico datur.
dont on fait aujouid'liui une si grande consommation pour 1;- iabrication de la poudre à canon, était, dans l'antiquité, un sel de très-peu de valeur. Car, encore une fois, le véritable nilre des anciens, celui qui les intéressait le plus,'c'était notre potasse ou notre soude du commerce.
Ce ne fut que vers le buitième siècle de l'ère cbrétienne que l'usage du nitre, qui reçut alors plus particulièrement le nom de sel de pierre ou de salpêtre {sal petrœ), acquit une véritable importance, en formant un des principaux ingrédients du feu grégeois et de la poudre à canon (1).
Quant à la pierre d'Assos, dont parlent Pline et Dioscoride, c'était probablement l'alunite ou une espèce d'alun naturel (alun à base d'alumine et de potasse).
Sel marin (chlorure de sodium).
Le sel marin est le sel par excellence (2). — I\i/ sole ri sale ulilius ; rien n'est plus utile que le soleil et le sel, disait un vieil adage romain, dont personne ne contestera la justesse. Le sel, si nécessaire pour nous faire savourer nos mets, sert en même temps, dans toutes les langues, anciennes et modernes, à désigner les saillies de l'esprit. Nam ita sales appellanfur : omnisvitx lepos, et summa hllarilas, laborumque requies.
Les rations militaires consistaient, dans les premiers temps de Rome, enpain et en sel; de là vint le nom de salaire appliqué à la solde de la troupe. Du pain et du sel, voilà la frugale nourriture de ce peuple qui devait conquérir le monde et appeler son empire orbis terrarum.
Dans les sacrifices, l'offrande n'était jamais préscnlée sans sol {nulla conjiciuntur sine mola salsa) (3).
Le sel, qui, après le pain et l'eau, est la substance la plus nécessaire à la vie matérielle de l'homme, est aussi, pai' une sage prévoyance, l'une des matières les plusabondaniment répandues
(1) Voy. MM. Favé elReinaud, Histoire de r Artillerie, l'" p^irtie (du Feu grégeois ), p. 17.
(2) Le nom de ml (sel) dérive, selon Iriidore, ÙQcrsilhe, dt'créiiiler. Isid. Orig., XVI. En eltet, le sel décrépite .sur les cliarbons aiilenls.
(3; Pline, xxxi, 4i. Horace, Satir., ii, 2.
150 IIISTOIUE Dli LA CHIMIi:.
dans la nalure. La mer en fournissait la plus grande partie : on faisait arriver l'eau de mer, au moyen d'écluses, dans des étangs {stagna), où elle s'évaporait spontanément par la chaleur du soleil, en laissant le sel sous forme de dépôt (I). C'était le système des marais salants, tel qu'il se pratique encore aujourd'hui. Ces marais étaient appelés salinx; il y en avait dans l'île de Crète, et sur quelques points du littoral de l'Italie et de l'Afrif[ue.
Dans les Gaules, en Germanie, en Cappadoce, ainsi que dans beaucoup d'autres pays de l'empire romain, on exploitait, comme on le fait encore aujourd'hui, des fontaines salées. Dans les climats chauds, ces fontaines étaient évaporées par la simple chaleur du soleil;dans lesclimats plus froids, commedans les Gaules et dans la Germanie, on employait, à cet effet, la chaleur artificielle : (' Dans ces pays, on verse, dit Pline, l'eau salée sur des charbons ardents {i). »
Enlin, on exploitait en Cappadoce, à Agrigeiite, àTi'agasée, à Oromène, des mines de sel fossile ou de sel gemme (3). Ce sel est beaucoup plus difficile à fondre que le sel cristallisé, obtenu par voie d'évaporation; car ce derniei'fond facilement dans son eau de cristallisation, tandis que le premier, ne subissant que la fusion ignée, exige une température beaucoup plus élevée. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre Pline, quand il dit que le sel d'Agrigente et de Tragasée résiste au feu {iynium paticns), qu'il n'y décrépite point (m igné nec crépitât nec exsilit), mais qu'il fait effervescence dans l'eau {ex aqua exailit) (4).
A ces indices il est impossible de ne pas reconnaître le sel gemme, analogue à celui de Wieliczka en Pologne.
Ainsi, les anciens savaient fort bien distinguer le sel gemme, désigné par le nom générique sel, du sel marin obtenu par la voie humide; car ils avaient observé que le premier est i)lus difficile à fondre, et qu'il fait effervescence dans l'eau ; earactères que le sel ordinaire cristallisé (non fossile) ne présente point. Pline se sert ici de l'expression ex aqua exsilire ( littéralement
(1; P^ne, xx\i, 77; Dioscoiide, n, 127.
'"i) Galliae Germaniœqiie ardentibiis lignis aqiiam salsain iiifiindiint. Pline xxxi, 39.
(3) Pline, ibid.; Aiilii-Gelle , ii, 2; Sidoine, ix, Einsl. 12.
(4) Pline, xxxi, 39.
sauter hors de t'eav), comme s'il avait su qu'il se dégage quelque chose pendant l'effeivescence (1).
Indépendamment de ses usages culinaires, le sel commun était employé dans la salaison, pour conserver les viandes et les poissons, et dans le traitement d'un grand nombre de maladies (2). Varron rapporte que les habitants des bords du Rhin remplaçaient le sel marin et le sel fossile par la partie saline des cendres des plantes qu'ils brûlaient '3) ; ce sel devait être sensiblement caustique, môme pour les guerriers de la Germanie.
Sel ammoniac (chlorure «l'ammonium).
La forme cristalline de ce sel ne permet pas de le confondre avec le précédent. Aussi est-ce presque exclusivement d'après la forme cristalline ^irt'w.ve [longis glebis redis, scissuris) que l'on distinguait le sel ammoniac du sel marin, a Le sel ammoniac (rb à(jif;iojvtootov), dit Dioscoride, est facile à diviser dans le sens de ses fibres droites (4).»
C'est dans les sables de la Cyrénaïque que, selon les auteurs anciens, se rencontrait principalement le sel anmioniac. Celte circonstance lui a valu sans doute le nom qu'il porte; car ai/u/ios (iu-u-oq), en grec, signifie sable.
Alun. — Alumine (d>.
Les anciens admettaient plusieurs espèces d'aluns, suivant la différence des localités (0). C'est ainsi qu'ils nous parlent des aluns de Mélos, de Chypre, d'Arménie, de Macédoine, d'É-
(1) On sait que, pendant relfeivescence de quelques sels gemmes dans l'eau, il S(; dégage des gaz, notammeul de l'Iiydrogène et des carbures hydrogénés.
(2) Pline, XXXI, 39 et 40.
(:i) Varron, De rerustica, i, 7.
(4) Dioscoride, v, 126.
(a) Le mot alumen vient, selon Isidore de Séville, de lumen (qnod lumen coloribiis pra^stal lingendis). Isid., Ong., xvi. (6) Pliue, xxxx, 5''.
15â HISTOIRE DE LA CHIMIE.
gypte, de Lipara et de Sardaigne. Parmi ces aluns, ils distiriguaienf l'alun dissous dans l'eau, d'un aspect laiteux, portant le nom de phorlmon, et l'alun sophistiqué avec la noix de galle [quod inficiafur galla), a[>[)e\é pnraphoron. ïls mentionnent aussi l'alun schisteux et l'alun plumeux ou chevelu {Irikhile) : ce dernier n'était probablement que l'asbeste ; car Pline paraît lui refuser la i)ropriété d'être astringent, et « l'astringence est, dit-il-, une propriété commune à toutes les espèces (1). »
C'est pourquoi les Grecs appelaient l'alun slypteria (aTUTrr/ipîa), d'où vient notre expression de styptique, appliquée à toute substance d'un goût acerbe et astringent.
D'après Pline, l'alun le plus renommé était celui de Mélos; selon Dioscoride, c'était l'alun schisteux (2). Voici comment on cherchait à reconnaître la pureté de l'alun : « On fait, dit Pline, tomber du suc de grenade sur l'alun; si ce,dernier noircit, c'est un signe de sa pureté; dans le cas contraire, c'est un indice qu'il est . falsifié (3). »
D'après cette épreuve, l'alun des anciens ne serait que du vitriol (sulfate) de fer. Carie suc de grenade (acide tannique) ne noircit l'alun qu'autant qu'il contient du fer, ce qui a presque toujours lieu pour l'alun naturel; et même l'alun obtenu artificiellement en est rarement exempt.
Les auteurs anciens se taisent sur la composition de l'alun, *à l'exception de Pline, qui se contente de dire qu'il se compose de terre et d'eau ( ex aqua Umoque)^ et qu'on le décompose en le réduisant en cendres sur des charbons incandescents {coquitur per se carbonibiis pnris, donec cinis fiât ).
L'alun était destiné absolument aux mômes usages auxquels nous le faisons servir aujourd'hui ; dans les arts, pour la préparation des laines, des cuirs; en médecine, pour arrêter des hémorrhagies, pour toucher les ulcères de la bouche, pour raviver les chairs et nettoyer les plaies de mauvaise nature, comme répercussif de la transpiration de la peau, etc'.
La terre de Samos {terra Sai/iia). la terre d'Étrurie, celle de Chio et la terre Cimolienne étaient blanches ou grises, douces au toucher et happant à la langue {limjusc glutinosœ).
(1) Suiiimam omnium gencrum vis in asfringendo. Pline, xxxv, 5î.
(2) Di()>coride, v, !23.
(3) An sil adalleiatum deprehenditur succo punici mali; sincenim eiiim mixtura ea nigrescil. Pline , xxxv, 52.
Ces terres n'étaient autre chose que de l'argile (alumine impure), partie constitutive de l'alun. On les employait dans les emplâties siccatifs, ou pour en faire des trochisques (I).
§ ^l- Poterie. — Païence (Tasa fictilia ).
La terre ou l'argile de Samos et d'Arretium (Italie) était la plus estimée pour les ouvrages de poterie. L'argile rouge (ferrugineuse) servait à faire des objets de tout genre, des assiettes, des coupes, des tonneaux à renfermer le vin, des tubes pour administrer l'eau chaude dans les thermes, des tuiles plates ou à rebord, voire môme des cercueils. L'état de potier était si estimé que, déjà du temps deNuma, il fut institué un septième collège, en faveur de la communauté des ouvriers en poterie et en faïence {collegium Jigiilorum) (2),
Les villes de Traites (Lydie), d'Érythres (lonie), d'Adria, de Rhégium et de Cumes, étaient célèbres pour leurs fabriques de poterie. Les amphores de Cos étaient si estimées que les riches patriciens cherchaient, par de semblables cadeaux, à capter les suffrages des plébéiens. Les vases signiens étaient faits avec des tessons brisés, incorporés dans une pâte de chaux. Ils étaient renommés pour leur solidité et leur dureté.
Les Grecs construisaient en briques la plupart de leurs édifices; on en distinguait plusieurs espèces, suivant la couleur ou le degré de consistance de la matière. La muraille d'Athènes qui regarde le mont Hymette était en briques, ainsi que beaucoup de palais et d'édifices publics. Le temple de Jupiter à Palras(Achaïe), le palais d'Attale à Traites, celui de Sardes, le mausolée à Halicarnasse, tous ces monuments, qui existaient encore du temps de Pline, étaient en briques. Les maisons de Rome n'en étaient point, à cause d'une" loi édile qui défendait que les maisons en briques eussent plus d'un étage (3).
(1) Pline, x\xv, 57; Dioscoiid.-, v, M').; Aëlius, h, 6.
(2) Pline, wxt, 56.
(.3) Vifruvp, II, 31 ; Pline, xxxv, 49.
loi HISTOIRE DE LA CHIMIE.
\ aMOS niiirrhinH (1).
Les vases muri'hins, si célèbres dans l'antiquité, ne furent connus à Rome que vers la fin de la république. On en vit alors, pour la première fois, au triompbe de Pompée, après la guerre du Pont. Ils étaient fort cbers ; car une coupe murrhine, de la capacité d'à peu près un demi-litre, se vendaitjusqu'à 70 talents (environ 170,000 francs). Néron en acbeta une au prix de 300 talents (environ 720, (00 francs). A cette occasion, Pline se demande, en gémissant, comment un père de la patrie pouvait boire dans une coupe si chère {•2). Il ajoute que Néron ne rougissait pas de recueillir jusqu'aux débris de ces vases, de leur préparer un tombeau et de les y placer, à la honte du siècle {in dolorem sxculi), avec le même appareil que s'il se fût agi de rendre honneur aux cendres d'Alexandre.
« Les vases murrhins, continue Pline, n'ont pas beaucoup d'éclat, bien qu'ils soient luisants. On estime ceux qui sont de différentes couleurs, et qui offrent des taches jaunes, rouges ou lactescentes. »
On a beaucoup discuté pour savoir de quoi étaient composésces va>es. Selon quelques auteurs, ce n'était rien moins que de la porcelaine de Chine ou du Japon (3). A l'appui de cette opinion, on soutenait que les Parthes, de qui les Romains tenaient cette marchandise, étaient des pirates, iiilercej)tant le commerce que les anciens faisaient avec les Indes et la Chine par la mer Rouge (4). D'autres avançaient que la matière nuirrhine était une espèce de pierre précieuse, « le jaspe, l'onyx, l'obsidienne. » Quelqnes-
(1) Suivant Satimaise, le iiio4 munh(ns\ lalin, et signifie nacre de perle. D'après N I agrani:e, co mot e.«l oriental et ra|i|iplle file île Mniiri où l'on aiir.iil (ahtiqué les va-es mnnliins.
(2) Memornnda res tanti impcratnrem patremque pdtr'uihibnse. Pline, .\xxvii, 7.
(3) Cette opinion a été soutenue par Maiielte ( Traité des pierres gravées), et, par N. Lagrant^e ( Excursus de Murr/tinis pocuHs ], à la fin du loine II <tes Omivies (le Sénèqne de l'édil. df Boniilel ((.'ollei lion des classiques ialiiis de Leinaire).
(4) Suivant Properce, les vases nniriliiii-; étaient cuits dans les fournaux mêmes de> Pailhes : Murrhena in Purthis pncula coda focis. Lib. iv. rJeg. v,
PREMIÈRE ÉPOQUE. 1o5
uns enfin, réfutant à leur manière ces deux Oi)inions principales, cherchaient à en établir d'autres également inadmissibles.
A notre jugement, les vases murrhins n'étaient autre chose que des vases de cristal opaque. D'abord les auteurs anciens qui en parlent les placent eux-mêmes dans la même classe que les objets de cristal (1) ; ensuite, ces vases avaient à peu près la même épaisseur que ceux de verre; enfin, maigrelet taches lactescentes ou colorées (qu'on obtient facilement en faisant fondre la matière vitreuse avec du phosphate de chaux et des sels de fer ou de plomb), ils conservaient encore une certaine transparence.
Mais ce qui vient surtout à l'appui de notre opinion c'est que, d'apiès ce qu'en rapportent les anciens, ces vases ne paraissaient pas pouvoir supporter une température élevée, sans se déformer ou même se fondre. Enfin, Pline lui-même parle de la fabrication d'un verre blanc, qu'il appelle murrhin [vitrum murrhinum) (2).
La matière murrhine n'était pas très-dure, s'il faut en croire Pline, qui prétend avoir vu un seigneur romain ronger de plaisir le bord d'un de ces vases [ob atnorem abroso ejus margiiie) (3). Ce fiiit aurait dû suffire pour détruire d'avance l'opinion que la matière murrhine était notre porcelaine.
Silice. — Verres (silicates alcalins artificiels).
La silice ( pierre à fusil, silex ) constitue, après la chaux, la plus grande partie de la croûte terrestre. Le sable, les roches aréiia-
(I) C'est ainsi que Martial plaisante sur les coupes, dont le défaut de li.uisparence masquait la qualité du vin :
xS'os bibimus vitro, tu niyrrlia, Pontice : quare ?
Prodat perspicuiis ne duo vina calix (Lib. iv, Epig. 86 )
Ailleurs (lib. .vin, ep. 110 et lib. x, ep. 80), ces mêmes vases sont dé.'^ignés comme peints et a>anl des couleurs distribuées par plaques :
Surrentina bibis ? nec murrliina picla, nec aurum sume. Piorat lùo<, quotifs maculo.sae pocula murrliae inspicit.
Comp. .Sénèque, de Beneficiis, YII, 9, et Epis/ol. CXIX, 4 et CXXIll, 6. (9) Pline, xxwii, 7.
(3) Pliup.wxvri, 7.
156 HISmiUE DE LA CHIMIE.
c6es, le s^f^nil, le qiiiiriz, oui pour élément ia silice. Mais celleci ne se dislingue pas seulement par son abondance, mais encore par sa grande dureté. Son usage est indispensable dans la labricalion du verre.
Les anciens comptaient plusieurs espèces de silice, suivant les différentes couleurs qu'elles présentaient; ils leur reconnaissaient à toutes un caractère commun, celui de résister à l'action du feu [(/idbusne quidem ùjnisiiocot). La silice est effectivement une de ces pierres qui ont passé pour infusibles jusqu'à la découverte du chalumeau à gaz.
Les roches siliceuses étaient travarlléespour en faire des moules dans lesquels on faisait fondre des ouvrages d'airain (I). Les Romains choisissaient ces roches de préférence pour la construction des ouvrages de maçonnerie les plus solides, construction dans laquelle ils excellaient.
Néron avait reconstruit le temple de la Fortune de Seïa tout entier en cristal de roche (silice pure, transparente); en sorte que tout le monde s'émerveillait du phénomène de la réfraction de la lumière, qu'offrait ce temple dans son intérieur (2).
Le cristal déroche, appelé /j/tewi^zVe (de cpotcivo'i;, brillant), était aussi employé en guise de miroirs. (iJe puis aftirmer, dit Pline, que ce cristal naît dans les rochers des Alpes (3). »
La fabrication et l'usage du verre étaient depuis longtemps connus en Egypte et en Phénicie (4). Du temps de Pline , on commençait à établir des verreries dans les Gaules et en Espagne. Cependant le verre était encore fort cher à Rome à l'époque des premiers empereurs, puisque Néron paya deux coupes de verre d'une capacité médiocre, au prix de 6,000 sesterces (environ 600 francs), et Pline nous apprend que les vases de verre étaient même préférés aux vases d'or et d'argent.
Voici comment cet auteur raconte la fabrication du verre : « Une verrerie se compose de plusieurs fourneaux contigus, comme ceux des fondeurs de cuivre. On fait d'abord fondre, dans un premier fourneau, du sable blanc pilé, recueilli à l'embouchure du Vulturne, avec trois parties de nitrum (carbonate
(1 ) Pline, XXXVI, 48. Ex ils fornur Jiunt, in quihus ,rra fnnduntur,
(2) Pline, XXXVI, 46.
(3) ISosaJIirmare possumus in canlibus Alpium nasci. xxxvi, 46.
(4) Voy. p. 63.
PREMIÈRE ÉPOQUE. Hl
de potasse ou de soude )(l). On reprend ensuite celte masse fondue et refroidie {ni^pelée ammo-nitron , sable-nitre) pour la faire recuire dans un second fourneau. C'est après cette seconde fusion que l'on obtient le verre pur, sous la forme d'une masse vitreuse et transparente ( massa vilri candidi). Cette masse est ensuite travaillée dans les ateliers, où les uns lui donnent en soufflant la forme qu'ils veulent [aliud flatu flguratur), tandis que les autres la façonnent au tour où la cisèlent, comme une matière d'argent {aliud torno terilur, aliud argenli modo cxlatur ) (2). »
Ainsi, les anciens en savaient presque autant que nous sur la fabrication du verre.
Les Romains et les Grecs , auxquels leurs richesses permettaient ce luxe, buvaient dans des coupes de verre (3). Ils se servaient aussi du verre pour orner les murs de leurs appartements, à peu près comme nous ornons les nôtres avec des glaces et des trumeaux (4.). *
Pline mentionne des miroirs de verre qui provenaient des fabriques de Sidon; mais il n'en donne aucun autre détail (5).
Les lames de verre servant de clôture transparente à certaines parties des habitations, les carreaux de vitre, qui nous font jouir du bienfait de la lumière, à l'abri du froid et des injures de l'air, ne paraissent guère avoir été connus antérieurement au pl'emier siècle de notre ère (6). Avant cette époque, les riches employaient, au lieu de vitres, la corne, les pierres transparentes, telles que la pierre spéculaire (verre de Moscovie), la phengile (cristal de roche), l'agate, etc.; les pauvres restaient exposés à toutes les injures de l'air (7).
(1) On y ajoutait une certaine quantité d'oxydé de ter (aimanl), et même quelquefois des coquilles de crustacés. Pline, xxxvi, 66.
(2) Pline, ibid., 66.
(3) Aiislopli., in Arachn., v, 73 el 74 : £7itvo[j.îv i$ yaXîvwv IxTtoixâxwv , nous bûmes dans des vases de verre.
(4) Sénèque, Epist. 86. Pavper sibi videlur ac sordidus , nisi parietes magnis et pretiosts orbibiis re/ulserunt, — nisi vitro abscondtlur caméra.
(ô) Pline, xxwi, 66. Dulens [Origine des découvertes, etc., '2 vol.; Paris, 1812) .se trompe évidemment, quand il prétend que Pline parle, dans le passage critiqué, de miroirs de verre et de feuiltes d'or appliquées derrière, au lieu de mercure, etc.
(6J Laclance, De opijicio Dei, c. 8. •
(7) Plutarque, Placit., iii, 5 ; Sénèque, Epist., 90 ; .Martial, viii, Épig. 14 et 68.
Les fenêtres des palais inii)ériau.\ à Rome étaient encore ,' au premier sièclede noire ère, construites avec ces matières, comme nous l'apprend Philon dans son ambassade auprès de Caligula : (( Cet empereur courut dans une grande chambre , et, se promenant de long en large , il ordonna qu'on ouvrît les fenêtres, faites en pierres presque aussi transparentes que le verve; elles n'interceptent point la lumière, tout en empêchant le vent d'y pénétrer, et elles préservent de la chaleur du soleil (i). »
On a trouvé, en 1778, dans les fouilles de Pompéi , près de Naples, des salles de bain, garnies de fenêtres en verre aussi belles que les nôtres (2).
L'étude de ces carreaux de verre fut reprise de nos jours par M. Bontemps (en 1862). Par quel procédé les anciens obtenaient-ils ces grandes plaques rectangulaires dont plusieurs mesurent 72 centimètres sur 54 centimètres? Les obtenaientils par le soufflage ou'par le procédé, plus simple, du coulage ? La présence de bulbes d'air et quelques autres particularités démontrèrent à M. Bontemps que les antiques vitraux de Pompéi sont le résultat d'un simple coulage. L'analyse chimique a établi la presque identité de leur composition avec celle de nos vitres actuelles (3;.
Pline rapporte , comme un bruit qui courait de son temps, qu'on avait découvert, sous le règne de Tibère, un procédé pour rendre le verre flexible, au moyen d'une espèce de trempe, mais que l'atelier de l'inventeur fut irréparablement détruit, afin de prévenir la dépréciation qu'auraient subie le cuivre, l'argent et l'or (4).
Verres colorés. — Pierres précieuses, naturelles et artificielles.
Pline parle d'une espèce de verre noir, qu'il appelle
(1) Pliiloii, Delegalione ad Ca'/um CaUgulim.
(2) Dntens, Origine des découvertes, t. ii.
(3) Comptes-rendus de V Académie des sciences de Paris, mai 1862. M. Clau'tet a trouvé les vitres de Pompéi composées tle silice 69 ; rhaiix, 7 ; soude, 17; alumine, 3 ; oxyde de fer 1 ; manganèse el cuivre, traces.
(4) Pline, xxxvi, 60; Conf. Pelron. Arbit. ; Dion Cassius, lvii, p. 617; Isid., Orig., XVI, 15.
obsidien , à cause de sa ressemblance avec la pierre portant le même nom (I). « J'en ai vu , dit-il , des statues massives repré^entant l'empereur Auguste, qui aimait beaucoup ce genre de verre. On le fabrique dans les verreries où l'on colore le verre {/it et tincturœ génère obsidianum). On fabrique aussi du verre rouge de sang, appelé hœmatinon (de alaa, sang), puis du verre blanc, du verre murrhin , du verre qui imite le saphir, l'hyacinthe, enfin des verres de toutes couleurs {ex omnibus al/'is coloribus). Nulle matière n'est plus maniable [segvacior), plus propre à prendre toutes les teintes. »
Les abraxas , les amulettes, et les espèces de jetons appelés abaculi, dont on voit des échantillons dans nos musées, témoigneraient suffisamment, en l'absence de toute autre preuve, en faveur de la connaissance qu'avaient les anciens de la fabrication des verres colorés.
Dans une contrée de l'Arabie, voisine de l'Egypte, on faisait, suivant Diodore, du cristal par le moyen d'un feu divin (ôtto ôetou Tcupo';). Ce cristal recevait diverses couleurs par le dégagement d'un esprit {'^a'^r^voLi 7roÀu[ji.o'pï»w; àva6uaia(T£i TrveujxaToç). On fabriquait des émeraudes et des béryls dans des forges d'airain. «Toutes ces couleurs sont, ajoute Diodore de Sicile, II, 52 (tome I, p. 172 de notre traduction, 2'' édit. ), un effet de la lumière (xà /pwaaTa TO c&wç aTTEpYaî^cffâai). »
Rien de plus obscur que l'histoire des pierres précieuses. Il est impossible de se reconnaître au milieu de ce déluge de dénominations, telles que onyx, snrdonyx, chrysoprase, xriz-usa, cyanos, cap?iias, jasponyx, chryselectron, leucochryse, mélichryse, asfros, iris, alectorie, etc. (2).
Au reste, il nous importe peu de savoir si l'anneau de Polycrate, retrouvé, dit-on, par un cuisinier dans le ventre d'un poisson, était une topaze ou un saphir, ou si l'anneau de Pyrrhus, sur lequel on voyait gravés Apollon et les neuf Muses, était un corindon ou un rubis.
Le diamant {adamas) était tout aussi estimé des Grecs et des Romains qu'il l'est de nos jours. Sa dureté était, depuis long-
Ci) Ad simililndinem lapidis qitnm in jElhiopiainvenil obsidïus,n\gerruni coloris, aliqnnndo el Iranslucidi. l'iine, xwvi, 07.
(2) Pline (loni)p, à la fin de son Histoire naturelle ( xxxvii , 52 et siiiv.), une lisle <1es pierres précieuses.
i60 HISTOIRE DE LA CHIMIE.
temps passée en proverbe. Pline parle de la cristallisation du diamant à six faces et à six angles (I). On exploitait des mines de diamant en Iilthiopie.
Les Romains mettaient surtout un grand prix à l'émeraude [smarcuidus). Le dictateur Sylla se servait d'un cachet en émeraude, représentant Jugurtha livré aux Romains. Le sceau de Mécène, ministre et favori d'Auguste, avait la forme d'une grenouille. (( On redoutait , dit Pline, beaucoup ce sceau, parce qu'il servait à sceller les édils pour la levée des impôts. » Néron regardait à travers une émeraude les combats* des gladiateurs.
Les rubis (car/>wwcM//), étaient aussi en grande faveur. On en faisait venir des Indes et du pays des Garamantes. On appelait rubis femelles ceux dont l'éclat était plus faible (2).
De toutes les pierres précieuses, celles qu'on imitait le plus communément étaient l'émeraude et le rubis. On imitait l'émeraude au moyen du cuivre incorporé dans une masse vitreuse, et le rubis au moyen du fer. Mais ce qui ne doit pas moins nous surprendre, c'est qu'on savait déjà fort bien distinguer une pierre artificielle d'une pierre naturelle. Dans ce but, on se servait d'une pierre dure, siliceuse {cotea)^ qui devait entamer ou rayer rune,.,et laisser l'autre intacte. « Car, ajoute Pline, la matière des pierres imitées est plus tendre {moilior enini materia). » On les distinguait également au poids, ainsi qu'à d'autres caractères extérieurs. « Toutes les pierres précieuses, vraies ou fausses, sont rayées par le diamant. »
Ce sei'ait le cas de tracer le tableau du luxe effréné des empereurs et des dames romaines, de la magniticence que les vainqueurs déployaient dans les triomphes. Mais ce serait une digression déplacée ici.
§ -iS.
Couleurs.
La connaissance que les anciens avaient des couleurs nous intéresse plus particulièrement. On s'accoide à croire que les Grecs et les Romains ont emprunté la connaissance des
(i) Pline , xxxvii, lô.
(2) Iil., ibiJ , 2j.
couleurs, et de leur application à la peinture, aux Phéniciens et surtout aux Égyptiens. Déjà du temps d'Auguste on reprochait aux peintres de se servir de mauvaises couleurs qui se détérioraient promptement; et on leur citait, sous ce rapport, comme des modèles, les chefs-d'œuvro d'Apelles, de Mélanthe,de Nicomaqne , et d'autres, dont on admirait la parfaite conservation. Nous faisons aujourd'hui le même reproche à nos artistes, en citant, comme des modèles à imiter, les tableaux du Corrége, de Raphaël, de Rubens, où les couleurs se sont conservées, depuis des siècles, avec la fraîcheur qui les caractérise. A quoi cela tient-il? Cela tient à ce tous ces grands maîtres avaient très-bien compris la nécessité de préparer eux-mêmes leurs couleurs, et que ceux qui recourent pour cela à des mercenaires, qui partout ne songent qu'à leur intérêt, sont sûrs d'être mal servis. Apelles, Mélanlhe , Nicomaque , n'étaient pas seulement de grands peintres dans l'acception propre de ce mot, ils étaient aussi initiés à toutes les pratiques qui, de près ou de loin, touchaient à leur art. Ce tut ainsi que, vingt siècles plus tard, les immortels maîtres des écoles flamande et italienne ne dédaignaient pas de préparer eux-mêmes leurs couleurs; leur exemple devrait être suivi par les artistes de tous les temps.
Cicéron, en parlant de l'école grecque, dit qu'on ne faisait autrefois usage que de quatre couleurs, et, parmi les peintres grecs, alors les plus renommés pour le coloris, il cite Zeuxis, Polygnote , Timante , Aélion , Nicomaque , Protogène et Apelles (1).
Pline, qui vivait plus de cent ans après Cicéron , remarque que les quatre couleurs dont se servaient les peintres grecs étaient le blanc, le noir, et les ocres jaune et rouge (2). Mais il se trompe quand il nomme Apelles comme s'étant servi seulement de quatre couleurs; car, dans le tableau qui représentait Vénus sortant de Vécume de la mer (avaouotiisv/;) et qu'il admirait tant, la mer était couleur d'azur.
Les ocres jaune et rouge, le blanc et le noir, étaient les couleurs les plus employées par Protogène et Apelles; ce sont ces mêmes couleurs que l'on remarque aussi dans les plus beaux
(1) Cic. in Bruûo, seu de claiis oratoribus, c. xvui.
(2) ffisl. nat.,\\x\, 31.
HIST. DE LA CHIMIE. — T. I. Il
chefs-d'œuvre de Raphaël cl du Titien. Le Saint Marc el la Vénus offrent des exemples remarquables de peintures dans lesquelles toutes les teintes foncées sont évidemment produites par des ocres jaune et rouge, et par des substances carbonacées (1).
Le sentiment du beau est le même chez tous les peuples civilisés de l'Occident, et à toutes les époques les giands artistes se servent des mêmes moyens pour le satisfaire. Il y a ici un rapport digne de nos méditations.
Dans tous leurs sujets historiques et moraux, les artistes de la Grèce étaient très-sobres de teintes brillantes; semblables en cela aux grands peintres des écoles romaine, espagnole et flamande, dont les tableaux ont un ton sévère et, autant que possible, uniforme.
Passons maintenant à la description de chacune des couleurs en particulier.
Pourpre.
Nous avons déjà mentionné cette couleur {i) ; nous allons nous y arrêter davantage.
Y avait-il plusieurs espèces de pourpre? Quels étaient les procédés de teinture anciennement usités (3)?
Suivant Aristote, il y avait plusieurs mollusques qui fournissaient la pourpre. (( Les coquillages, dit-il, qui vivent dans les golfes (de la Méditerranée) sont grands et garnis d'aspérités; la plupart ont une fleur noire , quelques-uns l'ont rouge, et en petite quantité. Ceux qui naissent j)rès des côtes sont petits, mais presque ^ous à couleur rouge. Leur tissu est dense, et a l'aspect d'une membrane blanche qu'on enlève. Quand on
(1) Hunipliry Davy, Annales de la chimie , t. xcvi.
(2) Voyez plus liant, p. 60.
(3) Vers la fin du siècle passé , le gouvernement espagnol fil publier tons les documents relatifs à la pourpre des anciens , sous le litre suivant : Ulemorias sobre la purpura de los andguos, restaurada en Espaùa, que de orden de la real junta gênerai de comercio y nioneda se dan al publico; por don Juan Pablo Canals y Marti. Madrid, t779, 4. On n'y trouve aucune observation neuve.
PREMIERE ÉPOQUE. I<j3
le presse, il teint et colore la main; ce qui paraît être la fleur '(matière tinctoriale) s'y ramifie comme une veine (1). »
Selon Vitruve et Pline, qui copient ici en partie Aristote, la véritable pourpre était d'un rose foncé (2). On ajoutait à la liqueur, retirée des vaisseaux veineux des mollusques, une quantité proportionnée de sel (carbonate alcalin, environ 1 pour 100 de liquide), dans lequel on la laissait macérer pendant trois jours; ^iiisuile on la faisait bouillir dans des chaudières de plomb (fervere inplumbo), jusqu'à réduction d'un seizième; enfin on essayait la liqueur en y trempant une étoffe de laine convenablement préparée par le lavage ( t'e//«s elutriatum mergitur in experimentum). On continuait à la concentrer jusqu'à ce que la couleur, ainsi soumise à l'épreuve, fût d'un très-beau rouge foncé. On laissait la laine, pendant cinq heures, plongée dans la teinture, puis on la relirait, et on la cardait pour l'y plonger de nouveau, afin qu'elle fût bien imprégnée de la matière tinctoriale (3).
Pline raconte que les coquillages qui donnent la pourpre sont de deux espèces : l'une, plus petite, s'appelle buccin {bucci?mm), à cause de sa ressemblance avec l'instrument de ce nom; l'autre se nomme pourpre {purpura); le temps le plus favorable pour leur pêche était soit après le lever de la canicule, soit avant le printemps (4). Vitruve assure que la couleur différait suivant les pays; qu'elle approchait davantage du violet dans les pays du Nord, tandis qu'elle était plus rouge dans les contrées méridionales; qu'on la préparait en battant le coquillage avec des instruments de fer, et que la liqueur pourpre séparée du reste de l'animal était mêlée avec un peu de miel (5).
Tout ce que les anciens nous rapportent des coquillages, tels que le murex et le buccin, comme fournissant la fameuse couleur pourpre, a été, par quelques auteurs, regardé comme fabu-
(1) Aristoto, Hist. anim., v, 13.
(2) Pline, Hist. nai., ix, 60.
(3) Id., ibid., 62.
(4) Plin., IX, 61. Héaiimiir pensait que ia matière linctoriale, renfermé;' dans la veine ou poclie de ces mollusques, est un amas d'œiifs de certains poissons, servant de pâture à ces animaux, et qu'il y a lieu de croire que cit'.e pâture est Irop indigeste pour eux, ce qui fait qu'ils la rejettent.
(5) Vilruve, vu, 14.
leux. Cependant il existe j)liisieurs espèces de mollusques marins, notamment le murex brandnj'is et le purpura lapillus, qui donnent un liquide pourpre dont on se sert encore aujourd'hui, sur les côtes de l'Ecosse, pour nuirquer le linge. Ces espèces se rencontrent également sur les bords de la Manche et dans la mer Méditerranée.
Pendant tout le moyen âge, on s'était borné aux renseignements qu'Arislote, Pline et Vilruve nous ont laissés sur les coquillages à pourpre. Vers le milieu du seizième siècle, Rondelet essaya le premier de rectifier les idées des anciens sur ces mollusques (1).
Les premières expériences pratiques sur la pourpre des anciens furent faites, au dix-septième siècle, par un Anglais (2). Elles furent plus tard reprises par Réaumur, pendant un voyage qu'il fit sur les côtes du Poitou (3).
D'après les recherches, plus récentes, de yi. Lesson, la matière colorante en question serait fournie par plusieurs espèces de janfhines( mollusques marins gastéropodes), et particulièrement par \a.janthina prolongata. C'est dans la Méditerranée , dit M. Lesson, que vit cette espèce. Elle est jetée parfois sur les côtes de Narbonne par les vents violents, de manière à joncher les grèves. Or, à Narbonne, existaient, du temps des Romains, des ateliers de teinture en pourpre très-célèbres, et il est presque certain que la janthine était la véritable pourpre alors employée. Du reste, les caractères dislinctifs que Pline attribue aux animaux qui la fournissaient peuvent s'appliquer à la janthine de la Méditerranée.
Cette coquille est pélagienne, et vit sur l'eau par essaims de millions d'individus; elle est soutenue à la surface des mers par des vésicules aériennes que Pline appelle une cire gluante, et elle laisse échapper, aussitôt qu'on la retire de l'eau, une couleur très-pure , très-brillante , du rose violacé le plus vif Chaque coquille en renferme près d'une once dans le vaisseau dorsal du mollusque. Cette couleur prend, par l'action des alcalis, une teinte verte. Ce que Pline appelle une langue est le corps et la tête de
(1) RorKÏcIet, Htstolre des poissons, etc. ; Lyon, 1553, in-fol. p. 44.
(2) Philosopli. Transactions, t. XXV, année lf)85;et Journal des savants, année 1686.
(3) Voy. dans les Mém. de l'Acad. des sciences, année 1736 : Quelques expériences sur la liqueur colorante que fournit la pourpre.
PREMIEIIE LPOQUE. j 65
l'animal, qui sont en effet arrondis et très-consistants. «Quelques essais imparfaits, continue M. Lesson , que nous essayâmes à bord de notre vaisseau, sur la couleur de la janthine, nous prouvèrent qu'elle pourrait servir de réactif précieux; car elle passe très-rapidement au rouge par les acides, et revient au bleu par les alcalis; par l'oxalate d'ammoniaque elle donne un précipité bleu foncé, et par le nitrate d'argent une couleur de cendre bleue très -agréable, qui nous a fourni une très-bonne nuance pour le dessin à l'aquarelle. »
Les anciens connaissaient aussi l'usage de certaines plantes pour teindre en pourpre. La teinture rouge ou violette végétale paraît être moins ancienne que la même couleur, tirée du règne animal. Cette dernière, déjà mentionnée par Homère (Iliade ,\l, 291; Odyssée, XV, 424), s'appelait à)a7ropcpupo;, pour la distinguer de la pourpre végétale. Celle-ci venait particulièrement de.la Lydie, de l'Arabie et même de l'Inde, tandis que la pourpre animale était d'origine tyrienne ou sidonienne. Il y avait des pêcheries de pourpre non-seulement sur les bords de la Méditerranée , mais encore dans plusieurs endroits de la côte Atlantique de l'Europe et de l'Afrique (1).
Suivant Vitruve et Pline, on préparait une pourpre végétale (ronge, violet el rose foncé) a\ec la garcmce (erythrodanum, Diosc.) et avec une autre plante, appelée hysginum (2).
(( On fait, dit Vitruve, des couleurs pourprées au moyen de la craie de la racine de garance et de Vliysgiiuun; de môme qu'on peut, avec le suc de plusieurs fleurs et fruits, imiter toutes les autres couleurs (3). »
On ne sait pas au juste qu'elle est l'espèce de plante désignée par hysginum. On croit généralement que c'est le pastel (isatis
(1) Voyez ni>fre Phénicie dans [''Univers pittoresque, Pari-:, 1852, p. 90.
(2) Les caractères que Dioscoride (ni, 160) aUribiie à la iil^nle qu'il ap[)«>lle èpuôpooavov conviennent parfaitrmfut à ceux de notre rubia tinctorum. Cette plante était cultivée dans la Caiie, en Galilée, et à Ravenne , on Jlalic. Le nom français garance vient de vcirantia on veraii/ia, nom qu'on donnait, au moyen âge, à la raciiie du rubia tinçt., et qui signifie couleur rouge, ou vraie couleur; ta à).r,6tvà (BânTei, dit Myrepsus (Salmasius ad Capitolini Macrininn, [). ICO). — Ce fut au xvi'' siècle que Lemniiis observa, pour la première fois, la coloration des os au moyen de la f,'arunce (De miraculis occultis ualurx ; Colon ;»■ Agripp., 1581., 8.)
(3) Fiant purpitrei colores infecta creta rut)ix radice el hijsgino. Vitruve, vu, 14.
tinctoria). C'est ainsi qu'avec le bleu et le rouge on aura obtenu le violet pourpre, si estimé des anciens.
Parmi les autres plantes tinctoriales, Vitruve cite le vaccinium, dont les baies sont encore aujourd'hui employées dans quelques pays du Nord pour teindre des étoiles (I), la violette {viola] et le luteum {herba luleum ) , qui est probablement notre gaude {rescda luleola).
Quant à la garance , les anciens la désignaient par le nom qu'elle porte encore aujourd'hui en botanique. Les Romains l'appelaient rubia {rubia tinclorum ) ; et les (jrecs , erijlhrodanon (qui donne le rouge). « Cette plante, qui sert à teindre les laines et à tanner les peaux , est employée en médecine comme diurétique (2). »
Dioscoride en parle à peu près dans les mêmes termes que Pline.
S'il restait encore quelque doute sur l'emploi de la garance chez les anciens , on n'a qu'à se rappeler que le nom même de rubia dérive évidemment de ritber, rubra, rouge (3).
Interrogeons maintenant les monuments qui nous restent de l'antiquité.
H. Davy rapporte qu'on a trouvé , dans les bains de Titus, un vase de terre brisé (4), contenant une matière colorante ou laque d'un rose pâle, qui pendant dix-sept siècles s'est très-bien conservée, excepté la partie externe, qui s'était un peu altérée au contact de l'air. Il résulte , de l'analyse qu'en a faite ce célèbre chimiste, que cette laque est de nature organique , mêlée de silice , d'alumine et de chaux. Et comme elle ne donne pas l'odeur ammoniacale, particulière aux substances animales, elle paraît être une matière organique non azotée. Est-ce une laque de garance? C'est probable, bien que Davy n'ose. pas l'affirmer
(1) Nous, avons montré aillenrs (dans le Cosmos Aq 18C4) que les vaccinia nigra de Vitruve, de 'Pline, de Virgile, ne pouvaient pas êlre nos airelles {vacciniinn myrtillus), mais que c'étaient probablement les baies noires du troène.
(2) Rubia — qxia tinguntur lance pellesqite perficiunlur, in medicina urinam cieL Pline, \xiv, 56; Conf., xix, 17; Dioscorid., m, ICO; C.ielius Aurelianus, m, 5.
(3) Dans presque toutes les langues , le nom de cette plante rappelle l'usage qu'on en faisait.
(4) 11 ne faut pas confondre ce vase avec un autre, également rempli de différentes espèces de couleurs, dont Davy parle à la page 77 des Annules dechimie, Vul. WM.
d'une manière positive (l). Chaptal, qui a publié un Mémoire sur sept couleurs trouvées dans une boutique dePompéi , en remarqua une d'une belle teinte rose, semblable à la laque qu'on obtient en fixant la matière colorante de la garance sur l'alumine.
« La conservation de cette laque , ajoute Davy, pendant dixneuf siècles , sans altération sensible, est un phénomène qui doit étonner les chimistes. Les rouges pourpres des anciennes peintures à la fresque ( bains de Titus) sont des mélanges d'ocre rouge et de bleu de cuivre. Dans la Noce Aldobrandine , il y a-, un pourpre dans les habits de l'épouse ; mais sa teinte est trèsfaible, et ce pourpre paraît être un composé minéral de môme nature. Il ne fut point détruit par les solutions de chlore;, et, quand on en exposait un peu k l'action de l'acide murialiqae , cet acide devenait jaune, et le reste donnait pour résidu une poudre bleue (-2). »
Chacun admire la vivacité et la fraîcheur des couleurs dont sont peints les hiéroglyphes qui ornent les gabbares des momies égyptiennes, conservées dans nos musées. Nous avons eu la curiosité de nous assurer nous-mème que le rouge et le jaune qu'on remarque parmi ces couleurs sont, non pas des oxydes métalliques, comme on pourrait le penser, mais des couleurs de nature organique. Est-ce de la garance /de la gaude , ou quelque autre substance tinctoriale organique? C'est ce qu'il est difficile d'affirmer, même dans l'état actuel de la science. Qu'il nous suffise d'avoir établi que ce ne sont pas des couleurs minérales.
Théophraste, Dioscoride , Yitruve et Pline parlent d'un assez grand nombre de matières colorantes dont se servaient les artistes de l'antiquité; mais on n'avait fait, jusqu'à Davy, aucune expérience chimique pour s'assurer de leur identité avec celles qu'on trouve dans les monuments anciens, comme dans les peintures et les ornements des bains de Titus, dans les ruines appelées les bains de Livie, dans les débris des autres palais et bains de l'ancienne Rome, et dans les ruines de Pompéi- H. Davy a donc bien mérité de l'histoire de la chimie, en analysant les échantillons de couleurs anciennes que lui avait procurés son ami Canova, chargé du soin des travaux relatifs aux
(1) H. Davy, Expériences et observations sur les couleurs dont se servaient les anciens, Annales de chimie, vol. xcvi, p. lys.
(2) Annales de c/iim., \o\. h\\., p. 199.
anciens arts à Rome. C'est à Davy que nous emprunterons la plupart des détails qui doivent ici nous intéresser.
Couleurs rouges et Jaunes.
Dès la plus haute antiquité , le vermillon était employé en peinture. On se rappelle l'épithète de uiXT07:âpY]oi, à joues rouges , qu'Homère doime aux vaisseaux des Achéens. Les censeurs de Rome étaient, par leurs fonctions, obligés, les jours de fête, de faire peindre la face de la statue de Jupiter en vermillon; et les généraux romains, témoin Camille (1), avaient la coutume, pendant leur triomphe , de s'en barbouiller la figure , à l'exemple des sauvages. Le vermillon était également employé pour enluminer des caractères tracés sur de l'or ou sur du marbre, et jusqu'aux inscriptions des sépulcres , comme on le voit sur les cippesetsur d'autres monuments qui nous sont parvenus.
Il est bon de signaler ici une confusion de termes, assez commune chez les auteurs. Le minium des Latins, ouïe f^iXToç des Grecs, signifie tantôt le vermillon (sulfure rouge de mercure), tantôt le véritable minium (oxyde de plomb). Ainsi le même mot se trouve appliqué à deux substances essentiellem.ent différentes, et qui ne se ressemblent que par leur couleur.
Du reste, les anciens , entre autres Pline, ont eux-mêmes soin de nous avertir qu'il y a c deux espèces de minium : l'un naturel, d'un beau rouge, provenant des mines d'Espagne (2) ; on l'appelait aussi cinnabaris; » c'est là notre véritable cinabre. Rome tirait annuellement de la province d'Espagne, sous forme d'impôt, dix mille livres de cette substance, dont le tarif était fixé par des règlements particuliers. ((La société, à laquelle l'exploitation des mines d'Espagne était affermée, réalisait de grands bénéfices , en sophistiquant le vermillon par une foule de procédés [multis modis) (3). » — 11 est à regretter que Pline^ qui nous donne ces détails , n'indique pas ces procédés.
Quant à l'autre espèce de minium, qui était de qualité infé-
(1) Pline, XXXIII, 36.
(2) Ces mines de mercure sont encore exploitées anjourd'iiui.
(3) Hist. nat., xxiiii, 37-40.
rieure, c'est le minium proprement dit, appelé secondaire {secundariwn) ou artificiel (1); car on le préparait en grillar.t le minerai de plomb (2). On distinguait le vermillon du minium, par le poids et par la beauté de la couleur. D'ailleurs , le minium secondaire est, ajoute Pline, une espèce de rouille métallique (3).
Le minium était surtout employé pour peindre les murs. ^lais, comme on savait que cette peinture s'altérait à l'air, il fallut trouver un moyen propre à remédier à cet inconvénient. Voici ce que nous apprennent à ce sujet Yitruve et Pline :
« Le minium est d'une nature faible et instable. A l'abri du contact de l'air, il se conserve parfaitement, tandis qu'il s'altère et noircit dans des lieux découverts, où l'air, les rayons du soleil et de la lune ont accès. Or, si l'on veut que le minium, appliqué sur un mur, conserve sa couleur, il faut le recouvrir, avec un pinceau (seta), d'une couche de cire punique, qu'on a fait fondre avec un peu d'huile. On approche du mur un réchaud plein de charbons Incandescents, on le fait suer, puis sécher; enfin, on l'essuie avec des linges propres. De celte manière on rend le mur aussi brillant que du marbre, et la couleur du minium se conserve intacte (4). »
Parmi les autres couleurs rouges et jaunes minérales, les auteurs nomment les ocres (oxyde de fer jaune ou rouge), l'oi'piment et la sandaraque (sulfure d'arsenic) (5). L'ocre jaune, l'espèce lapins estimée pour la peinture , provenait de l'Attique.
Ces témoignages sont con'firmt's par les monuments qui nous restent. Parmi les substances trouvées dans un grand vase de terre contenant des couleurs mêlées avrc de l'argile et de la chaux, vase qui fut découvert, il y a environ cinquante ans, dans une chambre des bains de Titus, il y avait différentes espèces de rouge, qui furent toutes analysées par H. Davy. L'une d'elles, d'un rouge vif, était du minium ou de l'oxyde rouge de plomb;
(l)On l'appelait aussi céruse calcinée , cerussa it.sla. Pline dit que celle substance fut ilécouveitc accidentellement, pendant un incendie qni eut lien an !'■rée, à Atliènes.
(2) Ibid., 40. — Fitexuslo lapide vciiix pemiixto.
{3)lbid. Rubigo qiucdam nielaUi est.
(4) Vitiuve , vu, 9; Pline, xxxiii, 40.
(5) Yitruve, VII, 7. Le nom ^\e, sandaraque t\.a.'i\. quelquefois appliqué au minium, comme on le voit liv. vu, c. 12.
une autre, d'un 'rouge pâle, était une ocre ferrugineuse; une troisième, d'un rouge {)ourprc, était également une espèce d'ocre ; enfin, une quatrième, d'un rouge vif, était du cinabre. On avait fait usage de toutes ces couleurs dans les peintures à la fresque des bains de Titus. On s'était particulièrement servi des ocres dans les ombres des figures, et du minium dans les ornements des bordures. Quant au cinabre, il formait la base de la couleur de la niche et des autres parties de la chambre dans laquelle fut trouvée la statue de Laocoon.
Dans un autre pot de terre, également tiré de ces bains, il y avait trois espèces de jaune , dont deux étaient des ocres mêlées avec des quantités variables de carbonate de chaux, et le troisième, une ocre jaune mêlée avec de l'oxyde rouge de plomb. La couleur jaune se remarque dans différentes parties des bains, mais principalement dans les chambres les moins ornées, et dans celles qui étaient probablement destinées à l'usage des domestiques (1).
Quant aux sulfures d'arsenic (orpiment, sandaraque), Davy avoue n'avoir jamais vu que l'on en ait fait usage dans les anciennes peintures à la fresque. Un jaune foncé , qui approchait de l'orange, et qui couvrait une pièce de stuc dans les ruines près du monument de Gaïus Gestius , consistait en un mélange de protoxyde et de peroxyde de plomb (2).
Couleurs bleues.
Nous avons à distinguer ici les couleurs bleues minérales des couleurs bleues organiques. Parmi ces dernières, on"cite Vhysginum [isatis Uncioria?),T^voh-A\AemQx\i notre pastel. Pline rapporte que les fleurs de violette desséchées, soumises à la décoction et filtrées sur de la craie d'Érétrie, donnent une matière bleue avec laquelle on frelatait l'azur, qui, comme nous le verrons, est une couleur minérale.
Vitruve et Pline parlent du bleu indien qui était depuis peu
(l)H. Davy, M'iscellaneous papersand researclies, p. 135 et smv. Loiul. 1S40 (t. Vides Œuvres complètes, imblices par Joliii Davy, hère de Humpliiy).
(2) Ouvrage cilé, p. 139. Annales de chimie, vol. xcvi, sur les couleurs des antiens, etc.
apporté à Rome. Ce bleu , de nature organique , était une espèce (Tind/go. Les Romains l'appelaient eux-mêmes indicum, en sousenlendant cxruleum (bleu) (1). C'est de là que vient le nom (\.'indico ou d'indigo, qu'il porte encore aujourd'hui.
Les couleurs bleues minérales étaient à peu près exclusivement fournies par les composés de cuivre et de cobalt; car ces deux métaux étaient confondus originairement sous la même dénomination.
Il y a, dans Yitruve, un chapitre remarquable sur la préparation du bleu; en voici les détails textuels : « La préparation du bleu fut primitivement inventée à Alexandrie, et Nestorius en a depuis établi une fabrique à Pouzzoles. L'invention en est admirable : on broie ensemble du sable avec de la fleur de natrum (carbonate de soude) [2), aussi menus que de la farine; on les mêle avec de la limaille de cuivre, et on arrose le tout avec un peu d'eau , de manière à en faire une pâte. On fait ensuite avec cette pâte plusieurs boules que l'on fait sécher. Enfin , on les chauffe dans un pot de terre {in urceo fictili) placé sur un fourneau , en sorte que, par la violence du feu, la masse entre en fusion et donne naissance aune couleur bleue. »
Telle est la préparation du fameux bleu d'Alexandrie et de Pouzzoles.
C'était cette même couleur ou fritte (produite par la fusion de la soude avec l'oxyde de cuivre) qui, d'après les analyses de H. Davy, avait été employée dans l'ornementation de quelques moulures, détachées du plafond des chambres des bains de Titus. <( Les murs d'une chambre , entre les compartiments de marbre rouge, ont été, ajoute Davy, sûrement couverts de cette fritte ; ils en ont conservé encore des traces notables (3). » Les bleus de la Noce Aldobrandine sont également des composés de bleu d'Alexandrie ou de Pouzzoles.
Dans une excavation faite à Pompéi , dans le mois de mai 1814, opération à laquelle Davy fut présent, on découvrit un petit vase rempli d'une couleur bleu pâle; c'était un mélange de carbonate de chaux et de fritte d'Alexandrie (4).
(1) Pline, Uïsl. nat., xxxiii, 57 ; \x\v, 12.
(2) Yilriive , vn, 9. Arena cum nalrijlore conterilur. La véritable leçon emprunlée aux meilleurs mss. est nalri, au lieu de lùtri, qui se trouve dans presque toutes les élitions.
(3) Annales de chnnïe, vol. xcvi, p. 87.
(4) H. Davy, Miscellaneous papers, p. Ii2.
Au rapport de Vitruvc, on savait imiter le bleu indien on l'indigo, en mêlant la poudre d'un verre coloré (uaXoç) avec de la craie sélinusienne ou annv/aire.
Davy pense que ce verre était coloré par l'oxyde de cobalt, et que la matière était semblable à notre smalt.
Les vases d'un verre bleu transparent, qu'on trouve dans les tombes de la Grande-Grèce, sont teints avec le cobalt. Tous les verres bleus transparents, grecs etromains, analysés par H. Davy, en contenaient (1).
Violet.
Théophraste et Pline parlent d'une espèce de lichen que plusieurs savants (Beckmann, Dillen, etc.) regardent comme identique avec l'orseille {lichen roccella).
Théophraste rapporte que ce lichen ou fucus marin (to tjÔvtiov cpïïjco;) se rencontre, sous des roches, dans l'ile de Crète, et qu'on l'emploie pour teindre la laine en pourpre (2). La même chose est rapportée par Pline (3).
La matière colorante du lichen n'a été isolée, sous le nom d'o;*céine, que dans ces derniers temps, près de deux mille ans après Théophraste,
Couleurs vertes.
Les couleurs vertes minérales des anciens étaient toutes des carbonates ou des acétates de cuivre. H. Davy incline à penser que les acétates de cuivre, employés comme substances tinctoriales par les Grecs et les Romains, se sont, à la longue, transformés en carbonates.
On remarque différentes teintes de vert dans les bains de Ti-
(1) Annules de chimie, i. xcvi, p. !10
(2) Ilist. plant., IV, c. y.Coiiip. IJioscoriiip, iv, 95.
(.!) Pline, XXVI, Gû; xxxii, 22. Voy. IJokiuanii, Beitix(je zur Gexcliichte lier Erfindungen, t. i, p. .335.
PREMIÈRE ÉPOQrE. 173
tus, ainsi que sur les fragments trouvés dans les monumenls de CaïusCestius. Dans un vase contenant diverses couleurs, ilyavait trois variétés de vert différentes : l'une, qui approchait de l'olive; c'était de la terre verte commune de Vérone; l'autre était d'un vert d'herbe pâle; elle avait l'apparence du carbonate de cuivre avec de la craie ; et une troisième, qui était d'un vert de mer, se composait de cuivre mêlée avec la fritte de cuivre bleue (1).
Chpysocolle.
Cette substance est, suivant quelques commentateurs, le borax, qui sert à souder les métaux. Mais la chrysocolle était aussi employée comme couleur. Or celle-ci n'était que du carbonate de cuivre, mêlé à des phosphates alcalins ; elle servait aux orfèvres pour souder l'or; de là le nom de chrysocolle (xpu<^oç> or, et xoXÀav, souder ). Ces phosphates alcalins étaient fournis par l'urine; car Dioscoride et Pline disent expressément qu'on préparait la ehrysocolle avec de l'urine et de Vœrugo de Chypre (carbonate de cuivre).
Couleurs noires et brunes.
Selon les auteurs grecs et romains, les couleurs noires étaient faites avec des substances earbonacées, soit avec la poudre de charbon, soit avec le noir de fumée, tel qu'on l'obtient par la combustion incomplète des résines.
Ceci est en partie confirmé par l'analyse des couleurs qu'on rencontre sur les anciens monuments. Dans un vase antique rempli de couleurs mélangées, Davy trouva différentes espèces de brun ; l'une d'elles avait la couleur du tabac, une autre était d'un rouge brun, et la troisième d'un brun foncé. Les deux premières se trouvèrent être des ocres mêlées d'une matière organique (noir de fumée); la troisième contenait de l'oxyde de manganèse, ainsi que l'oxyde de fer.
(I) H. Davy, Miscellaneous papers, p. 144 et siiiv.
Les anciens connaissaient évidemment les mines de manganèse, à juger par l'usage qu'ils en faisaient dans la fabrication des verres colorés. Deux échantillons d'un vase pourpre romain étaient, d'après une analyse faite par Davy, peints avec de l'oxyde de manganèse.
Les bruns, dans les peintures desbainsde Livieet dans la Noce .\ldobrandine, sont tous des mélanges d'oxyde de fer et de noir de fumée.
* Couleurs blanches.
Tlîéophraste, Dioscoride, Yitruve et Pline décrivent la céruse comme la couleur blanche la plus commune, et ils en indiquent l'emploi en peinture. Ils parlent aussi de diverses espèces de craies et d'argiles destinées au même usage.
Cependant Davy dit n'avoir pas rencontré la céruse dans l'analyse des couleurs anciennes.
Application des couleurs.
Les couleurs employées dans la peinture à fresque étaient appliquées humides à la surface d'un stuc formé de marbre pulvérisé et lié par la chaux. Le plafond et la muraille des édifices romains étaient, selon Yitruve, composés de trois couches distinctes de ce stuc; la première était de marbre grossièrement pulvérisé; dans la seconde, la poudre de ce marbre était plus fine; et dans la troisième, elle était plus fine encore.
Ces témoignages sont confirmés par les monuments. Les stucs desbainsde Titus et de Livie sont de la plus fine espèce, ainsi que la base de la Noce Aldobrandine. Ils sont d'un très-beau blanc, presque aussi durs que le marbre, et il est facile d'y distinguer la pierre calcaire pulvérisée à différents degrés de finesse.
C'est en partie d'après ces caractères qu'on évalue l'antiquité des ruines de Rome. Dans les maisons qui ont été bâties au moyen âge ou plus récemment, le ciment calcaire se trouve toujours mé-
langé avec des débris de lave, au lieu du marbre pulvérisé, et les stucs de ces maisons sont gris ou bruns, et très-grossiers dans leur texture (1).
Nous avons vu plus haut que Yitruve et Pline recommandent l'encaustique pour fixer le minium, et pour le garantir du contact de l'air. Ce procédé consistait à couvrir la peinture d'une couche <le cire punique, liquéfiée de manière à former un vernis. Nous savons, d'après Pline, que plusieurs artistes grecs avaient peint leurs ouvrages à l'encaustique ; les couleurs, avant d'être employées/ étaient mêlées de cire. La colle appelée yluteii servait particulièrement à fixer les noirs dans la peinture.
Malgré ces renseignements, H. Davy avoue cependant n'avoir pu découvrir la présence d'aucun vernis de cire , ni d'aucun gluten animal ou végétal, dans les anciennes pièces de stuc peint don il a fait l'analyse.
Minerais* — Marbre (carbonate de cbaux). — Plâtre, §;jpse ( sulfate de chaux ). — Mortier, etc.
Pline divise implicitement les pierres (minéraux) en pierres médicinales {lapides médicinales), et en pierres employées dans les arts et pour des ouvrages de maçonnerie.
Dans la première classe il comprend la pyrite, que l'on rencontrait surtout dans l'île de Chypre et dans les mines des environs d'Acarnanie, et dont on retirait le cuivre en calcinant le produit du grillage (oxyde de cuivre) avec du miel ( coquimiur in melle).
Le miel, substance riche en carbone, agissait ici de la même manière que le charbon que l'on emploie aujourd'hui pour la réduction des oxydes. La seule différence consiste dans le prix de la matière. Ce fait est propre à nous expliquer le prix élevé des métaux chez les anciens.
Les pyrites étaient employées par les médecins grecs et romains les mêmes cas où nous employons l'iode (■2).
Les pierres appelées mélilife, gagate, géode, ostracite, et dont Pline n'indique aucun caractère distinctif, étaient préconisées
(1) H. Davy, ouvrage cité, p. Iô3, et Annales de chimie, vol. xci, p. 20».
(2) Pline, Hisl. nat., \\\\\, 30.
nt» HISTOIRE DE LA CHIMIE.
contre les morsures des serpents, contre les maléfices, contre les ulcères rebelles , etc.
V hématite ou le schiste hématite est un minerai de fer (peroxyde anhydre) que les anciens connaissaient sous le même nom que nous. Ce minerai était recommandé dans le traitement des perles utérines et des vomissements sanguins. Dans ce dernier cas, il était délayé dans du suc de grenade (1).
Les fameuses pierres d'aifjle ou aélites, auxquelles les médecins du moyen âge attribuaient des propriétés si merveilleuses, entre autres celle de préserver l'accouchement des douleurs qui l'accompagnent, ne sont que de petits cailloux roulés, ou des débris de marne qui se trouvent souvent accidentellement attachés aux matériaux avec lesquels les aigles construisent leur nid. Oncroyait ces pierres pondues ou préparées par l'aigle ellemême.
La pierre de Samos {lapis Samius)?,ervsL\ten médecine contre les vertiges. C'était probablement un minerai de fer, car l'île de Samos abondait en mines de ce genre.
Les pierres ponces (pumices) étaient employées par les dames elles fashionables de Rome pour enlever les inégalités de la peau et la rendre plus unie (2).
L'effervescence des pierres calcaires au contact d'un suc acide, et notamment au contact du vinaigre, était un fait connu de toute antiquité. C'est à l'aide du vinaigre que l'on attaquait les roches calcaires, pour achever de les briser ensuite avec des maillets de fer.
Les pierres calcaires, le marbre dont on connaissait un grand nombre d'espèces, servaient à la construction de ces monuments grecs et romains , dont nous admirons encore aujourd'hui les magnifiques débris.
La craie, dont le nom latin creta rappelle celui de l'île de Crète, jouissait, auprès des médecins de Rome et d'Athènes, d'une réputation spéciale pour modérer les sueurs excessives, et dans les traitements des maladies de la peau. Elle était alors associée au vinaigre ou à l'huile d'olive pour former une espèce de liniment. C'est avec de la craie que les Romains marquaient leurs esclaves , afin de les reconnaître. Ils les marquaient aux pieds, comme on le fait aujourd'hui pour les bestiaux.
(1) rline, Hist. na^, xxx\i, 37.
(2) IcL, ibicL, 42.
Les pierres étésienne, thébaïque, ténarienne, pœnique, employées pour la fabrication des pilons cl des morliers, n'étaient que des variétés de marbre.
Les Romains mettaient un soin tout particulier dans le choix et la préparation des matériaux qui devaient entrer dans la composition du mortier destiné à la construction des murs. Nous ne saurions trop admirer la solidité de l'architecture romaine dans les monuments qu'a respectés le vandalisme.
La préparation d'un bon ciment était pour ainsi dire une affaire d'État Les édiles et même les censeurs s'en occupaient.
«Galon le Censeur n'approuve point, dit Pline, la chaux provenant de pierres de diverses couleurs; la meilleure est celle que l'on fait avec une pierre calcaire blanche. Celle qui est faite avec une pierre calcaire dure convient mieux pour les constructions {stniclurx iitilior)\ l'espèce ])oreuse est plus propre aux murailles. La chaux provenant des pierres retirées du sein de la terre est préférable à celle qu'on trouve aux bords des rivières. La chaux de la pierre meulière est la meilleure, parce qu'elle est d'une nature plus grasse que les autres. — C'est un sujet d'admiration de voir la chaux brûlée s'échauffer d'elle-même lorsqu'on y verse de l'eau (1). »
Ainsi, la délitescence de la chaux, la chaux vive et la chaux éteinte, sont des faits connus depuis longtemps. INIais des siècles se passèrent avant qu'on pût les comprendre et les expliquer scientifiquem.ent.
«Quant au sable, continue Pline, qu'on ajoute à la chaux, il y en a trois sortes : le fossile, qu'il faut mélanger avec un quart de chaux; le fluviatile et le marin, qu'on mélange avec un tiers do cette substance(2). On rend le mortier encore meilleur, eny ajoutant un tiers de tessons concassés. Il est bon de rappeler qu'il existait une ancienne loi édilienne qui prescrivait aux entrepreneurs de calciner la chaux au moins trois ans avant de l'employer pour la préparation du mortier. Dans les endroits voisins de la mev{ubi salsugo vitiat). il est convenable de substituer au sable des tessons concassés. »
Le ciment des mosaïques paraît avoir été fait avec de la chaux
(1) PWne, Hist. nat., xxxvi, 53.
(2) Ceci est enlièrement conforme à ce que dit Vilruve : « Quand la chaux o.-( éleinle, il en faudra mêler une partie avec trois parties de sable de rivière lu de mer. » De Archit-, ii, 5.
vive, mêlée à une matière organique (blanc d'œuf). C'est du moins ce qui résulte d'une analyse laite par d'Arcet du ciment d'une mosaïque antique trouvée à Uome (1).
La chaux hydrauligiie , si utile dans les constructions exposées au conlacl de l'eau , n'est pas une découverte récenle : elle était fort bien connue des Romains,
« Il existe , dit Vitruve , une espèce de poussière qui produit des choses merveilleuses; on la trouve dans lacontrée de Baïes, et sur le territoire des Municipes, voisin du mont Vésuve. Mêlée avec de la chaux et du ciment [cccmcnlo ) , cette poussière procure non-seulement de la solidité à tous les édifices en général, mais, ce qui plus est, elle rend les môles et les constructions sous-marines plus solides et plus compactes [sed eliam 'moles qux consiruuntur in mari, snh aqua solidescunt (2). »
La poussière en question, (jui est ailleurs appelée poussière dcPouzzoles, n'était autre chose qu'une terre alumineusc, nécessaire à la confection de la chaux hydraulique.
Quant à la cJinjsocolle des anciens, dont la vraie signification a beaucoup occupé les interprètes, nous en avons déjà dit un mot (3). Ajoutons seulement ici que les Grecs et les Romains distinguaient deux espèces de chrysocolle : la naturelle, telle qu'on la rencontrait dans les mines; et l'artificielle, que l'on préparait avec des urines d'enfants (-4).
Cette dernière chrysocolle ne devait son action qu'à la présence des phosphates alcalins. Elle était particulièrement employée pour souder l'argent et le cuivre (5).
La résine (de pin) servait d'intermédiaire dans la soudure de certains métaux. Et l'urine, qui devait, au dix-septième siècle, donner lieu à la découverte du phosphore, entrait déjà, à des époques fort reculées, dans beaucoup d'opérations chimiques.
Les anciens avaient, avons-nous dit, coutume d'appliquer le
(1) Composition de ce ciment: chaux vive 56,3; acide carbonique 41; matière organique 2,7. La présence de l'acide carbonique doit, suivant d'Aiccl, être attribuée soit à la décomposition de la matière organique, soit à l'absorption de l'acide carbonique de l'air, par la chaux vive. Annales de Chimie, \. lx\iv, 313.
(2) Yilriive, De Archit., ii, G. Conf. Pline , xxxvr, 55. Sidoine Apollinaire, de Amplitudine Byzantii.
(3) Voy. pag. 173.
(4) 'Ex Twv Ttatotxùiv oùpwv i] ypuaoxôÀXa awiffiaxai. Strabon , Geograpfi., xrv, , p. 764 (édil. Casaub.).
, (5)Yitruve, de Ai c/iil., \ii, 9.
PREMIERE ÉPOQUE. î"»)
môme nom à plusieurs substances à la fois, de nature d'ailleurs fort différente. Le nom de lapis specularis, pierre spéculaire, en ■e&i un nouvel exemple. Il est évident , d'après ce qui va suivre, que la pierre spéculaire était, tantôt du sulfate de chaux cristallisé (verre de Moscovie), tantôt du mica (sel magnésien). « La pierre spéculaire, dit Pline, se divise facilement en lamelles, aussi minces qu'on le désire 1). On a reconnu que le meilleur plâtre possible s'obtenait avec la pierre spéculaire ou avec une pierre à feuillets écailleux (2). »
C'était donc là le sulfate de chaux cristallisé, qu'on employait également en guise de vitres, et même de tuiles, disposées de manière à imiter le plumage de la queue du paon. Ces sortes de constructions s'appelaient toits de paon {pavonacea teyendi gênera ) (3).
C'est ainsi que le phénomène de la réfraction de la lumière, que présentent les lames de sulfate de chaux, avait été mis à profit pour embellir les habitations et les villas des Romains.
« On trouve aussi, continue Pline , des pierres spéculaires en taillant les rocs. Il y en a quelquefois de couleur noire. Mais la blanche est d'une nature merveilleuse ; car, toute tendre qu'elle est, elle résiste à l'action du soleil et du froid. Les pierres spéculaires de l'Espagne et de laCappadoce sont très-molles, mais non transparentes. Celles de l'Italie sont petites, parsemées de taches et engagées dans une substance siliceuse. On en répand des paillettes dans le grand Cirque, afin de faire paraître l'arène d'une blancheur éclatante (4). »
Ici, la pierre spéculaire est, non plus une pierre calcaire comme dans le premier cas, mais une pierre magnésienne; c'est du mica ou du talc.
« Le gypse est voisin de la chaux {cognata calci res gypsum est) (5). » Voilà tout ce que l'on savait, il y a cent ans à peine, sur la nature de cette substance. Marggraf, le même chimiste qui découvrit vers le milieu du dix-huitième siècle le sucre de betterave, donna la première analyse du gypse, qu'il démontra identique avec le plâtre, composé diacide sulfurique et de chaux.
(1) Pline, xxxYi, 45.
(2) Ibid., cap. 59.
(3) Pline, xKWi, 45.
(4) Pline , ibid.
(5) Pline, xxwi, 59.
On cmployail lo {-ypse pour faire des moules, des statues, des corniclics et des couronnements de maisons. Après avoir calciné la pierre à plâtre et détrempé le gypse , il faut, dit Pline, avoir soin de s'en servir tout de suite avant qu'il ne sèche (I).
E. Proculeius, favori d'Auguste, en proie à une cruelle maladie d'estomac , but une si grande quantité de plâtre délayé qu'il en mourut. C'est peut-être ce fait qui donna lieu à l'opinion anciennement si répandue que le gypse est un poison.
Air* — Corps aérîfornies.
On a reproché aux ancifiis de n'avoir pas reconnu la matérialité de l'air, malgré les phénomèmes qui frappent à chaque instant les sens de l'observateur. Ce reproche est trop exclusif.
c( Les vents, dit Sénèque , qui emportent quelquefois avec eux des poids énormes, attestent , ainsi que les sons, la force et la résistance de l'air ( intevaionem. aëris) {'2).
(( Lesvenis, continue le même auteur, sont les ondes de l'air. ()n dit que la mer est calme , lorsqu'on ne la voit pas visiblement agitée. Il en est absolument de môme de l'air, qui n'est jauuiis dans iine immobilité complète, bien qu'il nous jiaraisse tranf/uille. C'est ce qu'on observe lorsque le soleil pénètre dans un f'ndroit fermé : une multitude de corpuscules montent, descendent et s'agitent en tous sens (3). »
Longtemps avant Sénèque , Yitruve s'était déjà prononcé pour la matérialité de l'air, en posant en principe que la force du souflle (de l'air) est en raison de la chaleur (i). « C'est ce que nous apprend, ajoute Yitruve , l'expérience que Ton peut faire avec les éolipyles, qui sont des boules d'airain creuses, ayant un Irès-pelit orifice par lequel on les remplit d'eau. On place ces éolipyles, pleines d'eau, auprès du feu. Tant qu'elles ne sont pas chaudes, on n'observe rien; mais, dès qu'elles commencent
(1) Pline, xxw, 5».
(2) Sénè(iue, Quiist. naluiul., ii, G.
(3) IbUl., V, 1.
(4) Impetus/ejioris ecrphmit vim splrilusjlantis.
h s'échauffer, on voitqu'elles prodiiiseril un souffle violent {fldlum vehementem efficiunt (I). » — Voilà le point de départ de l'iiistoire de la vapeur.
Yitruve, en confondant, dans l'expérience qu'il rapporte, la vapeur d'eau avec l'air, démontre, par cela même, que l'air est quelque chose de matériel.
Le même auteur dit qu'aucun corps ne peut vivre sans air; que la matière ne périt pas, qu'elle suhit seulement des transformations, et que tout ce qui est d'air retourne dans l'espace (2).^
Aux idées des philosophes grecs sur la substance de l'air considéré comme nécessaire à la respiration et à la combustion (3), nous pourrons joindre encore ce que Vitruve dit à propos de la machine de Ctésibius, qui était destinée à conduire l'eau à une certaine hauteur ( Ctesibiaca machina qux in altiludinem aquain educil ). L'auteur fait observer que l'on peut, à l'aide de pistons convenablement appliqués, élever l'eau très-haut, et que c'est l'air qui est la cause de cette élévation, que des obturateurs ou soupapes s'opposent au retour de l'eau élevée dans le bassin par la force de l'air {qui obturantes foramina narium non patiuntur exire id quod spiritu in catinum fuerit expressum (4).
Seize siècles séparent Vitruve de ïorricelli, l'immortel inventeur du baromètre! — Décidément le moyen âge n'était qu'une longue léthargie de l'esprit humain.
Les anciens avaient certainement quelques notions , quoique très-vagues, des corps aériformes , appelés plus tard gaz, qui se développent naturellement ou accidentellement. C'est ce qu'attestent les expressions de spiritus, flcdiis, halitus, aura, emanatio nubila.
Galien dit que la flamme est un air eyiflammé (cpXo^ àyip Ixtcupo/Jîti;), et que le roseau brûle , non parce qu'il est sec, mais parce qu'il contient beaucoup d'air susceptible de s'enflammer (5).
(1) Vitruve, Archi(.,\, 6.
(9.) Quaquedcacic )iasccie>Uur,ilcmin cœli regiones reverti.\\[vu\e, l'raj., tib. MU.
(3) Coiiipar. page. 7iJ.
(4) Vitruve, x, 12.
(j) G'd\., de StmiJlic. medtc. /ncalt., i, 14; t. xiii, édil. Ciiartier. Oii trouve, dans les univres de saiutCémcnl d'Alexandrie, unjiassage tiès-cuiieux c|ui donne a croire (juc Ton connaissait ro\\i;èiie dès les premiers siècles de nutie ère.
Ne (lirait-on pas que, par une sorte d'inluition, Galien entrevoyait la découverte des gaz incandescents, tels que l'hydrogène, l'hydrogène bicarboné, l'oxyde de carbone, etc.?
Émanations irrespirables. Les ouvriers mineurs savaient que dans certains lieux souteirains les lampes s'éteignaient, et qu'ils s'y exposaient eux-mêmes à mourir asphyxiés. Ces accidents étaient primitivement, et avec raison, attribués à des airs irrespirables; mais la superstition des siècles suivants les transforma endénionset en esprits malins. C'est ainsi que l'homme semble condamné à méconnaître la vérité , lorsqu'elle se présente à lui tout naturellement : pour être convaincu, il faut qu'il y arrive par son travail, par ses propes efforts. C'est depuis cent ans à peine que la science a démontré que ces fantômes terribles qui soufflaient la lampe du mineur ne sont autre chose, comme l'avaient déjà pensé les (îrecs et les Romains, que des airs ou des gaz irrespirables, tels que l'acide carbonique, l'azote, l'hydrogène, des carbures d'hydrogène, etc.
Pline et d'autres auteurs parlent de grottes dans lesquelles périssent les chiens ou des animaux de petite taille. Cet effet est produit, nouslesavons aujourd'hui, par des sources naturelles de gaz irrespirables, et en particulier de gaz acide carbonique.
Les accidents qui peuvent arriver dans des celliers, où l'on fait fermenter du moût de raisin, ne devaient pas non plus être ignorés des anciens.
Gaz i inflammables. Pline parle de certaines localités qui prennent flamme à l'approche d'une torche allumée (1). Il y avait dans le voisinage d'Apollonie une source de laquelle on voyait constamment sortir des tlammes (2). Cette source rappelle la fontaine de feu du Dauphiné , dont les auteurs du quinzième et du seizième siècle racontent tant de merveilles. La campagne de Babylone, très-riche en bitume, offrait le spectacle de fréquents incendies spontanés (3). Les champs d'Aricie, à peu de distance
« Les esprits se divisent, y est-il dit, en deux catégories : un esprit pour le l'eu divin, qui est l'àme, et un esprit matériel ( cuj.u.ati/.ûv 7tv=ùij.a), qui est la nourriture du feu sensible et la base de la combustion (toO al'76r|Toù uupo; Tposri xai iméy.y.avii'x^i^Bztxi). Seniendx Theodoli , dans Cléin. d'Alex., éd Heins. ; Lugd. Bat., ICIG. in-fol.
(1) l'Iine, Hisl. nat., ii, 110.
(a) Klert, Uist. variar., mii, IG.
(3J l'Iine, II, 110.
de Rome, prenaient feu à l'approche d'un corps enflammé.
>sous savons aujourd'hui que les gaz inflammables, qui se produisent dans ces circonstances, sont l'hydrogène sulfuré ( sources sulfureuses), l'hydrogène bicarboné et l'hydrogène phosphore.
Les Romains, qui n'aimaient guère les hypothèses, se bornaient à constater les faits sans chercher à les expliquer.
Eaux. — Eaux minérales.
Les physiciens de la Grèce et de Rome avaient sur la nature, sur les propriétés et la diversité des eaux, des connaissances aussi exactes que l'état de leur science ^pouvait le permettre.
« Aucune partie de la nature, s'écrie Pline, n'est plus riche en merveilles que les eaux. » — Le naturaliste romain a parfaitement raison. Seulement on trouvera les merveilles qu'il rapporte de certaines eaux minérales un peu exagérées. Ainsi, après avoir divisé les eaux minérales en chaudes et en froides quant à leur température, puis, quanta leur action, en sulfureuses , en aluminevses , en salines, en bitumineuses et en acides, division en partie adoptée encore aujourd'hui , il raconte -qu'il y a dans la Béotie , près du fleuve Orchoitiène, deux sources dont l'une a la propriété de fortifier la mémoire, et l'autre celle de la faire perfire; qu'il y a une source en Cilicie, dont l'eau donne de l'esprit, et qu'une autre, dansl'ilede Ghio, rend stupide; qu'enfin à Cyzique , il y a la fontaine de Gupidon , qui guérit de l'amour ceux qui en boivent (1).
De pareilles sources, s'il y en avait, deviendraient le rendezvous du monde entier. Cette seule raison, à défaut d'autres , suffirait pour détruire les assertions de Pline.
On lit, dans les fragments de Rufus, publiés dans les œuvres de Galien (édit. Chartier) , un passage qui indique le moyen suivant pour reconnaître la pureté des eaux : « Les eaux qui bouillent plus vite sont meilleures et plus pures que celles qui bouillent plus lentement (■2). »
(1) Pline, Hist. nal., xxxi, 11.
(2) Œuvres tl'Hippocrate et Gaiien, édit. Chartier (Lut. Paris., 1679, iii-fol.), t. VI, p. 493. Comparez M. Daremberg, Œuvres choisies d'IIippocrate, p. 37s (Paris, 1855).
18i HISTOIRE DE LA CHIMIE.
En effet, on sait ;uijc)urd'luii que la présence des substances élrangères, el surtout du sel marin, peut retarder l'ébullilion de l'eau de '2 à 3 degrés du thermomètre centigrade.
Les t;asa stilticidia ùUùcnl, non pas des vases distiliatoires, mais des vases argileux, laissant l'eau suinter à travers les porcs d'une p;\te peu cuite. Ces vases se rencontrent encoce aujourd'hui en Orient, et notamment en Egypte. En Espagne on les appelle alcarnzas, et on s'en sert pour tenir l'eau fraîche en été.
Les eaux troubles étaient clarifiées au moyen de filtres [cola), et on les faisait bouillir avec du blanc d'œuf. La clarification des liquides troubles, au moyen du blanc d'œuf, est une pratique qui remonte aux premiers siècles de l'ère chrétienne.
Les substances qui rendent l'eau trouble sont en général non volatiles; aussi reconnaît-on, comme l'observe Vitruve , la pureté des eaux lorsque, ayant été réduites en vapeur, elles ne laissent au fond du vase aucun sable ou limon, et que les légumes qu'on y fait bouillir cuisent promptement il).
Ce dépôt salin, dont les anciens connaissaient l'origine, tout en en ignorant la nature, fut plus tard regardé comme l'effet de la transmutation de l'eau en terre. Tant il est vrai qu'il faut passer par l'erreur avant de revenir aux idées qui s'étaient d'abord offertes comme les plus simples et les plus naturelles !
Voici un chapitre de Vitruve' ( ch 3, 1. viii ), aussi curieux qu'instructif, concernant les eaux minérales et thermales. «'J'outes les fontaines chaudes ont, dit l'auteur, une vertu médicinale. A{)rès avoir été chauffées dans le sein de la terre, et pour ainsi dire cuites dans les minéraux à travers lesquels elles passent, ces eaux acquièrent une nouvelle force et un tout autre usage que l'eau commune. »
Ajjrès avoir divisé les sources thermales en sulfitrosi fontes, aliiminosiel bUinninosi, Vitruve parle des sources froides qui ont traversé des couches de mineiais de fer (2), de plomb et de cuivre, et il cite plusieurs endroits où l'on rencontre ces sources.
« Il est à croire , continue-t-il , que la nature dilTcrentc du
(1) Vitruve, f/e dixliit., viit, 5.
(2; Pline, \\\i, 8, dit : « La cité «le Ton};res , dans 1rs Gaules, Jiossède une source ccli'l)!- insignem fontem), >\i)\\i\'*:M\ tout étinceiaiite de bulles [plutiïiiis biillis s/cllaulem), a un goùl feiru^iueux. » Ce sont les eaux de Spe, dont la connaissance lemonte à une époque fort reculée, puisque l'Iine en parle déjà connue d'une source célèbre de son temps.
terrain csl la cause des différents goûts dans les eaux aussi bien que dans les fruits; car si les l'acines des arbres et des vignes, et les semences des plantes, ne prenaient pas chacune pour la production de leur fruit un suc qui tient de la nature du terrain, les mêmes fruits auraient en tout lieu le même goût. Or on sait que le vin nommé protijron croit dans l'ile de Lesbos ; le vin catakekaynipnos , en Méonie; le mélilon, en Lydie, etc. »
Sénèque, s'emparant de la même idée, la développe trèsingénieusement. « Il existe, dit-il, au sein de la terre des routes dont les unes sont parcourues par l'eau , et les autres par des souffles {spiritus). La terre nous offre ici l'image du corps de l'homme. De même que le cerveau est logé dans le crâne, la moelle dans les os, qu'il y a de la salive, des larmes, du sang, de même il y a aussi dans la terre des humeurs diverses , qui se durcissent ou qui restent liquides. Là, on trouve la terre d('s métaux, d'où l'avarice retire l'or et l'argent, etc. (1). »
. Ces idées ne furent pas perdues. Les alchimistes s'en emparèrent, en les exagérant à leur manière. C'est de là que viennent en partie leurs théories sur la maturation des métaux au sein de la terre, sous rinfluence des planètes, sur la grossesse de la terre , mettant au monde l'or et l'argent après un certain nombre de lunes, etc.
Mais revenons au passage de Vitruve. « 11 existe, ajoute l'auteur, des eaux acidulés qui, comme celles de Lynceste, de Tiiéano et de beaucoup d'autres lieux, ont, lorsque les malades en lioivent, la propriété de dissoudre les calculs qui s'engendrent ilans la vessie de l'homme (:2). »
« Pour expliquer cette action, on n'a, poursuit Vitruve, qu'à songer aux faits suivants : lorsqu'on plonge un œuf dans du vinaigre, son écorce se ramollit et se dissout [cortex ejus mullescit et dissolvitur). Il en est de même du plomb , qui se dissout également dans le vinaigre. Le cuivre, les perles et les pierres de chaux se dissolvent de la même manière. Ainsi, de toutes ces choses qui se passent sous nos yeux nous concluons que les acides peuvent attaquer et dissoudre les calculs, et guérir les hommes qui en sont affectés (3). »
(1) Sénèquf, Quast. t'iat., m, 15.
(2) Qiuc liane habent Vivtulem, uti calculus in vesicis, qui nascunlur i)i corporiùus lioininum, potionibas discutiant.
(o) Vitruve , viii, 3.
Les médecins chimistes de nos jours, qui ont essayé de guérir les calculs de la vessie à l'aide des eaux acidulés, ne sauraient pas mieux raisonner, à cet égard , que les médecins dont Vilruve s'est rendu l'organe il y a plus de dix-huit siècles.
Les eaux saturées de bicarbonate de chaux laissent déposer une croûte calcaire sur les objets qu'elles rencontrent, en dégageant l'excédant d'acide carbonique qui tient la chaux en dissolution. Sénèque parle «le plusieurs de ces fontaines incrustantes , dans lesquelles on faisait pétrifier des branches d'arbre qu'on vendait comme objets de curiosité (1).
Si la chimie s'est élevée, par la suite , au rang qu'elle occupe, c'est en grande partie à la découverte des acides minéraux qu'elle le doit. Il est donc à regretter que les anciens n'aient pas indiqué d'autres acides, pour attaquer les métaux, que le vinaigre, le jus de citron, de grenade, et en général le suc des fruits acides.
Peu.
Fidèles à cet esprit pratique qui les caractérisait, les Romains se contentaient de signaler avec admiration les effets du feu, sans se perdre dans des théories sur les causes de cet agent.
(( Le feu, dit Pline, est nécessaire dans la fabrication du verre ; ici il fournit le minium , là l'argent , ailleurs le plomb , ailleurs des couleurs, ailleurs encore des médicaments. Le feu change les minerais en métaux; il met en fusion et dompte le fer; il convertit la pierre à chaux en ciment propre à construire des murailles, A combien de produits l'action réitérée du feu ne donne-t-elle pas naissance ! tel produit apparaît au premier feu, tel autre au second, un autre enfin au troisième. Le charbon éteint, et qui a déjà une première fois subi l'action du feu , a bien plus de force et chauffe bien mieux qu'auparavant (2). Immense et captieuse portion de la nature, qui nous fait douter si, dans son action, elle ôte ou si elle ajoute {in qua dubium sit plxira absumat an pariât) (3). »
(1) Sénèque, Qiiccsl. nal., m, 20. — Sive virgam sue frondcm demerseris, lupklem post paucos dies extrahis.
(2) JN'e pounait-on pas induire de ce ()as^ago que les Romains connaissaient le coiic et qu'ils en faisaient usage dans leurs opérations métallurgiques.^
(3) Hist. nat., xxwi, G8.
PUEMIÈRE ÉPOQUE. IBT
Aérolithes.
On avait pendant longtemps regardé comme fabuleux tout ce qui avait été dit autrefois sur certaines pierres tombées du ciel. Mais les témoignages modernes sont venus confirmer les assertions des observateurs anciens.
Les Grecs racontent qu'une pierre [saxum) de dimension d'une voiture ordinaire [niagnitudine vehis), et d'un aspect noirâtre , tomba , du temps d'Anaxagore, près du fleuve ^Egos-Potamos en Thrace. Cette pierre se voyait encore dans le même lieu, à l'époque de l'empereur Yespasien. 11 y avait des pierres aérolithiques dans le gymnase d'Abydos, et dans la ville de Cassandre en Macédoine. Pline dit avoii- vu lui-même une de ces pierres tomber dans la campagne des Vocontiens, dans la Gaule Nai bonnaise (1).
Documents coneeruant la chimie ors^aniqne.
L'agriculture était en grand honneur chez les Romains, qui nous ont laissé à cet égard des préceptes encore utiles à suivre aujourd'hui. On sait combien le sénat avait à cœur de faire défricher les terres incultes de l'Espagne, des Gaules, de la Dalmatie, enfin des provinces les plus lointaines de l'empire, en y envoyant des colons italiens, sous la protection des lois de Rome. Des généraux et des chefs de l'État, Cincinnatus, Dioclétien, ne dédaignaient pas d'atteler la charrue. Dioclétien, après avoir abdiqué volontairement le sceptre, se retira dans une petite ville de Dalmatie, pour cultiver son jardin, et engagea son collègue à en faire autant, Caton, Varron, Columelle, Cicéron, et beaucoup d'autres écrivains, nous attestent l'importance que les Romains attachaient à l'agriculture.
Après l'industrie et les arts, l'agriculture fut, sans contredit^ le plus puissant levier du progrès de la chimie.
(I) Hist.nal., u, 59.
lEngraiH,
L'usage de l'engrais pour ferliliser le ïol remonte à la plus haute anliqnité. Ainsi nous voyons, dans Homère, le vi(?illard Laërte fumer lui-même son champ (1).
Tout fumier n'était pas indifférent. Varron donne la préférence à la fiente de pigeon (2), qu'il vante beaucoup pour les pâturages des bétes à cornes, Columelle, tout en adoptant l'opinion de Varron, condamne le fumier provenant des oiseaux aquatiques (^).
Théophraste raconte que l'urine de l'homme, mélangée avec les poils de peaux tannées, est un engrais propre à transformer certaines plantes sauvages en plantes domestiques (4).
Après le fumier de pigeon, qui occupait le premier rang, vient, dans l'ordre de supériorité, le fumier de chèvre, ])uis le fumier de mouton; .enfin, le fumier de bœuf et celui de cheval.
(( Dans les pays où il n'y a point de fumier d'animaux, on peut, dit Pline , employer à cet effet la fougère. »
On sait que la fougère est de tous les végétaux le plus riche en potasse qui, comme en général tous les alcalis, constitue une j)artie essentielle de l'engrais.
Pour se faire une idée des soins que les cultivateurs romains mettaient à préparer leur engrais, on n'a qu'à se rappeler qu'avant de se servir des excréments comme fumier, il les faisaient sécher pour les réduire en poudre, et qu'ils tamisaient cette poudre comme de la farine [farinœ vice) (5). C'était donc ce qu'on appelle de lapoudreite que préparaient les Romains pour engraisser leurs terres.
Dans certaines contrées, aux environs du Pô par exemple, on se servait, comme on le fait encore aujourd'hui, de la cendre des végétaux, au lieu du fumier animal. Encore l'emploi de la cen-
(1) Oilys>ée, XMV, 'i2j ; Cic, de SenaL, c. 5i.
(2) Varron, de lie ntstica, i.
(:J) Columelle, de Re ruslica, ii, 15.
(i) Tliéopliiasli-, ii, de Causis plant. ; l'iine, xvii, C.
(5J Pline, x\i', G.
lire dépendait-il de la nature du terrain et des plantes à ensemencer.
On a tort de croire que l'emploi du plâtre comme onpjrais date du temps de Franklin; car ce que les Grecs appelaient levcargillos (argile blanche), et les Romains marga , était le plâtre , avec lequel les Gaulois et les Bretons fumaient particulièrement leurs terres. Cet engrais, dont on distinguait plusieurs espèces, servait surtout pour fumer les pâturages et les champs de blé.
Voici les préceptes que nous ont laissés les anciens relativement à l'usage du plâtre comme engrais : « Avant de l'employer, il faut d'abord labourer la terre, afin que l'absorption se fasse mieux [ut medicamenlum rapiatur). 11 est convenable de mélanger le plâtre, s'il est trop rude, avec un peu de fumier, autrement il nuirait au terrain, et ne le fortifierait que l'année suivante. Il faut aussi, avant d'employer cet engrais , s'encjuérir de la nature du terroir. Le plâtre sec convient mieux il un terrain humide, tandis que le plâtre gras est préférable dans un terrain sec et aride (I). »
En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient parfaitement toutes nos espèces d'engrais, même celles que nous croyons d'invention moderne.
§ Ci Vin.
Il est difficile de s'imaginer toutes les précautions, tous les soins et les artifices employés par les Grecs et les Romains dans l'art de la vinification. — Le vin aïgleucos {iû ylu^iûç , toujours doux) était une espèce de vin de Champagne. Pour l'empêcher de fermenter complètement on le soumettait à une température basse, en plongeant le tonneau dans de l'eau froide. On sait que la fermentation ne s'opère qu'à une température de 15° à 25°, et qu'elle est arrêtée par une température trop basse ou trop élevée .
VaïgleucQs se fabriquait non-seulement en Grèce, mais encore dans la province Narbonnaise, dont les habitants, les Languedo-
(I) Pline , XVII, 4. ,
■ciens et les Gascons traujourd'hui, étaient, au rapport de Pline, très-versés dans l'art de falsifier les vins. Pour bien réussir dans la j)ré[)aration de Va/f/leîicos , on avait soin de tordre les, pédoncules des grappes avant leur entière maturité , et de les laisser dans cet état sur la vigne (1). Ce moyen s'emploie encore aujourd'hui pour conserver le raisin que l'on sert, en hiver, sur nos tables, et qui est connu sous le nom de raisin tordu.
Pline nous apprend que, pour conserver les grappes sur la vigne, on avait soin de les enfermer dans des fioles àe verre, -iiprès avoir enduit de poix les pédoncules, et que de cette manière on les conservait jusqu'aux raisins nouveaux. C'est ce qu'il exprime poétiquement : Sobolcm novam i?i matre ipsa exspectant franslucidr {nvœ) vitro (2).
Pour faire le vin appelé diachyton, célèbre par son excellent fumet, on mettait les raisins sécher au soleil pendant sept jours, dans un endroit fermé et sur des claies éloignées de la terre. Durant la nuit, on les garantissait de la rosée; le huitième jour on les pressurait (3).
Le bios (vie) et le leiicocoilm (vin blanc de Cos se préparaient de la manière suivante : on cueillait les raisins un peu avant leur maturité; on les faisait sécher aux rayons d'un soleil ardent, ayant soin de les retourner trois fois par jour. Ensuite, le quatrième jour, on en exprimait le jus pour le laisser fermenter dans des barils. Enfin, on y ajoutait une certaine quantité d'eau de mer, ce qui avait fait donner à ce même vin le nom de (elhalassom€7ion ou de vin mariné (i).
Le vin siréen {drœum) ou sapa était un vin extrêmement doux, épais, et qui servait à sophistiquer le miel (5). Il s'obtenait en faisant bouillir le moût jusqu'à réduction d'un tiers (G).
On porte au nombre de quatre-vingts les espèces de vins connues des Grecs et des Romains. Les deux tiers de ces espèces appartenaient l'Italie. Le fameux vin de Falerne était très-al-
(1) Hist. nat., xiv, U.
(2) Hist. nat., xiv, 2.
(.3) Ibid.yC. \i.
(i) Ibid., c. 10.
(5) C'était une espèce de rob ou de slrcp. Car le mot s\r ou xir, qui, dans pjui^ieurs idiomes indo-enropéens, signifie doux, explique l'étymologie du mot sir-rop ou .sirop.
(6) J/ist. nat., c. il.
-coolique; car on cite comme un caraclère propre à ce vin de s'enflammer au contact du feu.
Les vins épicés et aromatisés paraissent avoir été de bonne heure en faveur chez les anciens. Plante parle déjà devins aromatisés avec de la myrrhe et du jonc aromatique (ij. L'usage des vins épicés s'est maintenu jusqu'au moyen âge, oîi ces sortes de boissons, comme en général tous les aliments de haut goût, étaient très-recherchées.
La plupart des vins que les anciens appelaient factices {vina factitia) n'étaient que de simples infusions ou des macérations vineuses de fleurs, de tiges ou de racines aromatiques. A cet effet , le thym, l'origan, la menthe, la sarriette, le serpolet, la marrube, la rose , le raifort, l'absinthe, le safran , la cannelle , le poivre, la racine de gentiane , la sauge, les baies de genièvre, le laurier, étaient les substances le plus ordinairement mises en usage (2).
Les vins dans lesquels on faisait macérer ou infuser des plantes aromatiques étaient ce que nous appellerions aujourd'hui des vins médicinaux , préparés dans les officines.
La liqueur, provenant de la fermentation des graines de millet { milii semine maturo), était une espèce de bière.
Les Gaulois, les Germains et les Égyptiens préparaient depuis longtemps une liqueur fermentée avec de l'orge et de l'eau, qui s'appelait, en grec, olvo; xpi'Oivoç, vin d'orge, et qui reçut plus tard le nom de cerevisia (3).
Les vins de palmier, de lotus et de figuier, étaient des li- ,queurs aqueuses , sucrées , ayant subi la fermentation alcoolique, et contenant des quantités variables d'acide acétique, d'acide tartrique, de bitartrate de potasse et d'autres sels alcalins. Les vins de poires et de pommes étaient notre poiré et notre cidre.
V hydromel , dont le nom indique la composition (4), est une liqueur fermentée, d'un usage aussi répandu dans l'antiquité qu'aujourd'hui dans les pays Scandinaves.
Pour préparer l'hydromel , on se servait d'eau de pluie bouil- ,lie, à laquelle on ajoutait un tiers Je miel. Après avoir laissé
(1) Plaut. , Pers., att. i, se. 3, v. 5.
(2) Pline, xiv, 19.
(3) Alhénée, liv. x, p. 447 ; Hérodote , ii, 77 .
(4) De {iûup, et eau, [aé/i, miel.
Icimenter eo .mélange au soleil , on le nictlail . le dixième jour, dans des vaisseaux bien fermés (1). L'hydromel de Phrygie élail estimé h l'égal de noire meilleur cidre de Normandie.
Voxymel {"2), qui était plus souvent employé pour les usages de la médecine qu'en boisson habituelle, s'obtenait en faisant bouillir, jusqu'à réduction d'un dixième, un mélange composé de cinq parties d'eau, de dix parties de miel et d'une partie de sel marin (3).
(1 De tous ces vins artificiels, dit Pline , il n'en est aucun qui se conserve plus d'un an; il y en a plusieurs qui ne se conservent même pas trente jours. »
Connaissait-on des moyens chimiques, soit pour prévenir, soit pour corriger l'acidité du vin? A cette question, qui intéresse tant l'histoire de la chimie, nous pouvons lépondre affirmativement. 11 est incontestable que les marchands de vin de Rome et d'Athènes étaient des falsificateurs aussi habiles ou pervers que nos marchands actuels. L'esprit du mal, plus précoce que l'esprit du bien, est aussi plus inventif.
Lorsque le vin a éprouvé la fermentation acide, ou lorsqu'il a , comme on dit, tourné à l'aigre, on a recours à des substances propres à neutraliser l'acide acétique qui s'est développé aux dépens d'une certaine quantité de l'alcool du vin. Les substances qu'on emploie dans ce but sont, comme on i)enl le deviner, les alcalis ou les terres alcalines.
En effet, pour adoucir {miligare aspe^-Uatem) les vins devenus aigres, les Carthaginois, les Grecs et les Romains employaient la chaux brûlée, le sel des cendres de sarments ou de chêne, et même la lie devin desséchée (potasse) (-4). Ils ne se servaient pas de litharge, parce qu'elle décolore le vin, indépendamment du préjudice qu'elle porte à la santé du consommateur; préjudice dont le marchand , en qui la conscience est étouffée par l'esprit de lucre, se soucie d'ailleurs fort peu.
Ces moyens sont sans doute propres à neutraliser l'effet de l'acide libre ; mais, comme ils sont impuissants à régénérer la portion de l'alcool détruite par suite de la fermentation acide, et que le vin ne s'estime que par la quantité d'alcool qu'il contient ,
(1) Dioscoride, V, 79 ; Pline, xiv, 17.
(2) Ue û?o;, vinaigre , et \i.éli, miel. (.f) Pline , XIV, 21 ; Dioscoride, v, 22. (4) Ptine, xiv, 22; Coluinelle, xii, 20.
ces moyens sont frauduleux, et doivent, comme tels, ôlre proscrit S.
Le sirop de dextrine, qui est aujourd'hui généralement employé pour la bonification de la bière et même du vin , était alors remplacé par le moût de vin, évaporé jusqu'à consistance sirupeuse. Ce moîit bouilli {mustum decoctum) était mélangé avec des vins trop acerbes et pauvres en sucre (1).
Les gourmets de Rome aimaient à leurs vins un bouquet, d'essence de térébenthine, dont ne s'accommoderait guère le palais de nos gastronomes. La, térébenthine, qui entrait dans les vins des anciens, est, sous beaucoup de rapports , comparable h l'alcool ; c'est aussi un excitant; mais, moins diffusible, il porte son action plus particulièrement sur l'appareil génito-urinaire. On sait que l'usage intérieur de l'essence de térébenthine communique aux urines une agréable odeur de violette. C'était là peut-être une des principales raisons de l'emploi de cette substance; car on pouvait tout attendre de la part des sensualistes de Rome , zélés partisans de la philosophie d'Épicure, comme Horace, qui s'enorgueillissait d'être Epicuri de greffe purcus.
Cependant la conservation du vin entrait aussi pour beaucoup dans l'emploi de la résine de pin. Au moment où la fermi-ntation du moût était à peu près achevée, on y jetait de la résine de pin {résina terebiiithina seu picea), qui devait communiquer au vin, non-seulement un goût d'essence de térébenthine , mais s'opposer à la fermentation ultérieure du vin. La résine jouait ici le même rôle que le houblon dans la bière. Les huiles essentielles tuent le ferment.
Lesanciens qui, comme Caton et Columelle, ont traité celle matière, ne se lassent pas de recommander d'enduire les tonneaux de résine , afm d'empêcher que les vins ne fermentent une seconde fois. Ils reconnaissaient donc deux espèces de fermentation : la première, nécessaire au vin; la seconde, nuisible à celte liqueur. Les vins, tournés àl'aigre par cette secondefermentation, 'recevaient le nom de vappa, par lequel on désignait aussi, en terme de mépris, un homme débauché (2).
La pratique, si générale aujourd'hui, de soufrer les tonneaux pour conserver les vins était déjà connue du temps de Caton.
(1) Pline, XIV, 24.
(2) Pline, XIV, 25.
IIIST. DE tA CBIMIE. — T. I. l3
|{)i HISTOIRE LK LA CHIMIE.
L'acide sulfureux, résultat de la combuslion du soufre, produisait le môn)e effet que les huiles essentielles.
La lie de vin {f,Tx vini) n'était pas un objet perdu. Ou la desséchait, et on la brûlait pour eu retirer la cendre, qui servait aux mêmes usages que le sel des cendres de végétaux.
iSulla in parte nmndi cessât ebrietas , il n'y a pas de pays au monde où l'on ne s'enivre, disaient les llomains, les conquérants du monde alors connu. L'usage du vin allait eu augmentant, en raison de la puissance et de la splendeur de Rome; mais il n'allait p.is pour cela en diminuant avec la décadence de l'empire romain. Le vice de l'ivrognerie était déjà enraciné du temps de Marc-Antoine, qui, au rapport de Pline, composa, quelques jours avant la i)alaille d'Actium , un traité d'apologie de l'ivrognerie, dont nous n'avons pas beaucoup à regretter la perte. Les convives de Lucullus prenaient de la ciguë, afin que la crainte de la mort les fit gorgerdevin, qui passait pour le contre-poisoij de la cigcë (1). Jusqu'où peut aller la folie humaine !
Tinaîgre.
Ce produit de la seconde fermentation du vin était depuis longtemps employé en médecine comme rafraîchissant et discussif, pai' Il raison (donnée par quelques médecins) qu'étant versé sur le pavé, il y produit une sorte d'ébullilion écumeuse {infusum icrrx spumat.) {il). On devait encore longtemps ignorer que ce phénomène est dû au dégagement d'un gaz (acide carbonique) provenant de la décomposition d'un sel (carbonate).
Les vapeui's du vinaigre étaient respirées par les malades au sortir du bain. Le vinaigre étendu d'eau servait de boisson ordinaire aux convalescents. La cendre des sarments de vigne et du marc de raisin, délayée dans du vinaigre, était ai)j)liquée extérieurement dans le traitement des maladies de la ])eau. Le vinaigre était employé comme antidote de plusieurs poisons, et l)a;'ticulièrement contre la morsure des serpents venimeux. Enfin il servait d'assaisonnement.
(1) riiiK', MV, 28; Dio>co;itlr, V, 11.
(2) C(1m, v,5.7; Pline, xxiii, 27.
On dit qii'Annibal, en passant les Alpes, fil dissoudre les rochers avec du vinaigre. Pour comprendre ce fait, qui a par;) en effet singulier, il faudrait supposer que ces roches fussent presque entièrement composées de chaux carbonatée, et que le vinaigre employé pour les dissoudre fût en quantité prodigieuse. Mais il n'est pas même nécessaire d'avoir recours à ces suppositions , puisque Tite-Live, qui raconte le fait , a soin d'ajouter que les rochers ainsi arrosés de vinaigre étaient ensuite allaqués par des coins de fer qui les brisaient en éclats (1).
fiucre.
Les anciens ne connaissaient pas comme nous la préparation et l'emploi du sucre, cela est certain ; mais soutenir qu'ils n'en avaient absolument aucune connaissance, ce serait commettre une grave erreur.
Pour s'en convaincre on n'a qu'cà lire ce que dit ici Pline, qui, de mênic que Dioscoiide, se :-ert du mot saccharun :
« L'Arabie produit du sucre {sacchuron); mais celui dellnde est plus renommé. C'est une sorle de miel recueilli sur des roseaux {in anmdinibus colleclum), blanc comme de la gomme, et qui croqr.e sous la dent. Les plus gros morceaux ne sont que de la grosseur d'une aveline. On ne l'emploie qu'en médecine (-2). ))
Qu'est-ce que ce miel recueilli sur des roseaux, blanc comme de la gomme et croquant sous la dent? c'est évidemment le sucre. Les roseaux en question étaient donc des espèces de canne à sucre. Cela ne pouvait pas être de la gomme, puisque le saccharon est doux comme du miel. D'ailleurs le mot miel est encore aujourd'hui employé pour désigner une matière sucrée.
Le passage de Pline est confirmé par Dioscoride , par Galieii et par Paul d'Égine (3).
(1) Titfi-Live, XXI; Plulaniiie, lie cV N a )vi iOal ; GMeu, de Fac. sUnp''. mctI.yC 22.
(2) Pline, XII, 17. Voy. la note de Dcsfontaiiies (jl'dit. de la CoHeclion de Lemaire, l. V, p. 29).
(3) Dioscoride, ii, lO'i; Galien, de Fac. simpl. med.,\\\; de Simplic. luedic. tv, 41; Paul d'I'Zgine, ii, ô2. Coiil'. Micliael Walson , T/icatrum vaharitin
Nous savons maintenant, pourquoi le sucre, qui devait un jour opérer une si grande révolution dans le conunerce et rimlustrie, n'était guère répandu dans l'antiquité; c'est que son emploi était exclusivement réserve à la médecine (i).
lliel.
La connaissance du miel remonte aux temps les plus reculés. C'est le miel qui, dans l'antiquité, a remplacé l'usage du sucre; et celui-ci est devenu un aliment aussi indispensable que l'était le miel sur les tables des Grecs et des Homains.
Le miel diffère pourtant essentiellement du sucre par l'absence de la fermentation alcoolique. Les abeilles sont, non pas des instruments passifs dont le rôle se bornerait à trans])orter le suc des nectaires (solution de sucre de canne) dans les ruches '• c'est au sein de leur corps môme que ces insectes opèrent la transformation du sucre en miel.
De tout temps rien n'excita autant la curiosité de l'observateur que les travaux des abeilles. Aristomaque de Soles consacra, dit-on, cinquante-huit ans de sa vie à observer les habitudes et les mœurs de ces intéressants animaux ("â).
Une chose digne de remarque , c'est que les anciens avaient déjà reconnu que le suc recueilli par les abeilles sur les plantes est différent du miel déposé dans les ruches ; car ils définissent le miel un suc recueilli sur des fleurs et digéré par les abeilles {alveis maceratua) (3).
Le miel atlique du mont Hymette était célèbre dans toute l'antiquité. Il avait une odeur très-suave, provenant des plantes aromatiques qui, telles que l'origan, le thym, la sauge et d'autres plantes de la famille des labiées, se plaisent dans les terrains montagneux et arides.
rerum, efc. Brème, in-S", 1G73, pars ii, p. 21 ; et Angeliis Sala, de Saccliarologia, Rostock, in 8°, 1637.
(1) Les inédeoiii.s arabes parlent souvent du tabaschir yJ:J.^ on du suc épais.'i de la canne du bambon, qui était, à n'en |ias douter, notre sucre de ranne, et le môme que les Grecs appelaient pe),! y.a^dcjAtvov ( miel de roseau), cl âX; 'IvStxii (sel indien). V'oy. Sprengel, Uïst. de la médecine, t. ii.
(2) Pline, XI, 9.
(3) Pline, ibid., c. 12.
Le bon miel devait être odoriférant, doux, gluant et transparent (1). On rencontrait dans la province du Pont, aux environs d'Héraclée, une espèce de miel appelé wfimowmon (furieux), qui était rangé au nombre des poisons. C'est de ce miel qu'avaient mangé les soldats de Xénophon : «Tous les soldais, dit ce chef, qui mangèrent des gâteaux de miel eurent le transport au cerveau, vomirent, et eurent la diarrhée; aucun d'eux ne pouvait se tenir sur les jambes. Ceux qui n'en avaient que goûté avaient l'air de gens plongés dans l'ivresse; ceux qui en avaient pris davantage ressemblaient, les uns à des furieux, les autres à des mourants. On voyait plus de soldats étendus sur le sol que si l'armée eût perdu une bataille, et la même consternation y régnait. Le lendemain , personne ne mourut; l'accès avait cessé, à la même heure où il s'était déclaré la veille. Le troisième et le quatrième jour, les empoisonnés se levèrent, las et fatigués, comme on l'est après l'action d'un remède violent (2). »
On était persuadé , et avec raison , que la propriété malfaisante de ce miel était due à des plantes vénéneuses sur lesquelles les abeilles avaient butiné. On cite, parnà ces plantes, différentes espèces de rhododendron , de lauro-cerasiis , à'azalea {a. pontica). Peut-être devrait-on y ajouter plusieurs espèces (ïevphorbia, bella-dona , hijoscijamus, .elc.
Cire.
On distinguait plusieurs sortes de cire. La meilleure de toutes était la cire punique, qui avait été blanchie artificiellement. Voici le procédé décrit par Pline : « On prend de la cire jaune, que l'on expose à plusieurs reprises à l'action de l'air. On la fait bouillir dans de l'eau de mer, prise à une grande distance de la côte, et mélangée de nitre (sel végétal). On écume alors la Heur, c'est-à-dire la partie la plus blanche, et on la met dans un vase contenant un peu d'eau froide- On la fait bouillir de nouveau et séparément avec de l'eau de mer, et on laisse refroidir le tout. Apres avoir répété trois fois celte opération, on fait sécher la cire
(1) Pline , XI, c. 15.
(2) Xéiioplion, Aiwbase, iv, 45.
198 HISTOIRE DE LA CHl.MIE.
au soleil et a la lune, sur une claie de jonc. Mais, de peur qu'elle ne se fonde, on la recouvre d'un linge fin. Enfin elle devient trèsblnnche après celte cxi)Osilion au soleil. On noircit la cire avec de la cendre de papier, et on la rougit avec de l'orcanelte (««cJmsa). On la teint encore avec plusieurs autres couleurs, et on lui fait prendre toutes les empreintes possibles. La cire est employée pour une infinité d'usages : appliquée en guise de vernis, €lle sert à la conservation des murs et des armes (1). »